‹ Philosophie. De la connaissance de DieuChapitre 11 sur 28 · SECOND SYLLOGISME · texte numérisé non relu

SECOND SYLLOGISME

Majeure. Il ne peut pas y avoir une série infinie de moteurs ; en d'autres termes, il ne peut y avoir qu'une série finie de moteurs ; en d'autres termes, il y a un premier moteur.

Mineure. Or, ce moteur ne serait pas premier s'il était en mouvement, puisqu'alors il serait mù par autre chose (c'est ce qui résulte de la première majeure).

Conclusion. Donc, il y a un premier moteur immobile. Nous l'appelons Dieu.

Ces syllogismes sont réguliers, mais sont-Us vrais ?

On reconnaît au premier abord qu'ils sont vrais si les majeures sont vraies. Mais qui démontrera ces majeures? Là se trouvent les abîmes.

Par exemple, comment prouver, par syllogisme.

152 * TBÉODICÉE D'ARISTOTE.

à partir d'une proposition générale évidente, que rien ne se meut par soi-même? Aristote cependant l'essaie. C*est par cette voie qu'il cherche à établir Texistence du premier moteur immobile, c'est-àdire l'existence de Dieu.

Il l'essaie; nous avons vu ses efforts pour prouver la première majeure, c'est-à-dire « que tout ce qui se meut est mû par autre chose. » Mais ses arguments sur ce point sont si subtils et si douteux, qu'Avicenne prétend que le raisonnement est faux; et que saint Thomas d'Aquin, qui trouve odieuse l'objection d'Avicenne [ut jài^icenna calumniatur) ^ est cependant obligé d'avouer que l'argument repose sur une proposition conditionnelle dont la condition pourrait être impossible ou contradictoire, comme celle-ci : Si] un homme est un âne, il est un animal irraisonnable {si homo est asinus^ est irrationalis).

Qui jugera? L'argument est-il bon? Je n'en sais rien, ne pouvant en comprendre toutes les parties. Est-il faux, à cause de la proposition conditionnelle contradictoire ? Je n'ose le dire; car, en algèbre même, on introduit et on calcule des quantités imaginait^s, c'est-à-dire des impossibilités ou des contradictions. Ce que j'affirme, c'est que ces syllogismes sont tout au moins inefficaces : la grande

THËODICÉË D'ARISTOTE. 1Ô8

vérité qu'ils contiennent, ils neTont point trouvée; ils ne la manifestent pas, et si, à la rigueur, ils la démontrent, c'est parce qu'ils enveloppent l'autre procédé de la raison.

Du reste, Aristote ne met jamais ses raisonnements en forme aussi scolastiquement que le fait ici saint Thomas. Mais il est certain qu'il s'efforce le plus souvent, à partir d'un fait sensible ou d'une majeure abstraite, d'en tout déduire par syllogisme. Il ne marche guère, dans son exposition, que par le procédé déductif de la raison, non par l'autre; et cette habitude fâcheuse ôte souvent à ses raisonnements, je ne parle que des raisonnements, la clarté, l'efficacité, l'utiUté, parfois peutêtre la solidité.

S ensuit-il qu' Aristote n'a rien fait en Théodicée? Loin de là; et nous allons essayer de montrer ce qu'il a fait.

rv.

Si Aristote est syllogiste dans son exposition, procédant par majeures abstraites et déductions, on n'en saurait conclure que, dans le mouvement intérieur de sa pensée, il ne conservât rien de l'autre procédé de la raison. Nous avons déjà dit, et nous

1^4 TIIËODICÉE DAKISTOTB.

montrerons^ en logique, qu'il nomme et distingue nettement deux procédés de la raison, attribuant à l'un rinvention des majeures, à l'autre la dé* duction. Dans ses profondes méditations il se servait, il ne pouvait pas ne se pas servir du sublime procédé qui mène à Dieu. Seulement il pouvait remployer d'ordinaire à son insu, comme la plupart des hommes, et déguisait, par habitude de style, sa méthode d'invention sous une méthode d'exposition et de démonstration toute différente.

Quoi qu'il en soit, non-seulement ce vigoureux génie a renouvelé dans sa pensée les données de la tradition sur Dieu, et les résultats de la méthode platonicienne ; mais encore on peut dire que, sur plusieurs points, non pas sur tous, il éclaire, il précise la théologie de Platon. N'eùt-il ajouté à la Théodicée que ces deux mots : Dieu est acte puvy formule si merveilleusement commentée, exploitée en tout sens par saint Thomas d'Aquin, il eût fait entrer dans l'esprit humain une idée capitale.

Pour juger Aristote, il faut connaître les derniers chapitres du xn' livre de sa Métaphysique.

Nous allons essayer d'exposer ces chapitres par des citations textuelles et de brefs commentaires. Tous nos textes seront présentés dans l'ordre même

TflÉODlCÉE DARISTOTE. 155

OÙ ils se trouvent dans Âristote. Nous glanerons la vérité dans les chapitres, en laissant de côté les raisons parfois inexactes qu'il en apporjte, aussi bien que ses erreurs, sur la nature du ciel physique, sur la nature impérissable des astres et sur l'éternité du inonde; erreurs auxquelles répondent d'autres erreurs métaphysiques, et d'inexplicables contradictions. Malgré ces réserves, ces chapitres Mnt encore un abrégé de théodicée vraiment digne d'admiration.

a II y a -trois essences, deux naturelles, une im- « muable... Car il y a nécessairement une essence a éternelle, immobile * . »

Oui, il y a deux essences naturelles ou créées, l'esprit et la matière; une immuable ou incréée, qui est Dieu. Saint Thomas d'Aquin le commente ainsi : ff II y a deux substances qui sont naturelles, pasce « qu'il y a en elles du mouvement ; outre ces deux a substances, il y en a une troisième qui est im-

* 'EtoI s* ^ffotv Tpeîç oOaCat, Suo (jtiv al çuffixa\, [xfc ^ ^ àxlvr^- TOC, i^£pt TQ(UTY)ç XcxTeov, ^i iva^xv) elvotC xtva àiSiov oùatav ixiVTjTov. Metap. xiij 6.

C'est une faute de traduke : 11 y a trois essences^ deux physiques, l'autre immobile^ parce que le mot français physique ne veut plus dire naturel, mais corporel. Saint Thomas d'Aquin traduit parfaitement : dux quidem naturales.

c( muable, et non plus naturelle ^ » Naturel, mobile, sujet au changement, c'est même chose, d'après Aristote. Comme aussi, d'un autre côté, immobile, immuable, éternel et au-dessus de la nature, sont des caractères qui se tiennent. Pascal exprime la même vérité en d'autres termes : « Il y « a trois mondes . le monde des corps, le monde « des esprits, et le troisième qui est surnaturel, qui « est Dieu. » C'est ce que la Genèse avait depuis longtemps posé ainsi : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre : » où il faut entendre, avec le iv« concile de Latran, que ciel et terre signifient esprit et matière, choses naturelles, qui ont commencé, qui sont nées.

« Il faut, continue Aristote, qu'il y ait un prin- « cipe tel que son essence soit l'acte même*. »

^ans cela le monde n'existerait pas, comme le dit Aristote. C'est ce qu'ignorent les sophistes qui croient que l'Être a commencé par une simple puissance ou possibilité, cfe qui revient à dire qu'il y a des effets sans cause.

1 Du» sunt substantiae naturales quia suDt cum motu ; et prster has est tertia qu» est immobilis, qus non est naturaiis.

* AeT apa eTvxi àp^^-^jv TOiauTTiv ^ç ti ouata èvspYca. Melap. XII, 6.

THÈODICKE D'ARISTOTE. f57

tf Un être qui meut sans être mû, est éternel, est « essence pure, est acte pur ' . »

Cette formule : Dieu est essence pure; Dieu est acte pur; est d'une immense fécondité. Saint Thomas d' Aquin, qui la développé dans la lumière de son génie chrétien , supérieur comme tel à celui d'Aristote, en tire véritablement des trésors, y découvre des profondeurs admirables. Disons ici seulement, en peu de mots, que lorsqu'on sait que Dieu est essence pure, c'est-à-dire que tout est essentiel en Dieu, on sait qu'il n'y a pas en lui d'accident, pas de qualités variables ou secondaires : son être, est son essence, c'est-à-dire qu'il est nécessaire; sa connaissance est son essence, sa volonté est son essence, sa béatitude son essence. Quand on sait que Dieu est acte pur, en d'autres termes, qu'en lui tout est acte, on sait qu'il n'y a pas en lui, comme en nous, lé virtuel et l'actuel, le possible et le réel^ la puissance et l'acte ; mais que tout le possible de Dieu est actuel; que rien en lui n'est à développer, à parfaire ; qu'il est déjà parfait; qu'il n'est pas comme les créatures, indéfiniment développable , mais qu'il est déjà

t *0 où xivoufAÊVOV xivsî, àtèiov, xai oùawc, xai evépYsia ouda, Mtlap. XII, 7. ^

158 THÉODICÉE D'ARISTOTP.

maintenant, si Ton peut 8^expriiper ainsi^ développé infiniment. Ce qui tranche absolument la distinction du fini et de Tinfiq!. Être essence pure et acte pur, c'ei^t réellement le caractère divin de Tinfini. Voilà du moin^ ce que saint Thomas d'Âquin a mis dans ces formules, soit qu'Aristote l'y ait vu, ou ne Vy ait pas vu.

Ce qui suit immédiatement dans le tex.tR est à la fois ckir et profond. C'est la manière dont le premier moteur immobile .meut les deux autres essences.

« Voici comment il meut. Le désirable et l'intel- <K jiigible meut tons être mû.... Il meut comme « objet d'amour ' . »

« Le désirable et l'intelligible suprêmes sont « même chose (tovtwv toc Trpûra xi aùtà). »

Cette essence meut comme objet d'amour; elle attine. Voilà l'attrait universel du désirable et de l'intelligible qui^ selon Aristote, attire tout, les corps et les esprits, chaque être à sa manière, et qui cause, sans exception, tous les mouvements : attrait universel dont la physique, maintenant, sait quelque chose, et que la psychologie, espérons<-le,

1 KivsT & S^. To 6pexT0v xa\ to vov^tov xiva où xtvoufuvot. -~ xtveT Si (bç lpo>(xevov. Metap. xii, 7.

TBeODICÉE D*ARISTOTE. 1.M)

connaîtra un jour comme point de départ premier de tous les mouvements, de tous les faits, de toute Thistoirede l'âme. Et ici Aristote place en passant cette remarque importante : « L'objet du désir c'est c< ^apparence du beau ; mais l'objet de la volonté « c'est le beau même * . »

Poursuivons.

ce Dès qu'il y a un être qui meut quoique immo- « bile, et qui est immobile quoique en acte, cet «c être n'est pas soumis au changement, »

« Ce moteur est donc ub être nécessaire, et, en <c tant que nécessaire, il est le Bien , et il est le a Principe. »

« Tel est le Principe auquel sont suspendue le a ciel et la nature^, i»

Ceci rappelle le mot de Platon, «r que le divin ^ nous tient suspendus à lui par la racine; » et cette autre doctrine platonicienne, que « le premier principe c'est le Bien même. »

i 'EictOujjiYiTtx^ fiiv Y^p TO «patvofxevov xotXov, PouXyjtov & ^pmov To 3v xaX^v. Metap. xii, 7.

' 'Eice\ y IotI Ti xtvwv, ourb dxCvYjtov îv, Iv^p^eta îv, tjuto oux

'El dvd^Yxific «pa i^v ^v • xal î) Mrfxri^ xocX^c, x(x\ oStuiç dp^^i* *E? ToiflcuTtic dfpa ^p/vic ^pTYjT»! 6 o&pttv^ x«\ ^ ^offtç. Mctap. XII, 7.

100 THfiODlCÉE b'ARlSTOTE-

Voici mainteiiaiif ce que le premier principe est en lui-même :

oc Nous, nous goûtons le bonheur passagère- « ment. Liii le possède éternellement. »

a Son bonheur c'est son acte même ; être éveil- « lés, sentir, penser, c'est notre bien ; puis le sou- « venir et l'espérance ' . i)

Mais lui, quel est son acte ou son bonheur? C'est la pensée en soi. « Mais la pensée en soi, c'est la « pensée du meilleur en soi, et la pensée par excel- « lence est celle du bien par excellence. Oi*, la <c pensée se pense elle-même en saisissant l'intelli- « gible, et elle devient intelligible par ce contact et '• ce penser; de sorte que la pensée et ison objet « sont une même chose. Saisir l'intelligible, saisir « l'essence, c'est la pensée : cette possession même « est son acte. Et cet acte, qui constitue toute , (f pensée, a, ce semble , un caractère divin ; de « sorte que la contemplation est certainement le « bonheur et la perfection. »

« Mais si Dieu goûte continuellement ce bonheur, « que l'homme ne peut goûter que par instants,

* AiocyciiY^ B* IotIv ota ^ ipCory) (xixjpbv xp^vov ^(xïv. OStca y^P àù IxeTvo WTtv. *H(i.Tv f^iv yip dSuvoTov, lizii xat ^ i^SoWj hi^'^tia toutou. Ka\ oii TouTO ^pTQYOpffiç, cdffhr^aiç^ vdr,ffiç 4|8iffTOV, iXTcfôcç 8è xai »xvr,[xoii BA TauTa. I^letap. xii, 7.

THÉODÏCÉE D'ARISTOTE. ICI

a certes sa félicité est admirable; plus admirable « encore si ce bonheur est en lui plus grand qu'il (( n'est en nous. Or, il en est ainsi. Car, cela même, « ce bonheur même est sa vie ; l'intelligible en acte « c'est la vie; or, il est tout acte; ainsi l'acte en (c soi est sa vie, vie éternelle et souveraine. Nous (( nommons Dieu un vivant étemel et parfait^ parce « que la vie continue, éternelle, est en lui, ou a plutôt cette vie même est Dieu ' . »

Certes, voici une page de Théodicée vraiment profonde, pleine de points lumineux très-féconds, quoique fort peu développés, dès lors bien loin de nos habitudes de pensée qui demandent tant d'explications. Il est manifeste qu'il y a là ime puis-» santé lumière implicite, et qu'il est difficile à la raison humaine d'aller plus haut, de voir plus loin.

Il y a, dans cette page, quelque vue confuse des plus profonds mystères. Quand Leibniz remarque l'étonnant phénomène de la réflexion des esprits^ qui consiste « en ce qu'un même esprit est son « propre objet immédiat, et agit sur soi-même, en a pensant à soi-même et à ce qu'il fait ^ ; » quand il reconnaît « que ce redoublement donne une

* Melap. XII, 7. — 2 T. I, p. 24. Œuvres complètes.

102 TIIÉODICÉK DARISïOTi:.

« image de deux substances respectives dans une tf même substance absolue, celle qui entend et celle a qui est entendue, » et quand, de plus, il considère i< que ce qui est modal, accidentel, imparfait « et mutable en nous, est réel, essentiel, achevé et « immutable en Dieu, » Leibniz voit dans ce redoublement comme une trace de la pluralité des personnes divines dans l'Unité de Dieu. Il nous semble que c'est là justement ce qu'Aristote, à son insu sans doute, entrevoit ici et dans l'âme et en Dieu.

Il nomme ces trois principes : i* Le bien en soi (to xaô' ocî»To apiff-cov) ; 2*Za pensée en soi (votqgiç tq xaÔ' owTTiv)'; 3* Vacte ou la vie en soi (évépyeia 5è -h xa6' aùrnv Ixeivou ^wvi).

Mais la pensée en soi c'est la pensée du Bien en soi (j\ Je v^ti^iç -n xaô' aÛTTiv toîï xaô* «vto iptcTou); et la pensée et son objets le bien, sont une même chose {&<sxt TftÙTàv voOç xai votitov). Mais cette possession mutuelle de la pensée et de son objet, c'est son acte (evepYCi Je ?x^v) ; cet acte en soi est la vie de Dieu (exeivou C<»ii); et cette vie excellente, éternelle, c'est Dieu même (touto yàp d eeoç). De sorte que le Bien, la pensée, et la vie, qui se possèdent mutuellement, sont une même chose; et tout cela est DiiHi.

THÉODÎCÉE D'ARISTOTE. 103

Mais ce qu'il nous faut surtout remarquer dans ce texte, c'est la méthode qui y est manifestement impliquée.

Cette méthode est précisément la dialectique platonicienne : c'est la seule et la vraie méthode pour s élever à Dieu; c'est le procédé principal de la raison, procédé tellement naturel, simple et immédiat, tellement inné à la raison, que tous les hommes, même les penseurs qui s'observent, l'appliquent sans le savoir; procédé enfin qui consiste, quand il s'agit de Dieu, à affirmer à Tinfini les qualités finies que nous trouvons en nous. C'est le mot de Leibniz : « Les perfections de Dieu sont « celles de nos âmes, moins les bornes qui s'y « rencontrent. »

c( Nous goûtons le bonheur passagèrement, dit a Aristote; lui le possède éternellement. »

Voici un bonheur passager que nous trouvons en nous : l'esprit saisit cette idée de bonheur, efface les bornes, supprime le temps, le passé, l'avenir, le changement, pose ainsi un bonheur éternel, et l'attribue à Dieu.

Ce n'est pas tout. Quel est ce bonheur? Veiller, penser, sentir, vivre, en un mot, c'est notre bien. Tout cela est en nous partiellement; tout cela doit donc être en Dieu absolument, infiniment.

ICI TIIÉODICKE D ARISTOTE.

Il veille infiniment puisqu'il est tout acte : rien en lui d'implicite qui dorme; rien qui dorme dans le possible et attende Tavenir; nulle force qui se repose en préparant son acte : tout est acte déjà.

Il pense absolument. Sa pensée est la pensée en soi; elle pense le Bien par excellence; et de plus elle est ce qu'elle pense. Nous, quand nous pensons, nous cherchons à toucher ou à voir Tintelligible, ce qui peut nous être donné par instants; lui, non-seulement voit et touche l'intelligible, mais il est cet intelligible lui-même. Sa pensée n'approche pas du but, plus ou moins; elle est le but.

Il vit absolument, infiniment, puisque sa vie n'est autre chose que cet acte même, cette pénétration mutuelle, et cette identité de l'intelligent et de l'intelligible, et que, non-seulement il a cette vie, souveraine, éternelle, mais, ce qui est le comble, il est lui-même cette vie. Il est la vie étemelle et parfaite.

De sorte qu'évidemment Aristote s'élève ici de ce qu'il voit en nous jusqu'à Dieu, et passe de Tun à l'autre en mettant partout Tinfini, en poussant tout à l'absolu, par la suppression de toutes bornes.

Surtout l'idée fondamentale de Vacte pur^ est digne d'attention sous ce rapport. Nous voyons en

THÉODIGÉE D'ARISTOTE. 165

toute chose puissance et acte, possible et actuel : tout ce qui vit, devient, se développe, tend à une limite supérieure qu'il n'est pas possible d'atteindre^ pas plus qu'en ajoutant les unités aux unités on n'atteint Tinfini : il y aura toujours en nous quelque possible à développer, quelque avenir à actualiser; c'est là l'infranchissable et nécessaire abîme qui sépare l'infini du fini. Eh bien ! il y a un Être qui ne devient pas, qui est : qui est absolument, qui est cette limite supérieure vers laquelle tout se meut et que rien n'atteindra jamais, parce qu'on ne devient pas infini; on est infini. Lui donc est infini ; il est le développement absolu, la vie pleine et sans bornes, et l'infinité des possibles actuellement déjà réalisée. C'est en ce sens que saintThomasd'Aquin disait : « Di^u est l'actualité a absolue de toutes choses. {Deus est actualitas omnium rerum,) C'est ce que les sophistes contemporains ne comprennent pas. Mais c'est bien là l'idée souveraine que cherche toute raison à travers toute donnée finie; c'est bien là le procédé par excellence de la raison : monter du fini à l'infini, de tout à Dieu.

Poursuivons.

« Qu'il y ait une substance éternelle, immobile, « et distincte (les choses sensibles, cela est mani-

. . t DARISTOTE.

^ .1 vient d'être dit. Ilesl mani-

. .lie substance n'a aucune gran-

V rts mais qu'elle est sans parties,

>. liJivisible. Elle meut pendant un

Aiy et rien de fini n'a une force in-

\tus toutes ces formules bien des vérités

.>os^ mathématiques. On voit poindre ici

.j^oureuse de l'infini. Bien de fini ne sau*

. V oir une force infinie, Aristote entrevoir ici

. . I. capitale formule qui n'a été posée que par le

w . Mccle, et même imparfaitement et non par

v>a:t : que ce qui est infini en un sens est infini en

■v»ut îîiens; que ce qui est fini en un sens est fini en

U>ut sens ; que le fini et l'infini sont absolument

uivommunicables ; mais que l'un et Tautre sub-

MHtout : qu'il y a deux substances naturelles, finies.

uousk les voyons; qu'il y a une substance étemelle,

immobile j infinie (sans grandeur particulière),

( udiviaible et absolument continue. Aristote com-

pi'enaitdéjà que l'infini, le continu, l'indivisible,

* ''OtT (jiv ouv Ittiv oùffia tiç dfôtoç xal àxiW)Toc xai xc^3pta(«ivy| T(av «l90Y)Tb>Vy cpavepbv Ix twv eip7][JL£V(ii>v. à^ixtcçi Si xa> ^Tt [uji- Uoç oûôèv ï)^tiv ^vSfi'xeTat touttjv t>|v oudtav, dXX' dfxcp^ç xai dSiat- 3iTo; ioTtv. Kiv«î yàp tov airctpov /povov, oOOiv SI iyti Suvacti.iv amifov niTwpaafA^vov. Metap. xii, 7,

THÉODICÉE DARISTOTE. 167

rélernel et le nécessaire sont même chose. Ailleurs cependant il vacille, et des deux substances naturelles ou mobiles, il fait Tune, le ciel, éternelle et mobile pendant un temps infini. C'est son erreur touchant Féternité du- monde : erreur qui contredit ses propres formules. Il devrait voir que rien d'éternel ne peut être fini, ou que rien de fini ne peut avoir une durée infinie; comme il voit que rien de fini ne peut avoir une puissance infinie. C'est la même chose.

Reste à résoudre une question que Ton s'attend à peine à voir traiter par Aristote tant elle nous paraît simple.

a Faut-il poser cette essence comme unique? ou « bien y en a-t-il plusieurs? et s'il y en a plusieurs if combien y en a-t-il * ? »

Or, ici se trouve dans le texte une contradiction apparente si étrange, que Tauteur du plus beau

^ lîOTepov Se (xiav Oetsov r^jv ToiauTviv o^diav ^ TcXeCouç, xal Tcôdoiç. Metap. xii^ 8.

* litOUlCEE D'ARISTOTE.

...omporaiuque nous ayons surAristote ', .V j^as d'affirmer que l'un des termes de la .v' iciion, n'est autre chose qu'une dièse qu*A- . a' développe d'abord pour la combattre, . ..uo [)ar exemple,quand saint Thomas d'Aquin V V .îuucnce ses thèses par la position de l'antithèse. NLn> cette explication ne peut vraiment pas s*acvordcr avec le texte ^. Aristote admettait Tétemité du iuouUe : ce fut pour lui une source d'erreurs. Il est obligé d'admettre, comme par voie de conseil ueuce, outre un Dieu premier, d'autres dieux secondaires, mais éternels aussi, immobiles etindivisibles. Mais ni les anciens, ni saint Thomas d'Aquin n'ont relevé la moindre contradiction dans ce chapitre. Il n'y a pas de contradiction, il y a de& erreurs. Aristote commence par poser que « le « principe des êtres, Vétre premier^ est immobile, w soit en lui-même^ soit accidentellement^ et que « c'est lui qui imprime à tout le mouvement pre-

^ M. Bavaisson.

'^ D'ailleurs Aristote démontre^ dans sa Physique, à laquelle il louvoit) ici^ que les mouvements des planètes sont éternels, et qu'un mouvement étemel ne peut être produit que par nu moteur olovuelj et un mouvement quelconque que par un moteur immobile. Saint Thomas d'Aquin renvoie, pour ces démonstrations, au Uvvo ile la Physique et à celui du Ciel.

« mier, éternel et simple ' . Mais, ajoute-t-il, outre « le mouvement simple du tout, que nous disons ff produit par l'essence Au premier immobile, nous a voyons encore dans le monde d'autres mouve- « ments éternels, ceux des planètes^, car tout corps

1 *H {xiv yip ^pX'^l **^ '^^ irpwTOV tSv Svtwv àxfvyj'TOV xal xaô' «ôto xal xaxi cufjLêEêYjxrfç, xivoîîv 5à t^jv irpcotTiv àiSiov xal fjiiav x(vY)ffiv. Metap. iii^ 8.

^ Aristote veut parler ici d'abord du mouvement diurne qui semble emporter toute Isf voûte céleste dans une révolution de vingt-quatre heures : c'est ce qu'il appelle le mouvement simple et premier; puis des mouvements divers des planètes dont chacune paraît superposer un mouvement propre à ce mouvement général et premier. Aristote s'appuie ici beaucoup trop sur les données de l'expérience telles que les sens les lui présentent. Platon s'appuyait aussi sur l'expérience sensible^ mais plus travaillée par la raison^ plus dégagée de l'illusion des sens, moins immédiatement acceptée comme type de vérité. Au sujet du ciel et des astres, Platon admettait probablement les idées pythagoriciennes^ et se défiait des apparences. Mais Aristote, bornant sur ce point la science à ce qu'il voyait^ pose hardiment qu'il y a sept moteurs immobiles, éternels, parce qu'il y a sept planètes, et que la huitième sphère, celle des étoiles fixes, est mue par le moteur immobile, éternel et premier. Sur quoi saint Thomas d'Aquin dit(*), que du temps d' Aristote les astronomes n'avaient pas encore remarqué, comme ils l'ont fait depuis, le mouvement propre des étoiles fixes ; mais que dès lors Aristote pose en tout cas, dans son système, trop peu de moteurs.

(•) Edil. de Paris. T. iv, p. 453, comment, du Hv. xii, chapiln» huitièiiii' de la Métaph. d' Aristote.

..ODlCtE DARISTOTE.

Ni oteruel, et ne peut cesser d*ètre eu

, :e . nous Tavons démontré en phjsi-

. .Ni donc nécessaire que chacun de ces

. .iv lUs soit produit par une essence îmino-

.) V ile^méme 6t éternelle; car la nature des

, V s V Ni d'essence éternelle Il est donc é^i-

V . t qu'il doit y avoir nécessairement tout au- As\i d'essences, éternelles de leur nature, im- . ;iu»luieseu elles-mêmes, et indivisibles '. » Cela ; x'ms Vristote revient encore au premier moteur .imaobile, à la première essence, il dit que seule ri le est immatérielle, parce qu'elle est toute en acte, vju'elle Q*a rien en puissance, et qu'elle a sa fin en olle-iaéme, ce qu'exprime le mot grec entéléchie ^ (^Jv, TéXoç, ^x**^)' ^^ ^ conclut : « Le /premier moteur K\ immobile est donc Un et formellement et numé- « riquement^. »

Mais après cela encore il reprend son erreur de plusieurs dieux secondaires, et dit que toute la mythologie fabuleuse des anciens renferme un fonds i\t vérité que voici : « Que les astres sont des dieux,

^ Melap. xii^ 8.

- Tb II Ti ^v sTvai oux Ê/ei uXyjv tÔ Ttpwiov. 'l'^vTÊXe/eia y^p. \lo(u|). XII, 8.

5 '*Kv apa xai Xoyw x«i àpi6(A«ji to TipwTov xivotlv àxiviQTov ov. Melup Xli^ 8.

THÉODICÉE D'AUISTOTE. 171

tt et que le divin enveloppe toute la nature (on Oeoi « 'vé et<jiv ouToi xai irepil^ei to Oetov ttiV oXtiv çuaiv) ; » et ces dieux secondaires sont distingués, par Aristote, du Dieu souverain, en ce que lui seul esi premier^ en ce que lui seul est immobile, tant en soi-même qu'accidentellement y lui seul est tout acte, a sa fin en soi-même, et est entéléchie. Les autt'es ne sont pas tout acte ; ils sont immobiles par eux-mêmes, mais mobiles accidentellement. Lui seul encore est le premier désirable et le premier intelligible, et le souverain Bien.

Quant aux rapports de Dieu avec le monde les voici, d'après Aristote :

« Il faut considérer maintenant ' comment la na- « ture universelle renferme le Bien, le souverain « Bien. Est-ce comme un être séparé, subsistant en '< lui-même, ou bien comme Tordre du monde, ou

* 'EictffxoTUTfov & xal «OT^pwç gyei ^ toïï ^Xou cptiat; rb dyaÔbv xotl T^ ^pwTov, TCOTepov X£)^o)piafii.^vov Ti xai aùxb xaô' aurb, \ t-^v Ta&v, \ àfjL^OT^pcoç â^Tcgp ffrpdtTeujxa. Kai yàp Iv tyj TotÇei tÔ eu xat ô orpanoYoç, xotl fASXXov oStoç. Où yàtp oStoç Sià t))v tcxÇiv aXX £xetvY| 5ii TouTov IffTiv. Metap. xii 10.

,,^^ . ,.w..M. c. D'ARISTOTE.

, a,A, • , . . . . > à la fois, comme daii^ nue

jj,^^,,^. , a il d'une armée c'est Tordra et

,. AïK^iy surtout son chef: ce t'est

I j,,., ^.a constitue le chef, c'est le dief qui

■\ > Aristote admet l'un et Tautn? «t

,, . , . > .»!>suixlités qui découlent de tout antn?

, . V vu\ (>ar exemple qui n'admettent pssle

. î Uiou comme principe séparé, sub^stan!

. iu-uu\ ceux-là, ou « tirent les êtres du do«>-

^ v\ vHi, jHHir échapper à cette nécessité, rédiii-

X, . [ tout à Tunité absolue •. » Ici Aristote flétrit

sLvNaut^ c\>mme le fait aussi Platon, la ^"ieille

, V. 'vîuodo Tallnnsme qui tire rétre du non-étre,

M ijvie U vioillo absurdité du panthéisme qui ra-

s îîv^ tv>ul À rùîontilé absolue. C'est attaquer à la

.^ \ jMr k^ doux IvMits les sophistes allemands ac-

,^ N 'nx v^xn Avhrt^ttont jùmultaiWu^ent le noo-ètre et

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^ -. \i. II.

THÉODICÉE iVAniSTOTK. 173

i( lence; excès que nous évitons ', » dit Aristote. « Le premier principe n'a pas de contraire (où yàp « ecTiv èvavTiov t^ irpcoT^ oùôèv). Le premier principe « est unique. Ceux qui prennent pour principe le (c nombre et une suite infinie d'essences, chaque « essence ayant son principe, font de l'univers une « collection d'épisodes et un peuple de principes « (eTreKTo^KrtJvi Tr,v tou iravToç oùciocv TCOioSaiv... xal «pj^àç « imyidç). Mais les êtres ne veulent pas être mal « gouvernés. Homère l'a dit : La multiplicité des « chefs ne vaut rien. Qu'un seul gouverne. »

Oùx iyaôov iToXuxoipavivi . Et; xoipavoç fdTO) ^.

Ainsi se termine, avec le xii* livre de la Métaphysique d' Aristote, ce beau résumé de Théodicée.

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