CHAPITRE VI
THÊODICÉÈ DE SAIITT THOMAS d'aQUIN.
On peut dire que saint Thomas d'Aquin est à saint Augustin ce qu'Aristote est à Platon. On peut dire encore que saint Thomas d'Aquin renferme saint Augustin, Aristote et Platon.
Saint Thomas d'Aquin, comme philosophe, renferme toute la substance de ses trois grands prédécesseurs. Mais son esprit est celui d' Aristote. Il y a deux natures d'esprit, correspondant aux deux procédés de la raison. Tout esprit emploie les deux procédés ; mais, dans presque tous, l'un des deux prédomine. Les uns marchent surtout
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par voie d'identité syllogistique, les autres par voie de transcendance dialectique. Platon et saint Augustin procèdent surtout par voie de transcen^ dancCy Aristote et saint Thomas d*Aquin par voie A' identité.
On comprend que saint Thomas d'Aquin ait dû surtout déduire et opérer par syllogismes, puisque les majeures lui étaient données. Ce que Platon, Aristote et saint Augustin avaient trouvé en philosophie, il n'avait plus à le chercher. Certes il vérifiait ces données avec plus de scrupule, de profondeur et de précision que qui que ce soit, sans exception. Mais enfin, il avait surtout à déduire, et il en était à ce point du travail de Tesprit dont parle Platon^ lorsqu'après avoir décrit l'un des deux procédés de la raison^ celui qui, du point de départ pris comme principe, déduit les conséquences par syllogismes, il passe à l'autre procédé, et dit que la raison, par son élan dialectique, saisit le principe non contenu dans le point de départ, puis, possédant ainsi l'idée et ce qui en dépend, elle descend, d'idée en idée, vers toutes les conséquences de l'idée principale. Tel est le champ le plus habituel des syllogismes de saint Thomas. Ce n'est pas seulement le syllogisme appliqué aux données des sens, et aux notions abstraites, mais c'est
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surtout le syllogisme appliqué aux idées, ce que distingue Platon * . Ceci n'avait jamais été assez remarque. Un esprit éminent, partisan de Platon et de saint Augustin, qui n'a pas craint d'appeler saint Thomas d'Aquin un destructeur de la Philosophie, s'est trompé en cela, faute de saisir cette distinction. Il y a là, selon Platon ^, toute la différence des deux régions du monde intelligible ; et, selon saint Augustin, toute la différence du ciel et de la terre. Saint Thomas d'Aquin raisonne dans le ciel, non sur la terre ; il déduit, mais il déduit du ciel, non de la terre.
Voilà pour le côté syllogistique de la méthode. Mais tout esprit emploie nécessairement les deux procédés de la raison. Aristote pratique, et, jusqu'à un certain point, décrit les deux. Or, nous pouvons affirmer que saint Thomas d'Aquin emploie,- plus qu'Àristote, le procédé principal de la Philosophie. Saint Thomas, de plus, ne méconnaissait pas saint Augustin, comme Aristote a méconnu Platon en rejetant sa dialectique; lui, ne repoussait rien dans son glorieux prédécesseur; et ce procédé d'ascension rationnelle, à partir de la sensation jusqu'à Dieu, si bien décrit par saint
auTÎov tU aùri. Rep, Yi^ fin. — * Ibid.
Augustin, saint Thomas le pratique, le nomme, et le décrit aussi ^
Il y a, en philosophie, sous le rapport de la méthode, entre Aristote et Platon, la dififérence qu'il y a, en géométrie, entre Lagrange et Leibniz. Lagrange est aveugle et injuste à l'égard de Leibniz ; il n*en admet pas les principes ; il n'en veut conserver que les résultats, auxquels il prétend arriver rigoureusement par une meilleure voie. « Il entend « fonder tout le calcul différentiel sur de simples <c identités algébriques^ » employant pour cela « un « de ces paralogismes métaphysiques dans lesquels « les plus grands maîtres peuvent tomber ^, » et s'appuyant, pour y parvenir, sur un principe général, qui est faux dans certains cas ^. Au lieu de cela, il n'y a, entre saint Thomas d'Aquin et saint Augustin, que la différence de Newton à Leibniz, sauf la dispute. Newton a fait la même découverte que Leibniz, mais sans énoncer l'idée de l'infini-
^ Alla raiionalis scientia dialectica quae ordinatur ad acquisitiouem inventivam, et alla scientia demonstrativa quae est veritatis determinativa. 2*. 2». q. 51. 2, ad 3^.
* Gournot, Traité élémentaire de la Théorie des fonctions, t. I, p. IX.
' C'est ce qu'a démontré M. Lefébure de Fourcy dans son cours de calcul infinitésimal.
ment petit ; son idée est plus voilée que celle de Leibniz, mais c'est la même, et il le reconnaît. Or, si saint Thomas, sur ce point, voile saint Augustin, c'est d'une manière plus transparente encore. Nous le verrons.
Saint Thomas d'Aquin, sur la question de l'existence de Dieu et de sa démonstration, part d'une idée principale dont il ne dévie pas ; c'est celle de saint Paul : Dieu invisible est aperçu par ses effets visibles. C'est, on le voit, le principe de la démonstration de l'infini par le fini.
Dès lors, si l'on objecte que l'existence de Dieu ne peut se démontrer, parce que cette proposition. Dieu est, est une proposition identique et évidente par elle-même, saint Thomas avoue qu'il en serait ainsi pour qui connaîtrait Dieu en lui-même, mais non pour nous qui ne le connaissons que par ses œuvres.
Si on objecte que l'existence de Dieu est une vérité supérieure à la raison, et que la foi seule peut atteindre, il le nie, et déclare que la raison peut apercevoir et démontrer Dieu par ses œuvres.
Ces deux objections repoussées, saint Thomas procède à la démonstration de l'existence de Dieu par ses œuvres.
Nous citons en entier toute cette discussion. C'est la seconde question de la Somme théologique, que nous traduisons intégralement et littéralement. Ijd lecteur aura une idée de ce qu'est un chapitre de la célèbre Somme ^ cet abrégé de Théologie éxrit pour les commençants, comme le dit saint Thomas d'Aquin..