L'âme qui contemple l'essence de Dieu, voit
elle toutes choses dans cette essence? — Non.
9. Ce que l'âme voit dans l'essence de Dieu , le voit-elle sous quelque figure? — Non.
10. Celui qui voit l'essence de Dieu, voit-il en Dieu, d'un seul regard, tout ce qu'il y voit? — Oui.
11. Est-il possible, dans cette vie, de voir l'essence de Dieu ? — Non , si ce n'est miraculeusement.
12. Pouvons-nous, en cette vie, connaître Dieu par notre raison naturelle? — Oui.
i3. Pouvons -nous avoir, en cette vie, une connaissance de Dieu plus profonde que celle que notre raison naturelle nous peut donner ? -— Oui.
Voilà donc cette grande distinction tranchée avec une clarté, une vigueur, que les anciens n'y pouvaient apporter. Il y a entre ces deux degrés de l'intelligible divin la différence du ciel et de la terre.
Mais alors, et cela paraît résulter de ce qui vient d'être établi dans la question citée, il s^ensuivrait que des deux degrés de l'intelligible divin, l'un serait seulement pour cette terre et cette vie, et l'autre pour le ciel et la vie à venir. Ainsi Platon et Aristote auraient été dans une pure illusion ,
34(5 THÉOmCÉE DE SAINT THOMAS D'AQUIN.
quand ils parlaient du plus haut degré de l'intelligible divin, comme saisissable en cette vie, quoique très-difficilement et très-obscurément.
Distinguons. Oui, selon saint Thomas, comme selon saint Paul, et selon toute la Théologie chrétienne, la claire vision de l'essence de Dieu, sauf certains cas miraculeux et rares, est réservée pour la vie à venir, pour la patrie.
Mais il faut savoir que, dans ce plus haut des deux degrés de l'intelligible divin, celui qui donne, non plus les ombres, les images, les fantômes, les ressemblances de Dieu, mais son essence, il y a encore deux degrés, l'un que l'âme n'atteindra qu'après sa lutte, son travail et sa consommation , quand elle sera parvenue à son terme et au repos de la patrie (in patria videntium) ; puis le moins élevé, que l'âme atteint pendant sa marche {in 'via videntium). Et ces deux degrés de la même lumière se distinguent par ces termes : lumière de grâce, lumière de gloire (lumen gratiœ^ lumen gloriœ) ; ou bien^ lumière de foi et lumière devision [lumen fidei et lumen visionis\ la foi, selon saint Thomas d'Aquin, n'étant que le commencement, encore obscur, inexpérimenté, de la vision directe de Dieu dans son essence. « La foi, quant à la certitude » qu'elle donne, est connaissance, et peut se dire
c( science et vision ^ . La foi est un certain commet]-' (c cernent de la vision béatifique de Dieu ^. La (bi c< rentre dans le nvéme genre que la Visio» de la pa« a trie*. »
Partout saint Thomas mofitre la foi comme le commencement de la connai^ance de Dieu en lui^ mémCy distincte de cette connaissance réfléchie et abstraite que donné la lumière naturelle de la raison.
Tandis que la lumière naturelle de la raison est la vérité créée {veritas creata)^ c'est-à-dire la lumière divine réfléchie par un objet créé, ou, si Ton veut, une image de la vérité incréée, réfléchie en nous {simdiiudo veritatis increatœ in nohis resuU tantis) ; l'objet de la foi, au contraire, est la vérité incréée, la vérité première [objectum fidei verUas prima, veritas increata)^. «La foi, quand elle est « vertu, élevant l'intelligence de l'homme au-des- « sus de sa propre lumière, l'unit à la vérité même
< Quantum ad certitodinem asseosus fldes^ est cognitio, et potest dici scientîa et vidio. f^erii, q. xiv, il^ iK, nr, o.
3 Fides pnelibatio qusdam est illius cognitionig| qus nos in futuro beatos lacit. Opusc. ix (alias u, vel« m), c. n.
3 Fides corn visione patris convenit in genefe^ quod est cognitio. i. q. LXTii^ 5 eorp.
* ^erit. q. xiv, DeFide, art. vu.
348 THÉODICÉE DE SAIJST THOMAS D*AQU1N.
a telle qu'elle est dans F intelligence de Dieu *, véa rite qui est Tincréé lui-même {ipsius rei increaiœ « objectum). Sans doute il faut distinguer profondément la foi de la vision suprême ; mais elles ont Tune et l'autre le même objet. L'objet de la vision suprême, c'est la vérité première en tant que lumineuse; l'objet de la foi, c'est la vérité première en tant qu'obscure ^. Ce ne sont ni les créatures, hommes ou anges, dont le témoignage nous fait croire^, ni les images sous lesquelles nous croyons, qui sont l'objet de la foi*; c'est Dieu luimême, à la science duquel nous unit rassentiment de la foi *. C'est bien la vérité première qui, par elle-même et d'abord, est l'objet de la foi (yeritas prima est primo et per se objectum fidei).
Mais voici un texte admirable de saint Thomas d'Aquin sur ce sujet : tout y est dit.
^ Unde oportet quod fides qu» virtus ponitur^ &ciat intellectum hominis adhaerere veritati qus in divina cognitioDe consistit^ transcendendo proprii intellectus yeritatem. Ibid.
^ Veritas prima est objectum visionis patri»^ ut in sua specie apparens^ fidei autem ut non apparens. Ibid. ad 3™.
' Ibid. vm, corp.
^ Imagines per quas fides aliquid intuetur non sunt fidei objectum. Ibid. n™. •
^ Et ita fides qu» hominem diyinae cognitioni coiyungit per assensum, ipsum Deum liabet dcut principale objectum. Ib. vni^ corp.
ce La lumière, pendant notre voyage terresti^, se a donne à nous de deux manières ^ ; tantôt en un (c degré moindre, et comme sous un faible rayon, ce C'est la lumière de notre intelligence naturelle, fi qui est une participation de la lumière éternelle, tf mais éloignée, défectueuse, comparable à une « ombre mêlée d'un peu de clarté : ce qui met ce dans l'homme cette raison, ombre de l'intellicc gence même, dont la clarté sans plénitude ence gendre les diversités d'opinions qu'effacera le Cl rayonnement direct de la lumière. Tantôt la lu- « mière se donne^ en un plus haut degré, dans une ce clarté plus abondante, et qui nous met comme en ce face du soleil. Mais là notre regard est ébloui, ce parce qu'il contemple ce qui est au-dessus de
1 Lumen dupliciter nobis în via communîcatur. Uno modo modice^ et quasi sub parvo radio; et hoc est lumen naturalis Intellectusy quod est qu»dam participatio illius lacis astern»^ multum tamen distans^ et ab illa deficiens^ unde propter nimiam distantiam est quasi umbra^ cui modicum luminis est admixtum^ et ideo in hominibus ratio invenitur quse est umbra intelligentis^ et inde est^ quod sunt divers» opiniones apud homines propter defectum pian» lucis in cognoscendo^ quae tamen penitus auferentur^ cum illa lux radiare cœperit. Alio modo communicatur nobis in abundantia quadam, et quasi in quadam solis prxsentia ; et ibi acies mentis nostrœ reverberatur, quia supra nos est et super sensum hominis quod nobis ostensum est ; et hoc est lumen Fidei. Opusc.
3â0 TUËODICËE l>£ SAINT THOMAS D'AQUtN.
a nous, au-dessus du sens humain ; et c*est là la m lumière delà foi. »
Tel est donc le canunenoânent du second degré de Tintelligible divin : c'est la foi, commencement de la connaissance que nous aurons dans le ciel (fides quœdam pnelibatio brevis quam in fùluro habehimus cognUionis^).
Les deux degrés de rintelligible divin sont donc ici bien distingués, en ce que Y\m peut être obtenu par la recherche de la raison, et que l'autre dépasse tout l'effort de cette raison humaine'. C'est ce second degré qui est l'objet de la foi, et, « quoique « la raison, par la foi, ne le puisse saisir entièrece ment, cependant un hautd^;ré de perfection lui tf est donné si eUe le saisit, d'une manière quelce conque, par la foi '. » C'est là que la philosophie profane n'entre pas, et c'est ce dont parle saint Paul quand il dit^ : a Dieu nous a révélé par son
* Qocst- xiT, art. n ad 9*.
^ Daptid igitur veiitate diYinonun inteHigjhîtiiim existante, uoa ad qnam raUmiis inqukilio pertiogere potesL.. aUeia qve omne ingeniiiin huinaii^ faUoois excedit. CmUra Gentes, cap. nr.
' Et ideo qoanivis ea que siq^a latioD^n sont ratio lnupana pleoe capere non poont, tamen imiltiim àkà perfectîoiiis adqoîritur, si sattem ea qualitercumque teDeal fide. Ibid., cap. ▼.
* Nobis reyelavit D^is per spiritnin saïun qo» nemo piiacipum hiJÛus saeculi novit, id est pbilosophorum. I*. q. xn^ art. xiu.
TUÉODICËË DE SAirST THOMAS DAQUIN. 3âl
« Esprit ce qu'aucun des princes de ce siècle n'a (1 connu. » ce Les princes du siècle, dit saint Tho- (c mas, ce sont les philosophes. » Les phdlososophes soupçonnent, connaissent par conjecture et raisonnement Texistenoe de cette région, mais ils n'y entrent pas, et, comme le dit saint Thomas, « plu- <c sieurs voient la lumière, mais ne sont pas dans c( la lumière ^ » £t il s'appuie sur le mot énergique d'Isaïe : « Toi qui vois tant de choses, n'en garde* « ras-tu rien pour toi ? {Qui multa ^ides, nonne rc custodies? (Is. xLn, 20.) »
Ainsi, en résumé, la doctrine de saint Thomas d'Aquin est celle-ci : Dieu est la lumière; l'homme peut voir la lumière qui est Dieu, directement ou indirectement. Ce sont les deux degrés de l'intelligible divin. Naturellement il ne voit que le second degré, c'est-à-dire le reflet ou l'image de la vérité incréée dans le miroir des créatures, ou le miroir de l'âme. C'est ce qu'on appelle la lumière naturelle de la raison. Mais il y a un plus haut degré de lumière dont l'esprit humain a quelque naturel désir. L'esprit humain veut voir la cause première elle-même en elle-même. Cette vue, c'est la vue de
< Quidam vident iumen^ sed non sunt in lumine. Opusc. De Dileetione prox.y cap. yn.
2^2 TULUblCii BL SAL^T THOIUS DA^K.
Teâseuce de Dieu, la ¥ue directe de la lumiefe qui esl Dieu. Cest pouiquoi œ degré est dit celui de U lumière surnaturelle. Dieu étant au-dessos de toute nature. Mais il y a deux degrés de darté, dans le degré surnaturel lui-même : il y a la me confuse, implicite, éblouie, ioei^iérimentée; c'est la foi, lumière de grâce; et il y a la vue daire, vision suprême dans la lumière de ^ire. L^une est offerte à rhomme pendant le voyage de cette "^ {in via videntiuniyj et l'autre attend les justes et les saints, au terme du voyage, dans la patrie (in pairia videntium).
Ne prenons ici, j'y consens, tous ces termes de /oi, de grâce^ de gloire, de lumière naturelle^ et de lumière surnaturelle, que comme des dénominations appliquées à des objets intelligibles qu'on a décrits : oublions un instant leur sens théologique. Nous disons qu'en tout cas nous avons ici une description précise et un itinéraire complet de ce monde intelligible qu'a entrevu Platon. Saint Thomas est aussi supérieur à Platon en science précise du monde intelligible que peuvent l'être, en astre-
nomie, Kepler et Newton relativement à Pythagore, Pythagore pensait bien que les astres devaient former un chœur, dont le soleil, source de la lumière, devait être le maître et le centre : il Ta dit. Mais Kepler et Newton ont dit : Oui, ces mondes roulent autour du soleil dans des courbes dont voici la nature géométrique; ils sont attirés vers ce centre par une force dont voici la loi. Voici de plus la vitesse et le poids de chacun de ces mondes.
C'est toute la distance qu'il y a entre la conjecture et l'instinct du génie, d'un côté, et de l'autre la science déployée et fixée. Je mets Platon bien haut, mais je vois saint Thomas d'Aquin aussi supé:'rieur à Platon, et plus encore, que notre science du monde physique est supérieure à celle des Grecs. C'est que Platon travaillait presque seul , sous les ténèbres de l'ancien monde; saint Thomas travaillait sous le soleil du Christianisme, soutenu du travail, de l'expérience, et de la sagesse des innombrables témoins de la lumière; de même que notne jscience moderne, fruit d'un travail commun, s^éclaire de tout ce que lui montrent des milliers de regards, grandit de ce que cent mille mains lui apportent.
Mais il manque à saint Thomas d'Aquin d'être compris ! Il y a en lui des hauteurs, des profpn- I. 23
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deurs, des précisions que l'intelligence contemporaine est loin de pouvoir soupçonner, et que Ton comprendra peut-être, dans quelques générations, si la philosophie se relève, si la sagesse reparait parmi nous. Aristote a dit quelque part que vraisemblablement les arts et la philosophie ont été plusieurs fois découverts et plusieurs fois perdus ; que de là viennent ces débris de sagesse antique que nous apportent les traditions. Je le crois aussi, mais dans un autre sens. La philosophie a été découverte par Platon et Aristote, par saint Augustin, par saint Thomas d'Aquin, par le xvii* siècle, mais perdue dans les intervalles. Aujourd'hui, parmi nous, elle est évidemment perdue. Nous lisons les anciens monuments sans les comprendre ; nous n'en connaissons pas la langue; nous n'en pénétrons pas le sens.
IjCS siècles perdent la sagesse ou la retrouvent, comme un même homme perd ou retrouve la vérité, à diverses époques de sa vie , selon que son âme se dissout dans la volupté^ et retombe dans la nuit des sens, ou se retrempe dans la vertu, et se relève vers l'intelligible. Quand un homme abdique la sagesse, il n'oublie pas pour cela les discours que la divine sagesse a tenus dans son âme, les mots qu'elle a gravés dans sa mémoire; mais cies mots
n'ont plus d'auréole, plus de vie, plus d'attrait, plus de sens : ce sont de vieux débris que la pensée, qui vit ailleurs, roule dans son cours parce qu'ils y sont ; mais elle ne s'en sert plus, et n'y croit plus. Tel est l'état de la pensée contemporaine à l'égard de la noble philosophie du passé, et de la sagesse des grands siècles ; elle en a tous les monuments, mais n'en a pas l'intelligence , et encore moins la foi.