‹ Philosophie. De la Connaissance de l'ÂmeChapitre 16 sur 33 · IV · texte numérisé non relu

IV

En contemplant, par les yeux de l'esprit, ce beau vaisseau qui est la terre, je vois d'abord que nous sommes en, marche. Mais je ne sais où tend la marche, et dans quel port elle doit s'arrêter. Y a-t-il un pilote ? Ce pilote n'est-il pas Jésus-Christ? Mais

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lui y à qui tout pouvoir est donné au ciel et en la terre, où conduit- il notre navire?

Je me demande aussi pourquoi notre navire tourne autour du soleil comme autour d'une ile de lumière. Et en même temps, ge m'aperçois que le vaisseau qui nous emporte ne vogue pas seul. J'en vois sept autres, presque tous plus grands que le nôtre, qui tous voguent avec nous dans le même sens, et dans un ordre régulier, et à des distances mesurées , comme une flotte en bon ordre commandée par un chef unique. Le céleste océan qui nous porte est si parfaitement délicat que le mouvement de chaque navire influe sur les mouvements de tous , et cependant nous sommes si loin qu'à peine si nous pouvons nous voir. Mais que portent donc ces navires ? Comment leur sort se lie-t-il au nôtre ? Dois^je croire qu'ils sont vides ? Le pilote y va-t-il aussi ? Vient-il de l'île qui nous attire ? Cette île est-elle le port ?

Souvent, je serais tenté de le croire. Et cependant je crois savoir aussi que ce centre de lumière et de force n'est lui-même qu'un navire énorme qui nous emporte par sa puissaqce à travers le céleste océan. Et ce grand navire à son tour n'est pas seul : il fait partie d'une flotte immense, aussi

nombreuse que les étoiles, car chaque étoile est un VI. 18

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soleil , et toutes eosemble sont la grande flotte ; à moins pourtant que ces grands corps, si puissants et si lumineux 9 ne soient que des machines de feu, qui emportent à travers le ciel des flottes pareilles à celle dont notre terre est un vaisseau. Je ne sais pas ce qui en est. Ce que je sais, c'est que ce spectacle m'émeut et semble vouloir m'éclairer. Je contemple avec transport l'oeuvre de Dieu, et il me semble qu'en étudiant le séjour des âmes, ou plutôt la demeure mobile et flottante qui emporte notre humanité, et où nous sommes attachés pour vivre, agir, chercher, regarder, espérer et aimer, il me semble que je vais trouver quelque indice des devoirs et des destinées de mon âme. Je les verrai dans ces conditions nécessaires qui me sont faites, dans la frêle machine qui me porte, dans sa mobiUté, dans ses rapports intimes aux autres vaisseaux de la flotte, dans son inévitable attache au corps immense qui nous entraîne, dans le rôle prodigieux du corps central d'où nous vient la lumière, la vie, et les aliments de la vie.

Cherchons donc et soyons attentif.

Eh Irien , que sais-je encore de notre marche et de nos relations ? Je sais que notre moteur central marche aussi, comme tous les autres centres de lumière qui brillent au loiti. Toute cette innombra-

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ble pléiade tourne aussi sur elle-même autour d'un invisible ceùtre de gravité, et ce centre , à son tour, se déplace et etnporte le tout dans Tinsondabie espace.

Mais voici un bien autre prodige : c'est que Tin nombrable pléiade, composée de toutes les étoiles que nous voyons au ciel , tant de celles qui scintillent et semblent nous adresser de continuels signaux, que de celles qui paraissent immobiles dans le profond éloignement de notre voie lactée, toute cette pléiade à son tourn*est pas seule. Je vois d'autres pléiades pareilles, immensément éloignées de la nôtre, composées de millions de soleils, dont l'ensemble n'offre à nos yeux qu'une imperceptible tache dans le ciel. Il y en a des multitudes : et ces pléiades aussi sont en mouvement, et voguent comme nous. Tout cela marche, tout cela roule en tourbillons qui s'enveloppent les uns les autres, tout cela vit dans la vicissitude de continuelles révolutions. Et, sur les mondes que nous connaissons, sur celui que nous habitons, ces périodes font le jour et la nuit et la succession des saisons, et signifient et mêmeproduisentcesdeuxfondamentales opérations de la nature, la vie, la mort, ces deux extrêmes que tous les êtres poursuivent et fuient, et qui forment comme la succession des flots qui nous emportent

Je ne vois donc jusqu'à présent qu'une course et une agitation sans fin. Je n'aperçois ni port, ni continent, ni séjour stable. Et je ne puis m*empécher de répéter cette poésie :

c Soleils I inondes errants qui voguez avec nous, Dites, s'il vous l'a dit, où donc allons-nous tous ? Quel est le port céleste où son souffle nous guide? Quel terme assigna-t-il à notre vol rapide ? Allons-nous sur des bords de silence et de deuil, Échouant dans la nuit sur quelque vaste écueil, Semer l'immensité des débris du naufrage ? Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage Et sur Tancre étemelle à jamais affermis, Dans un golfe du ciel aborder endormis ^? >

Mais quoi! dans ces demeures voyageuses qu'habitent les âmes, — les âmes plus voyageuses encore, par l'inquiétude, le désir, l'espérance et le besoin du but et du repos, — dans ces demeures flottantes, y a-t-il des naufrages? Avons-nous des exemples de na>'ires perdus? — Oui, des étoiles ont disparu. — Sont-elles brisées? Ces feux immenses ont-ils fait éclater le vaisseau ? Nous ne savons. Mais nous savons du moins qu'elles sont éteintes, et que si elles entraînaient une flotte comme la notre, dont elles étaient la force, la lumière et la vie, celte flotte entière est livrée aux ténèbres, au

* tamartiiie : Harmonies.

froid et à la mort. La vie a du cesser partout. Ces globes déserts né portent plus que les débris de races éteintes.

Ce n'est pas tout. Dans notre propre flotte, il semble qu'il y a déjà uu naufrage. Qu'est-ce que ces débris que nous voyons flotter au delà du vaisseau que nous avons appelé Mars ? Chaque jour, ceux qui observent le ciel, découvrent, comme après un naufrage, quelques' débris nouveaux. Nous ne sommes pas certains que ce soient des débris : ce pourraient être des nacelles qui voguent avec la flotte. Cependant il se peut que ce soient des débris. 11 se peut que le feu intérieur de ce globe ait éclaté, et ait fait voler en morceaux Tun des vaisseaux qui voguaient avec nous.

En sera-t-il ainsi de potre terre , demain , ou bien dans quelques siècles? Ou bien en sera-t-il ainsi de notre grand moteur et illuminateur central ? Ou bien perdra-t-il seulement sa lumière et toniberons*uoiis dans la mort par la congélation et par la faim ?

G Dieu, o divin Pilote qui connaisses^ cet océan, qu'est-ce que tout cela ? N'y a-t-il point de terre

iW L8 LIEU DB LIMMORTALITA,

où l'on demeure et où l'on vive ? N'y â-t-il donc que des navires qui passent, et dans ces navires mêmes des existences qui naissent et meurent, des âmes qui 9 unies à des corps, paraissent et disparaissent aux yeux, avec les corps qui passent et se corrompent ?

fl est certain, divin Pilote, que vous êtes venu dire ce qu'est la mort. Peu d'âmes veulent le comprendre, mais cependant vous l'avez dit. Voici le lieu où vous avez affronté là mort, et pour la faire connaître, et pour la vaincre, et pour la transformer en source de vie. Nous direz- vous aussi ce qu'est tout ce passage, cette immense traversée et son but ? Vous avez dit que notre race ne passera pas toujours de la vie à la mort, mais s'arrêtera- dans la vie. Eh bien, y a-t-il donc une terre pour la vie stable , sans vicissitude et sans fin ? Tout ce que j^aperçois ne semble fait que pour passer, passer encore : tout ce que je vois n'est fait que pour la mort et la génération. Où est le lieu de la vie pleine?

Je l'avoue, lorsque, dans ma jeunesse, j'ai vu la mort, lorsque j'ai vu finir et disparaître ceux que j'aimais, lorsqu'à cette vue vous m'avez fait sentir que mon heure sonnerait aussi, et celle de tous les Vivants d'aujourd'hui, et que cette heure viendrait

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bientôt ; lorsque j'ai vu les hommes fli dispersés, plus encore par le mal que par le temps et par l'espace ; lorsque j'ai vu l'amour finir, et la lumière flotter si faible et incertaine sur les esprits } lorsqu'enfin j'ai senti mon âme vivre d'une vie par* tielle, si étroite et si successive, et courant si vite à son terme; alors, au milieu de cette incorrigible mobilité, de cette épouvantable dispersion, j'ai été saisi de terreur. Pendant longtemps, je ne com* prenais la vie à venir que comme un vide^ et l'im* mortalité commç une ombre de la vie présente. I^e pâle $éjour des ombres, l'intolérable inanité d'un ciel et d'une éternité sans corps, ni monde visible, ne me semblait qu'un calque froid, qu'un souve* nir abstrait dé la vie passagère , mais sensible et palpable du monde présent. Mais quand est-ce que mon cœur, ma foi, mon imagination et ma raison ont retrouvé quelque repos , quelque espérance ? Ce fut le jour où il me fut donné de méditer le spectacle du ciel visible, et d'étudier la via mobile des flottes et des pléiades célestes, à la lumière de vos doctrines, divin Pilote, à la lumière de ces paroles de la vie éternelle que vous nous avez apportées. Ce fut le jour où mes yeux s'ouvrirent sur le sens de la sainte Écriture, de l'étonnante épître de saint Paul au peuple de Dieu dispersé, sens qui

peut se renfermer tout entier dans ce seul mot du texte divin : « La fin de la mobilité {mohilium trans-^ lationeni). y* Ce sens n*est que le commentaire de ces simples paroles sorties de votre bouche : « Je «c vais vous préparer le lieu ! »

Eh quoi ! divin Pilote, qui êtes venu et qui vous êtes rendu visible pour nous montrer la route dans cette immensité où je ne puis ni voir ni concevoir aucun lieu stable, vous allez préparer le lieu ? Vous le dites, vous le répétez ! a Je vais vous pré- « parer le lieu , et quand je vous aurai préparé <c le lieu , je reviendrai , et je vous prendrai avec <c moi, afin que là où je serai yous y soyez aussi * I » Oui, il fallait que cette parole fût dite, car il n*y a pas d'autre consolation I Quand je vois passer tous les hommes comme les flots d'une rivière, et tous les mondes comme des vaisseaux qui courent, quand je me sens passer moi-même, il «me faut Tespérance d'un but, d'une terre, d'une demeure stable, d'une patrie, d'une cité de paix. Ceci est nécessaire à l'esprit et au coour de l'homme. Aussi vous l'avez dit : « Je vais vous préparer le lieu, »

* Vado parare vobis locum. Et si abîero et praeparavero vobis locum, ilerum vcnio et arcipiam vos ad me ipsiim, ut ubi sum ego et \*os sîiis« (Joan, xtv, 2 «t 3.)

le lieii de la vie stable, de rimmortalité, de la joie pleine, de la paix, de Famour sans bornes.

Mais quand sera-ce. Seigneur? Où cela? Et comment ?

Puis, il est une autre question que posent mon intelligence et mon cœur.

Je ne demande pas seulement où est le lieu de la vie stable , je demande encore , ô mon Maître , où est le lieu de la vie rassemblée. Quelle parole que votre parole : « Je vais vous préparer le lieu.... a afin que là où je serai vous y soyez aussi ! » Il y a donc un lieu où seront réunis ceux qui aiment. Mais comment faut-il le comprendre? S'agit- il de tout l'univers ? Nous sera-t-il donné tout ce que la contemplation de votre ciel visible nous peut faire concevoir d'espérance?

Contemplons donc encore ce ciel.

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