MAL£BR ANCHE
MÀLEBRÀNCHE.
« La France n'est pas assez fière de son Malebran- « che, » disait M. de Maistre. D'autres ont appelé Malebranche le Platon chrétien. Et, de fait, si Platon ramenait toute la philosophie à la recherche et à la vue des idées éternelles, qui sont Dieu, à quoi Malebranche ramenait-il toute la philosophie, si ce n'est à tout voir en Dieu ?
Ce que dit l'Évangile, « Le Verbe est la lumière (c des hommes; » ce qu'y ajoute saint Augustin lorsqu'il commente ce texte, et dit : « Cette lumière « des hommes c'est la raison ; » tout ce que Descartes fait d'efforts pour montrer que l'idée de Dieu vient de Dieu, est Dieu conçu, et même que toute idée, tout jugement, tout acte de l'entendement, est, ou suppose, une certaine vue de la lumière qui est Dieu, Malebranche s'en empare avec ardeur, le développe avec une incomparable abondance et un infatigable empressement, le soutient avec une conviction qui entraîne, avec une lucidité de raison et de style qui pénètre. Nul homme, autant que lui , n'a montré Dieu présent dans la raison.
Toutes les ressources de son style , ondoyant de lumière , toutes les forces de la grande poésie dont il dispose quoique ennemi systématique de Timagination , toute la rigueur de sa géométrie , toute la solidité , et tout l'élan de la foi la plus vive , et toute cette chaleur vraie d*une âme aussi aimante que clairvoyante , toutes ces ressources sont employées , non pas à la démonstration abstraite de l'existence de Dieu, mais à la manifestation du Verbe Dieu présent dans Tâme. Et ce Verbe, Malebranche le nomme tantôt Raison, et tantôt Jésus-Christ.
Écoutons-le lui-même. Il commence ses méditations chrétiennes par cette prière :
ft O sagesse éternelle ! je ne suis point ma lumière « à moi-même , et les corps qui m'environnent ne <c peuvent m'éclairer; les intelligences mêmes ne « contenant point dans leur être la raison qui les « rend sages, ne peuvent communiquer cette raison «c à mon esprit. Vous êtes seul la lumière des anges « et des hommes; vous êtes seul la lumière univer- « selle des esprits... la sagesse étemelle, immua- « ble, nécessaire... O mon véritable et unique cr maître! montrez-^vous à moi, faites-moi voir la <c lumière en votre lumière. Je ne m'adresse qu'à « vous, je ne veux consulter que vous. Parlez, « Verbe étemel, parole du Père, parole qui a tou-
MALËBRANCHE. 4t^
i;.. ic jours été dite, qui se dit, et qui se dira toujours;
k « parlez, et parlez assez haut pour vous faire en-
I « tendre malgré le bruit confus que mes sens et mes
I fi passions excitent dans mon esprit.
ce Mais, ô Jésus I je vous prie de ne parler en moi I « que pour votre gloire, et de ne me faire connaître
« « que vos grandeurs... Faites-moi connaître, 6
i a Jésus! ce que vous êtes, et comment toutes
^ ce choses subsistent en vous. Pénétrez mon esprit
î « de Féclat de votre lumière; brûlez mon cœur de
ce Fardeur de votre amour; et donnez-moi dans le ^ c< cours de cet ouvrage, que je compose unique-
ce ment pour votre gloire , des expressions claires ^ ce et véritables, vives et animées, en un mot dignes
^ a de vous, et telles qu'elles puissent augmenter en
ce moi, et dans ceux qui voudront bien méditer avec ec moi, la connaissance de vos grandeurs et le senc( timent de vos bienfaits. »
Essayons donc de méditer quelques instants avec Malebranche.
Il écoute, il interroge, et le maître intérieur lui répond.
416 THÉODICÉE DU XVlIe SIÈCLE.
Le Maître. « Ne sens-tu pas que la lumière de la a raison t'est toujours présente, qu'elle habite en « toi, et que lorsque tu rentres en toi*inéme , tu en « deviens tout éclairé? N'entends-tu pas qu'elle te a répond par elle-même d'abord que tu l'inter- « roges, lorsque tu sais l'interroger par une atten- « tion sérieuse, lorsque les sens et tes passions sont « dans le respect et le silence ?
i< Rentre en toi-même, et écoute-moi Voici
a comment la vérité parle à tous ceux qui l'aiment « et qui par des désirs ardents la prient de les nour- « rir de sa substance :
« Je nourris par moi-même les esprits Je me
cr donne tout entier à tous, et tout entier à chacun a d'eux. Je les ai créés pour les rendre semblables a à moi et les nourrir de ma substance, et ils sont « d'autant plus raisonnables qu'ils me possèdent « plus parfaitement • . »
L'âme. « Quoi, mon Jésus, c'est donc vous-même « qui me parlez dans le plus secret de ma raison ? « C'est donc votre voix que j'entends ? Que vous « venez de répandre en un instant de lumière dans « mon esprit ! Quoi ! c'est vous seul qui éclairez tous a les hommes 1 Hélas ! que j'étais stupide quand je
» ii« médit., no, ii,12,13.