‹ Philosophie. De la connaissance de DieuChapitre 22 sur 28 · MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

MALEBRANCHE

ff croyais que vos créatures me parlaient lorsque a vous me répondiez 1 Que j'étais superbe lorsque « je m'imaginais que j'étais ma lumière à moici même, quand vous m'éclairiezl... O mon unique « maître, que les hommes sachent donc que vous « les pénétrez de telle manière que lorsqu'ils croient « se répondre à eux-mêmes et s'entretenir avec eux- « mêmes, c'est vous qui leur parlez et qui lesentre- « tenez 1 Oui, lumière du monde, je le comprends <c maintenant : c'est vous qui nous éclairez, lorsque « nous découvrons quelque vérité que ce puisse « être ; c'est vous qui nous exhortez lorsque nous i< voyons la beauté de l'ordre ; c'est vous qui nous « corrigez lorsque nous entendons les reproches « secrets de la raison ; c'est vous qui nous punissez « ou nous consolez, lorsque nous sentons intérieui< rement des remords qui nous déchirent les en- « trailles ou ces paroles de paix qui nous remplisw sent de joie * .

a Que ceux donc qui vous connaissent comme c( un Dieu incessamment appliqué à eux, agissant « en eux, les éclairant, les exhortant, les corri- « géant, les consolant, vous rendent grâces inceste samment des faveurs que vous leur faites, afin

• u^ médit., n° 15.

418 THÉODlCftE DU XVIIe SIKCLE

'X qu'ils en méritent de nouvelles, et que vous les c rendiez enfin dignes de vous posséder éternelle- « ment. Que ceux qui ne sentant point l'opération « secrète, par laquelle vous agissez en nous, ne « connaissent point l'auteur de leur être, ni celui « qui leur donne à tous moments le mouvement et « la vie, recherchent leur bienfaiteur de toutes leurs « forces, avec amour, empressement, persévérance, rt et qu'ils dressent un autel au Dieu inconnu, jusce qu'à ce que vous vous découvriez à eux *.

« Pour moi, Seigneur, je vous prie de m'appren- « dre quelle est cette manière de vous consulter, « qui est toujours récompensée d'une connaissance « claire et évidente de la vérité. »

Le Maître. <c Tu sais déjà en partie ce que tu me <i demandes. Je te l'ai déjà dit, mais tu n'y fais pas « de réflexion. Ne te souviens-tu pas que je t'ai ré- « pondu souvent dès que tu l'as désiré? Tes soutf haits suffisent donc pour m'obliger à te répondre. c( Il est vrai que je veux être prié. Mais ton désir est « une prière naturelle que mon esprit forme en toi. ce C'est l'amour actuel de la vérité qui prie, et qui ce obtient la vue de la vérité '. »

C'est là comme le début de ces admirables mé-

^ lie médit., n« 19. — 2 me rnédit., n°» 9 et 10.

MALliBRANCIÏR. 4 11)

ditatioiis. Ce qui suit, qiioicfue placé au milieu de l'ouvrage, peut être considéré comme leur conclusion.

« Je l'avoue^ mon unique maître, et je ne veux « plus vous consulter que sur les vérités qui me (c sont nécessaires pour me conduire à la possession « des vrais biens. Le temps est court, la mort ap- « proche, et je dois entrer dans l'éternité telle que « je l'aurai méritée. La pensée de la mort change a toutes mes vues, et rompt tous mes desseins. Tout a disparait ou change de face, lorsque je songe à ce l'étenMté. Sciences abstraites, quelque éclatantes « et sublimes que vous soyez, vous n'êtes que vai< nité, et je vous abandonne. Je veux étudier la re- « ligion et la morale ; je veux travailler à ma perce fection et à mon bonheur, et laisser là cette dure ce occupation que Dieu a donnée aux enfants des ce hommes^ toutes ces vaines sciences dont il est ce écrit, que- ceux qui les accumulant, au lieu de se te rendre sages et heureux, ne font qu'augmenter ce leurs travaux et leurs inquiétudes *. »

Nous avons cru devoir donner cette citation pour faire connaître le génie de Malebranche et le résultat pratique auquel il était parvenu. De fait, Male-

1 Fin de la ix« méditation.

420 ÏHÉODICÉE DU XVii. SIÈCLE.

branche croyait positivement à la conversation intérieure de l'esprit avec le Verbe universel. Il n'exposait pas seulement ces choses comme règles spéculatives ; il les pratiquait d'habitude.

Il prenait à la lettre, et admettait, comme philosophe, ce mot du Christ, répondant à ceux qui lui demandaient. Qui êtes- vous? « Je suis le principe « de toutes choses, moi qui m'entretiens avec vous » Malebranche voyait dans ces paroles le principe même de la philosophie. Le Verbe universel parle à tout homme, toujours, naturellement. Cette allocution intérieure de Dieu, et la capacité naturelle que nous avons d'en entendre le sens, c'est la raison. Selon Malebranche, quiconque ne sait pas cela, ne sait rien en philosophie. De ce point de vue toute autre science que celle du Verbe même lui semblait vaine. On voit que, comme Platon, il ne regarde les sciences abstraites, quelque sublimes et éclatantes qu'elles soient, que comme des ombres de ce qui est, et des fantômes divins. Il veut passer de l'ombre à la réalité ; ce qui nous donne le sens profondément philosophique des belles et pieuses paroles qui viennent d'être citées.

MA.LËBRANGUE. 421

Quant à la démonstration même de Texistence de Dieu, telle que Tentend Malebranche, on en aperçoit déjà les germes dans les textes qui précè* dent. Mais la voici explicitement :

« Dieu ^ est celui qui est, c'est-à-dire l'Être qui « renferme dans son essence tout ce qu'il y a de a réalité ou de perfection dans tous les êtres ; l'Être « infini en tous sens, en un mot l'Être.

a Notre Dieu, c'est l'Être sans aucune restric- « tion ou limitation . Il renferme en lui-même, d'une €( manière incompréhensible à tout esprit fini, « toutes les perfections, tout ce qu'il y a de réalité « véritable dans tous les êtres créés et possibles. « Il renferme en lui ce qu'il y a même de réalité ou « de perfection dans la matière, le dernier et le plus (( imparfait des êtres, mais sans son imperfection, a sa limitation, son néant; car il n'y a point de <( néant dans l'être, de limitation dans l'infini en « tout genre. » Ainsi « notre Dieu est tout ce qu'il

' Entretien d'un philosoplie chrétien avec wn philosophe chinois, t. Il, p. 365 (Paris, iS'M).

422 THÈODICÉIL DL' XVlb SIÈCLE.

« est partout où il est, et il est partout. » Malebranche ne prend pas la peine de conclure autrement ni d'ajouter : Dieu étant l'Être, et ne pouvant être autre chose, et l'Être étant nécessairement. Dieu est.

C'est la preuve de saint Anselme, et ta seconde preuve de Descartes, celle qui se résume ainsi : Nous avons l'idée de Dieu, donc il existe, car cette idée implique son existence.

Mais à cette preuve Malebranche se fait aussitôt répondre, par l'adversaire, l'objection prévue : Nous avouons que l'idée de l'infini renferme l'idée de rÊtre; « mais nous nions que cet infini existe ^ »

C'est l'objection même que fait saint Thomas à la preuve de saint Anselme : « L'athée, dit-il, nie a justement que l'infini existe. »

A cette objection, Malebranche répond par la première preuve de Descartes : J'ai Tidée de Dieu, donc il existe : car lui seul a pu mettre en moi cette idée.

« Voici, dit Malebranche, une démonstration n fort simple et fort naturelle de l'existence de Dieu, « et la plus simple de toutes celles que je pourrais « vous donner.

' ibiti.,r-w3r>.

MALEBRÀNCLIE. 423

^c Penser à rien et ne point penser, apercevoir « rien et ne rien apercevoir, c'est la même chose. « Donc tout ce que Tesprit aperçoit immédiatement a et directement est ou existe... Tout ce que Fes- « prit aperçoit immédiatement, est réellement. Car, « s'il n'était point, en l'apercevant je n'apercevrais « rien, donc je n'apercevrais point.

« Or, je pense à Tinfini : j'aperçois immédiate- « ment et directement l'infini. Donc il est *. »

À cela l'adversaire réplique :

« J'avoue que si l'objet immédiat de votre esprit « était l'infini, quand vous y pensez, il faudrait « nfH^essairement qu'il existât; mais alors l'objet a immédiat de votre esprit n'est que votre esprit (c même... Ainsi, il ne s'ensuit point que l'infini « existe absolument et hors de nous de ce que nous « y pensons. »

Malebranche répond : « Ce qui n'est point ne. M peut être aperçu. Apercevoir rien et ne rien aperce cevoir, c'est la même chose. Il est donc évident cf que, dans un esprit fini, on ne peut trouver assez « de réalité pour y voir l'infini. Faites attention à « ceci. L'idée que vous avez seulement de l'espace « n'est-elle pas infinie? Celle que vous avez des

> Ibid., p. 3(35 el 'Sm.

434 TUÉODIGÊK DU XVU« SIÈCLE.

tf cieux est bien vaste : mais ne sentez-vous pas en tf vous-même que l'idée de l'espace la surpasse in- « finiment?Ne vous répond-elle pas, cette idée, que '< quelque mouvement que vous donniez à votre tf esprit pour la parcourir, vous ne l'épuiserez ja- « mais^ parce qu'en effet elle n'a point de bornes? a Mais si votre esprit, votre propre substance ne « renferme point assez de réalité pour y découvrir a l'infini en étendue, un tel infini, un infini par- « ticulier, comment y pourriez-vous voir l'infini « en tout genre d'être, l'Etre infiniment parfait, en « un mot l'Être? »

Ainsi « rien de fini ne contenant l'infini, de cela c( seul que nous apercevons l'infini, il faut qu'il « soit. Tout cela est fondé sur ce principe si évident « et si simple que le néant ne peut être directement « aperçu, et qu'apercevoir rien et ne rien aperce- « voir c'est la même chose * . »

Malebranche entend donc ainsi cette preuve : l'idée de Dieu est, selon lui, une connaissance immédiate, une perception expérimentale de Dieu : c'est Dieu même qui, par sa présence, nous donne son idée, ou, pour mieux dire, toutes les idées. «Voici, « dit-il, comme je Tenlends. L'être infiniment par-

^ lbid.,r. 366.

MâLEBRANCUë. 42&

c< fait contenant en lui tout ce qu'il y a de réalité « ou de perfection, il peut, en nous touchant par a ses réalités efficaces, c'est-à-dire par son essence, n. nous découvrir ou nous représenter tous les êtres, a Je dis, EN NOUS touchant; car, quoique mon estt prit soit capable de penser ou d'apercevoir, il ne a peut apercevoir que ce qui le touche ou le mot< difie, et telle est sa grandeur qu'il n'y a que son <c créateur qui puisse agir immédiatement en lui. « Dieu est la vie des intelligences et la lumière qui c< les éclaire.... Il renferme dans son essence les « idées ou les archétypes de tous les êtres, et il nous tt les découvre.... Mais c'est ce que les hommes « charnels et grossiers ne comprennent pas^. » Et, en effet, «la perception dont l'infini nous a touche est si légère, que vous comptez pour rien « tout ce qui vous touche si légèrement. . . . comme « les enfants qui croient que l'air n'est rien parce a que la perception qu'ils en ont n'est pas senc< sible^. »

Ces deux démonstrations, Tune par l'idée même de l'infini , comme imphquant l'idée d'existence nécessaire, l'autre par l'idée de l'infini considérée comme un effet de Dieu, ainsi que s'exprime Des-

* Ibid., t. II, p. 371. - 2 Ibid., p. 366 et 367.

426 THÉODICÉE DU XVIl» SlÈCLli:.

carte», et comme une vue de Dieu présent, ces deux démonstrations réunies sont bien toute la preuve cartésienne, rationnelle et expérimentale, que nous avons exposée. Joignez-y la preuve cosmologique dont nous allons parler, et nous aurons la preuve complète, manifeste, universelle, de l'existence de Dieu , telle que le genre humain , savants ou ignorants, philosophes ou poètes. Font vue et décrite en commun.

Malebranche, dans le même Dialogue, présente ainsi la preuve cosmologique : « La preuve que vous « venez de me donner de l'existence de Dieu, dit « l'interlocuteur, est fort simple, mais elle est si « abstraite qu'elle ne me convainc pas tout à fait. « N'en auriez-vous point de plus sensible ? »

— « Je vous en donnerai tant qu'il vous plaira, « car il n'y a rien de visible dans le monde que « Dieu a créé , d'où on ne puisse s'élever à la con- « naissance du Créateur, pourvu qu'on raisonne w juste *. »

En effet (nous abi^gerons ici le long dévelop-

, WALEBRAJNCUE. 427

pement de Malebranche), un objet quelconque, vu par nous, prouve Dieu, parce qu'on ne voit un objet quelconque que par Dieu et en Dieu.

Selon Malebranche, Dieu opère en nous directement et immédiatement toutes nos idées et toutes nos sensations. Il les opère par sa présence et son comtacl, de la même manière qu'il opère en nous sa propre idée, l'idée de l'infini.

Cest ici que Malebranche confond deux vérités. Malebranche croit que notre idée^iaturelle de Dieu, est la vue de Dieu même, directe, immédiate. Selon lui^ du moins selon qu'il le développe dans la Recherche de la Vérité , la vue des créatures et la vue de notre âme ne sont qu'une vue de Dieu : nous ne voyons alors que Dieu, qui opère en nous, à l'occasion de notre âme et du monde, les impressions, les sensations, les sentiments que nous attribuons au monde et à notre âme. Malebranche ne dit pas, comme saint Paul : « Nous « voyons Dieu par les créatures, » il dit Finverse : * Nous voyons les créatures par Dieu. » Il parait oublier ce texte évangélique : « Nul homme n'a a jamais vu Dieu. » Et de fait, avons 'nous, tels qut^ nous sommes et naissons en ce monde, la vue « directe et immédiate de Dieu ? Qui le croira ? Mais on comprend saint Paul; on comprend qu'en

428 TBÉODiCÉE DU XVil" SIÈCLE.

voyant la nature et notre âme, et toute la création, nous avons réellement une certaine vue indirecte et implicite de Dieu, puisqu'il est la lumière qui nous éclaire^ et sans laquelle rien ne serait visible. Malebranche a confondu les deux degrés de l'intelligible divin : là est toute son erreur. Il attribue à la raison, c'est-à-dire à la vue naturelle de Dieu dans le miroir de l'âme, des caractères qtii n'appartiennent qu'à la vision surnaturelle de Dieu dans son essence. « Le dogme de la vision béatifique tf bien médité, dit Balmès, verse sur la philosophie <' des torrents de lumière. Le rêve sublime de Ma- « lebranche n'est peut-être qu'une réminiscence a de ses études théologiques *. » On ne saurait mieux dire. Oui, le dogme de la vision surnaturelle de Dieu inonde la philosophie de lumière, puisqu'il montre la perfection dernière de la raison, et en même temps ses bornes, sa portée naturelle; sa portée : elle est une certaine vue du Verbe; ses bornes : elle n'en est que la vue indirecte; sa perfection dernière : elle peut être appelée à voir directement la source de la lumière, l'essence de Dieu. C'est ce que Malebranche confond. Il rêve d'un rêve sublime que dans sa raison naturelle il a

* Filos.fund.,i.i, p. 27.

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