SUR LES FONCTIONS ORGANIQUES
l. — INFLUENCE DE LA VOLONTÉ CONSCIENTE.
a. La contraction musculaire.
La contraction des muscles est évidemment la plus importante des fonctions organiques qui dépendent de la volonté consciente. C'est à elle que sont dus nos mouvements, notre action sur le monde extérieur, les communications que nous échangeons avec nos semblables par la parole et l'écriture. Elle dépend de Faction des nerfs moteurs, d'un courant nerveux qui se dirige du centre vers la périphérie. Ce courant est évidemment analogue aux courants électriques et chimiques : nous voyons, en effet, que ces trois courants se transforment l'un dans l'autre. Nous ne pouvons nous faire une trop haute idée de l'intensité du courant nerveux. Songeons qu'il contracte les muscles des athlètes, et leur permet d'agir à l'extrémité des longs bras de levier que forment les membres et de jouer avec des poids d'un quintal ; et rappelons-nous quels puissants courants galvaniques sont nécessaires pour élever des poids d'un quintal avec un électro-aimant. Nous avons déjà vu que chaque mouvement musculaire ne s'explique que par l'action multipliée de la volonté et de la pensée inconscientes. On ne comprendrait pas autrement comment l'impulsion motrice pourrait agir sur le centre nerveux, juste au point qui correspond au mouvement qu'on a conscience de vouloir, et non aune autre place. Nous avons
reconnu, en outre, que les centres immédiats pour la plupart des mouvements sont situés dans la moelle épinière et la moelle allongée. C'est de là que les mouvements sont déterminés et réglés dans leurs détails. Ces mouvcmenis doivent être regardés comme des actes réflexes, provoqués dans les centres dont nous venons de parler par l'excitation des fibres qui partent des hémisphères cérébraux, et qui sont comparativement moins nombreuses que les autres : en sorte que la première impulsion du mouvement doit être rapportée aux racines nerveuses qui partent des hémisphères. Il peut se faire que plusieurs de ces mouvements réflexes se communiquent à divers centres nerveux, de plus en plus éloignés du cerveau, avant qu'aucun mouvement compliqué se produise. Ainsi pour marcher, il faut d'abord que quelques fibres peu nombreuses communiquent l'impression et la transmettent des hémisphères, où se produit la volonté consciente de marcher, au cervelet qui doit diriger la coordination des principaux groupes de mouvement; de là un plus grand nombre de fibres communiquent les impulsions aux divers centres de la moelle épinière, et, en dernier lieu, aux points d'émergence des nerfs moteurs de la cuisse. A chacun de ces mouvements réflexes, la volonté et la pensée inconsciente se manifestent par l'instinct moteur spécial du centre nerveux correspondant. Ainsi on s'explique comment des mouvements si compliqués se déroulent, sans aucun travail de la réflexion, avec tant de convenance et d'ordre. Chaque centre ressent l'impulsion comme une excitation et la transforme en une impulsion nouvelle : mais nous ne devons, au sens rigoureux, parler d'un courant moteur, qu'à partir du dernier centre.
On se demande maintenant comment la volonté est en état de produire le courant nerveux. Nous ne pouvons que nous en tenir aux analogies que ce courant présente avec les courants semblables que connaît mieux la physique. Nous devons aussi nous en fier à priori à l'hypothèse que tout l'appareil du système nerveux a dû ôlre placé dans l'organisme, à dessein de mettre la volonté en état de produire
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les effets mécaniques nécessaires, avec la plus petite dépense possible de force mécanique ; en d'autres termes, nous devons regarder le système des nerfs moteurs comme une force mécanique analogue aux vents, ou, pour nous servir d'une comparaison plus juste, semblable au canon qui brise les murailles, et auquel l'homme n'a besoin que de mettre le feu. Produire un mouvement mécanique sans une force mécanique est chose impossible. Mais la force initiale, qui provoque le mouvement, peut être réduite à très-peu de chose, et le reste du travail mécanique laissé à l'action des forces emmagasinées d'avance pour cet usage. C'est la force chimique de la poudre qui agit dans le canon : dans l'animal, c'est la force résultant de l'alimentation prise. Les matériaux de l'alimentation doivent être dans le même rapport avec les effets de la force musculaire que la quantité de poudre avec la puissance du canon. Sans l'intervention de la force mécanique, les forces emmagasinées ne pourraient être tirées de l'état où elles sont comme enchaînées : la volonté voit posséder absolument la force de produire un effet mécanique. Si la grandeur de cette force était différente, rien n'empêcherait qu elle ne mit directement les muscles en mouvement. 11 faut donc admettre que la disposition du svstèmc moteur est surtout faite en vue de réduire à un minimum l'action mécanique que doit nécessairement produire la volonté. De même le mouvement, que le mécanicien imprime au levier, ne représente qu'un minimum de force, en comparaison avec les eflels que produit la machine à vapeur.
Considérons maintenant le courant électrique, qui offre tîmt d'analogie avec le courant nerveux. Nous devons écarter d'abord la production d'un pareil courant par une action mécanique (comme le frottement), ou par l'influence de la chaleur. La première serait le contraire de ce que nous cherchons; et la seconde consiste justement dans les états vibratoires, où les atomes dépensent la plus grande force mécanique. Nous devons en tout cas renoncer aux modes d'action mécanique qui exigeraient le déplacement
des molécules, et nous en tenir à ceux qui ne demandent que le mouvement rotatoire : car la rotation exige une dépense de force infiniment moindre que le déplacement. Ici les expériences de la physiologie du système nerveux nous viennent en aide. Elles nous apprennent que, pendant que le courant moteur parcourt le nerf, toutes les molécules de ce dernier présentent une polarisation électrique dans la même direction, comme dans un aimant : tandis que dans un état de parfaite indifférence (tel que sans doute la vie n'en présente pas), les polarités des molécules sont entremêlées comme dans un aimant non magnétisé et qu'elles se neutralisent réciproquement. Nous savons, par ces expériences, que les molécules des nerfs peuvent se polariser, et que cette polarité peut servir à tourner les molécules dans la même direction. Comme la barre de fer, entourée d'un fil métallique, est magnétisée, aussitôt qu'un courant galvanique traverse le fil : de même, si le fer était tout à coup magnétisé, par quelque cause que ce soit, un courant galvanique se produirait dans le fil. D'une manière analogue, en tournant les molécules de manière que leurs polarités soient dirigées dans le môme sens, un courant nerveux s'établit. Nous voyons dans la physique que les oppositions polaires des molécules sont les fondements de tous les phénomènes que nous désignons sous le nom de phénomènes de chimie, de galvanisme, d'électricité par frottement, de magnétisme, etc. Nous ne pouvons douter que d'autres phénomènes semblables ne puissent résulter de la même cause; et que nous ayons affaire à des phénomènes de ce genre dans les courants nerveux. Opérer la rotation des molécules dans les places centrales, tel est donc le minimum de l'action mécanique qui est laissé à la volonté. La polarité des molécules nerveuses est la force mécanique, emmaganisée à l'avance, qui met en jeu la puissance mécanique que les muscles tiennent en réserve. Cette force s'épuise par une action prolongée ; mais, pendant le repos, la reconstitution chimique des matériaux la renouvelle. Chaque organisme est donc comparable à une machine à vapeur : mais l'organîs-
me est à lui-même son propre chauffeur, son mécanicien, même son réparateur, enfin, comme nous le verrons plus lard, le constructeur aussi de la machine.
Comme les molécules se déplacent plus facilement sous tous les rapports, lorsque leur aggrégation se fait à l'état liquide qu'à Tétat solide, les nerfs sont des masses à moitié fluides; mais, comme dans les corps fluides les secousses extérieures ne permettent à aucune molécule de garder sa place, et que tous les éléments se mêlent réciproquement, les nerfs ne sont pas absolument fluides. Les tissus se prêtent donc d'autant mieux aux actions qui doivent renouveler la force nerveuse, qu'ils possèdent cette constitution demi-fluide, tout en gardant les propriétés polaires de leurs molécules. Telle est la constitution qui caractérise les corps gélatineux des animaux aquatiques inférieurs, les divers germes animaux, la tache germinative, les premiers états de l'embryon, le néoplasme qui découle de l'humeur plastique et d'où la vertu médicatrice tire la matière de ses formations nouvelles, enfin le protoplasme des plantes inférieures et supérieures. Si nous songeons à la simplicité des derniers principes de la nature, nous ne pouvons douter que tous les autres produits de la volonté consciente ou inconsciente dans la nature organique reposent sur le même principe de polarisation moléculaire : d'autant plus que la constitution des tissus, qui servent aux manifestations immédiates de la volonté, confirme, comme nous le voyons, cette supposition. L'action de la volonté, particulièrement dans les phénomènes chimiques de l'organisme, comme dans les formations nouvelles qu'elle tire du néoplasme ou dans le développement embryonnaire, ne peut se présenter autrement que comme un habile emploi de la polarité des molécules, soit qu'elle agisse au foyer de la formation organique elle-même, soit qu'elle y fasse affluer les courants qui ont pris naissance à d'autres places.
Nous dépassons ainsi l'opinion qui fait des nerfs l'or* gane exclusivement propre à recevoir les impressions de la volonté. On a combattu dans un sens et dans Tautre.
L'exemple des animaux sans nerfs, le néoplasme et Tembryon démonrrent la possibilité de Faction volontaire et de la sensibilité sans nerfs. Cette manière de voir n'empêche pas que les nerf^ soient la forme la plus parfaite, à notre connaissance du moins, que puissent recevoir les tissus créés par la volonté pour faciliter son action : l'organisme doué d'un système nerveux se passerait aussi peu des nerfs pour manifester sa volonté, qu'un voyageur préfère le chemin de traverse à la grand'route. Tout ce qui précède montre d'ailleurs que la volonté de l'individu, malgré les mêmes efforts, produirait infiniment moins d'effet, si elle ne disposait pas de la force qu'elle doit au mécanisme du système nerveux. Qu'on songe aux efforts impuissants des organes, qu'une paralysie incomplète a frappés. Il senit pourtant bien difficile de déterminer, dans un cas particulier, dans quelles limites peut s'exercer l'action de la volonté qui n'a point le secours des nerfs. L'intensité de la volonté, dans une direction spéciale et pour peu de temps, peut remplacer parfois très-heureusement le manque de moyens auxiliaires. Je ne veux pas invoquer les exemples fournis par la magie, comme l'inclinaison de l'aiguille magnétique par la seule volonté du magnétiseur. Ces faits ont encore besoin d'une plus solide confirmation pour devenir des arguments scientifiques. Mais diverses circonstances montrent assez clairement que la sphère de la volonté, comme de la sensibilité, s'étend au delà du système nerveux, même chez l'homme : ainsi les cheveux blanchissent subitement dans les vives affections : les fibres de nerfs moteurs se répartissent parmi les muscles de telle sorte que les fibres musculaires doivent commumquer elles-mêmes le courant moteur à leurs voisines : la peau est sensible sur toute sa surface, et pourtant les papilles tactiles sont clairsemées au-dessous d'elles : les nerfs agissent sur les tissus sécréteurs dans toute leur étendue, quoique les nerfs ne soient en contact qu'avec des portions limitées de ces tissus. Mentionnons encore ce fait que des parties du corps humain, entièrement privées de nerfs, peuvent devenir sen-
sibles et douloureuses, aussitôt que rabondancc plus grande de Tafflux sanguin et le ramollissement du lissu a augmenté leur vitalité, et par suite la mobilité et la polarité de leurs molécules. Ainsi la chair jeune, qui se forme à nouveau dans les blessures en train de guérir, bien qu'elle soit complètement privée de nerfs , est douée d'une extrême sensibilité. L'inflammation des cartilages et des tendons est beaucoup plus douloureuse que celle des nerfs eux-mêmes. Enfm les exemples de difformités embryonnaires montrent que les parties organiques, sans le concours des nerfs afférents, peuvent se développer : ainsi le cranc sans le cerveau, les nerfs rachidiens sans la moelle épinière.
b. Courant volontaire dans les nerfs sensibles.
Nous avons déjà constaté l'existence d'un courant nerveux comme effet réflexe de l'attention. Le même courant peut aussi bien être provoqué par l'action de la volonté, et aussi rendu plus énergique. L'attention concentrée fortement sur les parties génitales peut faire naître l'excitation vénérienne la plus intense. Les gens hypochondres ressentent parfois des douleurs dans chacune des parties du corps, sur lesquelles ils dirigent leur attention. Il n'est pas rare que des personnes qui vont subir une opération croient ressentir la douleur du coup, avant que l'instrument de l'opération les ait réellement touchées. Si, fermant les yeux, on porte lentement le doigt à la pointe du nez, et que, avant le conlact, on ne l'approche que petit à petit on sentira, au bout du nez, le contact très-distinctement comme un fourmillement, sans qu'il ait lieu réellement. Dans tous les cas semblables, l'idée que se forme le cerveau de la sensation attendue, jointe à l'attention qui se dirige sur les nerfs de la partie en question, produit un courant périphérique, qui reflue de la périphérie au centre comme courant sensible. Tantôt, comme dans les premiers
exemples, la sensation est surtout produite par le courant centrifuge ; tantôt ce dernier, comme dans les autres cas, ne fait qu'aviver des excitations toujours agissantes, mais d'habitude trop faibles pour être remarquées.
Le premier cas se présente aussi pour toute idée sensible, même sans que les sens soient impressionnés. La vivacité de l'idée dépend de la force du courant nerveux périphérique; et cette force, à son tour, résulte en partie de l'intérêt, de la part que prend la volonté à l'idée, en partie des dispositions de l'individu. Il y a des personnes qui, par un effort volontaire, peuvent porter jusqu'à la netteté d'une vision le souvenir des formes sensibles : ainsi l'image d'un ami. Chez d'autres les mêmes images sont toujours vagues. Quand le courant volontaire se produit, sans que nous en ayons conscience, il suffit qu'il soit assez énergique pour que le courant sensible, en refluant au cerveau, provoque la vision, ainsi que cela arrive dans chaque rêve. Je crois qu'il ne se produit pas dans le cerveau une seule idée correspondant à une intuition sensible, qui ne provoque, à sa suile, un courant nerveux vers l'organe du sens correspondant : habituellement, il est vrai, ce courant ne peut dépasser beaucoup l'extrémité centrale des nerfs afférents à l'organe. Je crois pouvoir le conclure de ce fait qu'il n'y a entre la vision imaginaire et l'idée sensible, comme entre leurs causes, qu'une simple différence de degré. On peut admettre aussi que le courant nerveux rayonne du centre vers la périphérie, et s'approche d'autant plus de l'organe sensible, que les idées sensibles sont plus vives. Les personnes, qui ne pensent que confusément et faiblement, éprouvent, lorsqu'elles font un effort de réflexion, une sensation de tension au sommet de la tête ; et c'est là, sans doute, une tension des muscles peauciers produite par un mouvement réflexe. Plus le pouvoir de former des idées sensibles est développé, plus, dans les idées correspondant aux perceptions visuelles, cette sensation de tension descend au hont, tombe même, lorsqu'elle est très-forte jusque sur les yeux. Tellement que ces der-
niers, après une longue concentralion d'esprit, se sentent fatigués comme après avoir longtemps regardé.
c. Le courant nerveux magnétique.
Les phénomènes les plus importants du mesmérisme ou du magnétisme animal sont presque à considérer comme reconnus par la science. Les décharges électriques de la raie électrique et de l'anguille étaient depuis longtemps connues. On savait que ces effets sont produits par la substance grise des nerfs; et Ton avait été conduit par là à considérer cette substance comme l'élément important du système nerveux. Pourtant on se refusa longtemps à reconnaître la réalité des effets absolument analogues obtenus par les magnétiseurs. Ces effets étaient, en général, trop faibles pour se prêter à l'observation directe du physicien. J'ai pourtant assisté moi-même fréquemment à des expériences de magnétisme; et j'ai cherché à me mettre à l'abri (le toute supercherie par l'examen très-attentif des lieux où Ton magnétisait, comme de la personne de l'opérateur. Si on place un homme sur un lit de fer avec un matelas en fil mélallique, en ayant soin d'isoler l'homme du métal par une couverture en laine, on a ainsi en quelque sorte une bouleille de Leyde. Le lit forme l'une des deux armatures; l'homme couché, l'autre; et l'accumulation (l'influence) de l'électricité du lit sur la surface isolante ajoute considérablement à l'action électrique du magnétisme. Je me suis fait magnétiser de cetle manière ; et j'ai senti distinctementcomme un pétillement d'étincelles, qui me picotaient, pendant que la main du magnétiseur se promenait légèrement sur ma peau : comme si, par ce contact, se fût fermée la chaîne d'un faible courant d'induction ou d'une machine électrique tournée avec régularité, suivant l'énergie momentanée du magnétiseur. Celui qui connaît cette sensation sait qu'il n'est pas possible de la confondre avec
aucune autre. Quand on a une fois ressenti sur la peau rimpression magnétique, on peut, sans recourir à d'autres moyens, reconnaître au contact une main qui a la vertu de magnétiser, pourvu que le magnétiseur ait une force suffisante, et la distinguer sûrement d'une main qui n'a pas celte propriété : j'ai eu accidentellement l'occasion de le constater sur moi-même. Outre le pouvoir d'augmenter artificiellement les propriétés électriques du corps, le mesmérisme a une puissance reconnue pour fortifier, vivifier les nerfs, surexciter toutes les fonctions vitales : il provoque également un sommeil salutaire et des crises non moins favorables pendant ce sommeil. Si l'électricité, dans ces phénomènes, n'est qu'une circonstance accessoire ou une transformation qui se fait, à la périphérie du corps, de la force magnétique proprement dite, cette dernière est toutefois analogue à ces forces physiques et au courant nerveux moteur : elle nait probablement, comme le dernier, par le changement de la polarité des molécules dans les centres nerveux. Elle est, comme le mouvement, l'effet indirect de la volonté consciente (parfois aussi un effet entièrement inconscient comme dans l'imposition des mains par un saint personnage, ou dans les cures merveilleuses). Quant à la part qui lui revient en propre, directement, dans l'action qu'il exerce, et à la manière dont il l'exerce, le magnétiseur n'en a pas plus conscience, lorsqu'il pratique son art, qu'il ne sait la déterminer lorsqu'il lève le bras. Ici, comme ailleurs, comme partout, intervient l'action d'une volonté inconsciente, qui fait qu'un courant magnétique et non pas un autre se produit justement, et que ce courant se concentre sur les mains et non sur une autre partie du corps. (Voyez pour une ample connaissance de tout ce qui se rattache aces questions : « Odisch-magnetis' elle Driefe » de Reichenbach sur le magnétisme , et son grand ouvrage : l'Homme sensiiif.)
d. Les fonctions végétatives.
A toutes les fonctions végétatives de l'organisme président, selon toute vraisemblance, les filets nerveux du grand sympathique. La volonté consciente n'a sur eux aucune influence directe ; mais nous avons vu qu'elle n'en a pas davantage surles nerfs moteurs et sensibles, et que l'action directe appartient toujours à la volonté inconsciente. Si pourtant la volonté consciente exerce une influence générale sur les fonctions végétatives, il n'y a pas là de contradiction. La seule différence consiste dans la fecilité, plus ou moins grande, avec laquelle la volonté consciente d'un effet réussit à déterminer, (le la part de la volonté inconsciente, la réalisation des moyens propres à obtenir cet effet. Si je veux amener chez moi une salivation plus abondante, la volonté consciente de cet effet pousse la volonté inconsciente à réaliser les moyens nécessaires : c'est celte dernière , en effet, qui produit dans les i*acines ganglionnaires des fibres du système sympathique qui communiquent avec les glandes salivaires, des courants capables de réaliser l'effet poursuivi. Chacun peut tenter sur soi-même l'expérience avec succès. La sécrétion des organes génitaux dépend également de la volonté consciente. Aidé par l'excitation volontaire, mentionnée plus haut, des nerfs sensibles correspondants, l'empire de la volonté peut, chez les personnes impressionnables, aller jusqu'à l'éjaculation sans l'excitation mécanique. Les mères aussi, quand la vue de l'enfant éveille en elles la volonté de l'allaiter, provoquent par cette volonté seule une sécrétion lactée plus abondante. La faculté de rougir ou de pâlir à volonté a été bien souvent observée, surtout chez les coquettes qui s'en font un art. Il y a aussi des personnes qui suent à volonté. J'ai moi-même le pouvoir de suspendre momentanément, par ma seule volonté, le hoquet le plus violent; j'en étais autrefois très-incommodé, et tous les autres moyens avaient été impuissants. Une souffrance, par
exemple celle que cause un mal de dents, est adoucie ou dissipée parfois, tout le monde le sait, par la volonté énergique d'en triompher : mais l'application d'esprit nécessaire pour cela commence d'abord par augmenter la douleur. On peut également comprimer pour longtemps l'irritation qui cause la toux, par le seul effet de la volonté, pourvu que cette irritation ne provienne pas d'une cause mécanique. Il y a eu de tout temps des gens qui exerçaient sur leur propre corps un merveilleux empire : ainsi des charlatans, et même des hommes, qui avaient déployé leur volonté dans des directions bien différentes, comme des philosophes, des magiciens, des pénitents. Ces exemples me font croire que la volonté posséderait un bien plus grand empire sur le corps, si on avait eu souvent, dès l'enfance, l'oc/casion d'essayer, d'exercer cet empire,comme on s'est habitué à former des mouvements musculaires et des idées sensibles. L'enfant ne sait pas plus comment s'y prendre pour porter une cuiller à sa bouche, que pour rendre la salivation plus abondante. II ne faut pas d'ailleurs oublier que la nature a sagement fait de rendre l'union de la volonté consciente et de la volonté inconsciente sur ce point plus difficile : la volonté consciente, en s'appliquant aux fonctions végétatives, ne réussirait qu'à les troubler, sans aucun profit. L'activité, qu'elle dépenserait dans cette direction, la détournerait inutilement de la sphère propre où son action doit s'exercer, de la pensée et de l'action au dehors.
L'idée consciente d'un effet déterminé peut souvent, sans l'intervention de la volonté consciente, provoquer la volonté inconsciente à réaliser les moyens propres à produire cet effet, en sorte que la pensée consciente considère la réalisation de cet effet comme involontaire. La physiologie, qui doit éludier ces faits, mais est étrangère au concept de
la volonté inconsciente, se voit forcée d'affirmer d'une ma* niére peu raisonnable que la pure idée, sans la volonté, peut être cause d'un phénomène extérieur. Mais, si Ton examine le cas, on trouve qu'au fond raflirmation tient à ce que le concept « d'idée » est ici étendu, sansqu'on le remarque; et comprend le concept de <t volonté inconsciente ». C'est ce qui a été montré, i^ partie, oh. iv. p. 137-139. Je me borne à donner son nom véritable au concept d'idée, qu'on étend ainsi sans le savoir, et à le faire figurer, comme un élément distinct, dans l'ensemble du phénomène , parce quil me paraît peu légitime de faire rentrer dans les caraclères d'un concept déjà fixé ceux d'un autre concept également fixé.
En première ligne se rangent les gestes et les mouvements de la physionomie dans l'acception la plus large. Ici l'idée, qui provoque la mine du visage, non-seulement réalise reifet, sans parler des moyens de l'atteindre ; mais les gestes suivent absolument comme des mouvements réflexes, aussi nécessairement et avec ensemble dans chaque individu. H est facile de voir la convenance de ces gestes : sans la nécessité et l'universalité qui les caractérisent, personne ne les entendrait; et, sans une entente préliminaire à l'aide dos gestes, jamais le langage n'aurait été possible. Les animaux muets n'auraient aucun moyen de communication; et ceux qui profèrent des sons maniqueraient de la partie de beaucoup la plus importante de leur langage. Même entre hommes, lorsqu'on se défie des paroles, c'est à l'air de celui qui parle qu'on s'en rapporte. Je crois pouvoir me dispenser de citer des exemples frappants : on peut les lire partout.
Les faits de la seconde classe sont les mouvements produits par l'imitation : ce sont aussi des mouvements réflexes. — Si nous voyons un orateur déclamer avec véhémence ; si nous sommes témoins d'un duel, d'un exercice d'escrime, d'un saut audacieux, d'une danse, et que nous nous intéressions vivement au spectacle, nous imitons les mouvements que nous voyons faire, autant que la position que nous
occupons nous le permet : nous éprouvons du moins le besoin de les reproduire, bien que nous sachions le comprimer. De même l'homme, qui n'écoute que son instinct, accompagne volontiers le chant qu'il entend exécuter. Si on voit quelqu'un bâiller, il est difficile de contenir l'envie qu'on ressent soi-même de bâiller. Des contractions plus étendues des muscles, comme la danse de Saint-Guy, l'épilepsie, agissent souvent, parla simple vue, sur des personnes impressionnables : elles peuvent même engendrer des épidémies complètes de toute une secte, de toute une tribu. Dans tous ces cas, l'intervention d'une influence matérielle ne se montre pas : ce ne peut être que l'idée des mouvements contemplés qui agit avec tant de force par la simple vue, et provoque la volonté inconsciente à les exécuter. Puisque tout le travail s'accomplit à l'intérieur d'un cenlrc nerveux, et que la volonté finale d'exécuter ce travail n'est saisie que par la conscience particulière de ce centre neryeux, tous les mouvements qui en résultent doivent être rangés dans la catégorie des mouvements réflexes.
Le dernier groupe de faits contient ceux qui manifestent l'influence de l'idée consciente sur les fonctions végétatives. L'action des mouvements les plus divers de la pensée sur les organes sécréteurs est connue. (On sait l'effet que le chagrin et la colère produisent sur la sécrétion de la bile et du lait, l'effroi sur celle de l'urine et sur la défécation, l'imagination voluptueuse sur celle du sperme, etc.); l'idée d'avoir pris une médecine (par exemple des laxatifs) agit souvent comme la médecine elle-même. L'idée d'être empoisonné peut faire naitre réellement les symptômes de l'empoisonnement. Beaucoup de mystiques chrétiçns ont, le jour de la fête d'un martyr, ressenti réellement les mêmes souffrances que lui. C'est ainsi que les gens hypochondres éprouvent les souffrances des maladies qu'ils croient avoir; ou que les jeunes médecins s'imaginent quelquefois être atteints de toutes les maladies dont ils entendent parler. On raconte que ce phénomène se produisit d'une manière remarquable chez un élève de Boerhave, qui fut obligé pour
INFLUENCE DE L'IDËE CONSCIENTE. âOI
cela de renoncer à la médecine. Le plus sûr moyen d'êlre atteint par une maladie contagieuse, c'est de la redouter. Le médecin y qui séjourne au milieu de ceux qu'elle a frappés, échappe presque toujours à la contagion. I^ crainte excessive et l'idée de la maladie suffisent pour la faire naître, sans aucune influence contagieuse, surtout si elles sont accrues par l'effroi d'être exposé au danger. Pendant tout le moyen âge, se multiplient les récits de stigmates, d'écoulements sanguins chez les ascètes mystiques. Nous n'avons aucune raison de refuser d'ajouter foi à ces récits : des médecins allemands, belges et italiens de notre siècle confirment , par le témoignage de leur expérience personnelle, la réalité de l'hémorrhagie volontaire à certaines époques (1). Pourquoi les vaisseaux sanguins, qui permettent de rougir et produisent à l'occasion une sueur de sang, ne pourraient-ils pas aller jusqu'à provoquer rémission du sang à travers la peau? Des cas analogues se présentent dans la vie profane. Ennemoser cite une histoire qu'il donne comme parfaitement authentique. Les sillons creusés sur le corps d'un soldat par les coups de verges, qu'il avait été condamné à recevoir, s'étaient traduits sur le corps de sa sœur par des souffrances et des stigmates extérieurs absolument identiques. Les envies tant contestées des femmes enceintes peuvent se rattacher à cette classe de faits. La plupart des physiologistes rejettent, sans autre explication, la réalité des phénomènes de ce genre, parce qu'ils ne peuvent les expliquer. Mais Burdach, Baer, qui raconte un exemple fourni par sa propre sœur, Budge, Bergmann, Hagen (ces deux derniers dans le dictionnaire de Wagner) reconnaissent absolument les faits. Valentin ne conteste pas, au moins , leur possibilité en géné-
(1} Voyez le Journal de médecine de Stratbourg de 1814. I, 1^158 et
n, 17-26. ■ Récit d*iin phénomène extraordinaire, observé chez une femme
malade pendant plusieurs années » par le conseiller et professeur de la
foculté de médecine DriifTel à Munster. Voyez encore : « Louise Lateau , sa
vit", ses stigmates. » Étude médicale ^ par le docteur F. Lefèvre, professeur
^^ pathologie générale et de thérapeutique à Louvain. Louvain, Ch. Pcters,
â03 L'INCONSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.
rai ; J. Mnller admet les impressions des femmes enceintes, en tant qu'elles peuvent provoquer des arrêts de développement, non en tant qu'elles produisent des altérations sur certaines parties du corps de l'enfant. Mais, d'un côlé, tout, arrêt de développement est toujours partiel ; et, d*un autre, les exemples, qui prouvent l'hérédité des signes tout à fait circonscrits, des niDvi, ne sont pas moins nombreux que ceux des altérations partielles du corps que l'on ne doit qu'à soi-même, comme les effets d'un poison ou d'une médecine qu'on s'imagine avoir pris, comme les blessures des stigmatisés. Il n'y a aucune raison pour douter de ces influencçs partielles de l'âme de la mère sur l'âme de l'embryon, qui est encore tout entière engagée dans le travail du développement organique. Tout en reconnaissant que les envies des femmes enceintes ne sont pas de puros inventions, je suis loin de douter que, neuf fois sur dix, les récits qui s'y rapportent ne sont que des insanités; mais, à la rigueur, un très-petit nombre de cas bien vérifiés sont suffisants pour notre démonstration.
L'apparition des symptômes de l'empoisonnement aprùs un empoisonnement imaginaire, ou des effets d'un remcdc, que l'on n'a pas pris, se rattachent aux mêmes causes qu'un grand nombre de cures par sympathie, dites cures merveilleuses. Si l'idée de l'elTet provoque, dans le premier cas, îa volonté inconsciente à réaliser les moyens et par suite l'effet lui-même, la chose ne se passe pas autrement dans le second cas. La seule question que l'on ait à se poser est de se demander de quelle manière l'idée de l'effet détermine la volonté inconsciente du moyen. Il n'est même pas nécessaire que l'effet soit voulu avec conscience. Dans les envies de femmes grosses, dans la production des effets que Ton redoute, la volonté consciente n'a pu que s'opposer et n'a nullement contribué aux effets : et pouitant la volonté inconsciente et l'effet se sont manifestés. Mais une autre condition est indispensable à la production des phénomènes, qui dépendent delà volonté propre de l'individu, et ne sont pas soumis, comme cela se passe pour la mère et le fœtus,
au pouvoir magique d'une volonté étrangère : pour que ces phénomènes aient lieu, il faut avoir foi dans la réalisation de relTcl. Comme dit admirablement Paracelse : « C'est la foi qui détermine la volonté. » Là où la volonté consciente oppose avec foi sa puissance de résistance, cette foi provoque une volonté inconsciente qui arrêle l'effet de la première idée. Il ne s'agit donc que de savoir quelle foi est la plus forte : la foi dans la réalisation de l'événement, ou la foi dans notre puissance personnelle pour l'empêcher : c'est d'après cela que la volonté inconsciente se décide dans un sens ou dans l'autre. L'art d'opérer les guérisons, dont nous avons parlé, se borne à inspirer la foi dans le succès. Comme les hommes ne connaissent pas ce rapport de la foi et du succès, et que la foi qu'ils ressentiraient, s'ils avaient cette science, serait trop faible peut-être pour produire l'effet cherché, la superstition intervient pour engendrer la foi suffisante : et c'est à cela que sert le charlatanisme. C'est de la volonté inconsciente qu'on peut dire à la lettre : « Plus est grande la volonté, plus l'est aussi la puissance. » La est tout le secret de la magie.
l'inconscient dans la production organique.
Nous n'avons pu, dans les deux chapiircs précédents, nous empêcher de temps en temps d'anticiper sur le contenu de ce chapitre. C'est que les questions traitées successivement sont si étroitement liées au problème de Tactiviti^ ou plutôt ne font tellement qu'une seule et môme question avec lui, qu'en voulant créer des distinctions artificielles, il aurait fallu laisser de côté une grande partie des expériences les plus décisives. Nous avons vu que le terme le plus généralement compris, par lequel on désigne (!es diverses classes de faits, est celui d'instinct. Mais on pourrait aussi les appeler tous des mouvements réflexes : car un motif extérieur d'action doit toujours exister, et l'action découle de ce motif avec nécessité, donc comme un eflet réflexe ; d'ailleurs bien des mouvements réflexes intermédiaires concourent à cette même action. Il n'est pas moins permis de considérer tous les phénomènes en question comme des effets de la vertu médicatrice de la nature. Leur cause extérieure doit se manifester comme une matière étrangère, résistante, pour déterminer la volonté à l'action : autrement elle la laisse indifférenle. Or triompher des résistances de la matière, c'est justement un acte de la force médicatrice. Le propre de l'activité organique serait de réaliser l'idée type de l'espèce, en l'accommodant aux divers âges de la vie ; la force médicatrice de la nature aurait surtout pour objet de conserver l'expression ainsi réalisée de l'idée. Mais on comprend que, pour
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écarter les causes extérieures de désordre, il faut que de nouvelles formations organiques se produisent; en d'autres termes, la conservation de l'individu, en qui le type est réalisé, n'est possible qu'autant qu'en même temps une forme supérieure de ce type se développe, est réalisée de nouveau. D'un autre côté, tout progrès daiis la réalisation d'un type idéal ne peut se faire que par une série de luttes, d'efforts spontanés pour la conservation, puisque toutes les parties de l'organisme sont, à chaque instant, menacées de destruction. Enfin, en troisième lieu, les instincts plastiques et constructeurs, comme la force organique qui agit à l'in* térieur du corps, travaillent d'après des idées fixes, qui doivent être regardées absolument comme les éléments intégrants du type spécifique. Et même, au sens large, tous les autres instincts également sont comme les manifestations diverses des éléments contenus dans le type de chaque espèce. Le type idéal du rossignol serait incomplet, si on en retranchait son mode de chant particulier ; de même, celui du bœuf, sans le coup de corne; celui du sanglier, sans le coup de boutoir ; ou de l'hirondelle, sans les migrations de six mois.
11 ne nous reste dans ce chapitre qu'à présenter quelques observations sur la finalité de l'activité organique ; et à montrer ensuite comment elle se rattache, par une gradation continue, aux manifestations jusqu'ici observées de rinconscicnt.
Sur la finalité de l'organisme, il y aurait de gros volumes à écrire : il faut pourtant user d'une grande circonspection dans le détail des considérations tcléologiques. La défaveur dont la téléologie est l'objet vient en partie de ce que des esprits pleins de confusion ont prêté à la nature des fins, qu'on ne peut lui attribuer sans tomber dans la sottise et le ridicule. 11 ne s'agit ici que de quelques indications rapides, qui suffiront d'autant mieux à notre dessein, que de plus amples développements sont rendus inutiles par les connaissances que tout homme instruit possède aujourd'hui.
Je pose d'abord en principe que la fin du règne animal
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est le développement progressif de la conscience. On peut assigner comme but à ce développement de la conscience distincte Taccroissejnent soit du plaisir, soit de la connaissance, soit enfin de la vertu morale. Le perfectionnement de la conscience n'en demeure pas moins la fin directe de tout l'organisme animal (voir 3* partie, chap. xiv). Nous rechercherons plus tard d'où vient que l'esprit doit être incorporé à la matière, pour que la conscience apparaisse (3' partie, chap. m). II s'agit principalement ici de nous demander quelle raison justifie la division du monde organique en règne animal et en règne végétal. La première raison de ce plan, c'est que, pour transformer la matière brute en matière organisée, et s'élever des degrés inférieurs aux degrés supérieurs des combinaisons organiques, une si grande dépense des forces inconscientes de l'âme est nécessaire, que le même individu ne disposerait plus* d'aucune énei^ie pour la vie intérieure de la pensée : toute sa puissance serait épuisée dans la vie végétative. Là où les combinaisons organieo-chimiques de la matière n'ont plus besoin d'un perfectionnement essentiel, où il ne s'agit plus que de conserver l'organisme au degré qu'il a atteint, et simplement de régler le mouvement rétrograde qui ramène spontanément l'organisme aux degrés inférieurs de la vie, là seulement l'individu dispose de l'énergie nécessaire pour faire servir la matière qu'il trouve devant lui à une construction industrieuse des organes de la conscience, et conduire au point culminant de la perfection l'activité intérieure de la pensée. De là vient la division établie par la nature entre le règne végétal qui produit, et le règne animal qui consomme. On pourrait sans doute concevoir la réunion dans un même être de la production et de la consommation : une moitié de l'organisme, la partie végétative, formerait les matériaux; l'autre moitié, la partie animale, les ferait servir au développement de la conscience. Une seconde raison exige la séparation des. deux règnes, et ne permet pas qu'il en soit ainsi. Il est évident, en eflet, qu'un animal attaché au sol sur lequel il
se développe (comme les animaux aquatiques nous en offrent des exemples dans les espèces inférieures qui forment la transition au règne végétal), n'est point capable de développer son expérience, et par suite que la conscience ne peut atteindre chez lui un degré bien élevé. Il faut donc admettre que la faculté de se mouvoir est la condition du développement de la conscience. Mais si les éléments, qui forment la matière organique, la seule qui puisse servir de base à une activité vraiment consciente, doivent être en grande partie empruntés à l'eau qui pénètre le sol, il faudra que l'être s'étende en largeur sous le sol pour y puiser la nourriture (par ses racines). La matière inorganisée ne peut, par suite, servir directement à l'organisation d'aucun êlre d'une conscience supérieure, puisque la locomotion est impossible avec une telle extension souterraine. Nous avons expliqué ainsi la locomotivité des animaux, la fixité des plantes et la distinction des deux règnes.
Les animaux doivent, disons-nous, chercher leur nourriture. Ils ont besoin pour cela non-seulement d'organes de mouvement, mais encore d'oi^anes qui leur permettent de distinguer les matières propres à les nourrir de celles qui ne le sont pas et de diriger sûrement leurs mouvements : ce sont les organes des sens. L'organisme, en outre, ne peut s'assimiler la lîiatière que par absorption : elle sera donc à l'état liquide. Les plantes trouvent leur nourriture toute prête sons cette forme; mais les animaux ne la rencontrent d'ordinaire qu'à l'état solide : ils auront des organes capables de ramener les aliments solides à l'état liquide. Tel est l'objet du système digestif avec ses organes (comme la bouche et l'estomac, qui triturent les aliments), avec ses liquides dissolvants (la salive, qui convertit en glucose les matières amylacées, le suc gastrique qui dissout les matières albuminoîdes, la bile qui sert à l'émulsion partielle des corps gras, le suc pancréatique destiné à toutes ces fins h la fois), avec ses longs canaux, et enfin avec les ouvertures pour l'expulsion des matières qui n'ont pas été digérées. Les vaisseaux chylifères, qui pompent la masse ali-
mentaire, sont comme les radicules de Tanimal. Puisque les fonctions de l'animal, infiniment plus compliquées que celles de la plante, entraînent une plus grande dépense de matières, il a fallu le mettre en état de réparer promptement ses pertes. La circulation du sang sert à ce but. C'est elle qui porte sans cesse à toutes les parties de l'organisme des matières nouvelles , sous la forme la plus favorable à l'assimilation. D'un autre côté, les phénomènes chimiques qui se produisent dans l'animal sont essentiellement des processus de décomposition, c'est-à-dire d'oxydation : il faut que l'approvisionnement de l'oxygène nécessaire soit également assuré. Les plantes pour entrer en communication avec l'atmosphère n'ont pas besoin d'organes particuliers : la surface qu'elles présentent est beaucoup plus grande proportionnellement que leur masse, et fait qu'elles sont aisément pénétrées dans toutes leurs parties par l'air extérieur. Le corps de l'animal, au contraire, dont la superficie est, pour d'autres raisons, infiniment plus petite que celle de la plante, aura des organes particuliers dont la surface intérieure soit étendue, comme les bronches, qui permettent une ventilation puissante, et où les couches d'air voisines des parois sont promptement renouvelées par le mouvement des cils vibratiles. La constitution des membranes séparatrices sera également favorable à la diffusion du gaz : c'est ainsi que pénétrera dans le corps la quantité nécessaire d'oxygène. Ce processus d'oxydation engendre en même temps la chaleur animale, qui est indispensable aux transformations subtiles de la matière organique , ou qui, du moins, épargne à l'action psychique une grande dépense de force.
En considérant la conscience comme le but de la vie animale, nous avons démontré la nécessité des cinq systèmes organiques qui répondent à la locomotion, aux fonctions de relation, à la digestion, à la circulation et à la respiration. En ce qui concerne la forme externe générale du corps, le système d'organes le plus important est celui de la locomotion. Son principe essentiel est la contraction, comme nous
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le voyons déjà dans la contraction ciliaire, dans les mouvements des animaux aquatiques inférieurs. Aussitôt pourtant que les autres systèmes ont atteint un certain développement, la masse contractile a besoin de trouver dans le corps lui-même des points d'appui, pour pouvoir restreindre rétendue et varier la direction du mouvement. Ce besoin se manifeste, dés Torigine, chez les animaux terrestres (même les plus infimes). Les points d'appui sont assurés à l*animal par le squelette, qui est formé d'abord avec les couches les plus épaisses du tissu épithélial ou avec les sécrétions calcaires de l'épiderme, et plus tard, chez les vertébrés, par le squelette même des os. Ces parties solides protègent les parties molles de l'organisme : ainsi font, chez les vertébrés, le crâne et la colonne vertébrale pour le cerveau et la moelle épinière. Les organes de la locomotion extérieure se développent chez les animaux inférieurs comme des pièces distinctes; selon les éléments qui les constituent, les lieux et surtout la nourriture que recherche l'animal, ils présentent les modifications les plus variées. Pour faciliter l'action mutuelle du corps et de l'âme, il existe un sixième système, le système nerveux, dont nous avons déjà maintes fois fait ressortir l'importance. Enfin dans l'intérêt non plus de l'individu, mais de l'espèce, un septième système, celui de la reproduction, vient se joindre aux précédents.
Telle est à grands traits l'explication téléologique de l'organisation dans le règne animal, si la conscience en est regardée comme la fin suprême. Le règne végétal n'existe absolument, ou, du moins, en grande partie que comme l'instrument du règne animal. 11 sert à lui fournir d'une part les aliments, de l'autre les matières combustibles et l'oxygène nécessaire à son existence. Les animaux carnivores empruntent, en effet, leur nourriture au régne végétal, mais d'une manière indirecte. Il serait trop long, nous l'avons déjà dit, d'étudier dans le détail la finalité que révèlent les dispositions organiques. Je me borne à citer l'admirable construction des organes des sens comme le plus
éclatant exemple de cette finalité. Les organes de la gênération méritent surtout Tattention. 11 est particulièrement étonnant de voir que, en dépit de toutes les différences, ces organes sont appropriés l'un à l'autre dans les deux sexes de la même espèce; et que la forme générale de l'organisme s'accommode toujours aux exigences de l'acte reproducteur. Les animaux n'entrent jamais en rut qu'à l'époque la plus convenable pour que, après la durée régulière de la gestation, les petits viennent au monde dans la saison où ils trouveront la nourriture la plus abondante. Beaucoup d'espèces se munissent, à l'époque du rut, de certains organes propres à faciliter l'accouplement, qui disparaissent ensuite. Chez beaucoup d'insectes mâles, les parties génitales se garnissent de crochets qui servent à tenir la femelle; chez la grenouille, des élévations papilleu ses surgissent aux pouces des pattes antérieures et sont enfoncées par l'animal dans le corps de la femelle. Chez les coléoptères aquatiques mâles de l'espèce commune, les trois premiers tarses se garnissent de disques avec des ventouses tigellées, tandis que chez les femelles des sillons se creusent aux élytres.
Le cinquantième volume des Archives de Virchow doit un intérêt particulier aux communications du docteur J. Wolf sur la structure de l'extrémité supérieure du fémur chez l'homme. On savait déjà que le fémur est creux afin d'offrir plus de légèreté à solidité égale : mais ce qu'on ignorait encore, c'est que les trabécules, qui traversent la cavité de l'os à ses extrémités supérieure et inférieure, et qui forment des courbes régulières (se coupant à angle droit), présentent des dispositions parfaitement conformes à celles des constructions faites suivant les lois de la mécanique. C'est d'après le poids que la partie supérieure du fémur doit supporter, que sont calculées les forces de pression et de traction, et que sont combinées à l'intérieur de l'os les ligne^ de pression et de traction. La nature a, ici encore, pour rendre inoffensifs les effets de l'usure, qui tendent à déplacer et à rompre les parties intérieures, observé d'une façon
inconsciente les règles de Tari mécanique. Elles n'onl élé appliquées que tout récemment et encore bien imparfaitement dans nos constructions modernes en fer (comme les ponts, les grues) par l'esprit conscient.
Une erreur fréquente est celle qui consiste à mettre en doute la finalité organique, parce qu'elle ne se prête pas à certaines exigences, auxquelles nous prétendons qu'elle doit s'approprier. Une finalité parfaite ne peut cependant se rencontrer dans le détail : cela est évident. Autrement le corps ne serait plus exposé à la maladie, ni à l'affaiblissement : il serait immortel. Si l'on demande que le crâne de l'homme résiste au choc d'un grêlon gros comme le poing, et si on le déclare imparfait parce qu'il n'est pas capable d'une telle résistance, on forme évidemment un souhait déraisonnable; et Ton ne songe pas qu'il ne pourrait être organisé en vue de ces cas exceptionnels, sans présenter d'autres et bien plus graves inconvénients. Tels sont la plupart des cas où l'on conteste les dispositions intelligentes de l'organisme. Toutes ces critiques reviennent à soutenir que l'organisme n'a pas reçu, en vue de certains cas particuliers, des dispositions qui auraient été nuisibles dans la plupart des autres cas ou rapports où il peut se trouver placé.
Une autre objection est tirée, contre la finalité organique, de la constance des types morphologiques, cette loi universelle de la nature, qui met en si belle lumière l'unité de toutes les formes organiques, l'unité du plan total de la création. C'est la lex parcimoniœf qui se manifeste aussi dans l'invention des formes organiques. La nature trouve plus facile de laisser ici et là se déployer une superfétation inoiïcnsive, que de s'appliquer sans cesse à de nouvelles transformations, que de réaliser toujours des types nouveaux. Elle préfère varier le moins possible son type, et n'y apporter que les changements absolument indispensables. C'est ainsi qu'elle produit les mamelons rudimentaires des mammifères mâles, les yeux des taupes, la vertèbre caudale des animaux sans queue, la vessie natatoire des pois-
sons qui vivent toujours au fond de l'eau, les membres enfin des chauves^souris et des cétacés, etc.
II est à remarquer que l'activité intelligente de la force organisatrice, comme celle de l'instinct, nous oblige d'admettre qu'elle obéit à une intuition de l'Inconscient. Tous les organes sont développés dans la vie embryonnaire, avant de servir à aucun usage, et souvent à une époque sensiblement antérieure (comme les organes sexuels). L'enfant a des poumons avant de respirer, des yeux avant de voir. Il ne peut cependant savoir que par intuition les conditions futures ou sa vie devra s'écouler, pendant qu'il construit ses organes. On ne doit pas nier pour cela l'activité organique de l'âme individuelle : le fait dont il s'agit n'est pas plus étonnant que l'intuition qui se manifeste dans rinstinct.
Arrivons maintenant à l'examen du développement continu et progressif, par lequel l'action organique se rattache à l'activité instinctive. Le nid, l'habitation, le trou, que les animaux se construisent et creusent, sont regardés par tout le monde comme les œuvres de l'instinct. La tarei naval, avec sa coquille, se creuse un trou dans le bois; la térébratule,dans la roche tendre. Le ver du sable creuse dans la terre, et se fait un fourreau du sable qu'il agglutine, à l'aide d'un liquide qu'il sécrète à la surface de sa peau. Quelques petits coléoptères forment un périlithe autour de leur peau tendre avec de la poussière, du sable et de la lerre. La chenille de la teigne se fait avec des crins ou de la laine un fourreau qu'elle ne quitte plus. La larve de la plupart des phryganes mêle la soie, que produit son organe textile, au bois, aux feuilles, aux valves de coquilles, et en lisse un étui dans lequel elle habite et qu'elle porte avec elle. La larve de la chenille, lorsqu'elle fait son cocon, n'a pas besoin d'employer des matières étrangères dans le tissu de sa toile; elle se contente du tissu qu'elle produit elle-même, et se construit une retraite où elle repose pendant le temps de sa métamorphose. Dans ce cas, la demeure de l'animal, comme la toile de l'araignée ou la
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carapace que quelques coléoptères forment avec la matière de leurs excréments, est un pur produit de l'organisme luimême.
Le nautile et la spirule sortent périodiquement de leur demeure à demi-sphérique pour se construire une coquille plus grande et plus en harmonie avec le progrès nouveau de leur croissance : mais la nouvelle demeure est toujours reliée à Tancienne, de sorte qu'avec le temps l'habitation de l'animal se compose d'une série de chambres de plus en phis spacieuses. C'est de la même manière que la coquille de la limace grandit avec l'animal. Les crustacés font éclater tous les ans leurs coquilles par un mouvement volontaire, et sortent au dehors. Les arachnides, les serpents et les lézards se dépouillent de leur peau; les oiseaux et les mammifères changent de plumage et de poils; la peau des animaux supérieurs s'écaille constamment. — Ce que nous avons vu jusqu'à présent pour l'habitation en général des animaux, nous pouvons l'observer également pour quelques parties de leurs constructions, pour l'opercule par exemple. Une araignée (mygale cementaria) habite un creux qu'elle a percé dans un terrain calcaire; elle en ferme l'entrée par une porte formée de plusieurs couches de terre détrempée, liées ensemble par des fils de soie; et elle la fixe par une sorte de charnière qu'elle tresse avec sa toile. Les limaçons de vignes ferment, dans l'hiver, leur habitation avec un opercule qui est consolidé, ainsi que la charnière qui le retient, par les exsudations de leur propre corps, s^ins pour cela être attaché à leurs membres. Chez d'autres limaçons, l'opercule est attaché à l'animal par les muscles de son corps d'une manière permanente. — Nous nous élevons ainsi par un progrès continu de Tinstinct constructeur à l'action organogénique : deux forces qui se correspondent si étroitement peuvent-elles dériver de principes différents? De même que les écureuils et autres animaux sont instruits par leur instinct à faire des provisions plus abondantes, à épargner à l'approche d'un hiver rigoureux; ainsi les chiens, les chevaux et les bêtes sauvages se gar-
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nissent d'une fourrure d'hiver plus épaisse dans les années de froid. Si l'on transporte des chevaux dans les climats chauds, ils ne se recouvrent plus, au bout de quelques années, d'un pelage d'hiver. Nous avons déjà mentionné plusieurs fois comment le coucou donne à ses œufs ia couleur des œufs du nid qu'il a choisi pour y faire sa ponle. L'instinct de l'araignée la pousse à tisser : la force organogénique développe chez elle l'organe textile. L'instinct des abeilles ouvrières les porte particulièrement à faire des approvisionnements; les moyens de transport, dont elles disposent, sont préparés à cette fin ; elles ont même des brosses aux pattes pour recueillir le pollen des fleurs et des corbeilles pour garder leurs provisions : les autres abeilles n'ont rien de semblable. Certains insectes sont poussés par l'instinct à déposer leurs œufs sur les larves qui errent en liberté : ils ne sont munis que d'une tarière très-courte. On voit, au contraire, de longues tarières à ceux qui doivent pondre leurs œufs sur des larves, dont la retraite est cachée au fond des arbres (ainsi la chelostoma maxillosa), ou d'une pomme de pin. Le fourmilier, que son instinet porte à se nourrir de termites, et qui mourrait s'il prenait une autre nourriture, s'est préparé à cette fin, dès sa naissance, de courtes pattes et des ongles solides, ainsi qu'un museau long, effilé et sans dents, qui contient une langue filiforme et chargée d'une salive visqueuse. Le hibou, qui a l'instinct du brigandage nocturne, est organisé pour voler sans bruit, comme une ombre, afin de ne pas éveiller sa proie endormie. Les bêtes de proie, auxquelles leur appareil digestif suggère l'instinct de se nourrir de chair, se sont munies de la force, de la rapidité, des armes, de la finesse de regard ou d'odorat nécessaires. Si l'instinct enseigne à beaucoup d'oiseaux à dissimuler leur nid, en lui donnant la même couleur qu'aux objets environnants, la force organogénique sait protéger des milliers d'êtres en leur donnant une couleur semblable à celle du lieu où ils séjournent (ainsi spécialement les parasites). Est-il possible de rapporter à deux principes difl*érents
l'impulsion d'agir, et la formation des instruments d'action?
C'est ici le lieu de revenir encore une fois sur le phénomène déjà décrit de ki formation des bulles d'air dans Tarcclla vulgaris. Il faut voir là évidemment un effet de la force organique; et pourtant on y reconnaît une accommodation intelligente, et en apparence volontaire, de l'instinct aux circonstances extérieures perçues par l'animal.
Quant aux mouvements réflexes, une grande partie des phénomènes de la digestion paraissent produits par eux. Après la déglutition, les mouvements péristaltiques de l'œsophage, de l'estomac et des intestins sont, en grande partie, causés par des mouvements réflexes; en même temps l'excitation produite à chaque place du canal digestif par la masse alimentaire provoque, par des mouvements appropriés, la marche en avant des aliments. La même excitation augmente la sécrétion de la salivation buccale, du suc gastrique, du suc pancréatique : ce sont là encore des actions réflexes. Il en faut dire autant des mouvements qui favorisent l'expulsion des excréments accumulés. Nous avons vu précédemment que l'activité réflexe n'est pas du tout une activité purement mécanique, mais l'eflet d'une intelligence inconsciente.
Nous arrivons maintenant au parallèle le plus important, celui de la force organogénique avec la force médicatrice. Comme nous le verrons (IIP partie, chap. ix), lareproduction n'est qu'une autre manifestation de la force organogénique, la création de nouvelles formes organiques, qui, après leur entier développement, reproduisent le type de l'organisme qui les a engendrés. Il importe peu que la cause et l'cfiet soient localement séparés ou non. D'ailleurs, comme le chapitre iv de la IIP partie le montrera, le concept d'individu organisé esttrès-relatif;etil est très-difficile de déterminer, suivant les circonstances, si le produit nouveau de la force organogénique répond au type entier de l'individu ou représente seulement une de ses parties. La transition est donc naturelle entre la formation de certains
organes dans Tindividu et la reproduction spontanée d'un organisme complexe, qui comprend dîms son sein plusieurs individus d'ordre inférieur, et fait sortir d'un germe simple. les membres multiples d'un individu.
Voici une autre ressemblance entre la force reproductrice et la force médicalrice. La fécondité extraordinaire d'une espèce sans défense est souvent le moyen de protéger son existence contre les attaques de ses ennemis et de la soustraire à la ruine qui la menacerait autrement. Nous découvrons ici comme un redoublement d'énergie de la part de la force médicatrice dans l'intérêt de l'espèce en tant qu'être collectif. Par une fécondité exceptionnelle, c'est-à-dire par la production d'êtres nouveaux, la nature réussit à réparer les pertes qu'une mortalité extraordinaire causé à l'espèce. Cette loi agit aussi dans l'humanité. Malgré la dépopulation qu'amènent les guerres et les épidémies, le nombre des naissances l'emporte toujours en moyenne sur celui des morts. (Malheureusement il n'y a pas de loi inverse qui fasse correspondre la diminution dor> naissances à l'excès de la population : l'accroissement de la mortalité vient seul ici rétablir l'équilibre.)
Nous avons vu déjà comment le maintien d'une température constante est un des plus merveilleux effets de la force organique ; et comment la régularité de la respiration, la balance des acquisitions et des perles en sont les conditions nécessaires. Mais il faut pour cela que l'avenir puisse être prévu, et que les désordres futurs se laissent calculer dès l'apparition de leurs causes. En conséquence nous voyons, à chaque importation de matière, répondre presque immédiatement une augmentation de dépense, même avant que le sang se soit assimilé les nouveaux matériaux. Ainsi, aussitôt après qu'on a bu, la sécrétion urinaire ou sudorifique s'accroit; pendant qu'on mange, la sécrétion salivaire ou biliaire s'augmente, indépendamment de Texcilalion locale des organes. A chaque moment une modification, très-légère sans doute, vient troubler la constance de la température : il faut donc que la force médicalrice ou
l'activité organique soit conslainment occupée à réparer ces altérations. En outre la digestion de chaque aliment exige un travail, mécanique et chimique particulier. Nous voyons que les herbivores ne peuvent point ou du moins ne peuvent qu'imparfaitement digérer de la viande, et les carnivores des herbes; que les oiseaux de proie digèrent les os, tandis que les corneilles en sont incapables; que Tinstinct porte beaucoup d'espèces animales à rechercher une seule espèce d'alimentation, sans laquelle elles dépériraient. Chez les hommes et les animaux, des idiosyncrasies de l'espèce ou de l'individu se rencontrent, qui rendent impossible l'assimilation de certaines matières, et les font tourner au détriment de l'organisme. Il suit de là que lai digestion de chaque aliment est soumise à des conditions différentes; et que l'aliment ne peut être digéré, exerce même une action nuisible , si l'organisme n'est pas en état de réaliser ces conditions. Chaque acte de digestion suppose donc la réalisation de certaines conditions, en dehors desquelles le désordre s'introduit dans l'organisme. Nous reconnaissons encore ici l'activité constante de la force médicatrice pour écarter les troubles ; ou, si Ton veut, de l'activité organique pour s'assimiler les aliments.
Nous avons vu que, pour chaque blessure, l'action de la force médicatrice, c'est-à-dire la guérison, n'est possible que par une production nouvelle de l'organisme, par une inflammation qui produit le néoplasme nécessaire au renouvellement des parties anciennes. Toute augmentation d'une sécrétion, qui accompagne la suppression d'une autre sécrétion, repose également sur une production nouvelle de l'organisme, celle de la sécrétion présentement accrue.
La fonction nutritive, qui, après que la croissance de l'individu est terminée, constitue l'objet capital de la force organisatrice, est identique à la régénération des parties organiques. Elle est à la régénération des parties entières du corps ce que la desquamation continue de l'épiderme, chez l'homme est à la mue périodique des ser pents et des
lézards. En d'autres termes, la nutrition est une somme de régénérations infiniment petites; la régénération proprement dite, une réparation par la nutrition, qui se produit tout a coup et frappe davantage les yeux. Si nous avons déjà reconnu dans la force régénératrice, qui répare les pertes de l'organisme, l'action intelligente de l'âme inconsciente, nous en devons dire autant de la nutrition, puisque nous ne pouvons nous empêcher de voir également dans celle-ci une finalité intelligente. Sans doute le cours continu de la nutrition manifeste moins clairement l'influence de Tûme, que ne le fait la rapidité de l'activité régénératrice ; et d'ailleurs l'action chimique au contact y joue un rôle plus considérable. Mais l'intervention de l'ûme n'y est pas moins nécessaire. On en peut juger par les désordres qui troublent si profondément la nutrition dans certaines parties, lorsque les rapports de ces parties avec les centres d'où partent les fibres sympathiques correspondantes , ont été interrompus par la section des nerfs. Ces désordres se traduisent tantôt par la maigreur, tantôt par la corruption des sécrétions, tantôt par la décomposition du sang, enfin dans les parties plus sensibles, comme les .yeux, par l'inflammation et la gangrène. Les vaisseaux capillaires, qui font pénétrer par endosmose le fluide nourricier dans les tissus, ne peuvent jamais être subdivisés suflisamment, pour que chaque vaisseau ne laisse pas en dehors de son action une portion de tissu relativement étendue, dont les parties les plus éloignées du vaisseau ont besoin d'être alimentées aussi. Souvent le môme vaisseau doit à la fois suffire aux muscles, aux tendons, aux os, et à la substance nerveuse. Il faut donc que chaque partie puise dans le fluide nourricier l'alimentation qui lui est convenable. Songeons, d'un' autre côté, que les lois chimiques entretiennent, aussi bien dans les tissus qu'il s'agit de nourrir que dîins le fluide nourricier lui-même, une tendance à la décomposition ; et que cette tendance finit par l'emporter, aussitôt que, après la mort, ou même avant la mort, par l'eflet d'un grand affaiblissement physique, la puissance de l'âme
inconsciente a cessé de prédominer. II n'est pas possible de croire que, sans cette influence de l'âme, l'assimilation pourrait s'étendre à toutes ces divisions subtiles des lissus, ainsi que la conservation de l'organisme le rend nécessaire. La conservation de la composition des tissus organiques est tout à fait semblable à la tension mécanique qu'entretient continuellement en eux la tonicité. Les deux propriétés ne peuvent s'expliquer que par une somme infinie de petites réactions contre la tendance naturelle à la décomposition, au relâchement des éléments organiques, et ces réactions ne peuvent venir que de la volonté. Ainsi les considérations à priori confirment ce que nous apprend rexpériencc des sections nerveuses.
Mais, supposons que cette double démonstration, jointe à celle qui résulte de l'identité de la régénération et de la nutrition, ne paraisse pas suffisante pour établir l'action de l'ûme dans la nutrition, au sens ordinaire du mot. Admettons la supposition que l'action chimique, par le contact des tissus existants, suflise à expliquer la nutrition : il reste encore à se demander d'où vient cette propriété des tissus? On dira peut-être que les tissus ont maintenant celle propriété, parce qu'ils l'avaient auparavant. De question en question, on en arrivera à un moment où la constitution des tissus a subi un changement; et il faudra rendre raison de ce changement. Cette modification est cause justement que les tissus, à partir de ce moment, ont été propres aux fonctions nutritives, et ont dû, par la vertu de leur propre constitution, se maintenir dans l'état convenable. Mais, puisque aucune explication matérialiste ne peut rendre compte de ce changement si intelligent, il faut bien le rapporter à Taclion intelligente d'une volonté inconsciente. Cette même volonté est également la cause de la conservation intelligente du tissu. La nécessité de recourir à une influence psychique n'est donc pas supprimée, mais reculée. Sans l'aire remarquer que nous nous trouvons à chaque moment de la vie en présence d'un tel changement, on pourrait remonter encore plus loin. La constitution actuelle des tissus ne
s'explique pas seulement par le changement en question, mais aussi par la constitution que les tissus avaient antérieurement a ce changement. En suivant la série des changements, nous arrivons enfin à la première apparition du tissu, et il faut lui trouver une explication. Nous devons d'ailleurs admettre, pour le moins, autant d'actions psychiques que le tissu a, dans la vie, subi de modifications appropriées à une fin. Or, aucun tissu n'est inutile dans l'organisme, chacun a sa fonction déterminée; et cette fonction sert à son tour à la conservation de l'individu ou de l'espèce. Il faut donc reconnaître, à la première origine de chaque tissu, l'action intelligente de la volonté. Mais aussi certainement que la première composition et les modifications importantes du tissu sont des moyens très-propres h en aider et à en favoriser la conservation et l'alimentation ; qu'elles facilitent le travail de la volonté, ou plutôt seules rendent possible son action sur toute l'étendue de l'organisme : aussi certainement on ne peut les regarder comme les conditions suffisantes de la nutrition. On doit admettre Faction partout présente dans l'organisme d'une volonté et d'une intelligence, également inconscientes, qui interviennent dans les moindres processus chimiques ou psychiques. En effet, dans le plus insignifiant de ces processus, l'organisme est menacé, ne serait-ce que par la tendance à la décomposition chimique. Aucune autre action que celle de l'âme ne peut contre-balancer ces causes incessantes de désorganisation matérielle. D'un autre côté, la vie n'est possible que parce que cette intervention de l'ûme se réduit a un minimum dans les cas ordinaires ; le reste du travail est exécuté par des mécanismes appropriés. Partout nous rencontrons dans le corps de pareils mécanismes. La volonté inconsciente se réserve toutefois, à chaque moment, soit de modifier la fin de l'activité mécanique (ainsi aux diverses périodes du développement organique); soit d'agir librement sur les rouages de la machine, et d'exécuter immédiatement le travail que le mécanisme n'est pas en état d'accomplir. Notre admiration devant l'intelligence incon-
sciente ne doit pas en être amoindrie, mais au contraire accrue. Celui qui sait s'épargner la peine de recommencer souvent la même œuvre, en construisant une machine propre à le remplacer, ne l'emporle-t-il pas de beaucoup sur celui qui est obligé lui-même d'exécuter, chaque fois, son dessein de ses propres mains. Enfin, si Tàme doit partout se réserver toujours un minimum d'action directe, c'est que chaque moment crée de nouveaux rapports, amène de nouveaux désordres; et qu'aucun mécanisme ne peut êïre disposé que pour une espèce déterminée de rapports. Et c'est là notre réponse à toutes les objections, qui, dans le cours de notre recherche, auraient pu nous être faites, au nom de l'argument connu, qui se fonde sur l'existence de mécanismes intelligents : 1" le concept d'un mécanisme ne rend pas compte de tous les faits, et les résultats que ce mécanisme produit, après qu'il a été créé, laissent toujours une part à l'action directe de l'âme; 2° la finalité des actes, auxquels sert ce mécanisme, suppose que ce mécanisme lui-même a été créé avec intelligence, et cette intelligence dérive à son tour de l'âme.
A la lumière de celte idée que fout phénomène organique a deux causes, une spirituelle et une matérielle, remontons la série des causes malérielles. Nous arrivons nécessaire* ment, quel que soit notre point de départ, à l'œuf fécondé, comme à la dernière cause matérielle. Là où le développement de l'œuf se fait, en totalité ou en partie, dans l'organisme maternel, on peut revendiquer la part des influences matérielles de cet organisme ; mais les œufs qui sont fécondés en dehors du corps de la femelle, comme ceux des poissons et des amphibies, ne sont plus dans le même cas. En remontant ainsi le cours du développement organique, nous devons remarquer que les causes spirituelles, par opposition aux causes matérielles, exercent, en général, une action d'autant plus décisive, que l'individu est plusjeune. Nous avons déjà appliqué cette remarque à l'énergie de la force médicatrice. Dans la vieillesse, l'organisme consomme la plupart des acquisitions des temps meilleurs. Avant la
puberté, au contraire, il travaille sans cesse, soit à développer, soit à multiplier ses or^nes. Dans la vie de Tembryon, Timportance de Faction psychique est d'autant plus grande, que nous observons les périodes les plus voisines de la naissance.
L'œuf qui vient d'être fécondé est une cellule. Il ne se compose que du vitellus. La membrane vitelline en forme la cloison ; le vitellus, le contenu ; et la vésicule germinative, le noyau. Chez les animaux supérieurs, le disque proli<<;ère, contenu dans la vésicule germinative (laquelle chez l'homme n'a que la grosseur de 4/200 de ligne), sert seul à former l'embryon , sans doute avec le concours de la substance vitelline. Chaque partie de l'œuf présente une stinicture absolument uniforme (une substance en partie granuleuse et renfermant des globules de graisse, en partie membraneuse et mucilagineuse). Ces éléments, qui sont partout les mêmes, suffisent, sous l'action de circonstances extérieures, presque partout identiques (la chaleur de l'incubation chez les oiseaux, Tair et la température de l'eau pour les poissons et les amphibies), à produire les espèces les plus diverses, avec les nuances si délicates qui les distinguent, et la multitude infinie de leurs systèmes d'organes et de tissus. Le petit qui sort de l'œuf contient, chez les animaux supérieurs, presque tous les tissus et oi*ganes divers, qui constitueront plus tard l'animal dans son plein développement. L'influence de la volonté éclate ici manifestement dans la métamorphose des éléments. Dans les œufs de poissons, quelques heures après la fécondation (artificielle), on peut voir paraître les cordes méridiennes qui se coupent à angle droit avec la corde équalorialc du vitellus. Avec elles commence le développement, et une foule du cordes parallèles se forment ensuite. Pendant la plus grande partie de la vie embryonnaire, l'àme est occupée à construire les mécanismes qui lui épargneront dans la suite, en très-grande partie, le travail nécessaire pour dominer la matière. Il n'y a aucune raison pour que nous n'attribuions pas les organes qu'elle crée ici à l'action de
la volonté inconsciente, comme les formations organiques qu'elle produit plus tard dans ie cours de la vie. La place qu'occupent les premières productions, par rapport à retendue que le corps présente alors, ne constitue pas évidemment une différence qualitative avec les suivantes. Le moment d'ailleurs où l'individualité de la nouvelle âme est constituée est, cela ne comporte pas de doute, celui de la fécondation, si toutefois on jtcut, en général, déterminer un toi moment. L'âme, assurément, dans cette période, ne donne aucun signe extérieur d'activité consciente. Rien n'est plus naturel, puisqu'elle doit auparavant former l'organe de la conscience. Un tel état d'ailleurs ne peut être que favorable à la concentration de son activité sur les œuvres inconscientes qu'elle produit. Aux âges avancés de la vie, la puissance de l'Inconscient ne se manifeste-t-elle pas avec le plus d'éclat , lorsque la conscience est tout à fait comprimée? C'est ainsi que les crises favorables à la guérison des maladies se déclarent dans un profond sommeil. L'embryon est, lui aussi, plongé dans un sommeil profond. Examinons , encore une fois, si la volonté inconsciente peut en général produire des effets matériels. Nous avons déjà, dans les chapitres précédents, été conduits à ce résultat que toute action de l'âme sur le corps, sans exception, n'est possible que par une volonté inconsciente ; que cette volonté inconsciente peut èlre provoquée à l'action, tantôt par la volonté consciente, tantôt par l'idée consciente d'un effet, sans la volonté consciente de le produire, même malgré cette volonté consciente. Pourquoi la même volonté ne pourrait-elle pas aussi être provoquée par l'idée inconsciente de l'effet , laquelle est ici rigoureusement associée à la volonté inconsciente de ce même effet, puisque cet effet est une fin poursuivie? Qu'on ne nous objecte pas que l'âme, dans les premiers temps de la vie, devrait travailler sans le secours des nerfs. Nous avons vu chez les animaux aneures l'activité de l'âme se déployer sans le concours des nerfs; et, même chez l'homme, nous avons précédemment trouvé assez d'exemples du même genre. D'ailleurs l'em-
2ii L'INCONSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.
bryoD, dans les premiers temps, ajustement cette structure à demi liquide de la madère richement organisée, qi^i est propre à remplacer les actions nerveuses.
En résumé, nous avons d'abord reconnu l'insuffisance des explications matérialistes. Secondement, une finalité préétablie ne nous parait pas pouvoir rendre compte du développement organique, parce que chaque combinaison de circonstances ne se rencontre qu'une seule fois dans la vie entière, et par suite nécessite de la part de l'organisme une réaction différente de toutes les autres, et provoque justement cette réaction. En troisième lieu, la seule hypothèse qui nous reste, à savoir que l'activité inconsciente de l'Ame se construit avec intelligence son propre corps et le conserve, n'a rien contre elle, mais a en sa faveur, au contraire, toutes les analogies qui se peuvent tirer des lois les plus différentes de la physiologie et de la vie animale. La démonstration que l'activité prévoyante et la force organogénique appartiennent à l'individ.. lui-même parait, en con* séquence, offrir toute la certitude scientifique que comporte l'induction fondée sur la relation des effets aux causes. (Voyez Essais philos, n' VI, Sur la force vitale,)
Je conclus cette partie de mon livre par les belles paroles de Schopenhauer : c Chaque être se présente , en fait, devant nous comme son œuvre propre. Mais on ne comprend pas le langage de la nature, parce qu'il est trop simple. >