CHAPITRE VI
LE LIEU DE l'immortalité (sUITe)
L'élat présent des inondes n'est pas Tétat définitif de la vie consommée. C'est un état de dispersion qui cherche l'unité; c'est un état de crépuscule qui marche vers le jour ; c'est une mobilité perpétuelle qui cherche le repos; ce sont enfin des images qui passent, et qui cherchent l'immuable solidité de l'union à l'éternelle substance ; c'est un état moyen entre l'erreur et la vérité, la nuit et la lumière, la veille et le sommeil, la vie, la mort, la liberté et la fatalité. Les êtres gémissent et enfantent ; ils courent et cherchent ; ils veulent la lumière pleine, la liberté eptière, la vie totale et rassemblée, et le réveil définitif.
C'est pourquoi cet univers passe, sa figure passe, a dit saint Paul : et il meurt sous nos yeux: par parties.
Il meurt! Et Dieu en soit loué ! Louons Dieu de nous avoir créés, dé nous avoir, par ce premier passage que nous nommons naissance , amenés à ce crépuscule de la vie. Mais louons Dieu surtout de nous mener, par ce second et meilleur passage que nous appelons la mort, de la vie mixte à la vie pleine, c Louons Dieii, dit saint François d' Asce sise mourant, de nous avoir donné le soleil qui « nous vivifie, et louons-le de nous avoir donné «t notre sœur la mort qui nous conduit avec bonté « vers la patrie. »
L^mi^-ers mourra donc ! U y aura une fin du monde dans tous les sens du mot : et cette fin , transformant le ciel et la terre, fera de Funivers le lieu de l^immorlalite.
Mais y a-t-U donc trace de ceci dans la science? Ije calcul D'etablit4l pas la stabilité de tout le système astronomique?
Non, ce qui est établi, c'est une longtie et approximative stabilité. El les calculs qui restent à fàih^« sur ce |XMnt, peuwnt encore établir une fin luiturtlle et prèwie. Mais, lors même cjue ces deruk^rs calculs Habliraieut la stabilité de notre sys-
LÉ tUSt) m L'iItlMORTÂUTÉ. MS
tème planétaire pris eti lui-même, ils île peuvent rien nous apprendre sur l'effet et les influences imprévues des autres foi'ces et autres corps de Tunivers. Et voici d'ailleurs des savants cjui admettent que, par un refroidissement successif, notre terre et les planètes, nos soeUrs, se ramèneront au soleil, et qu'ensuite les étoiles elles-mêmes se ramasseront dans un même centre.
C'est une idée à laquelle se trouve attaché Yun des plus grands noms de l'astronomie, celui de HerschelL
L'un des princes de la scieUce, Rttter j â dit aussi ce. mot sublime : « Lateri^^ dans ses révolutions « perpétuelles cherche peut-êtt'e le lieu de son éter- Bc nel repos * ; »
Leibniz disait déjà : « Ce monde sera détruit et a réparé dans le temps que le demande le gouver- « nement des esprits *. 3* .
Herder disait : * Il est probable que cette riche « variété cherche son unité et que la vie, répandue « en tous sens, aura un point où elle réunira les tt plus nobles développements de tant de belles
^ créatures Elles itont toutes se réunir dans
a une même école de bien et de beauté : les fleurs
* Géographie, préface. — * Monadologie, § 88.
(( de tous les mondes seront rassemblées dans un « même jardin *. »
Mais il est sur ce point un mot de notre Maître qui fait pour nous de cette attente une certitude.
Déjà les prophètes avaient dit : <i Seigneur, vous « avez créé la terre au commencement, et les cieux « sont Touvrage de vos mains. Us périront, mais « vous demeurerez. Us vieilliront comme un vête- « ment, et vous les ferez changer de forme comme a un manteau '. »
Mais le Sauveur nous dit : « Le ciel et la terre ce passeront. » Il enseigne comment se fera ce passage. Le voici : « Les forces du ciel seront ébran- (c lées, et les étoiles tomberont du ciel ^. »
Je n^oublierai jamais comment, dans mon enfance, j'entendais les hommes murs, que je croyais savants, se moquer du Maître des hommes à cause de cette parole : « Voyez- vous, disaient-ils, voyezcc vous les étoiles tomber du ciel en terre comme « des gréions 1 . . . . Le Fils de l'homme ignore que « les étoiles sont des soleils. » Et ces savants, qui savaient si bien que les étoiles sont des soleils, supposaient en même temps qu'il ne peut y avoir de
* Idées sur la phil. Livre I, chap.ii. — * Ps. ci, 27. — ' Matth. XXIV, 29.
centre d'attraction autre que notre terre. Or, où donc rÉvangile a-t-il dit que les étoiles tomberont sur la terre?
Telle est la science qui ébranle la foi des enfants I
Et plus tard, lorsque la sainte lumière de TÉvangile entraîna de nouveau mon esprit et mon cœur, cette parole, et une autre encore, étaient comme des crampons de fer, qui me rivaient à Tincrédulité. Mais la force et l'attrait de Jésus brisa d'autorité ces chaînes vieillies. Je me soumis. « Sei- «c gneur, disais-je, je ne vous comprends pas, mais « je vous crois. »
Or, en parlant ainsi, je ne m'attendais pas qu'avant ma mort je verrais, de mes yeux corporels, cette chute d'étoiles qui, à vingt ans, quand j'entrepris l'étude des sciences, m'imposait un acte de foi et d'amour presque héroïque, pour ne pas accuser d'erreur mon Maître bien-aimé. Aujourd'hui^ dis-je, si toutefois j'en crois la science contemporaine, les étoiles tombent du ciel, et nous le voyons de nos yeux.
Voici que, depuis peu d'années, un noble et actif ami de la science, construit un instrument plus merveilleux encore que celui de Herschell. Et aussitôt, sur plusieurs points du ciel, l'œil de l'homme
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aperçoit un speqtacla que U pensée n*avait pas osé concevoir. On voit des groupes d'étoiles, c'està-dire des groupes de soleils rassemblés par millions. Ces groupes ont un noyau, un centre, incomparablement plus étincelant que le reste. En ce centre est une incalculable puissance d'attraction. Tous les soleils tournent autour, rangés en lignes et par traînées. Mais comment tournent-ils autour du centre de gravité commun ? Us tournent en allant à lui. Leurs orbital ne sont point des cercles, ni des ellipses, mais des spirales. Ces spirales aboutissent au centre. On les voit dessinées dans le ciel par des traînées prodigieuses de soleils, qui se suivent comme des hommes en marche. Les lignes de la céleste armée se déroulent en tous sens, mais toutes convergent et arrivent au centre. Les premiers de chaque ligne sont déjà dans le centre ; d'autres y touchent, d'autres approchent, pendant que d'autres sont encore loin. On croirait voir une grande armée entrer, par toutes les portes, dans une capitale, pour une fête. La ville est remplie de soldats, pendant que d'autres arrivent, et que l'on voit encore au loin dans la campagne leurs lignes immenses. Af^s il y a cette différence qu'ici ce ne sont plus seulement des soldats, ce sont des rois, dont chacun gouverne
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vingt mondes; et chacun de ces rois s'avance escorté de tous ses royaumes. L'esprit, les sens sont confondus! Ce sont des milliers d'empires, des millions de mondes qui s'unissent , et pour tPUr jours ne seront qu'un I
Voilà donc les étoiles qui tombent» et nous 1^ voyons de nos yeux.
Tel est peut-être le sens de la divine prophétie du Seigneur : les étoiles tomberont du ciel, c'està-dire que les centres de vie s'uniront, les centre^ de vie ne seront qu'un; et il n'y aura plus qu'une bergerie, comme il n'y a qu'un Maître et un seul Dieu.
Et non-seulement ces amasd'étoiles se rassemblent visiblement en leur centre, mais en sera-t-il autrement des autres groupes si nombreux dans le ciel? Notre système solaire doit se ramener à l'unité, suivant la pensée de Herschell . Mais est-ce que notre système stellaire ne marche pas aussi à son tour vers r unité, comme nos yeux déjà l'aperçoivent pour plusieurs nébuleuses? Et pourquoi n'en serait-il pas de même de tous les amas d'étoiles réunis, de toutes les voies lactées, dont l'ensemble
constitue l'univers ? Les voies lactées , tous ces grands groupes d'étoiles, pris ensemble, forment le cercle immense de l'univers. Représentez- vous cette ceinture céleste, comme s'exprime la sainte Écriture; regardez cette couronne de Dieu, composée de millier^ de fleurons. Chaque fleuron est un groupe d'étoiles, une armée de soleils, une voie lactée grande comme l'ensemble des étoiles que l'œil peut voir, y compris notre voie lactée. Cette couronne est la création , c'est elle dont parle l'Esprit prophétique lorsqu'il dit : «Dieu a « voulu régner : il s'est revêtu de beauté , il s'est « enveloppé, de forces et s'est fait une ceinture *. »
Et toutes ces célestes armées, qui forment là divine ceinture, s'avançant dans un orbe immense, l'orbite universel des mondes, passent et défilent avec une incroyable majesté, en tressaillant de joie, devant le centre de l'univers, ce centre nécessairement et absolument immuable, et le seul immuable de l'univers entier, et que l'on peut appeler le troue de Dieu ^. Ce point unique et immuable, c*est le point à partir duquel , si l'on peut ainsi
* Donùmis re^^nâvil, deoorem indutus est : indatus est Dominus forliUldiiiem et hiaciiixit se. (Ps* xc)
* Voir la Ibéone de M. Poiosot, sur le centre de gravité de l'uni-
dire , Dieu a voulu se revêtir de la ceinture des choses créées. C'est le point à partir duquel Dieu a proféré la parole qui est la création visible et la beauté dont il s'est revêtu.
Or, je me demande s'il n'arrivera pas à cette couronne d'étoiles, à ce poème de Dieu, à cette œuvre du divin génie, ce qui arrive à la vie des idées de notre âme, ou à la vie des œuvres inspirées que Ton appelle des créations ?
Je crois que le germe premier de ce qu'on nomme une création intellectuelle, c'est un vigoureux battement de cœur, impliquant une petite lueur. A ce signal, toutes les forces de l'âme fermentent, et elles travaillent, les unes sans le savoir, les autres avec réflexion , pour étendre le germe dans tous les sens, et le pousser à la lumière à partir de ce crépuscule, et à la riche précision des détails à partir de cette profonde et vague simplicité. L'esprit s'efforce de distinguer l'indéfinie multitude
des rayons dans lesquels le germe idéal peut s'étendre, et au bout de chacun des rayons, il voudrait créer une étoile, image partielle du centre dans ce seps et de ce côté. Parfois l'esprit, dans son travail analytique, voudrait créer, comme au* réole de sa pensée, presque indifféremment au bout de chaque rayon, un trop grand nombre de