CHAPITRE IV
Qukliiuîd a PUIone «lîcilur, vivit in AugiistiiM).
Nous passons des anciens aux modernes, des philosophes grecs aux docteurs chrétiens, considérés comme philosophes; d'Aristote et Platon à saint Augustin, à saint Thomas d'Aquin et anx autres. Nous verrons, au premier coup d'oeil, que saint Augustin se rattache à l'École de Platon, et saint Thomas d'Aquin à l'École d'Aristote. Ni l'un ni l'autre ne s'en cachent.
Je ne sais pourquoi on reproche parfois aux chrétiens de renier la philosophie, de détruire la raison par la foi.
THËODICËE DK SAINT AUGUSTIX. IDS
Nous allons avoir l'occasioù de nous éclairer
r ce point.
rhomas$in note, — c'est un fait historique, — -
e les docteurs chrétiens du xn* au xvii* siècle
dusivement, se sont formés, comme philosophes,
'Ecole d'Aristote, et que les Pères des premiers
:Ies se sont formés à TÉcole de Platon ^
^la . n'étant pas contestable, il s'ensuit que les
îteurs chrétiens d'aucun siècle n'ont renié la
losophie.
Ltde fait, tous enseignent que la philosophie
a théologie proprement dite sont deux choses,
1 pas séparées, mais distinctes : qu'il y a une
!nce divine et une science humaine distinctes,
que la vraiç science des chrétiens consiste à
nir les deux, sans jamais détruire l'une par
tre-. Saint Thomas d'Aquin affirme, et la foi
is renseigne, a qu'en Jésus-Christ la science di-
ne ne détruit pas la science humaine,' mais, au
)n traire, la rend plus lumineuse ^. » Tel est aussi,
lous, le rapport des deux sciences.
a science humaine, c'est-à-dire la philosophie,
point de vue théologique orthodoxe, subsiste
bomassin^ Tract, de Oeo, Préfat., n° x. .umen scientisB non oiïuscatur^ sed magis clarescit in anima iti per lumen scientis diyinae. 31", q. 9, a. 1. 2"». I. 13
donc et subsistera toujours, de même qu'il y aura toujours un esprit humain différent de Tesprit de Dieu.
C'est pourquoi les chrétiens, quand la lumière de rÉvangile illumina le monde, n'avaient point à changer les éléments de philosophie véritable qui étaient dans le monde. Us n'eurent qu'à les accepter, comme ils ne purent qu'admettre la géométrie. Us ont reçu Platon et Âristole, dans la partie solide de leurs travaux, comme ils ont accepté Eudide.
Assurément ils ont développé la philosophie et la développeront encore ; ils l'ont purgée de beaucoup d'erreurs; mais ils n'en ont jamais changé les principes ni les bases. Nous n'inventerons pas d'autres règles du syllogisme, que celles que nous donne Aristote; et nous ne découvrirons pas d'autre procédé de la raison, que les deux procédés représentés par Aristote et par Platon. U y a donc une philosophie proprement dite, distincte de la révélation.
Le préjugé régnant chez beaucoup d'hommes du monde, je le sais, c'est que la philosophie n'existe pas. C'est une erreur provenant de la même ignorance qui fait croire à tant d'autres que la révélation divine n'existe pas. Il y a une philosophie.
THRODICÉE DE SAINT AUGUSTIN. ie»
elle efst-elle? dira-t-on. Nous répondons que »t la philosophie de Socrate, de Platon, d'Aris^ î, de saint Augustin, de saint Thomas d'Âquin, Descartes, deBossuet, de Leibniz, et de tous les lies du premier ordre, sans une seule exception, e ne dis pas que la philosophie ait encore toutes forces, ou même tous ses organes complètement 'eloppés; je ne dis pas qu'elle ait encore, de t point, conscience de sa méthode ; je ne dis », surtout, qu'elle ait un bien grand nombre de ciples; mais je dis qu'elle existe, dans le genre main, depnisr de longs siècles, et indépendamnt de la révélation chrétienne, ^ue l'on écoute saint Augustin sur ce sujet : >uant à ce qui concerne la philosophie spécuitive, dit-il, et aussi la philosophie morale, il le manque pas d'esprits très-pénétrants et trèsabiles qui nous montrent qu'Aristote et Platon )nt d'accord, quoique les inhabiles et les inatîntifs les croient très-éloignés : de sorte qu*à ion avis, le travail et les luttes de la pensée, vec le concours des siècles, ont enfin produit ne philosophie véritable (una verissimœ phi- >$ophiœ disciplina) * . » Seulement, comme Ta-
Quod autem ad eruditioBem doctnnamque attinet^ et mores us consulitur anims^ quia non defuerunt acutissimi et aoler-
i«j; tuéiodicée; de saint Augustin.
joule aussitôt saint Augustin, cette philosophie nituxo enfantée par la raison humaine, ne pouvait ileveuir populaire que par le Verbe incamé : ce ciui est profondément vrai.
Saint Augustin croit tellement que la philosophie subsiste en présence de la révélation, qu'il continue ainsi : a Et, pour vous dire toute ma pen- « sée^ sadiez que, . quelle que soit cette sagesse <( humaine, je ne crois pas encore la posséder « tout entière. J'ai maintenant trente-trois ans, « mais ce n'est pas une raison pour désespérer d'y H atteindre. Je méprise tout le reste, tout ce que « les hommes croient des biens, et je consacre ma
« vie à la chercher J'ai, d'un côté, l'autorité
« du Christ dont rien ne m'écartera.., mais, pour « ce que peut atteindre Teffort de ma raison, je « suis décidé à posséder le vrai^ non pas seulece ment par la foi, mais encore par l'intelligence ; « et sous ce rapport, je crois trouver dans Plaie ton des doctrines qui s'accordent avec nos
tissimi viri, qui docerent disputationibus suis Aristotelem âc Platonem ita.sibi concinere, ut imperitis minusque attentis dissentire videantur ; multis quldem saeculis multisque coutentioiûbus^ sed tamen eliquata est^ ut opinor^ una verissims philosophiae disciplina. Contra Academ.j lib. m, cap. xn, 42. Nous citons rédition des Bénédictins.
lognies '. » Ainsi parle l'humilité du génie et de »ainteté.
Et il est bien à remarquer que ces textes, d'a- ^s Thomassin qui les cite, et d'après les Bénéitins, ne sont pas ceux dont parle saint Augustin as ses Rétractations, lorsqu'il croit avoir donné p d'éloges à Platon et aux Platoniciens. Ces textes donc sont décisifs. Le saint, à l'école Christ, lit Platon. Et pourquoi? Pour s'empa- •. s'il se peut, de l'esprit humain tout entier, toute raison, de toute sagesse humaine, afin de nener à Dieu tout l'homme, et tout soumettre à us-Christ.
Sed uibreviteraccipiatis omne propositum meum^ quoquo mode labeat humana sapientia, eam me video nondum percepisse,
cum trigesimum et tertium statis annum agam^ non me aror desperare debere eam me quandoque adepturum. Gonptis tamen cœteris omnibus quas bona mortales putant^ hulc istigands insèrvire proposui .. Mihi autem cerlum est nusquam \<us ab auctoritate Christi discedere... Quod autem subtilisa ratione per^sequendum est^ ita enim jam sum affectus, ut quid /crum, non credendo solum^ sed etiam intelligendo apprehenlî impatleiKter desidereni ; apud Platonicos me intérim quod sa-
nostris non repugnct reperturum esse confido Ibid.^ 43.
Qu'on se souvienne maintenant comment Platon distingue deux degrés dans la marche de l'esprit humain vers la lumière intelligible.
Il y a, dans le monde de Tintelligence, ces deux degrés : la vue des ombres, et la vue des réalités éternelles : en d'autres termes, il y a la vue de Dieu même, de Dieu qui est le souverain bien, et la vue des fantômes divins, ombres de ce qui est. Qu'est-ce que ces fantômes divins, ces ombres étemelles de ce qui est éternellement? Ce sont les vérités nécessaires, les lois et les axiomes, les règles ou définitions immuables de la géométrie, de la logique, de la morale. Voilà le premier degré de la vue intellectuelle élevée au-dessus des sens : et de cette vue des ombres immuables^ Tâme conclut l'existence d'un soleil capable de produire ces ombres. C'est ce qu'a fait le platonisme ; mais rien de plus. Il a connu, par un procédé légitime, l'existence du soleil ; il a conjecturé sa beauté, ses bienfaits. A-t-il vu le soleil lui-même? Nous disons : Non.
Voir Dieu! Ceci est l'affaire du christianisme.
TUÉODICÉE DE SAINT AUGUSTIN. 19ÎI
Aucun homme n*a jamais vu Dieu, » dit rÉvan* le. C'est le Verbe incarné qui apporte à l'humaté la possibilité de la vue de Dieu même ^ vue recte et immédiate Par le Verbe incarné, on ne îvinera plus le soleil par l'ombre, on verra le leil lui-même.
Dans notre état présent, notre œil physique est pas organisé pour regarder le soleil visible, ais seulement pour regarder le monde dans la mière de ce soleil. L'œil n'est pas fait pour la >urce de la lumière, mais seulement pour les obis que frappent les rayons de la source. Ce fait it plein d'une signification profonde. Il en est de léme pour notre âme. Dans l'état naturel de homme, dans cet état où nous naissons,, notre me n'est pas capable de voir Dieu en lui-même; lais elle est faite pour la lumière qu'il donne, et u'il répand et sur elle et sur les objets. Il faut, our voir Dieu même, une modification de la na- Lire humaine, une conversion, une transformaion, ou, pour mieux dire, une renaissance que iiomme ne.se peut pas donner, et que Dieu seul, [ui l'a créé, peut lui donner. Après cette renais-
1 Deum nemo vidituiiquam. Unigenilus Dei Filius, qui est in iini Patris, ipse enarravit. Joan. i, 18. *
sance surnaturelle, Tâine peut et doit voir Dieu ^ Et son premier regard sur Dieu, c'est la foi ; la foi, qui est obscure d'abord, comme le premier aspect d'une excessive lumière, mais qui devient vision à mesure que notre âme grandit : « La foi, cet essai de vision, » dit Bossuet; « La foi, cette vision commencée, odit saint Thomas d'Aquin.
Cela posé, on pourra comprendre la di£Férence de Platon à saint Augustin, et pourquoi nous avons pris pour épigraphe de cette étude : « Tout ce que « dit Platon, vit dans saint Augustin : Quidquid a Platone dicUur^ vivU in Augustino. »
Il y a d'abord cette différence entre saint Augustin et Platon, que saint Augustin est comme le type sur lequel Platon est jugé. Tous jugent ainsi, théologiens, philosophes, chrétiens et autres. Nous élaguons dans Platon, comme accident, tout ce qui ne rentre pas dans ce type; nous louons et nous admirons tout ce qui s'y ramène. Nous faisons des efforts pour découvrir, dans le grand philosophe, quelques rayons de cette lumière qui nous inonde dans le grand saint. C'est qu'eu effet, la Théodicée de» philosophes chrétiens, fruit de
* Ceci est la doctrine enseignée par le Christ lui-nièiue. Saint Jean, Ev.^ eh. lu.
ison huniainfi soutenue, dirigée, dans sa re- :he de Dieu, par cette grande et nouvelle ée divine qui est la foi, n'est plus, comme la dicée antique, une aurore mêlée d'ombres et sions, et qu'aperçoivent à peine un ou deux nés qui veillent sur les* montagnes : c'est un plein que voit le monde entier, us avons distingué, dans la Théodicée de Plala méthode et les résultats. Est-il nécessaire ^ que dans saint Augustin, considéré seulecomme philosophe, les résultats sûr Dieu complets, rigoureux, absolus, sans mélange ur, d'équivoque, ni d'hésitation?
irquoi? Parce que saint Augustin a fait, a pracomme procédé moral et intellectuel pour îr à Dieu, précisément tout ce que Platon a e purifier, se sanctifier, se détacher de la
arracher de son âme ces clous dont parle 1 , par lesquel nous y lient attachés la vo-
mépriser les honneurs, les richesses, les •s des sens ; tourner ^on âme entière vers Dieu, dans son amour et sa contemplation; anti- !t simples vérités que la lumière de la raison ne à ceux qui pensent, mais entre la vue et tique desquelles il y a un abîme. Il m'est de dire : Je dois me sanctifier; mais il est
moins facile de le faire et de franchir l'abime. Or, l'abime est franchi de Platon à saint Augustin. En mesurant le progrès de « cet homme universel, » dont parle Pascal , le progrès de l'esprit humain comparé dans ces deux génies frères, on croit voir un même homme, d'abord dans sa première et poétique jeunesse, puis dans la force de son âge mûr. Tout jeune, quand il était Platon, il avait aimé la vertu, la vérité; il s'était dit : Je serai bon, et je posséderai la science; je saurai les mystères de ce beau monde; je connaîtrai celui qui en est le Père et l'auteur; et il entrevoyait et poursuivait cet idéal dans sa riche imagination. Et maintenant, après des luttes cruelles, après une vie entière de travail, de courage, après bien des prières, des larmes et des victoires, après avoir appris par expérience d'où vient la force, après Une nouvelle alliance avec Dieu, avec Dieu non plus rêvé, comme {poétique spectacle, mais possédé comme substance de la vie; cet homme enfin victorieux et soutenu du Père auquel il s'est confié, cet homme connaît la vérité, cet homme est bon, et porte dans son âme mûrie par le soleil de Dieu, les forces et les vertus des fruits dont sa jeunesse avait les fleurs. Tels sont Platon et saint Augustin, si on compaœ les résultats.
>iiant à la théorie de la méthode, la différence )eut être. la même. Platon s'occupe surtout de léthodç, saint Augustin surtout des résultats, imoins la lumière générale que le saint possède jn degré incomparablement plus élevé que le osophe grec, donne au saint une connaissance 'âme bien autrement lucide, et surtout bien ement expérimentale; d'où résultent néces- ;ment de nouvelles et vives lumières sur le ;édé de Tesprit dans son élan vers Dieu, insi, Platon affirme que le ressort de la dialece ou du passage de l'esprit à Dieu, c'est l'air. Saint Augustin, qui possède cet amour au é le plus élevé, sait cela beaucoup mieux que on, et le dit mieux. Platon parle du sens divin, lu moins de cette partie divine de l'âme où L la touche et la suspend à lui. Saint Augustin laît par expérience ce sens de Dieu ; chez lui, ;ens internes sont tous développés; il connaît ict intérieur qui touche Dieu, ces parfums inurs, ces goûts de Tâme et ces visions, ces voix les qui lui parlent avec une tout autre clarté Socrate, et qui ne lui disent pas seulement de itenir, mais d'agir, comme quand il entendit nots : Toile, lege.
ieux que Platon il connaît là vanilé de tout ce
qui passe, de tout ce qui s'engendre et meurt, et il en est encore moins dupe que lui, soit en pratique, soit en spéculation. Et pourtant il n'excède jamais : il ne les appelle pas, comme Platon, des apparences qui ne sont pas; il les nomme les choses qui sont moins, qui, comparées à Dieu, ne sont pas, ce qui est de la plus précise et de la plus rigoureuse vérité. Il connaît leur usage et leur rapport à Dieu mieux que Platon ; mieux que Platon il sait comment elles viennent de Dieu, comment elles tiennent à Dieu, comment on y voit Dieu.
Mieux que Platon, il voit l'inanité des ombres étemelles, de ces fantômes diçins^ de ces vérités froides, géométriques, logiques et autres, que nous voyons en nous par la lumière de Dieu. Mieux que lui il comprend qu'elles ne sont pas Dieu, mais son ombre aperçue dans le miroir de l'âme ; plus que lui, il cherche et désire le soleil capable de donner ces ombres.
Un autre avantage remarquable de saint Augustin sur Platon, c'est qu'il exprime clairement que le point d'appui du procédé qui monte à Dieu n*est pas seulement le monde des corps, mais encore et surtout le monde interne qui est notre âme; il connaît Tâme profondément, et sait mieux que Platon sa différence et sa i^ssemblance à Dieu. I^es an-
is, Platon lui-même, connaissaient peu leur àme expérience. Sous ce rapport les chrétiens sont )mparables; les saints et les docteurs mystis sont les seuls hommes qui aient la science de le.
nfin, il est bien clair que Platon, qui^ selon s et selon la plupart des Pères, ne met pas les s ailleurs qu en Dieu, n'a jamais néanmoins ^loppé ce point d'une manière tout à fait lumise, ni affirmé cette vérité avec la précision et ondance qu^ apporte saint Augustin. Il semble
Platon, trop clairvoyant, pour mettre ces idées nelles ailleurs qu'en Dieu, n'ose expliquer îlles sont en Dieu et comment elles y sont. Saint ;ustin est précis et complet sur ce point. >ira-t-on, d'un autre côté, que saint Augustin )runte bien des choses à Platon ? Cela est cer-
: saint Augustin ne s'en défend jamais. Seule- )t, il en est de saint Augustin à l'égard de on comme de Descartes à l'égard de saint Autin. Fénelon remarque fort à propos que tout cartes est dans saint Augustin. Sans nul doute; s Descarres, en méditant, regardait peu ou nt saint Augustin : il regardait dans la raison, le dis pas assurément que tout saint Augustin : dans Platon; je dis que saint Augustin, plus
20C THËODICÉË I)K SAINT AUGUSTIN.
savant du passé que Descartes, voyait souvent les choses à la fois dans Platon et dans la raison. Il faut conclure seulement de ces coïncidences que ces trois grands esprits, pour n en pas citer d'au« très, ont vu, chacun de leur côté, la même lumière, et lui rendent le même témoignage.
Cela posé, nous allons suivre d'abord, dans saint Augustin, la méthode en action.
Tout ce que Platon dit, sur ce sujet, saint Augustin en possède et en donne, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'intuition expérimentale. Quidquid a Platone dicitur, vwit in Augustino,
Or, que disait Platon ? Saint Augustin lui-même le résume ainsi :
« Si Platon vivait, et s'il daignait répondre à mes « questions ; s'il m'enseignait que ce n'est pas a l'oeil corporel, mais l'esprit pur qui voit la vé* « rite ; que toute âme, qui s'unit à la. vérité, devient a bienheureuse et parfaite ; que l'obstacle à ce bien « c'est une vie soumise aux passions, c'est la vue des « images illusoires du monde sensible, d'où sor-
THtODICÉE DE SAINT AUGUSTIN. 207
ent tant d'erreurs et de vaines opinions; qu'il aut d abord guérir son âme pour arriver à voir a forme immuable des choses , et Téternelle 3eauté, toujours et de tous points la même : cette beauté que l'espace ne disperse pas, que le temps l'altère pas dans sop immobile unité; beauté lont les. hommes ne savent pas l'existence, tanlis qu'elle est souverainement, et que le reste lait et meurt, est fluide et s'écoule; s*il me disait ]ue toutes ces choses, en tant qu'elles sont, ►ont les œuvres du Dieu éternel, opérées dans »a vérité : œuvres parmi lesquelles l'âme râisonlable seule peut contempler l'éternité de Dieu, 3n être embellie, pénétrée, et mériter ainsi cette îternité même; qu'arrêtée par ce qui devient îît qui passe, blessée par la douleur ou par l'amour, livrée à la sensualité et aux grossières ha- Ditudes de cette vie, bercée dans ses images et lans ses rêves, cette âme se moque, si on lui dit ju'il existe un être visible sans l'œil du corps, ntelligible sans images, et que voit l'esprit seul : ii Platon m'enseignait ces choses ^ »
Si enim Plato viveret^ et me interrogantem non aspernaretur^ potius, si quis ejus discipulus eo ips(» tempore quo vivebat, n interrogaret^ cum sibi ab iilo persuaderetur^ non corporels ilis^ sed pura mente veritatem videri^ cui quaecunque anima
Voilà ce que saint Augustin lit dans Platon.
Or, pendant que, sur toutes ces questions, Platon donne comme le tracé de la vérité, saint Augustin presque toujours la présente en action; il ne décrit pas didactiquement son procédé, il raconte sa vie. On voit vivre, dans son âme ardente^ l'intelligence et la lumière; et on ne peut pas ne pas lui appliquer ses propres paroles lorsque, parlant de cette contemplation de la lumière, il dit : <c Ces choses
inliaesisset^ eam beatam fîeri^ àtque perfectam : ad quam perdpiendam nihil magis impedire, quam \itam libidinibus deditam et falsas imagines rerum sensibiiium^ qus nobîs ab boc sensibili mundo pp.r corpus impressa; ^ varias opiniones erroresque generarent; quamobrem sanandum esse animum ad intuendam incommutabilem rerum formam, et eodem modo semper se habentem atque undique sui similem pulchritudinem, nec distentam locis^ nec tempore variatam, sed unum atque idem omni ex parte servantem ; quam non crederent esse bomines^ cum ipsa vere summeque sit : estera nascî^ occidere^ fluere^ labi ; et tamen inquantum sunt^ ab illo stemo Deo per ejus veritatem fabricata constare : in quîbus animas tantum rationaii et inteliectuali datum est^ ut ejus aBtemitatis contemplatione perfruatur^ atque afficiatur ometurque ex ea, stemamque vitam possit raereri ; sed dum nascentium atque transeuntium renim amore ac dolore sauciatur^ et dedita consuetudini hujus vitae atque sensibus corporis^ inanibus evanescit imaginibus^ irridet eos^ qui dicunt esse aiiquid^ quod nec istis videatur oculis^ nec uUo phantasmate cogitetur^ sed mente sola etintellig^ntia cerni queat :cum h«c ergo a magistro sibi persuaderentur... Z)6 vera lielig., cap. ni^ 3.
it été annoncées, dans la mesure où il conveit, par de grandes et incomparables âmes qui ont vues, qui les voient aujourd'hui encore^ us le croyons. »
atou donc nous enseigne que, pour arriver à e de Dieu, il faut d'abord guérir son âme, la [ier, la dégager de ce qui passe; qu'alors elle monter à la contemplation de l'éternelle té, immobile unité que l'espace ne disperse que le temps n'altère pas. Ceci implique toute éodicée théorique et pratique. Que nous dira Augustin sur cet ensemble?
, d'abord, pour ce qui est de la nécessité de îer et de guérir son âme, pendant que Platon, point de vue, gourmande, avec la plus éner- 3 ironie, le grossier sensualisme des hommes ;és dans leurs sales voluptés, saint Augustin lus ; il parle peu des derniers degrés de l'imle ; il rentre dans sa propre âme, et cette âme, lumineuse et vivante, il la voit encore coude plaies, presque mourante, épuisée, divi dispersée. Dans son intuition actuelle, expériale, de l'âme, il la sonde, la pénètre de part en il y voit tout ce qui l'empêche de se remplir eu, de le connaître, d'être une et recueillie eu : et ses paroles sur ce point ont un ac-
210 TilÉODICÈE DE SAINT AUGUSTIN.
cent d'immédiate expérience que Fart ne pourrait imiter.
Il voit dans Tâme ce qu'il nomme la tumeur de l'orgueil, tumeur qui la boursoufle, qui la rend vide, la pousse à un moindre être, la répand au dehors, et lui fait comme rejeter hors d'elle sa vie centrale qui est Dieu même : « L'âme, dit-il, « n'est pas par elle-même, puisqu'elle est chan- « géante, et qu'il y a en elle défaut d'être; l'âme « n'est donc rien elle seule, mais tout ce qu'elle K a d'être. Dieu le lui donne; rattachée à Dieu, « par la dépendance, elle a pour sève de son esprit « et de sa conscience la présence même de Dieu. i< C'est là son trésor intime. Qu'est-ce donc pour tf elle que se gonfler d'orgueil? C'est s'étendre vers « le dehors, rendre l'intérieur vide et vain, et « être de moins en moins. Mais se jeter vers le « dehors, qu'estrce autre chose que de rejeter ses « entrailles, c'est-à-dire éloigner Dieu de soi, non « par l'espace, mais par l'esprit et l'affection ' ? »
1 Gum enim anima per seipsam nihil sit^ non enim aliter esset commutabilis^ et pateretur defectum ab essentia : cum ergu ipsa per se nihil sit, quidquid autem illi est esse, a Deo sit; in ordine suo raancns, ipsius Deiprœseniia végéta fur, in mente atquc conscientia.Itaque hoc bonum habetintimum.Quare superbia intumescere, lioc est Illi in extima progredi, et^ ut ita dicam, inanescere^ hoc est
THftODICÉE DE SAINT AUGUSTIN. 21 1
int Augustin voit dans l'àme comment elle s'é- ^ au dedans, comment elle se disperse et se au dehors; comment elle quitte Tunité ^ la lité, la vie pleine ; comment elle tombe dans »persion, dans le flot des créatures qui paset s'écoulent vers la mort, et qui l'emportent écoulant; il voit comment Tâme doit lutter
revenir, pour remonter, pour rentrer dans 3, dans le repos : quelle est la force qui ne
de la rappeler, et qui peut la guérir. La vue iaint Augustin a de Tâme, et de sa vie fausse, »arée à la vie véritable, est une intuition translu-
Texpression en est saisissante. Jamais homme écrit comme lui nos défaillances et notre mo- , notre regret de l'immuable, notre lutte inire, notre besoin de guérison. Voici un admi-
exemple de ces descriptions :
)ieu de la force, convertis-nous, montreis ta face et sauve-nous. Car, quel que soit )jet où se tourne mon âme hors de toi, elle :;loue à quelque douleur ; qu'elle s'attache à tes les beautés hors de soi, hors de toi (beautés
ninusque esse. Progredi autem in extima quid est aliud itîma projicere, id est longe a se facere Deum, non locorum ed mentis aiïectu? De Musicoy lib, vi^ cap. xir, 40.
212 THËODICÉt DE SAlMT AUGUSTIN.
«. qui ne peuvent être cependant que par toi), ces « beautés naissent et meurent; elles commencent, « elles s'élèvent, elles croissent pour atteindre leur « plus haut point : arrivées là, elles vieillissent et (c descendent. Tout redescend et se flétrit. Quand a elles s'élèvent, elles cherchent à être, et plus elles a s'empressent d'être, plus elles se hâtent de n'être « plus. Telle est leur borne. Vous leur avez donné « cette mesure^ Seigneur : elles sont les faces succes- « sives des choses qui ne sont jamais tout entières tc en même temps : mais en naissant et en mourant, (c elles font cet univers dont elles sont les parties. <t Ce sont comme les mots d'un discours, qui n'est » entier et terminé que si chaque mot, après avoir « sonné toutes ses syllabes, se retire pour qu'un a autre mot lui succède. »
et Que mon âme donc te loue dans ces beautés, a Dieu créateur de tout; mais qu'elle ne s'y fixe i< jamais par la glu de l'amour et des sens! Car « elles continuent à passer, et vont à n'être pas, c< et elles déchirent mon âme en s'en allant ; et, a pour ce qui est de mon âme, elle veut être, elle « veut rester dans ce qu'elle aiuie. Mais comment « donc rester dans ce qui ne tient pas, dans ce (C qui fuit ; comment suivre ces choses par nos sens» « charnels; comment même les saisir tout entières
théodicée: de saint Augustin. 213
[uand elles passent ? Le sens charnel est lent et aible, et, à son tour, il a sa borne. Il suffit à on but; mais il ne suffit pas à embrasser enemble ce qui est successif, à en tenir à la fois origine et la consommation. Ton Verbe divin 3ul, qui les crée, peut leur dire : Partez et reenez. Ne sois donc plus vaine, ô mon âme ; ne ermets plus à ce tumulte de fermer l'oreille de )n cœur. Écoute : le Verbe, à toi aussi, te crie e revenir au lieu de l'imperturbable repos; là »t Tamour que son objet n'abandonne pas, si ti-méme ne s'abandonne pas. Est-ce que moi ! m'en vais jamais? dit le Verbe de Dieu. Fixe- )ien lui, ô mon âme! Fatiguée enfin d'illusions, ipporte-lui ce qui te vient de lui. Rends à la îrité tout ce que t'a donné la vérité, et jamais L ne perdras plus rien ; tu verras refleurir en i ce qui était flétri, se guérir ce qui languissait, rétablir et se reprendre ce qui se dispersait et écoulait; les choses ne t'emporteront plus en 3n allant, mais se maintiendront avec toi dans Dieu stable et permanent ^ »
oilà l'intuition immédiate à un degré que n'a )is Platon. C'est ainsi que saint Augustin voit
onfess.^ Ub. iv, cap. x, 15.
214 TIIÉODICÉE: de SA1^T aucustlx.
son âme, ses plaies, ses flétrissures, ses dispersions, ses illusions, son vain et douloureux labeur pour saisir et fixer ce qui fuit, ses sensualités trompées et impuissantes, ses évanouissements dans ce qui s'évanouit; et cependant, au milieu d'elle. Dieu, toujours immobile et présent, qui la rappelle, qui la recueille, qui la guérit, qui lui rend tout. C'est ainsi que saint Augustin voit et touche^ et l'âme qui veut se purifier et la force qui purifie. On le sent, tout cela vit en lui
S'il parle, maintenant, des efforts de l'âme purifiée pour atteindre à la vue de Dieu, c'est encore sa vie qu'il raconte : « Je cherchais et voulais sa- « voir sur quel modèle on juge de la beauté des « corps, terrestres ou célestes; par quelle lumière <c on peut juger ce monde mobile, et dire : Ceci *< doit être, mais non cela ; et je trouvais, au-des- « sus de mon âme et de mes pensées, mobiles elles- « mêmes, une lumière immuable et une éternelle « vérité. Je montais de mes sens à l'âme qui sent « par eux ; j'allais à cette force intérieure, à qui « les sens apportent ce qu'ils apprennent, ce point <i où s'arréle ranimai. J ^allais encore, et j'arrivais w à la raisoD, juge de ce que donnent les sens. « Mais ma raison, se voyant elle-même, se vit nio- « bile, et, par cette vue, s'éleva au-dessus d'elle-
TllÉODICÊE DE SAINT AUGUSTIN. 215
éme, et se comprit; puis, quittant le someil de l'habitude, et le tumulte des fantômes, )ur trouver la lumière qui la rend lumineuse, le s'écria, sans hésiter, que l'immuable est 1 - dessus de ce qui change ; et ceci même ^itune première. connaissance de Timmuable. ir, si elle ne Teûtpas connu, comment l'auraitle préféré au monde mobile ; comment eût-elle litté ces certitudes visibles pour parvenir à l'être )nt on n'aperçoit un éclair qu'en tremblant ? nsi, j'ai compris et vu l'invisible à travers les loses que Dieu fait; mais je n'ai pu fixer mon gard dans cette contemplation ; et retombant r ma propre faiblesse, rendu à l'habitude, je emportai de ce commerce d'un instant qu'une émoire amoureuse, le regret et le souvenir des irfumsdu céleste aliment ^ . » Quand Platon dit : sérénité: Le sage contemple la lumière éterg, il dit bien ; il sait ce qui doit être. Mais nd saint Augustin parle de cet éclair et des ténè- . qui l'ont suivi, et de cette mémoire amoureuse e la trace de ces parfums, il est évident qu'il >nte, et qu'il exprime sa vie.
ui, voilà bien la vie, la vie actuelle et profonde
o«/(?.w., lib VII, cap. XVII, 2:î.
d'une aine qui cherche Dieu et monte à Dieu, qui le sent, qui Ta vu .
Il faut le répéter, ce que Platon espère et conjecture, saint Augustin le possède et le voit. Ce qui passe par les lèvres sublimes du philosophe, subsiste et vit dans Tâme du saint, et jaillit de son cœur et de sa bouche, plus divine que celle de Platon, avec des accents, des rayons, des ardeurs, que la présence réelle de Dieu peut seule donner.
Nous venons de voir en action l'ensemble de la méthode^ Voyons plus en détail la théorie de la méthode, d'après saint Augustin. •
Dans ce qui suit comme dans ce qui précède, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que tout lecteur comprenne saint Augustin. Quiconque ne vit pas de sa vie et n'a pas les mêmes expériences, ne peut comprendre ses récits et ses descriptions delà vie. « Qu'on me donne, dit41 quelque part, « un homme qui aime et il me comprendra. » De sorte que^ si vous n'aimez comme lui, vous ne le comprendrez pas.
es esprits littéraires très-cultivés ne peuvent pas las l'admirer ; ils voient vivre son style à chaque int; ils y voient donc le caractère du beau. Mais le comprennent pas assez que cette beauté t que splendeur de vérité, et ils n'aperçoivent le fond rigoureusement philosophique de ces ités. Comme presque personne ne connaît le :édé principal de la raison, celui qui par la ture monte à Dieu, et qui est à la fois poétique ogique, on ne voit pas la trame logique de e cette poésie sacrée, ni la raison sévère sous élans et ces prières de l'âme du saint. C'est ce 1 nous faut démêler^ en montrant bien que ce lime esprit avait la conscience de ses actes, la naissance philosophique de leur nature, de • portée et de leur certitude, .a principale difficulté de cette exposition et de B analyse, c'est l'extrême abondance des beaux es entre lesquels l'esprit hésite. Nous allons idre, en les mêlant et les complétant l'un par tre, deux ou trois textes suivis, où saint Autin expose théoriquement la marche de l'esprit ► Dieu, comme Platon raconte l'histoire de ces tifs de la caverne, qui sortent des fausses lueurs r parvenir au soleil du vrai monde, près une ardente invocation à Dieu, Père du
réveil et de la lumière {j}ater evigilationis et Uluminutionis nostrcè)^ et avant de décrire le procédé de la raison qui monte à Dieu, il parle de la raison ellemême, et dit : <f Ma raison est un mouvement de « mon âme, une force qui distingue et unit w pour connaître; c'est un guide dont bien peu a d'hommes se servent pour s'élever à Dieu , ou « seulement jusqu'à l'âme qui est en nous.... et ce cela parce que, plongés trop avant dans le détail <c des phénomènes sensibles, il nous est difficile « de rentrer en nous-mêmes. On n'applique sa a raison qu'à des accidents illusoires : on ne la « peut connaître ni en elle-même, ni dans ses « lois ^ »
« Ainsi, l'âme s'est répandue dans ce qui est « mortel : c'est la chute ; remonter, c'est ramener « la raison à elle-même'. » Saint Augustin va donc
^ Ratio est mentis motio, ea qusB discuntur distinguendi et connectendi potens : qua duce uti ad Deum intelligendum, vel ipsam quse aut in nobis^ aut usquequaque est animam, rarissimum omtUno genus hominum potest; non ob aliud, nisi quia in istorum sensuum negotia progresse, redire in semetipsum ctiique difficile est. Itaque^ cum in rébus ipsis failacibus ratione totum agcre homines moliantur, quid sit ipsa ratio, et quaiis sit^ nisi perpauci prorsus ignorant. De Ordine, lib. u, cap. xi, 30.
2 Nam ut progressus anima? usquc ad mortalia lapsus est; ita régressas esse in ralionem débet. Ibid., n. 31.
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rire le même progrès de la raison que Platon nme dialectique, et auquel lui-même donne ce n ^ Ce progrès ne consiste pas à cesser de voir monde visible, à le supprimer par la pensée, •aut au contraire chercher d'abord dans le nde sensible les traces de la raison ^. Il faut «rendre à distinguer, dans tout ce que nous monît les corps, le visible et l'intelligible, le signe e sens *.
)uand la raison sait distinguer dans la sensa- I le signe et le sens, « quand elle s'est déve- )ppée par le langage, elle se prend elle-même our objet, et, se réfléchissant elle-même, elle roduit la science des sciences, qu'on nomme ialectique. C'est cette science qui nous apprend enseigner, et qui nous apprend à apprendre; 1 elle la raison se démontre et déclare ce u'elle est, ce qu'elle peut, ce qu'elle veut. C'est
psam discipUnam disciplinarum quatn dialecticaoi vocaot^