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MANIFESTATION DE L'INCONSCIENT

l'instinct dans l'esprit humain

S'il est impossible, dans J'analyse, de séparer entièrement l'un de l'autre le corps et l'âme, il ne l'est pas moins d'isoler les instincts qui se rapportent aux besoins du corps de ^ ceux qui se rattachent aux besoins de l'âme. Aussi avons- / nous déjà, dans la première partie, parlé de différents instincts qui appartiennent à l'âme humaine. Tels sont les appétits capricieux des malades ou des femmes enceintes; les instincts thérapeutiques des enfants ou des somnambules. Quelques autres rentrent directement dans la classe des instincts corporels : ainsi la crainte de tomber, sans qu'ils aient encore l'expérience d'une telle chute, fait que les jeunes animaux et les enfants, qui se tiennent tranquilles, quand on les porte en haut d'un escalier, se montrent inquiets lorsqu'on les en descend. Le redoublement de précautions et de prudence dont témoignent les mouvements des juments, lorsqu'elles sont pleines, répond à l'instinct analope des femmes enceintes. Citons encore l'instinct qui

pousse la mère à placer le nouveau-né sur son sein, et qui porte l'enfant à teter; le talent particulier des enfants pour démêler l'affection véritable de la bienveillance simulée; la crainte instinctive que ressentent devant certaines personnes, qui leur sont inconnues, les jeunes filles pures et sans expérience; les pressentiments bons et mauvais, qui exercent tant d'influence, particulièrement chez les femmes, sur les actes qu'il convient d'exécuter ou dont il faut s'abstenir, etc. Nous allons, dans le présent chapitre, examiner les instincts qui se rattachent plus étroitement encore à la vie physique, les instincts proprement dits, à l'exclusion des autres manifestations, au fond tout à fait semblables, de l'Inconscient, qui sont plus indépendantes du corps. La vanité humaine se refuse à donner à ces dernières le nom d'instinct, parce qu'il rappelle trop l'idée de la vie animale.

Nous avons d'abord à étudier certains instincts répulsifs. Ils ne nous poussent pas à agir, mais à nous abstenir, ou du moins à exécuter seulement les actes qui ont pour but d'écarter ou de nous faire éviter l'objet de notre secrète répulsion. Le plus énergique de ces instincts est la crainte de la mort; ce n'est qu'une manifestation particulière de rinstinct de la conservation, dont nous connaissons déjà d'autres formes : la vertu médicatrice, l'activité organogénique, l'instinct voyageur, les mouvements réflexes par lesquels on se protège, etc. Ni la crainte inspirée par le jugement dernier ou par toute autre hypothèse métaphysique, ni le doute d'Hamlet se demandant ce qu'il peut bien y avoir au delà du tombeau, ni la douce accoutumance qui attache Egmont à la vie et à l'action ne suffiraient à retenir la main qui va commettre un suicide. L'instinct seul en a le pouvoir : c'est lui qui provoque ces frissons mystérieux, ces battements de cœur précipités, et cette tempête intérieure qui chasse le sang dans les veines au moment de l'exécution.

Un second instinct répulsif est celui de la pudeur. Il se rapporte exclusivement aux organes de la génération qui

en ont reçu leur nom. Les femmes Pont plus spéciatement en partage, et lui doivent l'attitude défensive qui les caractérise essentiellement, et exerce sur la vie humaine tout entière, aussi bien chez les sauvages que chez les peuples civilisés, une action si décisive. La pudeur d'un côté, et de l'autre la forme plus douce sous laquelle se manifeste dans l'espèce humaine l'appétit vénérien, par cela seul qu il n'agit pas à des périodes déterminées, constituent le double caractère qui élève l'union des sexes chez l'homme bien au-dessus de la sphère de l'animalité (1). La pudeur est si peu un effet de la réflexion, que nous la trouvons même chez les populations sauvages : sans doute elle y est réduite à son objet essentiel, tandis que la civilisation nous a enseigné à étendre la pudeur à tout ce qui se rattache aux rapports sexuels.

Tout semblable est l'instinct répulsif du dégoût. Il se rapporte aux actes nutritifs, comme la pudeur à l'acle reproducteur. Son but est de protéger la santé contre l'usage des aliments dont on a lieu de craindre qu'ils ne contiennent quelque immondice, comme de la matière des excréments organiques et des corps en voie de décomposition. Cet instinct fait usage des sens du goût et de l'odorat; et Lessing a tort de croire qu'il se manifeste aussi par les autres sens. Il n'est pas nécessaire que l'on ait déjà pensé à manger les choses qui causent du dégoût. Souvent le dégoût a pour effet de prévenir toute envie de les manger. 11 y a encore une autre espèce moins accusée de dégoût, qui se rapporte à la propreté de la peau. Elle est destinée à empêcher que l'occlusion des pores ne suspende la transpiration. Le sens de la vue peut ici sans doute servir d'instrument direct. — L'homme peut, par l'habitude, faire disparaître plus ou moins complètement ces instincts, ainsi

(t) Beaumarchais prisait si haut cette faculté qu*il disait en plaisantant : < Boire sans soif, et faire ramour en tout temps, c'est ce qui distingue rbommc de la béte. » C'est en tout cas une meilleure mesure pour apprécier la diflTcrence des espèces, que celle qu'on cherche dans la pensée. Elle n'est pas d'ailleurs entièrement suffisante : chez les singes anthropomorphe», comme ch?z l'homme, l'appétit vénérien n'est pas périodique.

que tous les autres : c'est que la conscience est devenue, chez riiomme, une puissance capable de braver Tlnconscient sauf dans les cas tout à fait imporlants; et l'habitude est une des formes de la vie consciente. L'Inconscient peut être encore vaincu , lorsqu'on fait avec conscience et par habitude ce que l'instinct nous aurait portés à faire, sans l'intervention de la conscience et de l'habitude. La répulsion que l'on ressent alors pour les actes contraires est plutôt une résistance contre une action non accoutumée qu'une répulsion instinctive.

Que l'on considère une petite fille et un petit garçon : la première pimpante, agile, coquette, minaudière, gracieuse comme un jeune chat; le second avec sa culotte toute déchirée dans la dernière rixe, gauche, lourd comme un jeune ours. L'une se pare et s'ajuste, et se tourne, et veille tendrement sur sa poupée; elle fait la cuisine, elle blanchît et repasse le linge dans ses jeux. L'autre se bâtit une maison dans un eoin, joue au brigand, au soldat, monte à cheval sur un bâton, voit dans chaque morceau de bois un sabre, un fusil, se complaît surtout à déployer sa force ; et naturellement il détruit sans raison. Quelles précieuses révélations sur la vocation future de l'individu nous fournissent souvent certains détails charmants de ces occupations enfantines! Sans doute l'imitation des grandes personnes y tient beaucoup de place. On n'y saurait méconnaître pourtant une sorte de pressentiment instinctif, qui porte l'enfant à rechercher dans ses jeux les exercices auxquels il devra s'adonner plus tard, qui le prépare et l'habitue à l'avance à s'en acquitter. De même les petits des animaux sont conduits, dans leurs jeux, par un goût instinctif pour les actes qu'ils auront à exécuter plus tard dans leur vie indépendante. (Qu'on songe aux jeunes chats jouant avec les pelottes de fil.) L'instinct du jeu pousse souvent la volonté à se créer des obstacles qu'elle doit ensuite surmonter. On ne peut s'expliquer ce qu'il y a de bizarre dans ce fait, qu'en regardant le besoin du jeu comme un instinct qui sert aux fins de l'activité fulure. Si le goût du jeu n'était qu'un effet

de rimi talion, les garçons et les filles imiteraient de la même manière, puisqu'ils ne comprennent pas la différence des sexes, et que, à vrai dire, cette différence n'existe pas encore pour eux: Combien est étrange cette passion de la danse, cette propreté, ce goût de la toilette, cette grâce, on pourrait dire cette coquetterie enfantine qui, chez les petites filles, fait penser à leur mission future de conquérir les hommes ! Les garçons n'ont de leur nature aucune de ces dispositions. Combien est caractéristique le sérieux infatigable avec lequel les filles veillent sur leurs poupées, les habillent et les dorlotent ! Comme tout cela répond à la tendresse qui les porte à couvrir de baisers et de caresses, loi-squ'elles sont plus grandes, tous les petits enfants qu'elles rencontrent, et pour lesquels un jeune homme éprouve la même aversion que pour de petits singes.

On peut juger quelles profondes racines ont dans l'Inconscient des instincts comme ceux de la propreté, de la toilette, de la pudeur, quand on les observe même chez les aveugles qui sont en même temps sourds et muets. Que celui qui n'a jamais réfléchi sur cet état cherche d'abord à s'en faire une idée exacte, et à se représenter combien sont pauvres les moyens de communication que ces malheureux peuvent avoir avec le monde extérieur. Laura Bridgemann, élevée dans l'asile des aveugles à Boston, avait, dans sa deuxième année, perdu tous les sens sauf celui du toucher : pourtant elle aimait la propreté, l'ordre et surtout la parure. Quand elle revêtait un vêtement nouveau, elle voulait sortir, se faire voir, être remarquée. Les bracelets, les broches et autres ornements des dames, qui la visitaient, la plongeaient dans le ravissement. Julie Brace, qui était devenue aveugle à l'âge de cinq ans, se comportait de la même manière. Elle touchait la coiffure des visiteuses pour l'imiter sur elle-même. On a constaté ce goût de la parure chez toutes les malheureuses de ce genre; et l'on en a même fait le moyen principal de les récompenser et de les punir. Lucy Reed portait toujours un mouchoir de soie sur la figure : elle se croyait sans doute le visage difforme. On eut

toutes les peines du monde à la faire renoncer à cette habitude, après qu'elle fût entrée à Thospice. Elle reculait avec efiroi au contact d'un homme, et ne supportait de sa part aucune caresse ; elle les recevait au contraire volontiers des femmes, et les leur rendait. Laura Bridgemann faisait preuve sur le même point d'une sensibilité plus délicate encore, sans qu'on pût comprendre comment elle était arrivée à connaître la différence des sexes; car, en dehors du directeur de l'hospice, le docteur Howe, aucun homme ne s'était trouvé habituellement auprès d'elle. Elle avait appris que l'on attendait à l'hospice Olivier Caswell, un aveugle sourdmuet comme elle ; et paraissait très-curieuse de connaîtn» son compagnon de malheur. A son arrivée elle l'embrassa; mais elle recula soudain, comme craignant d'avoir commis quelque chose d'inconvenant. Le moindre désordre dans sa toilette était aussitôt réparé par elle, avec le même soin qu'y aurait apporté une jeune fille élevée sévèrement aux bonnes manières. Elle prêtait même sa pudeur aux choses inanimées. Un jour qu'elle voulait coucher sa poupée, elle commença par faii*e un tour dans la chambre pour savoir quelles personnes étaient là; elle trouva le docteur et s'éloigna en riant. Elle attendit que ce dernier se fût éloigné pour déshabiller sa poupée, ne se préoccupant pas de la présence de la surveillante. Faire entendre à une enfant sourde et muette les lois et les notions de la bienséance serait presque impossible, si l'instinct ne la dirigeait vers ce qui est bien; si l'occasion ou le plus léger avertissement ne suffisaient pour transformer en acte un sentiment immédiat et inconscient. Cet instinct de la pudeur a sa source évidemment dans l'essence intime de l'âme : ce qui le prouve, c'est que l'époque de son développement coïncide avec celle de la puberté. Ainsi une aveugle sourde et muette, dans l'ouvroir de Rotherbilher, qui avait toujoui's vécu d'une vie tout à fait bestiale, présenta dans sa dix-septième année un changement complet : elle se montra tout à coup aussi soigneuse de sa mise et de sa tenue que les autres filles de son âge.

Un instinct réflexe de Tàme est la sympathie ou la disposition à partager les sentiments d'autrui. Les sentiments se divisent en plaisir et en peine, en joie et en douleur; de même la sympathie nous associe tantôt aux joies, tantôt aux peines des autres. Jean-Paul dit à ce sujet : € La compassion est le fait de l'homme ; s'associer à la joie des autres est de la nature des anges. » Cela tient à ce que celte seconde disposition demande pour se produire qu'un autre sentiment, Tenvie, ne la contrarie point; et c'est ce qui arrive plus ou moins chez tous les hommes. La compassion rencontre moins d'obstacles : la plupart des hommes ne ressentent d'ordinaire presque aucun plaisir avoir la peine des autres, à moins que la haine et la vengeance ne les dominent. Aussi la sympathie pour la joie d'autrui n'occupet-elle qu'une place minime dans notre cœur, tandis que la compassion y joue un rôle considérable. La compassion est un mouvement réflexe , produit par la vue directe de la souffrance. Les tressaillements, les convulsions de la douleur, la physionomie et les gestes de l'homme qui s'afllige ou se désole, les larmes de la souffrance, les gémissements, les soupirs, les sanglots, le râle sont des signes naturels que les êtres de la même espèce entendent immédiatement par une compréhension inconsciente. Ces mouvements ne s'adressent pas seulement à l'entendement, mais à la sensibilité, et provoquent par une action réllexe des souff'rances analogues. La joie et la douleur exercent sur les autres hommes la même contagion que les convulsions. Si les sens ne perçoivent que les signes généraux de la souff'rauce, la compassion ne se traduit que par une vague inquiétude, un soupir muet, ou un frisson, selon l'intensité et la durée de la souffrance contemplée. Mais si celte dernière se montre à nous avec ses caractères particuliers, l'action réflexe nous fait ressentir par sympathie une souff'rauce semblable à celle dont nous sommes témoins, aussitôt que la compassion a dépassé le degré inférieur d'une vague affliction. La vivacité de la compassion dépend évidemment de l'aptitude momentanée de la sensibilité aux actions réflexes, et par

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conséquent aussi du degré d'intérêt qu'on porte à celui qui sou£fre. Néanmoins il ne faut voir qu'une action réflexe dans le fait de 1^ compassion ; et il est démontré que ce sentiment, cœteris paribus, est en proportion directe avec ce que les sens nous montrent de la souffrance. Sien lit le récit d'une bataille où, de chaque côté, 10000 tués et blessés sont restés sur le terrain, on ne se sent ému en aucune façon. On ne commence à éprouver de la compassion que si l'on se représente, en imagination, les morts et les blessés. Mais si l'on circule à travers les mares de sang, au milieu des cadavres, des membres épars ; si l'on entend les gémissements; si l'on voit des mourants, une douleur profonde s'empare de l'âme. L'instinct de la compassion est du plus grand prix pour l'homme qui ne peut devenir un homme sans l'aide de ses semblables : c'est là une vérité évidente par elle-même. La sympathie est le lien métaphysique qui, en dépit de l'égoïsme, rattache l'individu aux autres individus sous l'action de la sensibilité ; elle est l'impulsion la plus propre à nous faire accomplir les actes que la conscience déclare moralement bons ou beaux, et qui dépassent la mesure stricte du simple devoir. C'est elle qui assure en fait la réalisation des devoirs connus sous le nom d'obligations de l'amour, et résumés dans l'idée abstraite de la charité.

Si la sympathie est l'instinct essentiel auquel sont dus les actes charitables, ceux qui dépassent dans leurs effets la sphère de l'égoïsme, l'instinct de la reconnaissance nous paraît, de son côté, servir à les multiplier. Sans doute la reconnaissance conduit parfois à faire tort à une autre personne ; mais c'est là un cas fort rare. L'instinct d'où elle dérive n'en a pas moins une utilité incontestable : il trouve toutefois son correctif, même son équivalent, dans les préceptes d'une morale parfaite. Si l'instinct qui porte à rendre le bien pour le bien multiplie les actes moralement beaux, l'instinct de la vengeance, qui n'en est que l'application aux injustices reçues, a donné naissance le premier au sentiment de la justice. Aussi longtemps que la

société ne s'est pas chargée de venger les injures des particuliers, la vengeance privée est considérée avec raison conune quelque chose de sacré, comme une institution de droit primitif. L'instinct de la vengeance, par un per* fectionnement insensible, s'ennoblit, s'éclaire, engendre le sentiment du droit et fait reposer sur les mœurs nationales, comme sur un fondement solide, l'institution de la justice. Alors seulement l'individu peut confier à la communauté le soin de le venger. Il ne faudrait pas conclure de là que la sympathie et l'instinct de la vengeance sont les principes d'où il faut déduire théoriquement la morale et le droit : je suis bien éloigné d'accorder cette conséquence. Je soutiens seulement qu'en fait, ce sont là les premières racines des sentiments et des actes, d'où les hommes ont tiré plus tard, par abstraction, les concepts de la beauté morale et du droit.

L'instinct le plus important est, après les précédents, l'amour maternel. Revenons encore une fois au règne ani* mal, afin de nous instruire par la comparaison. — La plupart des animaux inférieurs n'ont pas besoin de se préoccuper de leurs petits. Ou ceux-ci sont assez développés, lorsqu'ils sortent de l'œuf; ou bien les parents, sous l'impulsion des divers instincts que nous avons mentionnés plus haut, ont porté les œufs directement ou indirectement dans les lieux où les animaux, au moment de l'éclosion, trouveront tout ce qui est nécessaire à leur nourriture jusqu'au moment de leur entier développement : quelquefois c'est la mère elle-même qui a soin d'y déposer des aliments. Le lieu, qui réunit les conditions nécessaires au développement de l'œuf, est pour l'araignée-loup un cocon qu'elle a filé elle-même et qu'elle réunit à son corps par une toile ; pour le monoculus, une partie retournée de Toviducte qui fait saillie comme un ovisac; pour les oiseaux, le nid et la température d'incubation du corps maternel; pour quelques poissons et amphibies, le corps de la mère lui-même; et de même pour tous les mammifères. Il y a cette différence pourtant que, chez ces derniers,

Tunion organique de la mère et du fœtus se prolonge jusqu'à la naissance, sauf pour les marsupiaux. On voit ici encore, par un nouvel exemple, comment Tinstinct et la prévoyance maternelle concourent au même résultat, que la force organogénique poursuit par une autre voie. Les soins que Tinstinct maternel apporte au développement du petit, jusqu'au moment où il pourra se suffire à lui-même, sont différents par la forme, mais non au fond, de la génération et de la formation de l'embryon au sein de la mère.

Deux lois capitales se manifestent ici : la première est que l'instinct maternel veille sur le petit aussi longtemps que ce dernier est hors d'état de se suffire à lui-même ; la seconde, que la durée de cette tutelle ou de l'enfance est en général d'autant plus longue que l'espèce est placée plus haut dans l'échelle des animaux. Cette diversité a sa raison, d'un côté, dans la simplicité plus grande des conditions auxquelles est soumise l'alimentation des animaux inférieurs, notamment des animaux aquatiques; d'un autre côté, dans les métamorphoses, qui font que l'enfance de l'animal se passe sous une tout autre forme et dans des conditions alimentaires toutes différentes que le reste de son existence (dans la plupart des cas sous la forme propre ù un degré inférieur de ranimahlé). Il reste toujours sans doute à expliquer le troisième fait, qui se présente à nous particulièrement lorsque nous étudions la série des mammifères et que nous comparons, par exemple, sous le rapport de la durée, l'enfance d'un lapin, d'un chat et d'un cheval. Les deux premières lois peuvent se résumer dans la suivante : l'amour instinctif de la mère joue, en général, un rôle d'autant plus significatif et plus étendu que nous nous élevons dans l'échelle des espèces, c'est-à-dire dans l'échelle du développement des animaux.

Tandis que la plupart des poissons et des amphibies demeurent dans une indifférence absolue à l'égard de leurs petits, quelques insectes, par suite de leurs facultés intellectuelles plus développées, manifestent une affection maternelle plus grande. Que l'on observe avec quelle

tendresse les fourmis et les abeilles soignent, nourrissent et défendent leurs œufs et même leurs larves, tant qu'ils ne sont pas complètement développés; avec quelle sollicitude certaines araignées promènent avec elles leurs petits et leur donnent à manger, ainsi que font les poules pour leurs poussins? Chez les oiseaux la tendresse maternelle s'élève déjà à un haut degré : c'est que certaines classes d'oiseaux, des oiseaux de proie et des oiseaux chanteurs, par exemple, sont incontestablement, par leur intelligence, supérieures à la masse commune des mammifères. Le courage que même les plus petits oiseaux déploient pour défendre leurs petits contre quelque ennemi que ce soit ; le dévouement avec lequel ils leur portent la pâtée, tandis qu'eux-mêmes souvent souffrent la faim et maigrissent; l'esprit de sacrifice qui les pousse à dépouiller de plumes leur poitrine et leur ventre pour faire une couche plus chaude a la nudité de leurs petits ; la patience avec laquelle ils leur apprennent plus tard à voler, à prendre des insectes, à développer tous les autres talents qui leur seront nécessaires pour se suffire à eux-mêmes; leur impatience de voir les jeunes .aussi habiles qu'ils sont eux-mêmes : ce sont là autant de preuves évidentes d'un instinct profondément enraciné. Et d'un autre côté la disparition absolue de ces tendres sentiments, aussitôt que les petits sont en état de se suffire, l'inimitié même qui vient les remplacer montrent que ni l'habitude, ni la volonté consciente, mais fempire d'une lïécessité inconsciente est la véritable source de ces impulsions.

On n'a pas suffisamment remarqué jusqu'à présent combien est grande la part de l'éducation. Les animaux les plus haut placés par l'intelligence dans la série animale doivent, en réalité, beaucoup plus qu'on ne croit aux enseignements de leurs parents. La nature ne se sert jamais de deux moyens pour atteindre un seul et même but : elle supprime l'instinct, là ou la direction consciente et Téducation permettent de réaliser les mêmes effets. Les pingouins, lorsque leurs petits refusent de les suivre à l'eau.

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les attirent sur une pointe de rocher, et les précipitent de là dans la mer. Les aigles et les faucons exercent leurs petits à voler de plus en plus haut, à voler en cercle et à se retourner, à fondre sur la proie. Pour obtenir ce dernier résultat, ils volent au-dessus d'eux, laissent tomber de petits animaux, au commencement morts, plus tard encore vivants ; les aiglons n'ont la permission de les dévorer que s'ils les saisissent eux-mêmes. Si la forme d'un tel enseignement est suggérée à ces animaux par une pensée consciente, l'impulsion même qui les porte à instruire leurs petits est l'œuvre de l'instinct. — Comme la durée de l'en • fance est plus longue chez les mammifères supérieurs, nonseulement les soins de la mère, mais encore ses leçons ont une importance plus grande. Qu'on considère seulement comment une chatte élève ses petits, les flattant, les récompensant, les redressant, les punissant : n'est-ce pas la fidèle image de l'éducation qu'une femme sans instiniction donne à son enfant? Ce parallèle pourrait même être suivi dans les plus petits détails; je citerai seulement la satisfaction comique avec laquelle la mère chatte manifeste la supériorité de sa vieille expérience.

Chez les oiseaux les aliments sont, en quelque sorte, soumis à une préparation chimique dans le gésier de la mère. Cet instinct reçoit tout son développement chez les mammifères : les glandes mammaires commencent leur sécrétion, longtemps avant la naissance du petit. La vue de ce dernier augmente la sécrétion; son absence la diminue. Il est un phénomène qui ne se manifeste que faiblement chez les oiseaux, mais qui, chez les mammifères, se traduit clairement par la transmission héréditaire de certains signes maternels ou particularités caractéristiques, par les impressions des femmes enceintes, par leurs appétits capricieux : je veux parler de la correspondance directe et inconsciente qui s'établit entre l'âme de la mère et celle de l'enfant, de l'empire absolu que la première exerce sur la seconde. Ce commerce intime se continue sans interruption, mais sous une forme différente après la nais*

sance et ne cesse que successivement et que graduellement. Le phénomène étrange de la contagion par une sorte de vi* sion {A nsteckung von Visionen) ne se produit jamais plus facilement qu'entre la mère et son nourrisson. Comme avant Tenfantement, de même après la naissance de Tenfanty la mère, chez qui la nature n'a pas été altérée par l'éducation, perçoit par une divination merveilleuse tous les besoins de l'enfant. Assez semblable aux guêpes, qui ouvrent le trou où elles ont enfermé leurs larves pour y déposer de nouveaux aliments, juste au moment où les premiers sont épuisés, la mère devine quand l'enfant a besoin de nourriture; elle se réveille si l'enfant souffre, tandis qu'aucun bruit étranger ne troublerait le sommeil où la fatigue Ta plongée. Nous avons dit que cette communication directe entre l'âme de la mère et celle, de l'enfant est interrompue assez promptement. On la voit pourtant se rétablir plus tard, dans les circonstances exceptionnelles, par exemple lorsque l'enfant est gravement malade.

Qu'on se demande maintenant si l'amour maternel est réellement différent chez l'homme de ce qu'il est chez les animaux ; si ce n'est pas l'instinct seul qui fait que les femmes les plus intelligentes et les plus sérieuses, celles qui ont su prendre leur part aux plus hautes jouissances de la culture intellectuelle, se montrent tout d'un coup capables de se sacrifier pendant de longs mois aux mille soins que réclame l'enfant; de supporter même avec bonheur les lamentations, les saletés, les niaiseries enfantines d'un être indifférent, qui, pendant les premiers mois de sa vie, n'est rien de plus qu'une poupée de chair, qui bave et salit ses langes, et sait tout au plus tourner par un mouvement réflexe ses yeux vers la lumière et tendre instinctivement les bras à sa mère. Qu'on regarde comment la femme la plus intelligente s'éprend réellement à la folie d'un enfant qui, pourtant, ne se distingue qu'à grand peine de tous les autres; comment elle qui, naguère, savait critiquer ingénieusement Sophocle et Shakespeare, paraît maintenant toute joyeuse et comme hors d'elle-même en entendant le

petit piailler déjà le son A. Et, en tout cela, la femme n'a pas besoin comme Thomme, pour se résigner à toutes ces incommodités, de songer à ce que l'enfant sera un jour : elle est tout entière à la joie du présent et à son amour de mère. Si ce n'est pas là de l'instinct, je ne sais plus ce qui mérite le nom d'instinct. Qu'on se demande si une pauvre bonne d'enfants consentirait à supporter, pour quelques sous par jour, tous les tourments, toutes les fatigues de son emploi, si l'instinct ne la portait déjà vers une semblable occupation.

La durée des soins, que l'enfance de l'homme réclame de l'affection maternelle, est un cas particulier de la loi énoncée plus haut. L'enfant de quatre ans se laisse renverser dans la rue plutôt que de se détourner de. son chemin, tandis qu'un jeune chat sait sauter et s'enfuir, aussitôt qu'il a les yeux ouverts : quoi de plus naturel, que l'instinct de la mère se montre si prévoyant pour protéger l'enfant, et que celui-ci se tienne instinctivement aux jupons de sa mère ! Tous les animaux nourrissent, élèvent, surveillent leurs petits, jusqu'à ce qu'ils soient en état de se nourrir euxmêmes; et l'homme, dont la faculté de procréation est toujours si limitée, ferait une exception à cette loi générale! Quand l'enfant de l'homme est- il en état de se suffire? Ce n'est certainement pas avant le commencement de la puberté! La sollicitude instinctive des parents doit donc s'étendre au moins jusque-là. Les animaux enseignent à leurs petits les talents qui leur serviront plus tard à pourvoir à leur existence, et l'homme n'agirait pas de même! Les animaux choisissent, en partie avec conscience, le mode d'enseignement qu'ils emploient avec leurs petits; mais c'est une impulsion naturelle qui les porte à les instruire : et il en serait différemment . chez l'homme, alors que les arts et les connaissances, dont il a besoin pour vivre, sont plus nombreux que chez l'animal? Il est constant qu'il n'y a pas, dans toute la série animale, deux échelons aussi distants psychologiquement l'un de l'autre, que l'animal le plus parfait l'est de l'homme médiocrement cultivé lui-même :

L'INSTINCT DANS L*ES1>RIT HUMAIN. îil

il doit donc y avoir, compai^ativement aux choses que rhomme peut faire par instinct, infiniment plus d'autres choses qu'il doit apprendre, à la différence de l'animal même le plus parfait. C'est que l'homme est capable d'accomplir de tels actes par son intellig^encc, et qu'un instinct spécial aurait été ici superflu : or la nature ne fait rien en vain. Mais Tinstinct qui pousse les parents à instruire leurs enfants est une nécessité, parce que ces derniers sans cette instruction seraient condamnés à périr. C'est à la haute aptitude de l'homme à recevoir l'instruction , & l'instinct puissant qui le porte à instruire ses enfants, et aussi à la plus grande perfection de son langage, que l'espèce humaine doit son aptitude à se perfectionner à travers la succession des générations : et cette aptitude lui marque sa place et son rôle dans la création.

Chez les animaux le mâle et la femelle ont les mêmes occupations. 11 en e:::t autrement dans l'espèce humaine civilisée : l'homme doit amasser pour la famille. Il est surtout fait pour élever les enfants, et principalement la postérité masculine. 11 est assez rare que, chez les animaux, le mule s'occupe de ses petits. Pourtant le saumon mftie creuse un trou pour y enfouir les œufs de sa femelle, après qu'il les a fécondés. Chez la plupart des oiseaux monogames, le mâle aide à la construction du nid ; couve alteroativemcnt avec la femelle, ou porte la pâtée à celle-ci lorsqu'elle couve; défend ses œufs, et participe aux soins que réclament l'éducation, l'alimentation et la protection des petits. Des faits semblables se rencontrent chez les hommes. Les hommes ordinairement aiment très-peu les petits enfants : cett^ répugnance ne cesse que lorsqu'ils sont pères eux-mêmes. On ne saurait donc douter qu'il existe un instinct, faible sans doute, d'amour paternel. C'est ce qui ressort notamment de la tendresse que témoignent les pères à leurs enfants chétifs. Le misérable état physique et intellectuel de ces petits êtres ne leur aurait causé autrement que de la répulsion, du mépris, ou tout au plus de la pitié. Néanmoins je crois que l'amour paternel

RARTMARlf I. — K)

est surtout inspiré à rhomnae soit par le devoir, les convenances et les mœurs, soit par l'habitude, soit enfin par une affection réfléchie; et que l'instinct ne fait entendre sa voix, que durant les premières années de l'enfant, et aussi dans les moments du danger. 11 faut encore remarquer que le véritable amour paternel, j'entends une affection qui aille au delà de ce qu'exigent les convenances, les mœurs et les sentiments créés par l'habitude, par la vie en commun, est beaucoup plus rare qu'on n'est porté à le croire (il n'est sans doute pas aussi inférieur à sa réputation et aussi rare que l'amour fraternel}. Ce qu'il y a de réel dans l'amour paternel, non pas ce qui s'en montre aux moments du danger, mais ce qui s'y retrouve en tout temps, c'est une amitié réfléchie, associée à la claire conscience que personne ne s'occupera de l'enfant s'il est abandonné par son père, par celui qui l'a condamné à la vie : et c'est là une pensée, qui peut rendre capable des plus grands sacrifices. On comprend ainsi que les enfants, après que leur éducation est achevée, ne deviennent pas aussi étrangers à leurs parents que les petits des animaux. La durée plus longue de l'enfance chez l'homme donne à l'habitude le lemps de former ses liens ; et, quand il existe une certaine harmonie intellectuelle entre les parents et les enfants, l'habitude aide à établir entre eux un certain degré d'amitié. Ce qui empêche enfin l'instinct paternel de disparaître entièrement chez l'homme,' c'est que les parents, aussi longtemps qu'ils vivent, peuvent toujours faire des sacrifices pour leurs enfants ou les aider dans le danger. Tandis que l'animal ne dépend absolument que de luimême, l'homme ne peut vivre qu'au sein de la sociéti'î d'une vie véritablement humaine. Ajoutons enfin que l'homme, dans la vieillesse, peut encore répéter la comédie, et remplir de nouveau le rôle de père avec sos petits-enfants. Rien de pareil ne se présente chez les animaux.

Si, chez l'homme, l'amour paternel n'est pas à vrai dire un instinct, on ne peut voir, au contraire, qu'une impul-

sion inslinclivc dans le désir de Thomme de fonder une maison, de remplir sa destinée comme chef de famille, alors même que lui et la femme qu'il épouse se condamnent par là à la ruine et au malheur, et que tous deux auraient vécu très-heureux en dehors du mariage. Je ne parle pas ici de Tamour ni du besoin, lequel est général. Le premier peut faire absolument défaut; et le dernier, ne point constituer un motif suffisant. L'homme néanmoins, dans les années de la malurilé, éprouve le besoin de fonder une maison. Le pauvre diable a beau voir qu'il souffrira de la laim, tandis qu'en resiant célibataire il a de quoi vivre : il ne s'en marie pas moins. C'est le même besoin qui pousse le jeune étalon, de quatre h cinq ans, à quitter la société de ses parents, pour aller avec quelques-unes de ses sœui's former une famille nouvelle : c'est la même impulsion qui force l'oiseau à se construire un nid. Ils savent aussi peu que le pauvre diable, dont nous venons de parler, que les faligues et les privations auxquelles l'instinct les condamne n'ont pas d'autre but que de servir à la conservation de respèce. C'est parce que ce besoin n'est pas satisfait, que les vieux célibataires se sentent si mécontents. Ils ont beau se démontrer mille fois que*la vie conjugale, pour peu qu'ils en calculent tous les tourments, ne leur vaudrait pas mieux, le chagrin qu'ils ressentent de n'avoir pas satisfait ce besoin résiste aux meilleurs arguments, justement parce qu'il est instinctif.

Nous avons à considérer maintenant l'instinct de l'amour. Ce point est si important que je lui consacre tout un chapitre.

l'inconscient dans l'amour de? sexes.

Les élainines dos plantes s'inclinent quand le pollen est arrivé à sa maturité, et le versent dans le stigmate du pistil. Les poissons répandent leur semence sur les œufs de leur espèce, là où ils en rencontrent un tas. Le saumon creuse à sa femelle un trou, pour qu'elle y dépose ses œufs. Les seiches mâles projettenlaucontactde la femelle un tentacule conformé comme Torgane masculinde la génération, lequel s'enfonce dans le eorps de la femelle et accomplit Tacte reproducteur. L'écrevisse de rivière attache, en novembre, sous le ventre de sa femelle une poche remplie de la semence qui doit féconder, au printemps, les œufs mûrs de cette dernière. Les araignées mâles touchent légèrement l'humeur séminale qui dégoutte lentement de leur orifice sexuel avec un appareil extrêmement compliqué, que contient la dernière articulation creuse de leurs organes tactiles, et la déposent ainsi dans l'organe sexuel de la femelle. I^ grenouille étreint la femelle et répand sa semence, en même temps que la femelle pond ses œufs; l'oiseau chanteur adapte l'orifice du conduit excréteur du sperme au cloaque de la femelle; et les animaux introduisent leur membre générateur dans l'organe de leur femelle. Si les poissons ne répandent la semence, dont ils se sentent poussés à se débarrasser, que sur les œufs de leur espèce; si les espèces animales où le mâle et la femelle présentent des formes absolument différentes, comme les vers luisants et les lampyres, se réunissent toujours sans erreur pour s'accoupler;

L'I!«COXSCIEXT DANS LWMOlll I»ES SEXES, lU

si le mammifère mâle introduit le membre, dont il se sent poussé à satisËiire Texcitation à Tépoque du rut, justement dans le vagin d'une femelle de son espèce : faut-il recourir à deux causes différentes pour expliquer c^s phénomènes, ou ne faut-il pas y reconnaître Faction du même Inconscient, qui a disposé Tune pour Tautre les pallies génitales des sexes, et qui leur suggère instinctivement la vraie manière de s'en servir? N'est-ce pas la même intuition inconsciente qui, dans la formation comme dans Tosage des organes, accommode les moyens à une fin que la conscience ne connaît pas? ' .

L'homme, qui dispose de tant de moyens de satisfaire le besoin physique et y trouve le même soulagement que dans l'acte copulatif, irait-il se soumettre à l'acte grossier, répugnant, humiliant de la généi^ation, si l'instinct ne l'y ramenait sans cesse, quelque expérience qu'il ait faite que ce mode de satisfaction ne procure pas une jouissance sensuelle plus vive qu'un mode diflérent?Mais peu d'hommes arrivent à entendre cela : en dépit de l'expérience, ils mesurent toujours la jouissance future à l'énergie de leur désir, ou plutôt, pendant l'acte lui-même, ils sont tellement absorbés par le désir que l'expérience n'existe jamais pour eux. On objectera peut-être que l'homme recherche fréquemment l'acte copulatif, bien qu'il sache que la génération n'en puisse sortir : ainsi dans ses rapports avec des femmes notoirement stériles ou avec des prostituées, ou même quand il cherche à prévenir la fécondité comme dans les unions extra- maritales. A cela je réponds que la connaissance ou l'intention perçue par la consrienre n'a sur l'instinct aucune influence directe, puisque le but de la procréation est une fin tout à fait indépendante de la conscience ; et que la volonté des moyens, pour atteindre une fin ignorée, est ici, comme dans tous les autres instincts, la seule chose qui dépende de la volonté consciente. Le désir de l'union sexuelle est un instinct qui se manifeste spontanément, et ne saurait nullement être considéré comme résultant de l'expérience qu'une jouissance est

attachée à cette union : ce qui le prouve, c'est que le besoin vénérien est, comme instinct, la loi universelle du règne animal et du règne végétal. Or, on ne rencontre qu'aux échelons élevés de la série animale des organes propres à sentir la volupté, qui associent le plaisir sensuel à l'acte reproducteur. L'instinct de la génération est quelque chose- d'antérieur, de primitif, dans l'histoire des êtres orgftéisés. Tous les organismes, sansètre doués d'organes pour sentir la volupté, sont poussés par l'instinct seul, sans l'intermédiairedela sensualité, à exercer suffisamment les fonctions delà génération. On comprend sans peine que l'incon* scient ait donné des organes spéciaux de volupté aux êtres dont la conscience est plus développée. Plus le rôle propre de la conscience gagne en importance, plus est grand le danger que les exigences de l'instinct n'en soient contrariées; et il est nécessaire qu'une amorce puissante sollicite les êtres à l'accomplissement des fonctions instinctives. Une preuve que le besoin amoureux n'est pas un pur effet de l'excitation des organes générateurs nous est encore fournie par l'exemple , cité plus haut , des oiseaux qui s'accouplent (ch. III, 4'" part., p. 89-91); et, enfm, par ce faitque l'énergie du désir vénérien et celle de l'excitation physique sont, dans une certaine mesure, indépendantes l'une de l'autre. On trouve des hommes très-portés vers l'autre sexe, bien que leur appétit physique soit si faible qu'il confine presque à l'impuissance; et il y a, d'un autre côté, des hommes, chez qui l'excitation physique est trés-forte, tandis que leur inclination vers l'autre sexe est très-faible. Gela tient à ce que le besoin physique dépend des dispositions accidentelles de l'organisation physique des parties génitales, tandis que le besoin métaphysique est un instinct, qui découle de l'Inconscient. Il ne suit pas de là que le besoin métaphysique ne soit pas plus excité à se satisfaire, quand le besoin physique est plus puissant. L'énergie que ce dernier a reçue des dispositions de l'organisme est également en rapport avec l'énergie du besoin métaphysique. L'indépendance réciproque des deux besoins est donc renfermée

dans certaines limites, comme Texpérience nous le montre. — La phrénologie, elle aussi , reconnaît la séparation des deux besoins. Tandis que Ténergie de l'excitation physique se mesure évidemment aux dispositions des organes gênérateursy au degré d'irritabilité de tout le système nerveux, la phrénologie, peu importe avec quelle raison, cherche à déterminer la force de l'instinct reproducteur par l'état du cervelet et des parties voisines.

Après avoir reconnu que dans l'espèce le besoin sexuel est un besoin instinctif, on se demande si l'instinct décide également des préférences individuelles par lesquelles il s'exprime, ou si la conscience seule les doit expliquer. Nous distinguons chez les animaux les cas suivants. Ou le penchant sexuel s'adresse à l'espèce en général, et le choix de rindividu est entièrement laissé au hasard ; et l'union des individus se borne à une seule copulation : ainsi chez les animaux aquatiques inférieurs, chez les poissons «qui s'accouplent, chez les grenouilles. Ou les individus qui s'apparient demeurent ensemble soit pour tout le temps du rut : ainsi la plupart des rongeurs et plusieurs espèces de chats; soit jusqu'à ce qu'ils aient mis bas, comme les ours; soit quelque temps encore après, jusqu'à ce que les petits aient pris uncertaindéveloppement: ainsi la plupartdes oiseaux, les chauves-souris, les loups, les blaireaux, les belettes, les taupes, les castors, les lièvres. Ou le mâle et la femelle demeurent ensemble pendant toute leur vie et forment une famille. Dans ce dernier cas, il faut distinguer entre la polygamie et la monogamie. La première se rencontre chez les oiseaux du genre gallinacé, chez les ruminants, chez les solipèdes, les jpachydermes et les phoques; la seconde, chez quelques crustacés, chez les seiches, les pigeons et les perroquets, chez les aigles, les cigognes, les chevreuils et les cétacés. On doit raisonnablement admettre que , chez les animaux monogames, l'union conjugale, qu'ils respectent si fidèlement, n'est pas simplement l'effet du hasard; et que les qualités des deux époux, qui s'engagent dans ces liens, doivent motiver la préférence qu'ils se sont accordée réci-

sur tel individu plutôt que sur tel autre. Il s'agit des raisons qui déterminent le choix si capricieux de Tamour.'

L'homme, dans les classes cultivées surtout, ne peut porter ses désirs que sur un nombre toujours limité d'individils de Tautre sexe : cela tient aux obstacles qu'il faut d'abord surmonter, à savoir le sentiment du dégoût dans les dewx sexes, la pudeur, surtout chez la femme. L'union physique est si intime, les caresses qui l'accompagnent in* stinctivement comme les baisers, etc., y multiplient sous tant de formes différentes le contact physique, que le dégoût, s'il n'est pas déjà amorti, garde tous ses droits, et s'oppose énergiquement à ce que tout individu convienne également pour l'union sexuelle. La pudeur du sexe féminin, la connaissance qu'a l'homme de la résistance que la pudeur lui opposera, sont des causes plus efficaces encore pour restreindre le choix sexuel. Toutes deux. expliquent bien pourquoi tel et tel individu sont exclus; mais elles no nous disent pas pourquoi tel autre individu et celui-là seul est recherché. Le sens du beau intervient sans doute ici. Ainsi on préfère monter un beau cheval qu'un laid, sans tenir compte de son allure et lors même qu'on ne serait vu de personne. Mais on ne s'explique toujours pas ce que la beauté ou la laideur ont à faire avec la jouissance propre à l'acte vénérien, et, en général, avec les relations sexuelles. Si, comme dans la pièce de Shakespeare : ««Tout est bien qui finit bien », on substitue pendant la nuit une autre femme à celle dont un homme est éperdûment amoureux, cela n'enlève évidemment rien à sa jouissance. On pourrait encore faire la part de la vanité, que l'homme éprouve à se dire, devant le monde, le maître d'une jolie femme. Mais il faudrait d'abord expliquer d'où vient que l'on ressent une vanité de ce genre. Au fond nous n'avançons pas avec tout cela d'un seul pas dans la question. Il y a beaucoup de jolies femmes : et ce ne sont pas toujours les plus jolies qui parlent à nos sens. Une explication plus acceptable parait celle-ci : l'homme a, dit-on, à triompher de la pudeur féminine, avant d'arriver à ses fins. Après qu'il a commencé

celle entreprise, qui ne réussit que lentement, il ne voit plus autant de difficultés à vaincre auprès de la personne qu'il courtise qu'auprès des autres, pour assurer la victoire de son amour-propre. Sans doute la chose peut se passer souvent ainsi. Mais cette réponse seule n'en est pas moins parfaitement insuffisante. Le hasard préside exclusif vementaux débuts mêmes des liaisons amoureuses. Et puis, dans l'hypothèse dont il s'agit, si la considération indiquée devait être décisive, les femmes dont on aurait déjà conquis l'amour, seraient préférées aux nouvelles conquêtes, par cela seul que leur possession serait plus facile : or cela ne se passe certainement pas ainsi. — Il faut donc maintenir avant tout que le besoin physique comme tel, où, comme on dit, les sens sont absolument incapables par eux-mêmes d'expliquer la concentration de l'instinct sur un individu particulieir. Les sens seuls ne conduisent pas à l'amour, mais seulement à la débauche, et très-aisément aux excès contre nature : il suffit qu'ils soient ardents, et que d'autres penchants ne viennent pas les détourner de ces satisfactions coupables. lia même où les séné ne s'écartent pas des voies de la nature, et ne cherchent à augmenter leui*s jouissances que par des raffinements matériels; là où, dans son incrédulité funeste à l'égard de l'essence métaphysique de l'amour, l'homme s'imagine pouvoir s'en procurer l'illusion magique, par les excitations extérieures de la volupté, il s'aperçoit bientôt avec dégoût que la chair tourne vite à la pourriture, et qu'il n'a pressé contre son cœur que le cadavre repoussant de l'amour. De môme qu'un prétendu amour, auquel les sens n'ont aucune part, n'est que le fantôme sans corps et sans vie de l'imagination d'une âme mystique : ainsi la sensualité toute seule n'est que le cadavre inanimé de la déesse issue de l'écume des flots. Toute la démonstration suivante repose sur le principe qui vient d'être établi, à savoir que les sens peuvent expliquer le désir de la jouissance sexuelle , de quelque nature qu'elle soit, mais en aucune façon l'amour des sexes. On est ainsi amené à crofre que les qualités spirituelles

25i LINCONSCÏENT DANS L'ESPRIT HUMAIN.

décident seules le choix dansTunion des sexes. Mais, ainsi Tormulée , celte hypothèse est trop absolue : les qualités de rame sont tout à fait indilTérentes pour la jouissance sexuelle, encoie plus indifféreutes que la beauté corporelle. On peut seulement admettre que les qualités de Tâme font naître entre les amants une harmonie spirituelle, et un attrait réciproque qui reposent sur les données de la réflexion, et promettent pour la vie future en commun la plus grande félicité. Cet accord conscient des âmes, absolument identique à celui dont l'amitié éveille en nous ridée, déterminerait ainsi le choix sexuel, c'est-à-dire ferait que le commerce sexuel parût surtout désirable avec l'individu auquel on porte, une amitié particulière. C'est en effet le cas le plus fréquent, surtout pour les femmes qui ne choisissent pas, mais se laissent choisir. 11 ne faut pas habituellement s'attendre à ce qu'une fiancée ressente un autre amour que celui-là pour le fiancé que ses parents lui présentent, ou auquel elle n*a parlé en face pour la première fois que lorsqu'il s'est déclaré ; auquel enfin elle n'a eu encore aucun autre motif de s'intéresser, que parce qu'elle soupçonnait qu'il s'intéressait lui-même à elle. Maintenant qu'elle est fiancée, son imagination entre en travail : elle réunit, comme pour en faire l'application, toutes les perfections des personnages imaginaires que ses romans lui ont montrées, sur la tète unique de son fiancé, lui jure un amour éternel, et croit bientôt l'aimer parce qu'elle s'habitue à unir constamment son image au besoin général que l'amour excite en elle. Elle finit par suivre à la fois son devoir et son inclination, en demeurant fidèle à cet homme qui est le père de ses enfants, pour qui elle éprouve du respect et de l'amitié, et auquel elle s'est habituée. Analysez bien tous ces éléments : le besoin général d'aimer, l'imagination, le respect, l'amitié, le sentiment du devoir, etc. ; mêlez-les, agitez-les bien ensemble : vous n'en dégagerez jamais la moindre étincelle de ce feu que l'on désigne exclusivement par le nom d'amour. Ce qui parait lui ressembler n'est, la plupart du temps, qu'une illusion des autres,

et bientôt aussi des amants eux-mêmes. Après qu'ils ont prononcé le oui définitif, les convenances leur commandent de se consacrer réciproquement un cœur plein d'amour; et l'heure du berger, reconnaissons - le , leur ménage de bien agréables moments. Le liancé croit le mensonge aussi volontiers que la fiancée elle-même le commet : que ne croit pas un homme, pourvu que sa vanité soit flattée suffisamment? Après la noce, où les deux parlies ont eu à s'occuper de tout autre chose que de leur amour, la comédie de toute manière finit bientôt, qu'on Tait jouée au sérieux ou en plaisantant.

Le fait est que la connaissance réfléchie des qualités morales ne réussit jamais à créer que des rappoils moraux entre les intelligences ; elle n'engendre que le respect et familié; mais l'amitié et l'amour sont absolument différents l'un de l'autre. L'amitié elle-même ne peut donner naissance à l'amour. Si, dans l'amitié de personnes jeunes et de sexe différent, un peu d'amour se glisse aisément, il 9e faut voir là qu'une échappée du besoin amoureux en général, dans la voie que l'intimité lui facilite; ou bien reconnaître que les deux êtres se seraient aimés sans avoir passé par l'amitié, et que l'amour qui dormait au fond de leur cœur a clé seulement éveillé par l'occasion. Une pure amitié sans mélange d'amour peut très-bien exister, du moins du côté de l'homme, surtout quand le cœur est déjà pris ailleurs. Si la femme n'est pas capable d'un pareil senliment, cela tient sans doute i\ ce que les femmes en général sont incapables de toute pure et vraie amitié, aussi bien avec les hommes qu'entre elles; que l'amitié est un produit de la réflexion, et qu'elles ne sont capables de grands sentiments que là où elles puisent aux sources spirituelles de la vie inconsciente. 11 est incontestable que l'amitié contribue bien plus que l'amour au bonheur des époux ; qu'elle est le fondement indispensable et solide de la durée des bons rapports entre eux : cela ne se discute pas. Kt il est heureux que la même conformation des caraclères et des qualités morales, qui peut faire naître l'amour le plus

profond, soit aussi la base la plus solide de Tamitié, c'està-dire qu'elle réalise, comme nous le verrons plus lard, raccord complet de deux principes opposés, et édifie sur le même fondement Tunion parfaite et l'opposition absolue. Il faut ajouter pourtant que ce qui prédomine dans Tamitié c'est l'union; dans l'amour, au contraire, l'opposition : aussi l'amour et l'amitié, chez les mêmes personnes, peuvent ne pas aller ensemble pour bien des causes. En tout cas l'amitié qui, dans le plus grand nombre des mariages, ou tient dès le début la place de l'amour, ou, par une transition insensible, vient avec le temps se substituer à lui, n'est pas un sentiment qui ait besoin d'être expliqué : h; problème qui nous occupe ici -est justement l'analyse de l'amour, de ce sentiment qui précède l'union des sexes cl y pousse avec une énergie passionnée.

Deux vrais amis ne peuvent vivre l'un sans l'autre, et sont capables, comme deux amants, de faire l'un pour l'autre tous les sacrifices. Quelle différence pourtant entre l'amitié et l'amour! L'une, belle et douce soirée d'automne au]; chaudes couleurs, l'autre un orage de printemps qui effraie et qui charme; l'une semblable aux sereines divinités de l'Olympe, l'autre aux Titans qui escaladent le ciel; l'une confiante et satisfaite, l'autre toujours avide de l'infini dans ses désirs, dans ses plaisirs comme dans ses peines, poussant jusqu'au ciel ses cris de joie et en même temps triste jusqu'à la mort; l'une limpide et pure harmonie, l'autre mystérieuse comme le son et le murmure des harpes éoliennes, comme ce qui est éternellement incompréhensible, indicible, inexprimable, parce que la conscience ne le peut jamais saisir, comme l'écho mystérieux d'une lointaine, lointaine patrie; l'une un temple lumineux, l'autre un sanctuaire éternellement impénétrable. 11 ne se passe pas une année où l'Europe ne soit témoin des nombreux sui* cides, des doubles suicides, des folies que l'amour malheureux a suscités; mais je ne connais pas d'exemple d'un suicide ou d'une folie causé par les mécomptes de l'amitié. Ces faits et les nombreuses existences que l'amour a brisées

(surtout chez les femmes, et quand même la désolation ne durerait que des semaines et des mois) suiTisent abondamment à prouver que Tomour n'est pas un jeu plaisant, une invention de roman, mais une puissance tout à fait réelle, un démon qui réclame sans cesse de nouvelles victimes. La passion amoureuse qui travaille Thumanité, sous tous les masques et tous les déguisements si faciles à percer qu'elle revêt, est si étonnante, si insensée, si comique et si ridi* cule, et pourtant en grande partie si tragique, qu'il n'y a qu'un seul moyen de comprendre toutes ces aventures, c'est de s'y jeter soi-même en plein et de se placer ainsi dans lasituation d'un hommeivre au milieu de la société d'autres hommes ivres : on trouve 'alors tout absolument naturel et dans l'ordre. La différence est que chacun peut se donner le spectacle instructif d'une société d'hommes ivres, tout en restant sain d'esprit soi-même, tandis qu'on ne peut cesser d'appartenir à un sexe. Autrement, il faut ou être pétrifié par l'âge, ou savoir contemplé les effets de la passion amoureuse, et les avoir étudiés, comme je l'ai fait moiraênie, avant d'être en état de la ressentir soi-même, et avoir douté comme moi si l'on est fou soi-même ou si le reste du monde est fou. Telles sont les œuvres du démon qui inspirait déjà aux anciens une si profonde terreur.

Mais quel est-il, ce démon qui étale ainsi sa puissance, qui veut atteindre l'infini et fait danser l'univers entier à sa corde de fous, qu'est-il enfin? Le but qu'il poursuit, c'est la satisfaction du besoin sexuel, non d'une manière gêné-» raie, mais avec tel individu déterminé. Il a beau d'ailleurs faire des manières et des mines pour dissimuler et cacher son secret, et s'envelopper pompeusement dans des phrases sonores. Le but de l'amour est celui que nous disons : car, autrement, que serait-il donc? Le désir d'être aimé à son tour ? Assurément non. Personne ne se contenterait sérieusement de l'amour le plus ardent, même avec l'assurance que rien n'en interromprait le doux commerce, si la possession devenait définitivement impossible; plus d'un homme s'est tué dans un cas semblable. Pour posséder l'objet aimé,

l'amant est disposé à tout sacrifier. Il se passe même d'un retour de tendresse, pourvu qu'il puisse se consoler par la possession. Nous en trouvons la preuve dans les nombreux mariages où le mari, par un outrageant trafic, paye en quelque sorte sa femme, ou l'achète de ses parents avec son rang, sa richesse, sa naissance. Enfin, les cas de vibl prouvent encore que le démon de l'amour ne recule pas devant le crime. D'un autre côté, quand l'énergie génésiaqne s'est éteinte, l'amour s'éteint aussi. Qu'on lise les lettres d'Âbé- • lard et d'Héloïse : elle est encore pleine de feu, dévie, d'amour; lui ne ressent plus qu'une froide amitié , qui n'est riche que de phrases. De même, aussitôt qu'il a été salisfait, l'amour décroit sensiblement, bien qu'il ne disparaisse pas entièrement ; mais cela d'ordinaire ne tarde pas longtemps. L'amitié peut toujours den^eurer, ainsi que cette tendresse, fondée sur l'amitié, qu'on décore encore du nom i d'amour. La passion amoureuse ne survit pas longtemps à la : possession, chez l'homme du moins, comme le prouvent V toutes les expériences : elle peut bien, il est vrai, croître pendant quelque temps. Ce que Ton attribue encore, dans !a suite, à l'amour, pris au sens véritable, est d'ordinaire Feffet d'une dissimulation produite par des motifs bien différents. L'amour est comme un ciel orageux, qu'un seul éclair ne décharge pas de toute son électricité, mais qui la répand insensiblement dans une succession d'éclairs : après qu'il l'a épuisée, un vent frais s'élève. La conscience retrouve la clarté de son ciel, et contemple avec étonnement la pluie féconde qui mouille le sol, et Içs nuages qui s'éloignent à l'horizon.

Le but que poursuit le démon de l'amour est donc réel- -" lemcnt, et en vérité, la seule satisfaction du besoin sexuel avec un individu déterminé. Tout ce qui vient s'ajouter à ce penchant essentiel, l'harmonie des âmes, l'adoration, l'admiration, n'est qu'un masque, un prestige trompeur: ou c'est autre chose que l'amour dans l'amour même. Cet élément étranjçer se reconnaît facilement : tout ce qui a disparu sans laisser de traces, quand le vent frais succède

à la tempête de Tamour, appartenait à l'amour : ce qui demeure encore, ce n'est plus l'amour, mais l'amitié. Je ne veux pas dire par là que l'être, que possède le démon de la passion, a conscience de poursuivre la jouissance matérielle. Au contraire, l'amour le plus profond et le plus pur n'avoue jamais qu'il tend à cette fin. Le premier amour surtout est certainement étranger à la pensée que son aspiration ineffable ne doit aboutir qu'à un tel résultat. Même quand l'idée de l'union physique lui est imposée par le dehors, la conscience la repousse avec une pudique répugnance comme étant bien au-dessous de l'infinité du désir et de l'espérance, comme indigne de la sublimité inaccessible de l'idéal rêvé. Ce n*est que dans les phases postérieures de la passion, que la fin inconsciente, mais seulement comme un but accessoire, se révèle à la conscience, alors que le rêve célesle s'est assez rapproché do la terre, pour que l'union sexuelle ne paraisse plus une profanation de l'idéal. La nature a pris soin, du reste, de liàler ce moment, grâce à l'instinct irrésistible par lequel elle pousse les amants à s'avancer pas à pas, depuis les tendres regards jusqu'aux attouchements physiques les plus intimes ; et chacun de ces pas est marqué par un redoublement de l'excitation amoureuse. L'infini de l'aspiration et du désir vient justement de ce que la conscience ne dit, ) ne sait rien du but poursuivi. Tout cela serait déraison- ' nablc et sans but, si une fin inconsciente n'était pas le moteur invisible qui préside à ce grand déploiement de sentiments : une fin inconsciente, dont nous pouvons dire dès à présent que l'union sexuelle de deux individus déterminés est le moyen destiné à l'atteindre. Là seulement où ce but unique, exclusif, ne s'est pas encore révélé à la conscience* dans sa vraie nature (soit que la conscience y demeure absolument étrangère, ou qu'elle le considère comme accessoire), l'amour est une forme parfaitement pure de l'activité de l'âme, et ne présente aucune contradiction intérieure. Alors seulement la passion amoureuse offre cette innocence, qui fait toute sa noblesse et son

charme. Aussitôt, au contraire, que la conscience reconnaît dans l'union physique le but unique auquel tend la surexcitation amoureuse de la sensibilité, l'amour proprement dit cesse d'être pur. A partir de ce moment, la réflexion démêle l'absurdité et l'exagération monstrueuse de cette passion, la disproportion du moyen et de la fin par rapporta l'individu. On ne s'engage plus dans la passion qu'avec la certitude de commellre pour son compte une sottise ; pensée déplaisante dont on ne peut plus désormais complètement se débarrasser, pas plus que de l'égoïsme lui même.

Là seulement où la fin de l'amour échappe à la conscience; où l'individu; que la passion domine, ne sait pas encore que l'union mystique avec l'objet aimé, cette fusion des âmes, qu'il espère et poursuit, ne peut se réaliser complètement que dans un troisième être (l'enfant), là seulement l'amour possède la force de dominer sans réserve l'individu avec tous ses intérêts égoïstes, et de lui faire trouver comme insignifiants et de nulle valeur les plus grands sacrifices pour monter au ciel de ses rêves; là seulement le but sublime de l'Inconscient est rempli avec un parfait désintéressement. Qu'au contraire un homme soit saisi, pour la seconde fois, par la passion dévorante, alors qu'il croyait en avoir fini déjà avec l'illusion : l'amour se transforme souvent alors, sous le regard de la réflexion, en un démon ténébreux et puissant. L'homme jouit de la plénitude de son bon sens; et pourtant il se voit comme un insensé que chassent de leurs fouets les furies de la passion, et qui ne peut plus croire à la félicité, pour laquelle cependant il ne peut s'empêcher de tout sacrifier, pour laquelle il irait jusqu'à commettre un crime. H en est tout autrement, quand, dans son innocence, la jeunesse inconsciente voit pour la première fois la fée Morgane lui montrer à la lueur radieuse, aux feux du matin empourpré l'éden des promesses célestes. Alors, dans un pressentiment mystique, se révèle obscurément à elle réternelle unité du monde inconscient ; elle soupçonne combien est

contraire à la nature la séparation des amants. Alors s'épanouit, alors s'agite violemment en elle le désir d'anéantir ces limites de l'individualité, qui séparent les amants, pour se perdre, et disparaître avec toute sa personnalité au sein (le l'être qui lui est plus cher que son être propre; pour se laisser enfin consumer par les flammes de l'amour, et renaître, comme un autre phénix, au sein de l'être aimé, et retrouver en lui une vie meilleure par le sacrifice de sa' propre personnalité. Les âmes, qui ne sont au fond, mais sans le savoir, qu'une seule âme; qui ne peuvent s'unir par les plus intimes embrassements , aussi étroitement qu'elles le sont de toute éternité, soupirent après une fusion qui ne peut jamais être complète, tant qu'elles sont séparées par les barrières de l'individualité. Elles ne réussissent véritablement à fondre ensemble leurs qualités, leurs vertus et leurs vices (je laisse de côté l'influence légitime qu'exercent par contre-coup les ancêtres) que dans Tacle de la génération : et pourtant elles en méconnaissent la haute signification, et croient plus tard devoir nier que tel ait été le but inconscient de leur aspiration vers l'union absolue dans l'amour. (Voir Essais de philosophie méléSj p. 80-87.)

Nous sommes arrivés à constater que l'amour, dans son penchant vers un individu particulier, est un instinct. Nous y avons démêlé, en eflet, une série continue d'aspirations et d'actes, qui tous concourent à un but exclusif, sans que la conscience reconnaisse ce but unique de tout le reste. La question qu'il nous reste à résoudre est celle-ci : que sijjnifie ce but inconscient? Quel est le sens d'un tel instinct, et du choix capricieux qui prépare la satisfaction du besoin amoureux; d'où vient que la vue d'un certain individu suffit à décider ce choix? Sur l'économie de la nature, dont les intérêts rendent les instincts nécessaires, le choix amoureux des individus n'a évidemment d'autre eflet que de changer la constitution physique et morale de l'enfant. D'après cela et d'après ce qui précède, la seule réponse à la question que nous avons posée est celle qu'a faite Schopen-

hauer {Die Welt als Willc und Vorstellungy l. II, eh. xuv : Mélaphysique de l'amour sexuel). L'instinct amoureux, en effet, travaille à ce que la constitution et la nature de la génération prochaine répondent autant que possible au type de l'espèce humaine. La félicité que l'amant rêve dans les bras / de Famante n'est que l'appât trompeur, dont l'Inconscient ' se sert pour donner le change à l'égoïsme de la réflexion, et le disposer à sacrifier son intérêt propre aux intérêts de la génération future : ce que la pensée réfléchie ne se déciderait jamais à faire. C'est ce même principe, appliqué à l'homme, qui, plus tard, a été établi par Darwin, dans sa Ihéorie de la sélection sexuelle, comme la loi générale de la nature. D'après ce principe, le perfectionnement de l'espèce, outre que les représentants défectueux de l'espèce succombent dans la lutte pour l'existence, résulte encore du choix instinctif qui préside aux unions des animaux. La nature ne connaît pas d'intérêts supérieurs à ceux de l'espèce : car l'espèce est à l'individu ce que l'infini est au fini. De même que nous demandons à l'individu de sacrifier volontairement son égoïsme, même sa vie au bien de la société ; ainsi la nature se sert de l'instinct pour sacrifier encore plus résolument l'égoïsme, ou la vie de l'individu au bien de l'espèce. Qu'on songe à la femelle qui ne craint pas la mort pour défendre son petit, au mâle emporté par la passion, qui combat jusqu'à la mort pour la possession d'une femelle. Telle est la sagesse et la soUicitude vraiment maternelle de la nature. Nous contraignons l'individu à se sacrifier volontairement à la communauté par la crainte des châtiments. La nature est plus clémente, elle nous entraîne par l'espoir de la récompense : n'est-ce pas la conduite d'une mère? Aussi âerait-il injuste de se plaindre des promesses et des mensonges de cette mère, si Ton n'a pas, comme Schopenhauer, à se plaindre de l'existence et de la perpétuité de la nature. Celte vaine illusion est salutaire et indispensable, comme celle dont les parents se voient souvent obligés d'essayer l'empire sur les enfants pour leur plus grand bien. De toutes les fins naturelles, la

L'INCOiNSCIENT DANS L'AMOUR DES SEXES. 201

plus haute est assurément le bonheur et la constitution la plus parfaite possible de la prochaine génération : car d'elle dépend non-seulement l'intérêt de cette même génération, mais l'avenir de Tcspèce tout entière. L'imporlancc de la passion amoureuse est donc de premier ordre;* el tout le bruit qu'elle fait dans le monde n'est certainement pas excessif. Toutefois le rapport du moyen (la passion de l'amour) et du but (la constitution de l'enfant) n'en demeure pas moins pour la réflexion de l'individu, qui l'a une fois compris, un rapport déraisonnable; et l'amour sera toujours la contradiction vivante de son égoïsme. La réflexion peut bien in abstracto se détacher du point de vue de l'égoïsme, mais cela est difficile pour la volonté consciente in concreto. Tout au plus une intelligence élevée des lois de la vie peut-elle amener la volonté à se résigner patiemment aux sacrifices, que l'accomplissement des fins de la nature lui impose.

Le détail de la démonstration qui doit expliquer comment les qualités physiques et morales des individus agissent sur rinconscient, et font que la volonté inconsciente travaille à produire l'homme particulier qui doit sortir de l'union de res individus, est présenté de main de maître par Schopenhauer. Je renvoie au chapitre cité plus haut, et je me borne, pour compléter cet exposé, à en donner un court extrait. Il faut distinguer deux conditions essentielles : 1" chaque individu exerce un attrait sexuel d'autant plus grand, qu'il représente avec plus de perfection, au physique et au moral, l'idéal de l'espèce, et qu'il est au point culminant de sa faculté génésiaque; 2° l'attrait sexuel, qu'un individu inspire à l'autre, est d'autant plus énergique, que les défauts de Tun annulent les défauts opposés de l'autre, el que l'union des deux promet un enfant plus entièrement conforme au type de l'espèce. On voit que la première loi fait leur part à la force physique et morale, à la proportion, à la beauté, à la noblesse et à la grâce, el reconnaît l'action qu'elles exercent sur l'amour sexuel. On comprend maintenant que cet amour doit sa naissance à l'action détournée d'une fina-

262 L'INCONSCIENT DANS rESPUIT HUMAIN.

lité inconsciente. On ne s'expliquerait pas autrement comment les perfections physiques et morales peuvent avoir quelque chose à faire avec 1 amour sexuel. L'influence de ra^e est également justifiée. L'âge où Ton aime est celui du plus haut développement de la puissance génésiaque (48 à 28 ans pour la femme, 24 à 36 ans pour l'homme). J'ajouterai un autre exemple : l'attrait puissant qu'une gorge opulente exerce. sur les sens de l'homme. 11 faut reconnaître ici encore l'intervention de l'Inconscient, qui comprend qu'une plus riche alimentation du nouveau-né doit concourir à la fin poursuivie. De même, une solide musculature, de forts mollets par exemple, promettent une robuste constitution chez l'enfant, et par là nous séduisent. Tous ces détails infimes sont l'objet d'un examen minutieux; et les gens s'en entretiennent d'un air sérieux. Mais personne ne se demande avec réflexion quel rapport peut bien exister entre le plaisir sexuel, et le développement insignifiant, en plus ou en moins, du mollet et de la gorge. La première loi nous apprend pourquoi, d'une manière générale, les individus les plus parfaits, au physique et au moral, paraissent les plus désirables à ceux de l'autre sexe. La seconde loi nous montre pourquoi les mêmes êtres éveillent des désirs très-divers chez les différents individus de l'autre sexe ; et pourquoi chacun recherche surtout les êtres les plus différents de soi. On peut soumettre les deux lois à la vérification de l'expérience : on les trouvera confirmées jusque dans les moindres détails, pourvu qu'on écarte toujours de l'examen les désirs, qui ne dériVent pas directement des préférences de l'instinct sexuel, mais des considérations raisonnables ou non de la volonté réfléchie. Les hommes grands aiment les petites femmes, et réciproquement; les personnes maigres, les grasses; celles qui ont le nez camus recherchent les nez longs; les blonds, les brunes; les gens d'esprit aiment la simplicité naïve. Je ne parle, bien entendu, qu'au point de vue de l'union sexuelle. Le goût esthétique, au contraire, loin de se plaire dans ces oppositions, ne nous fait trouver beau d'ordinaire que ce

qui nous ressemble. Il est vrai encore que bien souvent des femmes grandes hésiteront, par crainte de ridicule, à épouser de petits hommes. On voit que l'attrait sexuel dépend de toute autre chose que des considérations pratiques, morales, esthétiques et sentimentales. Ainsi s'explique Tamour passionné qu'on ressent pour des personnes, que, pour tout le reste, on ne peut s'empêcher de haïr et de mépriser. Sans doute, la passion, dans des cas semblables, fait tout ce qu'elle peut pour aveugler et troubler le jugement, et pour le disposer en sa faveur; et il est bien vrai que l'amour sexuel est toujours un peu aveugle. La désillusion, qu'amène l'afTaiblissement de la passion, contribue beaucoup à changer l'amour en indifierence ou en haine ; la haine en effet se rencontre souvent au fond du cœur nonseulement des amants, mais aussi des gens mariés.

Il est notoire que les plus fortes passions ne sont pas inspirées par les individus les plus beaux, mais souvent au contraire par des individus laids. Cela tient ù ce que la passion la plus énergique ne se rencontre que là où les deux êtres sont les mieux faits pour se compléter; et cela suppose l'action harmonique des qualités opposées. Chez les peuples, qui vivent moins en général de la vie de l'inlelligence que de cello des sens, les qualités corporelles décident presque exclusivement des préférences sexuelles : de là vient que chez eux les plus violentes passions s'allument en un instant. Dans les classes cultivées, qui appartiennent aux nations plus développées par l'intelligence, le choix inconscient, qui préside aux unions sexuelles, est décidé plutôt par des qualités intellectuelles que par les qualités physiques. L'amour demande ici pour s'allumer que les deux individus se connaissent plus intimement, à moins que l'intuition de l'inconscient ne les décide à la simple vue, et ne rende inutile la réflexion. C'est ce qui arrive souvent, surtout aux femmes, qui sont plus directement que les hommes en communication avec l'Inconscient. Pourtant les hommes d'une haute culture intellectuelle en offrent aussi des exemples. Dès leur première

rencontre avec une femme rare, on les voit captivés par un charme dont ils peuvent de moins en moins se détendre ; à en chercher la cause, ils se fatigueraient l'esprit vainement. Vous tous que la magie trouve encore incrédules, qui douiez de Faction d'une âme sur une autre, sans les intermédiaires ordinaires des communications intellectuelles et sur les ailes du symbole que l'Inconscient seul entend, voulez-vous aussi nier l'amour ?

Ce chapitre nous a conduits au résultat suivant : l'homme est poussé par l'instinct à chercher, pour satisfaire son besoin physique, un individu de l'autre sexe, s'imaginant goûter ainsi une jouissance qu'il demanderait en vain ailleurs. Le but qu'il poursuit sans le savoir est, d'une manière générale, la génération. C'est l'instinct encore, qui conduit l'homme à rechercher dans l'autre sexe un individu, dont les qualités, fondues avec les siennes, réalisent le plus parfaitement le type idéal de l'espèce; et fait qu'il s'imagine goûter dans son union avec un tel individu une jouissance incomparablement plus grande qu'avec tous les autres individus, et d'une manière absolue atteindre au comble de la félicité humaine. Mais le but qu'il poursuit, à son insu, c'est la procréation d'un individu, qui réponde le plus complètement possible à l'idéal de l'espèce. Cette tendance inconsciente à réaliser, dans toute sa pureté le type de l'espèce n'est pas pour nous une tendance nouvelle. Le même principe, qui dominait l'activité organogénique dans son sens le plus étendu, s'applique à la génération (qui n'est ellemême qu'une fonction spéciale de la force organogénique, ainsi que le démontre la physiologie) ; et ce principe csi d'autant plus compliqué que le nombre et la subtilité des caractères difiërenls, que présente l'espèce humaine, sont plus considérables. — Chez les animaux le choix sexuel a aussison importance : mais les diiïérences moins grandes des individus le rendent plus simple : ilsuit spécialement la première loi, et choisit les individus qui représentent le plus parfaitement le type de l'espèce. Ainsi, dans beaucoup d'espèces d'animaux (les coqs, les phoques, les taupes et certains

singes), les mûles sedisputenl la possession des femelles, qui leur paraissent les plus dignes de leurs désirs. Les animaux aux couleurs variées recherchent pour la plupart ceux qui ofTrcnt les plus brillantes couleurs. Dans les itices ou dansles variétés d'une même espèce, le choix porte sur les individus de la même race (ainsi chez les hommes et les chiens). Les mâtins s'imposent les plus grandes peines pour se réunir à la chienne de leur espèce dont ils se sont épris. Ils franchissent pour cela des distances de plusieurs milles. Je sais même uu cas, où un chien, malgré le billot qui entourait son cou, faisait chaque nuit un mille pour visiter sa bien-aimée, et revenait tous les matins épuisé et ensanglanté. Le billot ne pouvant le retenir, on le mit à la chaîne- Mais il se démena tellement, qu'on fut obligé de lui rendre la liberté, de peur qu'il ne devint enragé : il ne manquait pourtant pas dans sa cour d'autres chiennes. Les nobles étalons, dit-on, dédaignent ordinairement de s'accoupler avec des juments communes et usées.

Schopenhauer remarque très-judicieusemônt que nous pouvons conclure de l'instinct de l'amour sexuel, que nous éprouvons en nous, aux instincts semblables des animaux ; et admettre que, chez ces derniers aussi, la conscience est séduite par l'attente d'un plaisir particulier. Cette illusion a sa source uniquement dans le désir, se proportionne à la force du désir, n'est pas autre chose enfm que le désir luimême dans son rapport avec l'application d'un fait d'expérience consciente, à savoir que le plaisir, dans la satisfaction du désir en général, est proportionnel à la force de ce dernier. Mais cette supposition préciséraentne se confirme pas pour les désirs, qui tirent leur importance et leur signification de l'Inconscient (voy. 3"partie,ch. ii!),etaboutilà une illusion. On doit d'ailleurs restreindre cette remarque aux animaux dont la conscience est capable de semblables généralisations : chez les animaux inférieurs, il faut s'en tenir à l'action irrésistible du désir, et ne pas faire intervenir l'attente d'un plaisir quelconque. Du reste, il est fa-

cile de voir combien Tillusion, dont nous venons de parler, est utile, même pour les animaux des espèces supérieures. L'illusion amoureuse, en effet, est le plus puissant moyen dont dispose la nature, pour inspirer aux individus cet intérêt mutuel, sans lequel les âmes ne pourraient sulTisam* ment s'ouvrir à la sympathie. Les affections du mariage et de la famille sont, chez les animaux comme chez les hommes sauvages, les premiers degrés qui conduisent à l'amitié réfléchie et à la moralité. On peut les regarder comme l'aurore de la civilisation, comme la source des sentiments nobles et beaux, et du dévouement pur et désintéressé.

On objectera peut-être que, d'après la théorie des âmes complémentaires, il ne peut y avoir d'amour malheureux : mais c'est là évidemment une objection précipitée et fausse. Si A tombe amoureux de B, cela signifie que B est la moitié la plus propre à compléter A, ou que A engendrera avec B des enfants plus beaux qu'avec tout autre. Mais il n'est pas nécessaire pour cela que A soit à son tour pour B la véritable moitié complémentaire; et B pourrait peut-être engendrer avec beaucoup d'autres des enfants plus accomplis que ceux que A lui donnera, si A par exemple n'est qu'un représentant imparfait du type spécifique. Il peut donc se faire que B ne soit pas épris de A. Ce n'est que si les deux sont des individus également élevés en perfection, que B trouvera difficilement un individu avec qui il puisse avoir de plus beaux enfants qu'avec A. Tous les deux seront alors enflammés d'une égale passion l'un pour l'autre : ils seront comme les deux moitiés de l'homme idéal ,dans le mythe de Platon, qui se retrouvent après avoir été séparées. Ajoutez que, dans un cas semblable, ce n'est pas seulement le bien des enfants que produit cette parfaite union des individus: les parents aussi y trouvent le bonheur, un bonheur différent, il est vrai, de celui que rêve leur passion. N'avons-nous pas déjà dit que la parfaite amitié résulte avant tout de l'accord absolu de deux âmes différentes ou de leur polarité?

Pour convaincre ceux que les conclusions de ce deniier

L'INCONSCEENT bANS L'AHOl'H b£S SEXES. «17

chapitre étonneraient et scandaliseraient, j'appelle encore une fois en terminant leur attention sui' les points suivants. 1° Aussi longtemps que l'illusion du besoin inconscient se j maintient intacte, elle est pour le senUment aussi prénieuse ' que la vérité. 2° Même, après que l'illusion a été dissipée, et ■ avant que l'âme se soit entièrement détachée de l'égoïsme, ■ par conséquent dans l'élat où s'accuse avec toute sa force l'opposition de la volonté consciente et égoïste et de la vo- lontTTricônsciente, qui ne songe pas au moi et ne travaille qu(TpoiirIe1)ien général, dans cet état, dis-je, l'Inconscient se montre toujours comme un principe à la fois supérieur en dignité et en puissance à tous ceux qui régnent dans la conscience; et la satisfaction de la volonté consciente au détriment de la volonté inconsciente cause toujours plus de souffrance que la satisfaction contraire. 3° L'antagonisme, qui sépare la volonté inconsciente et universelle d'avec la volonté consciente et particulière, fait place à une conciliation réelle, lorsque l'âme se place au point de vue vraiment plillosophique que nous exposerons au chap. xiv, 'A' partie. C'est laque rentierdésintéressement,c'est-â-dire le renoncement au bien individuel, l'absolu dévouement au progrés el au bonheur de l'universalité des êtres se révèle comme la loi suprême de la philosophie pi'alique. En même temps lex instincts, que l'égoïsme conscient trouve absurdes, mais qui sont salutaires pour le bien général, sont acceptés et reconnus dans tous leurs droits.

On se tromperait gravement, si l'on croyait que défmir l'amour: le besoin inconscient d'engendrer un enlaut, ce eoît flétrir les Illusions prinlanières et éternelles du lAfuf bumain, et ravir aux sentiments encore innocents l'éclal charmant de leurs rêves enchantés. Bien au contraire ! Quel plus EÛT moyen d'élever l'amour au-dessus des sentimeols vulgaires, quel moyen plus effica'. ' i ' „ ■ '•nUitoute dégradation, que de l'esplii; j ■ y.-.' kh. ïki m-i/uscienle, qui ne se m{^rte qu'à l;i . •:• Irer que les sens et la volupté ne s. fi [lï de l'amour des individus, et nedr'<^''til i

comme des auxiliaires propres à empêcher le désir infini de s'égarer et de manquer entièrement son but inconscient. La pensée philosophique ne fait que dissiper l'illusion par laquelle l'homme se laisse naturellement captiver, et l'empêcher de croire que les sentiments mystérieux de l'amour puissent, en eux-mêmes, s'appuyer sur un principe rationnel, et y trouver leur explication et leur justification. A la place de cette illusion, elle substitue une certitude scientifique : elle démontre que ces sentiments sont les plus légitimes du monde; qu'ils reposent sur le fondement le plus solide et le plus noble; et qu'ils importent infiniment plus, en réalité, au progrés de l'humanité et à son histoire, que l'imagination ne lepourraitrêver(voirplusloinchap. XjS" partie et la conclusion duchap. xi, id.). L'éternel objet de la poésie, l'amour, que Ton considérait jusqu'ici comme une vainc illusion, est ainsi dépouillé par l'analyse de l'importance imaginaire que l'égpïsme lui prêtait, et se voit attribuer, en échange, la mission nouvelle de travailler au bien de l'humanité. La justification qu'il reçoit de la philosophie doit réduire au silence les railleries des philistins les plus endurcis; et les obliger à s'incliner devant le prix infini, devant le rôle pratique de ce sentiment.

L*INCOiNSCIENT DANS LA SENSIBILITÉ

Avoir mal aux dents et avoir mal au doigt, ce sont évidemment deux douleurs différentes : Tune est à la denl, l'autre au doigt. Si je n'avais pas la faculté de projeter dans Tespace mes perceptions, je n'aurais pas deux sensations de douleur distinctes, mais une seule composée de deux. C'est ainsi que deux notes pures (sans harmoniques), qui résonnent à l'octave, ne font entendre qu'une seule note, la note basse, mais avec un timbre différent. La perception des différences locales permet ainsi à l'âme de distinguer, dans un fait complexe de douleur, la diversité locale des deux douleurs qui composent la sensation totale; d'associer l'un de ces éléments à la perception d'une place, et l'autre à la perception d'une place différente et de constater ainsi la dualité des éléments. Mais les choses peuvent occuper des places différentes dans l'espace, sans être pour cela distinctes de nature : ainsi deux triangles semblables. On n'en peut dire autant, sans doute, delà douleur des dents et de celle du doigt : elles se distinguent d'abord par le degré, c'est-à-dire la quantité intensive, ensuite par la qualité. A égale intensité, la douleur peut être continue ou intermittente, brûler, glacer, oppresser, produire la sensation d'une palpitation, d'une piqûre, d'une morsure, d'une coupure, d'un tiraillement, d'un spasme, d'une démangeaison, présenter enfm une infinité de variations qui ne se laissent pas traduire.

Nous avons jusqu'ici désigné sous le nom de douleur

l'ensemble du phénomène. On se demande si cela n'est pas défendu au point de vue philosophique, et s'il ne conviendrait pas de distinguer dans le phénomène total la perception en général, et la douleur ou le déplaisir au sens restreint. Nous avons souvent des perceptions qui ne produisent en nous ni plaisir ni douleur, par exemple, si je presse légèrement mon doigt ou si je me frotte la peau. Tandis que cette perception reste la même dans sa qualité, et ne change que parce qu'elle devient plus ou moins énergique, le plaisir ou la peine peuvent venir s'y joindre : serait-il possible en pareil cas de confondre la perception avec la douleur ou le plaisir? Nous devons donc les séparer; et nous reconnaissons bientôt que les deux éléments sont loin de se confondre, car l'un est la cause de l'autre. La perception, ou une perception partielle est cause de la douleur, puisque la seconde paraît et disparaît avec la première et ne se montre jamais sans elle, tandis que la perception, dans certains cas, ?e produit sans la douleur.

Celte distinction faite, nous avons à nous demander si les différences mentionnées tiennent réellement au plaisir et à la douleur, ou seulement aux circonstances qui les produisent et les accompagnent, par conséquent à la perception. Il est évident que la douleur comporte des différences quantitatives d'intensité : en présente-t-elle aussi de qualitatives? La plupart des caractères, que le langage y distingue, se rapportent aux formes différentes de son action intermittente : ainsi la palpitation, le tiraillement, le spasme, la piqûre, la coupjure, la morsure et même la démangeaison. Sans doute de l'énergie changeante de la perception dépend ici le degré variable de la douleur, suivant certains types plus ou moins réguliers : mais il n'y a nulle trace d'une différence qualitative dans la sensation originelle de la douleur. On pourrait, à la rigueur, supposer une telle différence dans le plaisir et le dégoût, que provoquent les odeurs et les saveurs. Mais une observation attentive de soi-même prouve que là aussi la diversité qualitative du plaisir ou de la peine n'est qu'une pure apparence. Celte illusion a sa

source dans la confusion qu'on a faile constamment du plaisir ou de la peine avec la perception. On s'est habitué à les comprendre l'un et l'autre avec la perception dans un même tout; et les différences de la perception apparaissent alors comme les diff'érences mêmes de ce tout. — Si l'on n'a jamais fait cette distinction, c'est que, dans l'infmie variété des étals complexes de l'ûme, on n'apprend à séparer, comme des parties indépendantes, que les groupes de phénomènes dont la distinction intéresse réellement la vie pratique. Ainsi dans l'accord qu'exécute un orchestre complet, les sons d'une même hauteur, quels que soient les instruments qui les produisent, ne sont pas entendus séparément de leurs harmoniques ; mais on confond les harmoniques des intervalles les plus différents dans la note fondamentale, et l'on acquiert ainsi la notion du timbre de l'instrument. Les groupes ainsi formés représentent les notes propres à chaque instrument: leur réunion constitue un accord. C'est que la connaissance des harmoniques n'a aucun intérêt pratique, tandis qu'au 'contraire la connaissance du timbre des instruments est importante pour nous. Et cet art pratique de rassembler les groupes de sonsnous est si familier, qu'il nous est absolument impossible, quoique, évidemipent cela doive être plus facile de grouper les sons simplement d'après la hauteur des tons ; si impossible que ce n'est que depuis peu d'années qu'IIelmUoltz a mis hors de toute contestation l'explication des timbres par la combinaison des harmoniques.

11 nous parait presque aussi impossible d'analyser nettement en nous-mêmes le tout que forment le plaisir ou la peine avec les perceptions qui les produisent ou les accompagnent, et de détacher ces éléments les uns des autres. Cette séparation doit cependant être possible, puisque chacun voit sans peine que les deux éléments sont entre eux dans le rapport de la cause et de l'effet, et sont essentiellement distincts. Celui qui réussira à opérer cette séparation constatera la vérité de cotte proposition, que le plaisir cl la i)eine n'ont que des différences quantitatives d'intensité, mais non

des différences qualitatives. L'entreprise a d'autant plus de chances d'aboutir, que l'on commence par des exemples plus simples. Qu'on voie, par exemple, si le plaisir que cause le son d'une cloche est différent suivant que ce son est ut ou ré. Une fois que le phénomène a été étudié dans ces cas très-simples, on pourra passer avec succès à Texamen successif d'exemples, où la perception présente une plus grande complexité d'éléments. On peut encore trouver une confirmation de notre proposition dans ce fait, qu'on est en état de comparer ensemble divers plaisirs ou peines sensibles (par exemple, on recherche ce qu'un homme préfère, pour un thaler qu'il peut dépenser, d'une bouteille de vin, de gâteaux avec des glaces, ou d'un beefleck avec de la bière, ou enfin de toute autre satisfaction des sens; on se demande's'il supportera plus volontiers le mal de dents pendant toute une journée, que la douleur de se faire arracher la dent). Ces comparaisons ne serjaient pas possibles, si le plaisir et la peine, dans tous les cas cités, différaient en qualité et non pas seulement en quantité : car on ne mesure que des quantités de même nature.

On voit par conséquent que la diversité locale ne se rapporte pas directement à la sensation de la douleur, mais seulement à la perception. Ce n'est que, grâce à la perception, que la douleur totale peut être divisée par la pensée ; qu'une de ses parties est rapportée à telle perception, une autre à une perception différente, comme à sa cause. Mais, à parler rigoureusement, la douleur ne se rattache à aucun Heu ; et la localisation ne concerne que la perception. La diversité, que les distinctions locales établissent entre les éléments du phénomène, ne se rapporte donc qu'à la perception, et nullement à la douleur. Il suit de laque la douleur n'a pas seulement dans tous les cas la même qualité, mais qu'elle est au même moment toujours absolument une.

Ces considérations sont confirmées par l'ouvrage de Wundt, Beitràge ztir Théorie der Sinneswahmehmung. Cet auteur dit (p. 391, 392) : c La douleur est toujours la

même par e.-sence, qu'elle ait son siège dans l'un des organes extérieurs des sens, comme la peau, ou dans une partie quelconque des entrailles. De quelque cause que provienne la douleur, d'une excitation mécanique, chimique, (le la chaleur ou du froid, etc., elle est toujours, par sa nature, identique à elle-même; son caraclère essentiel ne change pas, quels que soient les nerfs sensibles que l'excitation douloureuse a affectés. » Wundt montre plus loin « que la douleur n'est, dans les organes proprement dits des sens, que le degré le plus intense de la sensation, et que de même, dans tous les autres organes, elle n est que la sensation la plus intense, qui suit l'excitation la plus énergique; que, d'uç autre côté, tous les organes, qui sont susceptibles, en général, d'une sensation douloureuse, peuvent aussi provoquer des sensations, qui ne sauraient ctrc appelées douloureuses. Ces sensations ne sont, pour chaque organe , que ce qu'est pour les organes des cinq sens la sensation spéciale de chaque sens. » (P. 394). f Quand une fois on a reconnu l'existence de ces sensations qui précèdent ou suivent la douleur, on parvient à les discerner clairement, alors même qu'elles ne sont plus associées à des douleurs antécédentes ou conséquentes. » (P. 393.) c Mais comme nous ne les remarquons que lorsque leur intensité en fait des douleurs, le langage n'a de mots que pour distinguer les douleurs spéciales qui ont leur siège dans les divers organes. » (P. 395.) Ce sont ces sensations spécifiques des organes, répondant aux sensations des cinq sens, qui, jointes aux affections subordonnées des tissus voisins, donnent à la douleur son caractère spécial, sans altérer l'identité de son essence.

Celui qui a compris que le plaisir et la peine dans les sensations physiques sont de même nature, ne tardera pas à reconnaître qu'il en est de même pour les peines et plaisirs de l'esprit. Que mon ami A ou que mon ami B meure, cela peut changer le degré, mais non la nature de ma douleur; non plus que si ma femme ou mon enfant meurt. Pourtant mes sentiments d'affection pour l'un et pour l'autre

27i L'INCONSCIENT DANS L'ESPRIT HUMAIN.

sonl bien différents, ainsi Cpie les idées que jp me fais do la nature de la perle. Puisque la douleur elle-même, que l'on ressent dans ce cas, naît de l'idée que Ton se fait de la perle, l'ensemble de sentiments et d'idées, que l'on réunit habituellement sous le nom de douleur, variera selon la différence des idées qu'on attache à la perte. Mais, si l'on détache de cet ensemble ce qui est douleur et n'est que douleur, et ne saurait être confondu avec l'idée, avec la pensée, on reconnaîtra que cet élément spécial est absolument identique dans tous les cas. Je le relrouve toujours le mênric dans ma douleur, qu'elle soit causée par la perte de ma femme, par celle de mes biens qui me réduit à la mendicité, ou par la calomnie qui me ravit mon emploi et ma réputation. Ce qui est la douleur et rien que la douleur ne diffère jamais que par le degré. Il en est de même du plaisir que j'éprouve, lorsqu'une personne, après une longue résistance, finit par céder à mon caprice; ou lorsque je gagne à la loterie, lorsque j'obtiens un avancement dans ma position.

Le plaisir et la douleur sont partout semblables. Ce qui le prouve, c'est qu'on mesure l'un avec l'autre. On établit la balance des plaisirs et des peines à venir; et la réflexion, le raisonnement, les résolutions des hommes reposent sur les données de cette comparaison. Mais il n'y a de commune mesure qu'entre des choses identiques : il n'en existe pas entre le foin et la paille, entre le setier et la livre. La vie humaine tout entière et les motifs de nos déterminations reposent, en fait, sur l'appréciation comparée dès diverses espèces de plaisir et de douleur. Cela n'est possible qu'autant que l'on suppose, d'une manière implicite et inconsciente, que les diverses espèces de plaisir et de peine se laissent comparer entre elles, qu'elles sont commensurables, c'est-à-dire que les éléments que Ton y rapproche sont d'une qualité identique. Si cette supposition implicite se trouvait fausse, la vie humaine tout entière serait une prodigieuse illusion, dont l'origine et la possibilité seraient absolument incompréhensibles. Le plaisir et le déplaisir

sont donc commen<^uràbles. C'e.^^tceque le langage exprime

L'INGONSCIETNT DANS LA SENSIBILITÉ. â75

(lu reste par l'identité des deux noms, le plaisir et le déplaisir » qu'il donne à toutes les variétés de la joie et de la douleur. Il faut absolument reconnaître comme un fait cette vérité, qui ne vaut pas seulement pour les diverses espèces de plaisir sensible, mais pour le plaisir et la peine des sens et de l'esprit tout à la fois. Qu'on se représente un homme obligé de choisir une épouse entre deux sœurs riches, l'une intelligente et laide, l'autre sotte mais jolie. II pèse et compare entre eux les plaisirs que chacune d'elles promet à ses sens ou à son esprit ; et, selon que les plaisirs d'une espèce lui paraissent préférables à ceux d'une autre espèce, il se détermine dans tel ou tel sens. C'est de la même manière qu'une jeune fille, sollicitée par la tentation, compare le plaisir que la conservation de son honneur, l'orgueil d'être restée fidèle à son devoir, l'espérance d'être élevée un jour à la dignité de mère de famille pourront lui procurer, à la félicilé que les promesses de son séducteur lui font entrevoir et aux jouissances qu'elle se promet ellemême de son amour. Un croyant compare les joies célestes, qui doivent récompenser son détachement des biens terrestres, aux félicités d'ici-bas qu'il va sacrifier; et, selon que les unes lui paraissent l'emporter sur les autres, il choisit les biens de la terre ou ceux du ciel. — Ce parallèle des plaisirs des sens et de ceux de l'esprit, et la supposition de leur identité essentielle, qui en est la condition, seraient absolument inintelligibles, si le sensible et le spirituel étaient des principes hétérogènes, deux mondes séparés par un abime. Mais il n'en est pas ainsi. Les impressions sensibles, en tant qu'elles sont. perçues par la conscience, reposent sur la vie intérieure de l'esprit; et le spirituel, en tant qu'il remplit la conscience, n'est pas autre ctiose que la fleur de la vie sensible, où plongent ses racines, et dont il ne peut jamais se détacher.

Nous maintenons donc notre conclusion, que le plaisir et la peine, dans leur fond essentiel, ne sont qu'une seule et . iiicmc chose dans toutes les émotions, c'est-à-dire qu'ils ne ilTèrent point par la qualité, mais seulement par l'inten*

276 L'INCONSCIENT DANS L'ESPRIT HlIMAlxN.

site. Il est clair que le plaisir et la peine s'annulent réciproquement, qu'ils sont vis-à-vis l'un de l'autre comme le positif et le négatif; et que le zéro inlermédiaire est l'état de parfaite indifférence. Évidemment aussi, il importe peu qu'on prenne l'un ou l'autre pour le principe positif; de même qu'il est indifférent de prendre comme positif le côté droit ou le côté gauche de l'axe de l'abscisse. Schopenhauer a donc eu tort de considérer la douleur comme le seul élément positif, et le plaisir comme sa négation; il commet la faute de regarder comme une contradiction la simple opposition des contraires.

11 s'agit maintenant de nous demander ce. que sont le plaisir et la peine. Nous avons vu que l'idée est une de leurs causes ; mais que sont-ils en eux-mêmes? Us ne peuvent s'expliquer par l'idée seule, bien que des philosophes anciens et modernes aient tenté de le faire. La plus simple observation sur soi-même dément leurs raisonnements, qui ne satisfont pas ; et montre que le plaisir et la peine d'un côté, l'idée de l'autre sont des choses hétérogènes, qui ne se laissent confondre qu'autant qu'on leur fait violence. I^ plupart des grands penseurs ont reconnu de tout temps que le plaisir et la peine sont étroitement associés à la vie intime de l'homme, à ses intérêts et à ses penchants, à ses désirs et à ses efforts, en un mot à toutes les manifestations de sa volonté. Sans entrer ici dans l'examen des vues particulières aux divers philosophes, on peut dire d'une manière générale que toutes leurs théories se ramènent à deux principes : pour les uns le plaisir est le désir satisfait, la peine le désir non satisfait: pour les autres, au contraire, le désir est Tidée du plaisir futur, l'aversion (le désir négatif) Pidée de la peine à venir (1).

(]j Le désir peut être accompagné d'un sentiment de contrariété présieule ; et l'aversion fréquemment aussi, par le sontiment présent (menacé dans sa durée) d'une satisraction relative. Ces sentiments présents ne doivent ètie en aucune façon regardés comme le désir lui-même, mais seulement comme la cause du désir, ou mieux comme des occasions, des circonstances qui suggèrent telle direction à la volonté de vivre qui s'est, une fois pour toutes, engagée dans le mouvement du monde, ou- à la volonté actuelle. Le désir va

C'est la volonté dans le premier cas, la sensibilité dans le second, qui estrélément essentiel. Il n'est pas difficile de voir ou est la vérité. D'abord l'instinct nous montre qu'en fait le vouloir précède l'idée du plaisir : le but poursuivi n'est pas du tout ici le plaisir que retirera l'individu d'avoir satisfait l'instinct. En second lieu, en définissant le plaisir comme la volonté satisfaite, tout se trouve expliqué suffisamment dans le plaisir; mais tout n'est pas expliqué dans la volonté, lorsqu'on la fait dériver de l'idée du plaisir. L'impulsion proprement dite, la volonté comme causalité efleclive, ne se comprend pas dans cette seconde hypothèse. C'est que la volonté est l'expansion au dehors de l'activité; le plaisir et la peine, au contraire, le retour à elle-même de cette activité, et par suite la fin du processus. Par conséquent, la volonté doit être l'élément essentiel ; le plaisir, IVlément secondaire.

Admettons provisoirement la doctrine qui fait de la volonté l'antécédent du plaisir, nous y trouvons une confirmation inattendue de l'identité du plaisir et de la peine sous toutes leurs formes. Nous avons vu précédemment que le vouloir est toujours un, identique; qu'il ne se distinprue d'abord que par son intensité, et ensuite que par son objet ; et cet objet n'est pas le vouloir, mais l'idée. Si après cela nous considérons le plaisir comme la volonté satisfaite, la peine comme la volonté contrariée, il est clair que le plaisir et la peine ne doivent être au fond comme la volonté qu'une seule et même chose, et ne différer que par l'intensité. Les différences qualitatives qu'ils présentent en apparence, résultent uniquement des idées auxquelles ils sont assoetés, en partie de celles qui font l'objet de la volonté, en partie de celles qui contribuent à la satisfaction de la volonté. Tous les états de la sensibilité, malgré leur variété, présentent dans celte théorie une grande simpli-

nécessaircment de soi à rétat qui n*est pas encore, a rétat futur; et pourrait tout au plus être connu «somme une pensée ou un pressentiment du plaisir ou de la peine à venir^ provoqué ou fortiflé par les impressions présentes de la sensibilité, voir Ire partie eh. iv.

278 L'INCONSCIENT DANS i;ESI»RIT HUMAIN.

cité, qui doit, à son tour, d'après le vieux proverbe, simplex sigillum veriy servir de confirmation aux raisonnements qui nous la présenlentj; et ceux-ci également se soutiennent et se justifient réciproquement par la force de l'analogie.

La raison qui m'a fait agiter ici ces questions, qui ne se rapportent qu'à la vie consciente de l'âme, c'est que leur solution trouvait son complément dans les deux principes que nous fournit la psychologie de l'Inconscient: V Si Von n'a pas conscience d'avoir poursuivi volontairement un bxU d'où puisse résulter le plaisir \ou la peine^ c'est qve lavalonté a été inconsciente; 2° c^ qu'il y a d'obscur y d'inexprimable y d'indicible dans les émotions de la seimbilité tient à ce que les idées qui les ont préparées échappent à la conscience. Gomme le concept de la volonté inconsciente était étranger jusqu'ici à la psychologie, cette science ne pouvait convenablement accepter sans réserve qu'on définît le plaisir la volonté satisfaite. Et comme le concept de l'idée inconsciente lui faisait également défaut, elle se trouvait hors d'état d'entreprendre l'étude si vaste des émotions delà sensibilité; et limitait presque exclusivement ses recherches au problème dé la connaissance.

Comme exemple d'un plaisir résultant d'une volonté inconsciente, qu'on pense aux instincts qui ont leur fin marquée par l'Inconscient : ainsi le bonheur que cause à la mère l'enfant nouveau-né, la félicité transcendante de l'amant heureux. La conscience ne nous dit pas ici quelle est la volonté énergique dont les satisfactions se traduisent par des joies aussi intenses. Mais nous connaissons la puissance métaphysique de la volonté inconsciente : les désirs particuliers de l'instinct sont comme les effets spéciaux de celte volonté, qui se sent satisfaite par l'accomplissement de ces désirs. Et c'est certainement une volonté extraordinairement forte, que celle dont les satisfactions sont suivies par ces félicités excessives, que les poètes de tous les temps ne savent exalter assez haut dans leurs chants.

Nous trouvons un autre exemple du même genre dans

L'INCONSCIENT DANS LA SENSIBILITÉ. 'iVd

les sensations de plaisir ou de douleur que causent certains courants nerveux. Lotze, dans sa Psychologie médicaley montre que la sensation agréable est toujours associée à l'excitation ;' la sensation pénible, au trouble de la vie organique. Mais ce chercheur consciencieux reconnaît expressément qu'il n'y a là qu'un rapport constant de faits simultanés; que le concept d'un trouble organique ne peut expliquer celui de la douleur, et que la loi qui les î^ssocie dépend d'un principe plus profond. C'est évidemment la volonté inconsciente qui doit agir ici. Nous avons déjà appris à la connaître comme le principe de l'organisme, de sa conservation, de sa régénération. Aussitôt que les troubles ou les excitations favorables de la vie organique sont télégraphiés par les courants nerveux à l'organe de la conscience, au cerveau, les satisfactions ou les contrariétés de cette volonté inconsciente se traduisent pour la conscience sous la forme du plaisir ou de la peine. Pour la réfutation de certaines objections dirigées contre la théorie précédente du plaisir et de la peine sensibles, je renvoie au chap. ii du II* livre de Lotze.

Souvent nous ne savons pas au juste ce que nous voulons; et, souvent même, .nous croyons vouloir tout le contraire. Le plaisir ou la peine, qui suivent la résolution, nous éclairent alors sur notre véritable volonté. Chacun a eu l'occasion de faire cette expérience sur soi-même et sur les autres. Dans les cas douteux, nous croyons souvent vouloir ce qui nous pai*ait bon et louable, par exemple qu'un parent malade, dont nous devons hériter, ne meure point; ou que, dans un conflit entre le bien général et notre bien particulier, le premier soit préféré; ou qu'un engagement contracté antérieurement soit fidèlement tenu par nous ; ou que nos convictions raisonnées et non nps inclinations et nos passions soient seules écoutées. Et cette croyance est si bien établie en nous, que, si nos actes sont contraires aux résolutions que nous pensons avoir formées, sans que nous en ressentions aucune peine, mais bien plutôt à notre satisfaction déclarée, nous ne pouvons nous

défendre d'être étonnés de nous-mêmes. Cette joie nous a tout à coup révélé notre illusion; nous constatons que nous voulions, sans en avoir conscience, le contraire de ce que nous pensions vouloir. Puisque notre véritable volonté ne se manifeste à nous dans ce cas que par le plaisir ou la peine, c'est que la naissance de ce plaisir est due évidemment à la satisfaction d'une volonté inconsciente. Cela sera plus évident encore, si nous considérons que cet étonnement extraordinaire, que Ton éprouve en découvrant en son âme une volonté dont on ignorait l'existence, fait place insensiblement au soupçon, au doute, à la supposition qu'on veut peut-être bien telle chose, et non celle que l'on s'imagine vouloir ; jusqu'à ce qu'enfin on se trompe ouvertement soi-même, et que, tout en sachant très-bien qu'on veut une chose, on cherche cependant à se persuader avec plus ou moins de succès à soi-même et aux autres qu'on veut justement le contraire. Il en est également ainsi, lorsqu'on ne cherche même pas à se faire illusion h soimême; et alors notre étonnement à l'occasion d'un plaisir, qui se produit subitement, provient de ce que nous avions formé depuis longtemps un vœu sans en avoir conscience : ainsi lorsqu'un ami, que je croyais mort depuis longtemps, 3ntre tout à coup dans ma chambre. C'est une volonté inconsciente, dont la satisfaction se manifeste ici par un etTroi joyeux; mais dans ce cas je n'ai pas besoin de l'apparition du plaisir, pour reconnaître en moi l'existence de celte volonté. Le souvenir des temps passés peut me la révéler, directement, puisque j'ai souvent désiré serrer encore une fois mon ami dans mes bras.

Nous savons par le chapitre iv, 1' partie, que la volonté consciente et la volonté. inconsciente se distinguent essentiellement en ce point, que l'idée qui fait l'objet de la volonté est dans un cas consciente, dans l'autre inconsciente. Il suffit de se rappeler cette proposition, pour reconnaître que le plaisir et la peine, dont la volonté inconsciente est la source, se lient à certains sentiments vagues, dont la qualité dépend totalement ou en partie des idées inconscientes.

LINCONSCIENT DAMS LA SENSIBILITÉ. 281

Nous voyons, en effet, que le premier cas rentre dans le second, puisque les idées, qui forment Tobjet propre de la volonté satisfaite, demeurent inconscientes; et que la conscience peut tout au plus saisir les idées, qui contribuent à la satisfaction de la volonté (comme dans Tamour maternel). Cela ne s*appiique pas toutefois aux cas où l'apparilion du plaisir ou de la peine révèle immédiatement à la conscience la présence et la nature de la volonté inconsciente, parce que les désirs, entre lesquels la conscience peut hésiter, ne sont alors que de deux sortes ou qu'en petit nombre.

Mais rarement les rapports des éléments de la volonté son! assez simples, pour que les émotions sensibles résultent (le la satisfaction ou de la contrariété d'iin seul désir déterminé. Les désirs les plus divers se mêlent à chaque moment : le même événement, qui donne satisfaction aux uns, contrarie les autres. Aussi le plaisir et la peine ne sont jamais ni purs ni simples. Il n'y a pas de plaisir qui ne contienne une peine, pas de peine qui ne soit mêlée à un plaisir. Il n'y a pas davantage de plaisir, qui ne résulte de la satisfaction simultanée des désirs les plus divers. De même que la détermination actuelle est la résultante de tous les désii*s, qui font sentir leur action* simultanément ; ainsi la s;itisfaction de la volonté est la résultante des satisfactions et des contrariétés, que tous ces désirs particuliers éprouvent en même temps. Peu importe que l'on opère sur une somme totale, ou que l'on opère d'abord sur les éléments qui la composent, pour ne prendre qu'ensuite la somme (les résultats partiels. 11 est évident, en tout cas^ qu'une partie de ces désirs particuliers peut être connue de la conscience, et qu'une autre partie peut lui échapper, ou« pour mieux dire, lui échappe réellemenl. Le plaisir, lui aussi, est alors un composé de plaisirs qui sont déterminés les uns par des idées conscienles, les autres par des idées inconscientes. Les idées inconscientes donnent à la qualité de rémotion sensible celte obscurité qui la caractérise, et que tous les efforts de la réflexion n'arrivent jamais à dissiper.

âf» L'INCONSCIENT DANS L*ESHRIT HUMAIN.

Ce n'est pas seulement comme contenu de la volonté inconsciente, qu'une idée inconsciente peut déterminer la nature spéciale de l'émotion sensible. La perception même ou l'idée, qui produit le plaisir ou la peine, peut échapper à la conscience cérébrale, quoique cela paraisse étrange au premier abord. On serait porté à croire que l'idée , qui cause la satisfaction de la volonté, ne peut venir que du dehors, ou, dans les jeux de l'imagination, résulter du tra* vail de la conscience cérébrale; et que, dans les deux cas, la conscience est une condition essentielle. Mais on oublie qu'il y a en dehors du cerveau d'autres parties des centres nerveux, où se rencontre une conscience capable de perce voir le plaisir et la peine. On peut bien admettre que les impressions de plaisir ou de peine, éprouvées dans les contres nerveux, soient transmises au cerveau, sans que les moyens de communication soient assez parfaits pour que les perceptions, d'où dépendent le plaisir ou la peine des centres nerveux, puissent arriver jusqu'au cerveau. Ainsi lo cerveau^ ressent bien les impressions de plaisir ou de peine qui lui sont communiquées, mais ne perçoit pas les caus(\«( d'où elles dérivent.

C'est ce qui fait que les impressions et les dispositions sensibles, qui répondent cotnmeun écho dans le cerveau, aux modifications des autres centres nerveux, présentent quelque chose de très-inexplicable, de très-mystérieux, bien que leur action sur la conscience cérébrale soit souvent très-considérable. Cette dernière cherche souvent à ses impressions des causes apparentes, et ce ne sont pas du tout les véritables. Moins la conscience cérébrale s'est élevée à uri certain degré d'indépendance et de perfection, plus elle est soumise à l'empire des dispositions qui ont leur source dans cette sorte d'Inconscient relatif, qui anime les centres inférieurs. Aussi le sexe féminin plus que le masculin, les enfants plus que les grandes personnes, les malades plus que les hommes bien poitants en subissent les influences. On les observe surtout dans l'hypocondrie, l'hystérie, dans les phases critiques du développement

L'iiNCOMSClENT DANS LA SENSIBILITÉ. 283

sexuel, dans la puberté, dans la grossesse. Ces actions ne se manifestent pas seulement sous la formé de dispositions, de penchants à la tristesse ou à la gaieté; des émotions plus accusées peuvent se produire directement dans la cour science cérébrale, comme cela se remarque surtout chez les hypocondriaques.

€ Voyez cet enfant : quelle gaieté, quels élans joyeux, quel frais sourire, quel regard brillant! C'est en vain que vous chercherez la cause de ce bonheur : les causes que vous trouveriez seraient hors de toute propoilion avec cette joie débordante. Tout à coup, sans aucune raison, tout a disparu; Tenfant est replié silencieusement sur lui-même, ses regards sont voilés^, sa bouche, chagrine ; il est prêt à pleurer, plongé dans l'ennui et la tristesse : et pourtant il était tout à l'heure satisfait et joyeux. » (Carus, Psyché,) D'où viennent ces émotions, qijî ne peuvent s'expliquer que par des idées inconscientes, sinon des perceptions vitales des centres nerveux inférieurs? Si la puissance de ces émotions nous parait d'autant plus grande chez l'homme que la conscience cérébrale est moins développée, nous en devons conclure que leur rôle dans la vie des animaux est d'autant plus considérable que nous descendons plus bas dans la série animale. On peut l'admettre à priori, puisque les plaisirs et les peines, qui sont propres à la conscience supérieure de l'homme , disparaissent ici de plus en plus.

On comprendra maintenant que certaines impressions de la sensibilité, bien qu'elles soient déterminées et accompagnées en partie par des perceptions clairement connues, soient, d'un autre côté, obscures et inexplicables: c'est qu'elles sont produites par les perceptions et les sensations des centres inférieurs. Qu'on compare, par exemple, combien il est facile de traduire parfaitement et clairement en une pure idée la sensation simple que provoquent les perceptions des sens supérieurs, qui communiquent directement avec le cerveau; combien, au contraire, sont infructueuses toutes les tentatives pour rendre clair et complet

dans la conscience le souvenir des sensations de la faim, de la soif ou des plaisirs sexuels.

Enfin il est possible que d'autres genres encore d'idées inconscientes agissent sur la sensibilité. Nous avons déjà vu plus haut que la perception sensible n'a d'ordinaire pour conséquence une sensation de plaisir ou de peine, que si elle se produit avec une certaine intensité. Au-dessous de cette limite, la perception, sans se modifier, reste indifférente et ne produit pas une impression de plaisir. Mais presque aucune perception sensible n'est parfaitement simple : toujours une multitude de perceptions élémentaires sont confondues, et ne sont réunies dans une perception totale que par l'acte de l'esprit qui les saisit ensemble. Pourlant une ou plusieurs de ces perceptions partielles peuvent* produire des peines ou des plaisirs ; et les autres,

demeurer absolument indifférentes. Si l'association de ces

perceptions particulières en une perception collective n'est pas accidentelle, mais durable et fondée sur la nature de l'objet, les parties de la perception totale, qui agissent sur la sensibilité, aussi bien que les parties indifférentes entrent toutes également dans la composition delà sensation totale, se confondent avec elle, et contribuent à déterminer la qualité de la sensation : car l'âme n'a pas intérêt à distinguer les perceptions indifférentes des autres. Ainsi le plaisir que me cause Taudition d'une certaine cantatrice résulte en partie de toutes les particularités qui caractérisent le timbre et l'éclat de sa voix : pourtant ces particularités, à l'aide desquelles seulement on dislingue les voix, n'ajouteraient rien par elles-mêmes au degré de mon plaisir. Je ne saurais néanmoins séparer le plaisir que j'éprouve en écoulant la cantatrice de-ces fines nuances de la perception indiflérente, sous peine de voir la nature spéciale de ma jouissance disparaître. Cela prouve seulement qu'on ne s'est jamais exercé à distinguer dans les états de l'âme ce qui appartient véritablement au plaisir et à la peine; et que tous les états do l'âme, où le plaisir et la peine se rencontrent, sont compris, ainsi que les perceptions et les idées (même les désirs)

qui les accompagnent, sous le nom commun de sensation. On voit maintenant que parmi les perceptions, qui ne font qu'accompagner l'émotion sensible, il peut s'en rencontrer dont le cerveau n'a pas conscience : nous venons de ]e montrer pour les perceptions, qui engendrent les sensations. Ces perceptions accessoires prennent une grande importance, si nous paissons du domaine de la perception sensible à celui de la connaissance intellectuelle.

Nous avons expliqué dans leur ensemble les diverses modifications que les idées inconscientes font subir à la sensation; et Ton peut déjà saisir l'importance des idées inconscientes pour la sensibilité en général. Cette importance ne saurait être trop reconnue. Pour s'en convaincre,, qu'on prenne telle sensation qu'on voudra ; qu'on cherche à en discerner clairement tous les éléments, ce sera peine inutile. Si onne se contente pas d'une analyse très-superficielle, on trouvera toujours des éléments rebelles à toute analyse, qui défient tous les efforts tentés pour les éclairer de la lumière concentrée de la conscience. Si on se demande maintenant quel travail a été opéré sur les éléments de la sensation qu'on a réussi à éclairer, on devra reconnaître qu'on les a ramenés à des pensées, c'est-à-dire à des idées conscientes; et que la sensation ne se laisse traduire par la pensée que dans la mesure où elle est devenue claire pour la conscience. Mais si la sensation, bien qu'en partie seulement, a pu être traduite par des idées conscientes, c'est donc qu'elle contenaitces idées, mais d'une manière inconsciente : autrement les idées ne pourraient être en réalité identiques à ce qu'était la sensation. Si la partie précédemment inconsciente de la sensation, sous l'action pénétrante de la conscience, s'est résolue en idées, nous pouvons supposer aussi qu'il en serait de même pour l'autre partie que la conscience n'a pas réussi à éclairer. Aussi bien les sentiments de l'individu que ceux de l'humanité, prise comme un tout, sont chaque jonr plus éclairés par les lumières de la réflexion dans leurs parties obscures.

Ce n'est qu'autant que les sentiments se résolvent en

iHi) L'INCONSCIENT DANS L'ESPRIT HUMAIN.

idées, qu'ils peuvent se communiquer : nous laissons ici de côté le langage instinctif des gestes, qui est toujours trèsinsuffisant. Les sentiments, en effet, ne se laissent exprimer par des mots, qu'autant qu'ils sont traduits en pensées. Mais on sait quelle difficulté présente l'expression des sentiments; combien souvent ils sont méconnus, incompris; combien souvent môme on déclare impossible de les traduire. Celui-là «eul qui a ressenti une sensation peut la comprendre. Un hypocondriaque seul comprend un hypocondriaque; il faut avoir aimé pour comprendre un homme qui aime. Combien même il nous arrive souvent de ne pas nous comprendre nous-mêmes, de trouver mystérieuses nos propres impressions, surtout quand elles naissent pour la première fois. A combien d'erreurs graves ne sommes-nous pas exposés sur ce point. Nous sommes souvent dominés par un sentiment, qui a déjà poussé au fond de notre cœur des racines profondes, sans que nous en ayons encore soupçonné la présence. Une occasion le fait éclater tout d'un coup : il semble que les écailles nous tombent des yeux. Qu'on songe combien de fois il arrive que l'Ame pure d'une jeune fille, tout entière dominée par un premier amoui*, refuserait ayec une indignation sincère de faire l'aveu de sa passion. Que celui qu elle aime sans le savoir vienne à courir un danger dont elle peut le sauver, la vierge, jusqu'ici timide, se montre soudain capable de tout l'héroïsme, de tous les sacrifices de l'amour; aucune raillerie, aucune médisance ne saurait l'arrêter. Un même instant lui révèle l'objet et l'étendue de son amour. L'inconscience qui enveloppe, dans cet exemple, le secret de l'amour, a enveloppé, au moins une fois dans la vie, chacun des sentiments de notre âme : le processus, qui les amène une fois pour toutes à la lumière de la conscience, n'est pas autre chose que la transformation des idées inconscientes, qui déterminent la nature du sentiment, en idées conscientes, c'est-à-dire en pensées et en paroles\

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