CHAPITRE III
LE LIEU DE l'immortalité (sUITe).
Nous cherchons le séjour de la vie stable, le séjour de la vie rassemblée; et nous levons les yeux au ciel pour le trouver.
Que voyons^DOus ?
<c Ce qui me touche le plus dans ce spectacle, « a dit un cœur qui cherche, ce n'est pas l'éclat « de ces masses puissantes, ni les prodigieuses dis- « tances qui les séparent l'une de l'autre, ni leur ff entassement , ni les durées incomparables de « leurs révolutions , ni même la merveille de cps (c pâles nébuleuses, suspendues dans les déserts de ce l'abîme, et dont chaque poussière est un monde, «t c'est la présence des âmes que réunissent au-
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a tour d'eux ces innombrables foyers. Je ne puis « distinguer les populations, mais je vois les faa naux qui les rallient, et j'admire. (}ue les myons a que nous percevons ici soient aussi les rayons a qui éclairent tous ces frères célestes» Nous res- « piroQs tous ensemble dans la même lumière. Les « scintillements des étoiles me sont comme une (c image des regards qui se crpisent de toutes parts « dans l'espace, et dont les plus clairvoyants descen*^ c dent vraisemblablement jusqu'à nous, et nous a observent. Grâce aux révélations de la nuit, nous a sommes en mesure de comprendre au juste où a nous sommes ; l'immensité s'anime, et sous la oc figure des astres, nous découvrons l'auguste as* ff semblée des créatures, assises en cercle sous nos ce yeux y sur les .gradins infinis de l'amphithéâtre a de l'univers. Comment n'être pas agité au fond a de l'âme à l'idée de tant d'être inconnus et inia maginables qui nous environnent, partageant ce avec nous le même temps, le même espace, le a même éther, et, sous la pnain du même souve- (c rain, se précipitant à travers les tumultes variés a de la vie, vers la même fin ? Que d'organisations a diverses 1 que de destinées I que d'alternatives a de biens et de maux I que d'épreuves 1 que .de « passions en. mouvement! que d'élans! que de
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« désespoirs 1 que d'adorations et de prières ! » Cela est vrai, nous sommes une assemblée. Votre foi me l'enseigne, ô mon Dieu, et mon cœur me le dit. Qu'est-ce que votre création sinon une pluralité d'âmes destinées à l'amour?
Mais voici que cette assemUée d'astres, dans laquelle je crois voir un merveilleux amphithéâtre où tout un peuple est réuni , et où fourmillent , comme dans les assemblées humaines, des yeux qui me regardent, cette assemblée prend sous l'œil de la science un sens bien différent de là première apparence poétique. Kon, ce ne sont pas des yeux qui ^me r^rdent. Je ne vois rien des autres vivants, et ils ne me voient pas. Je ne vois que lears feux dans un immense lointain. Non-seulement je ne pourrai jamais m'approcher de ces feux, pour voir les frères célestes qui les entourent ; non-seulement je De verrai jamais leur beauté, leurs regards, l'expression de leur vie, mais je n'apercevrai pas même peut-être la trace des planètes qu'ils habitent. Bien plus, même autour de notre commun soleil , où quelques mondes voguent avec nous , nous calculons sans doute le poids, la forme, la distance de ces mondes, et nous sentons leurs mouvements, mais pourrons-nous jamais leur transmettre ou en recevoir un signal , pour constater
sur ces demeures la présence des âmes ? Ce n'est
donc plus une assemblée, e*est un morcellement; et les mondes y comme les âmes, sont séparés. Ce n'est pas le séjour de la viç rassemblée, que nous apercevons, c'est le séjour de la vie dispersée. Il y a plus : non-seulement les divers groupes d'êtres vivants sout dispersés dans l'univers, mais,, dans l'intérieur d'un même monde, et dans le petit navire où nous sommes, le temps, à défaut de l'es*pace, nous divise; et puis l'espace, à défaut du temps, nous subdivise encore. Des milliers de générations ont couvert notre globe avant ma venue, et il n'en reste plus que la poussière, et de ces milliers de milliers je n'ai pas pu en voir un seul! Et combien de millions de mes frères vopt naître après ma mort, et je n'en pourrai voir un seul! Ce sont mes frères, nés du même sang que moi, mais la famille est dispersée. Nous habitons la même demeure et le même liçu , mais le temps nous sépare. Et d'ailleurs, parmi <;eux qui vivent aujourd'hui s^ir la terre, combien d'hommes aurons-nous connus, aurons-nous une seule fois regardés?, Ici, l'espace, à défaut du temps, uous sépare. Bien plus, dans ce petit nombre lui-même que nous voyons, que nous aimons, la plupart vont nous être enlevés par la mort, ou nous allons leur être enlevés!
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Nous ne nous verrons plus. C'est le temps qui revient à la charge, pour nous subdiviser.
Seigneur, quelle étrange assemblée, et quelle étrange famille 1 Les âmes ne se Voient un instant que pour passer et se quitter. Elles se saluent, s'embrassent, et se séparent. Oh! que nous sommes loin du séjour de la vie stable , de la tie rassemblée! O Dieu! est-ce dohc là l'état définitif de votre création ? O Sfeigneur, notre coeur réclame ! notre cœur crie vers vous 1 Vous nous amorcez ))ar Tamour; vous nous montrez, dans les âmes que vous rapprochez de la nôtre, vous nous montrez de la beauté , de la bonté , et vous nous inspirez ramour, et datis l'amour vous déposez Une grande amorce, une force irrésistible, le besoin de l'éternité. Pour toujours ! pour toujours ! c'est le premier cri de toute âme, sous votre inspiration, o Dieii^ à la naissance de son premier amour. Mais après cela» vous nous finislrez, et toujours, et prestie aussitôt» du bien pour qui vous nous donniez lui amour éternel ! Qti*est-ce , o mon ÎHeu , que tout €^ ?
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Mais cela métne n'est pas ma plus grande plainte contre le temps. J'en ai une autre, plus douloureuse encore. Non-^eulement, ô Dieu, vous m'enlevez, par la mort, ceux que j'aime, mais^ ce qiii est bien plus affreux, vous m'enlevez, par le temps, avant ma mort, mon amour même pour ceux que je croyais aimer éternellement. De sorte que Tar mour passe 1 de sorte que. le plus grand bien des âmes, l'acte principal de la vie, l'amour, qui se présente toujours Comme éternel, l'amour aussi est soumis au temps. Sans doute^ o Dieu, je comprends cette sanglante et déchirante leçon. Yous m'apprenez que je n'ai pas assea d'amour, et que je ne suis pas assez digne d'amour, et qu'il en est de même de ceux que j'ai aimés. Us^ n'étaient aimants qu'en partie } ils n'étaienjt qu'en partie aimables. Je le comprends ( mais je ne puis m'y résigner^ et je ne sais pas accepter cette tyrannie du temps qui nous emporte, nous refroidit, nous détruit^ nous attriste^ nous décolore. O décadence ! ô indomptable mO'^ bilité 1
Mais sk telle est , sdus la marche du tettips , Ift
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mobilité de Tamouri celle de rintelligence est-elle moindre ?
L'esprit de l'homme n'a-t-il pas, comme la terre, ses saisons, son printemps, son été, son automne, son hiver? O esprit, vous qui entrez dans votre automne ou votre hiver, rappelez-vous les saisons écoulées ; rappelez-vous l'inépuisable sève qui vous couvrait de fleurs dans votre beau printemps ; rappelez-vous les luxuriantes promesses de ces premiers soleils ; rappelez-vous l'étrange rapidité de la chute des fleurs ; rappelez-vous les fleurs tombées sans fruits , les myriades de germes détruits et abattus ! Comme l'été s'avance fièrement en foulant aux pieds toutes les fleurs ! Ne vous souvientil pas aussi du jour où vous avez laissé votre poétique plénitude sous prétexte de chercher la science? Vous avez changé de langage , et vous vous êtes épris de l'abstraction ; vous avez critiqué la beauté pour l'immoler à la raison : vous avez cru peutêtre que la beauté n'était pas raisonnable, et vous avez pensé que la logique était de fer. Et par ce fer vous avez tout détruit, et la sève luxuriante, et la sève nécessaire, et les fleurs et les germes. Mais peutêtre avez-vous seulement émondé 1§ verger, et la saison de l'âme a pu suivre son cours. Des fruits de science et de vérité sont venus , mais d'abord
imparfaits el partiels, multiples et passagers, plus séduisants que nourrissants. Les fruits définitifs sont les derniers , ceux qui ont la simplicité et la solidité du pain, ou la vigueur durable et grandis* santé du vin. Mais peu d'esprits produisent ces fruits suprêmes, réversibles sur toute la terre et sur toutes les saisons. La plupart n'ont qu'une vieiU lesse nue, et un automne sans fruit, un hiver triste et dénué.
Quoi qu'il en soit, pour tous, riches ou stériles, il y a des saisons. Nos facultés se succèdent en se développant : la fin de l'automne de l'esprit n'a plus ni richesse de couleurs , si ce n'est celle des feuilles qui pâlissent;, ni torrents de lumière, ni puissance de mouvements, ni la flexibilité longue des déductions , ni l'énergique élan qui monte et qui découvre, ni la sensibilité délicate, capable de nouveauté, ni la mémoire encore avide d'acquisir tions , ni l'implicite réserve des développement^ possibles à partir du fond. Il n'y a plus qu'une force, celle qui recueille, qui simplifie et qui solidifie, et qui ramasse enfin, pour vivre, ce qui, dans tout le travail du passé, a été vraiment substantiel. Heureux l'esprit qui trouve alors en lui quelque substance capable de solidité, de durée et de sim^^ plicité !