VI
370 LE LIEU 1)E L'IMMORTAUTÊ.
tt'Op petites étoiles. Parfois, mieux inspiré, imitant itiieUx l'universelle et suprême création du divin Maître , il choisit les rayons principaux et crée un groupe au bout de cnàcun d'eux. C'est ainsi qu'otit été groupées les étoiles, de même aussi les àrbtes et les fleurs : et de même les idées quand le gértne rie s'évanouit pas en développements diffus, mais s'organise en vigoureux et caractéristiques
détails.
Mais poursuivons l'tiistoire de notre création intellectuelle. De même qUe les fleurs doivent mourir après avoir porté leur graine , et que les plus vigoureux organismes vont d'eux-mêmes à la mort, de même \e germe intellectuel , doit , après s'être gravé ou moulé au dehors par l'art ou la parole, perdre, en mon âme, sa vie si explicite, si présente et si étendue. Il doit rentrer, redevenir substance en moi, reprendre sa vie en moi, revenir à son |>ère. Mes forces doivent se reposer de cette œuvre qui n'est pas moi, qui est beaucoup moindre que moi, beaucoup moindre surtout que mon inspiration. Je ne puis pas, pendant ma vie entière, ne jporter qu'un poème, le chanter et le répéter tous les jours. Ses formes matérielles, concrètes, bornées et nécessairement imparfaites, m'oteraient l'espérance de riufini et la liberté du progrès. Et il faut que
sa forme, qui bientôt serait pleine d'ennui comme de vieillesse en mon esprit , il faut que sa forme passe, que sa figure s'efface, et rentre dans l'oubli. Le tout doit retomber eh graine sur le sol fécond de mon âme, pour une seconde et plus ample moisson , moins partielle , plus égale à mon âmè et surtout plus semblable à Diéii.
Telle est eti moi l'histoire d'une création.
Eh bien, n'est-ce pas là ce qui doit arriver à toute la création de Dîéii ?
Dieu veut aufesi que tous les mondes créés et poses hors dé lui, reviennent à lui. 11 veut que la création tout entière, pleinement analysée par le travail du téttlps, la Succession des jours, la coilduité de là providence, se consomme en lui par là mort, polir y vivre d'une vie plus haute.
Mais en quoi donc consiste cette consommation des choses, ce k^etour, cette rentrée en Dieu ? D'abot*d, nous le savons, la création n'est pas destinée, comme l'enseignent les faux mystiques, à rendre Un jour à Dieu son être propre , et à rentrer eu lui par l'anéantissement. Là création n'est pas comparable à une bulle que souffle là bouche d'un enfant, et que l'enfant Ramène à rien, en retirant son souffle. Cest ce que fait l'enfant qui joue, mais
c'est ce que ne fait pas Dieu qui crée. Et c'est d'ail-
leurs ce qu'aucun homme. u*entend faire de son œuvre. Oui certes je dois savoir oublier mon œuvre; je dois savoir la dédaigner. Le mépris de Tœuvre passée n'est-il pas Tun des caractères du génie ? Que penserait -on d'un esprit qui n'aurait en lui qu*un poème et ne saurait pas l'oublier ? Il en faut oublier les formes, les accidents, les imperfections, les défauts , les inutilités , toutes les particularités indifférentes , et n'en plus garder que la vie , recueillir cette vie en son âme, la rapporter à l'idée vive que l'œuvre a mal développée, retrouver cette idée premièœ glorifiée par la vie de cette œuvré , mais surtout par l'oubli de cette œuvre, et s'élancer, par ce sacrifice, à l'idéal plus grand et plus divin. D'ailleurs, tant que mon œuvre maintient en moi sa vie matériellement développée, elle occupe ma sève et mes forces ; mais si die rentre dans le sein de mon àme par la consommation, elle laisse libres mes facultés : bien plus, elle les augmente : ce travail de la vie et ce sacrifice de la vie tournent en accroissement des facultés. Chaque rayon de rklee principale a donne un fils de Tidée, un noutt^u i^^ruio. lie premKor germe a produit cent pour un. Or« W tïvsor des germes c'est moi, c^est mon Ik^hI et ma pnc^nieiv puissance. Le fond vivant de moi^ kW f^W\ic«)l moi^ mitit^ dans son principe
avec usure : il y rapporte un plus grand pouvoir de produire. Mon acte me donne une habitude; mon oeuvre devient ma personne. Tel est le sens de la mort des idées, tel est le sens de la mort des fleurs, tel est aussi celui de la mort des mondes.
Que d'analogies, et surtout que de différences entre cette consommation de mon œuvre intellectuelle et la consommation de l'œuvre de Dieu ! L*œuvre revient à la personne. Oui, c'est ce que Dieu veut; car dans l'incarnation du Verbe, principe de la consommation, le corps, l'âme, l'humanité entière de Jésus-Christ , sont unis personnellement au Verbe qui est Dieu. Et c'est là l'essentiel de la consommation. Rappelez-vous la très-sublime idée de saint Thomas : la création mobile n'est qu'une union partielle du Verbe aux créatures ; mais l'union personnelle, non plus partielle, du Verbe -Dieu à la créature (l'humanité de Jésus- Christ), régénère toute la création pour l'éternelle et immuable perfection V
Mais ici ce n'est pas Dieu qui gagne, en unissant
' Sicut per participationem hujus (Verbi) creaturœ sunt in propriis speciebus institutœ, sed mobiliter, ita per unionem Verbi ad creaturam, non participatam, nd perionalem, convenions fuit re* parari creaturam in ordine ad aeternam et immobilem perfectio* nem. (3*. q. m, a. 8, c )
37/i le; lieu de LIMUORTALITÉ.
son œuvre à sa personrie; c'est l'œuvre qui sp trouve élevée au-dessus d'elle-inêine. Dans l'œuvre du génip, peu importe que l'œuvre s'efface pourvu que le génie grandisse ; car ici l'homme est tout, et le poëme p'est rien. Pourvu que l'homme grandisse en force pour éclairer et toucher les âmes , qu'importent. les œuvres passées? Mais l'œuvre de Dieu n'est pas une parole comme la nôtre; elle est (»ncore l'esprit qiie la parole veut éçjairer, et la cœur que Dieu veut gagner. Elle est intelligent^, et elle est libre ; elle est si belle qu'elle e§t aimée de Dieu; Dieu est si bon qu'il veut s'en faire aimer, pour qu'elle lui soit unie de l'amour le plus fort, et vive en lui d'une vie divine.
Ne nous laissons pas détourner par les pensées qui se pit^ssent ici. N'oublions pas que nous cherchons le lieu de Timmortalité. Nous avons r^ardé le lieu de la vie temporelle, et nous cherchons le lieu de la vie étemelle. Le lieu de la vie présente, cet uni>*ers visible, est une couronne d'étoiles, une couronne de divines idées réalisées par images corporelle^ Mais, coomie uos idées, dans toute vraie création, sortent d*ttn centre, se dé^-eloppent par
I^^ LIEU D]S LlMUOIiTAVTj^ l^?^
r^n^lyseï puis rentrent par U .con^onimation 4aii^ 1^ vie ^\ i'upi^P ^^ rame, aipsi de Joute \s^ création et de toute cette cpuronpe 4'étpiles. Gefte céleste çpuroprne ^era flétrie , cppime une courQUpe dp fleurs, et iftourra pour renaître, cpmiue les fleurs qui se fanent et qui tombent en semant d'autres fleurs. IjUe §era consommé^ en Dieu, prépara en Dieu une vje plus belle, ej s'unira d'upe manière nouvelle et plus hautp ^ Dieu même.
]\fais ces parplps opt-elles un sens qufipd il s'î^gif de l'univers physique ? Je les entends s'il ^'agit de l'âme. Mais il s'agit ici d^s t^rreS} des solejls, pt dps grpupes de spleils, et de foute cette courpppe d'étpiles que constituent les groupes. Qu'est-ce ici que la mprt et la consommation ? Qu'est-ce qvje la fin du temps et l'entrée dan^ l'éternité, pour ^^^tte matière palpable ? Et d'où sommes-nous partis dans cette étrange méditation ? Nous regardiops d .ahprd seulement nptre terre. Nous l'avops vue daps la nuit du ciel, voguer comme up navire vers un port inconnu. La course pops annonçait un but, et le mouvement un repos. D'ailleurs, toute cette vie successive, instable, et passagère, cette vie piobile et dispersée des autres globes et de tops les êtrps vivants, et de nos âmes, et de nos cceurs, aussi bjep que de nos pensées^ toute cette vicissitude de npjt
376 LE UEU DE L'IHMORTAUTÉ.
et de jour, de vie et de mort, toute cette continuelle dispersion de la vie dans le temps et l'espace, semble appeler une plénitude et un rassendblement de tous les êtres, de tous les lieux et de tous les moments, en un mot la synthèse consommée de toute cette analyse éparpillée et de toute cette mobilité. Or, nous voyons, dans le centre lumineux qui nous porte, un repos relatif et une plénitude relative et un rassemblement du temps : plus d'alternances de nuit et de jour, plus de vicissitudes de saisons. Eh bien , s'est écriée notre âme, notre terre dont la course inquiète semble chercher le lieu de son repos, n'arrivera-t-elle pas aussi à quelque lieu central, dans la paix, sous la pleine auréole de la vie? N'en sera-t-il point des demeures qui voguent autour du centre lumineux, comme des demeures de l'âme ? L'âme, dans le progrès de sa vie, doit rentrer des demeures éloignées vers les demeures centrales, et enfin vers le centre où est le lieu de son repos. Et voici que la science aussi se demande si les vaisseaux qui flottent, flotteront toujours, si les globes tourneront toujours, si tous ne doivent pas s'absorber dans le centre.
Mais ce centre à son tour n'est pas le lieu de l'immortalité. U n'en est que l'image ; car on voit des étoiles s'éteindre, et notre soleil s'éteindra. Les
toiles tomberont du ciel. Et non-seulement elles tomberont, mais elles tombent, et nous voyons des groupes immenses d'étoiles tomber déjà, et marcher en lignes pressées vers le centre du groupe, où des milliers de soleils sont en un. Mais si chaque groupe d'étoiles se ramène à son centre , comme chaque étoile ramène à elle son groupe de terres opaques, est-ce que les groupes d'étoiles resteront isolés et ne se ramèneront pas à leur tour au centre de gravité commun de l'univers ? C'est ce que la science aujourd'hui conjecture.
Voilà la mort totale de l'univers visible. Alors plus de circulation. Repos complet dans le centre immobile : plus de nuit ni de jour, ni de vicissitude, ni de saisons : plus de temps. Je ne dis pas plus de durée , mais plus de temps. Voilà donc pour le monde corporel son entrée dans l'éternité.
Avant d'aller plus loin, je veux répondre à une difficulté que ces considérations si nouvelles soulèveront dans beaucoup d'esprits.
Qui jamais, dira-t-on , a entendu parler de pareilles choses ? Y a-t-il dans la tradition chrétienne la moindre trace de ces idées ? Les livres saints les
378 LE LIEU Dj; fclMSÎOI^TAMTt
in^iquent-Us si obsçuréuient qiiq ce spjt ? JjCS Pères
et les docteurs lai§sent-ib sQupçpnnpr qu'ils y pensent?
Nous n'oublierons jamais le jour où cette difficulté nous arrêta nous-mên^e, et faillit nous ôter cette douce et consolante lumière. Après de grandes tristesses sur Tétat passager de ce monde, du monde visible aussi bien que du monde des esprits ; après avoir^ pendant des années, cherché en vain à concevoir la possibilité du ciel, du lieu de l'immortalité ; après avoir été tenté de ne plus croire à 1^ vie à venir, que trjstemept, vaguement pt languissampient : uq jour enfin, une ^qergiquq réaction de |a foi vint, par une ardente prière, me relever le cœur. Mais le cœur relevé, relève Fintelligence : les idées yivantes viennent du cœur. Rassemblant: donc tout ce qqe je pouvais savqir sur Pâme, le corps, le ciel, les astres, les formes de l'espace, les lois du temps, les besoins et les prèssentiments de la nature humaine, et les enseignements de l'Évangile , rasseinblapt tous ces matériaux ep un, l'acte de foi y fit passer une étincelle, et je vis une lumière pénétrante s'einps^rer de ce tout ^ et le transfigurer , poup i^e faire entrevoir quelque chose 4u lieu de J'ifpaïqrtalité.
Mais la joie de cp beau spectacle faillit ptre un
L^ LfpU DE L'IHNORTALITÉ. 379
instant troubléfs. Qui donc, me dis-je^ a j^o^ais vu cela? Ne serait-ce pas une illusion? Si c'est une vraie lumière, pourquoi les livres sainte ï\en parlent-ils pas ? Poui'quoi les docteurs catholiques n'en ont -ils jamais dit un mot? Personne d'ailleurs n'en saura rien comprendre, et n'en voudra rien croire. Il faudra n'en jamais parler.
Ainsi se tourmentait ^lors ma profonde ignprance. Il y a longtemps de cela. Certes, je ne connais pas aujourd'hui toute§ les richesses, toutes le^ pyor fondeurs que recèle la théologie catholique, m^iç alors je commençais à peine à en soupçonner Te^ç^stence. pt comme le croient sj nfiuvfiment ceux qui attaquent aujourd'hui parmi pou^ le christianisme et le cathplicisme, je croyais a^se^ fermement qu'il n'y avait, dans U grande science théplqgique, qujs ce que j'y yoyais. Cependant j'av^i? eu déjà plusieur^ preuves de l'étoupante grandeur de l^ dpqtrinp de saint Thoinas. Aussi je me hasardai à clierçher si, peuj-être, ce grand génia n'avait pas ^pprçu quelque chose de ce que je venais d^ trpuver. Apr^t-il compris, me disais-j^, que 1^ fin du m^^de ne saurait être l'anéantis^f^ment de l^ matière, et qup la fin des temps, et l'entrée daps la vie éternelle n'est pas non plus la suppression de la durée,' mais seulement la fin du temps, c'est-à-dire le
380 LE LIEU DE L' IMMORT A UTÉ.
changement de cette forme mobile des cieux qui morcelle le temps et l'espace, et disperse la vie dans la vicissitude, la génération et la mort? Saurat-il qu'il est une autre forme concevable qui s'allie avec l'unité, la stabilité, la pérennité de la vie, de la vie pleine et rassemblée : et qu'il s'agit enfin, non pas de l'anéantissement de l'univers , mais bien de sa transformation et de sa glorification ?
Je cherchai donc, et, pour trouver, il ne tae fallut qu'un instant. Ce n'était pas une parole isolée, une pensée transitoire, c'était tout le dernier chapitre et le couronnement de l'œuvre philosophique de saint Thomas [summa contra gentes). Voici ce beau chapitre presque en entier :
« Toute la création corporelle doit être trans- « formée avec l'homme. Toute trace de corruption
« et de génération disparaîtra C'est ce que dit
« l'Apôtre : Toute créature sera elélit^rée de la serfs, vituile dans la corruption pour entrer dans la li- « berté et la gloire des enfants de Dieu. . . Mais que « faut-il pour cela? Il faut que le mouvement du « ciel s'arrête, et c*est pourquoi l'Apocalypse dit :
« Le ten^s ne sera plus Eu effet, le mouvement
« du ciel a un but. Ce but n'est pas le mouvement « lui-même. Tout mouvement est une tendance, « non pas une fin Nous pouvons donc soutenir
« qu'au temps voulu, le mouvement du ciel s'ar- « rétera.
« Les mouvements du ciel cesseront avec la corce ruption et la génération, mais la substance des « dioses subsistera , par l'immobilité de la Bonté « divine qui a créé les êtres pour qu'ils fussent. « L'être des choses, aptes à la perpétuité, durera « perpétuellement.... La substance des êtres dece meurera, dans cet état dernier du monde ; Dieu « suppléera, par sa vertu, à ce qui manque à leur «c infirmité
c< C'est ainsi qu'il faut entendre le passage de « saint Paul : La figure de ce monde passe * . C'est- « à-dire que la forme présente du monde que nous « voyons passera, mais sa substance demeurera.
« C'est ainsi qu'il faut entendre encore ce que ce nous lisons au livre de Job ^ : V homme, lorsqu'il a se sera endormi, ne se réifeillera que quand le 4 ciel aura été broyé, c'est-à-dire lorsque aura cessé « cette forme des cieux qui les rend mobiles, et « leur donne de tout entraîner dans . leurs vicissi- « tildes...
cr Nous croyons que ce monde sera transformé
* I. Cor. VII, 34 .
«Job, XIV, K%
382 LE LIEU t)E L'IMMORTALITÉ.
« par le feu, et c'est ce que dit saint Pierre : Les 'i cieux qui sont maintenant et cette terre sont réa sériés dii feu, ûujour du jugemetù de Dieu,... « Eri ce jour^ les cieux seront emportés , les élé- <* ments dissous par la chaleur y la terre et tout ce « qu'elle renferme consumés par lé feu,... Mais tk selon la promesse, nous attendons de noui^eaux te cieux et une nouvelle terre, dans laquelle la jusft tice régnera '.
« PuiSf comme toute la di^éation corporelle doit « être disposée en harmonie avec l'état de l'homme, « et que l'homtne , comme nous l'avons montré , « doit être non-seulement délivré de la mort et de et la corruption , mais encore revêtu de gloire, il « s'ensuit que la création corpot*eUe sera aussi «( transfigurée et glorifiée delon sa nature, et c'est « ce qui est dit au livre de l'Apocalypse : J'ai vu « un nouveau ciel et une nouvelle terre *. C'est « encore ce que dit Isaïe : Je vais créer, dit le Seî- « gneur, de nouveaux cieux et une nouvelle terre : <t l'ancienne forme sera oubliée, sa tristesse ne « pèsera plus sur vos cœurs; vous serez dans la
^ II. Petr. in, 7, 40, 43. Nous citons en entier ces paroles de saint Pierre, dont le texte de saint Thomas ne donne qu'une partie. * Apoc. XX, 11. — Ibid. 1, 3» i, 5«
LE LtÈtJ DE LllViMbbTALîTÊ. 383
u joie et le tressaillement de la vie pleine, pendant a l'éternité * . »
Quelle fut à cette lecture iha joie et irion adfhiration !
Le sens dés Ecritures, sur ce sujet, me fut ouvert par ce lumineux commentaire du docteur angélique. Alors les Psaumes, l'Apocalypse, lès prophètes, vinrent m'apporter la même idée.
Mais l'impression qUe me causèrent ces paroles saintes et la céleste doctrine de saint Thomas, fut moindre encore que ce que j^éprouvai le jour où il ine fut donné d'entendre le vrâl Senà de l'épître de saint Paul aux Hébreux.
Il y a de cela virigt-cinq ans. Voici ce qlië j'écrivais alors : « Si toutes mes autres pensées pouvaient « tomber, le germe d'intelligence posé dans tnoli « esprit, par la lecture de cette parole, subsisterait « après la dispersion du reste , comme un poitît « lumineux indestructible ; et si mes autres senti- « ments pouvaient s^éteindre, l'espérance d'immora talité que cette parole fait luire en moi , main-
« tiendrait la vie dans inon âme Aussi il me
« répugne presque d'écrire ces choses : je crains ce que si quelqu'un vient à les lire , il lui puisse
« Isaïe, 65, H. — 66, 22.
ZBk LE LIEU DE L'IMMORTALITÉ.
a arriver de les lire froidement, et de recevoir cette « révélatioi] de Jésus par saint Paul, comme ces vais gttes paroles de piété qu'on prononce en fermant « les yeux de peur d'en voir le vide. »
Quelle est donc la divine lumière que Dieu révèle par ce texte inspiré, et qu'il est si doux d'entrevoir ? C'est celle précisément que nous cherchons ici. C'est un rayon d'en haut qui vient montrer la différence entre la forme présente des choses et leur forme future.
Ce n'est pas seulement saint Paul qui parle ici, car c'est Dieu qui l'inspire. Il n'est pas seul. Dieu lui découvre dans sa lumière la vérité qu'il s'agit d'annoncer. Saint Paul regarde, et parle selon ce qui lui est montré. Il est chargé d'instruire le peuple hébreu, et de lui faire connaître la différence des deux alliances de Dieu à l'homme, ou des* deux Testaments. C'est là la vérité particulière qu'il voit en Dieu. Mais en Dieu tout se touche : toutes les vérités sont en un ; tout point, si on peut le dire, est éclairé par tous les autres et les éclaire tous à son tour. Aussi la parole qui exprime ce qui est vu en Dieu est comme une force qui cherche à réveiller en nous toutes les vérités à la fois. Ce qu'elle u*articule pas explicitement, elle le fait vibrer Nuurdement; elle nomme des êtres particuliers,
mais annonce en même temps T universel et Finfini. Elle a deux sens, elle en a trois. Si elle parle du monde des esprits, elle éclaire en même temps le monde des corps, et retentit sans terme dans le monde suprême qui est Dieu . C'est une voix d'une justesse absolue, d'une intimité pénétrante, qui fait vibrer toutes les harmoniques de toutes les notes qu'elle donne. Elle dit ainsi beaucoup. *plus de choses qu'elle ne sait.
C'est ce qui arrive à saint Paul. Il parle des deux Testaments, des deux alliances de Dieu avec le genre humain, et, dès le début, tout est transfiguré dans la lumière universelle.
Saint Paul donc nous annonce que Dieu parle de deux manières, l'une multiple et successive (multifariam multisque modis) ; l'autre unique, en son Eils {in Filio)^ qui est Dieu même, et qui est dans un éternel présent {ego hodie genui té).
Par la première parole , Dieu crée le ciel et la terre qui passeront, pendant que la seconde parole subsistera, et demeure immuable {ipsipenhunty tu autem permanebis),
^ Nous prions le lecteur de relire avec attention Tépitre de saint Paul aux Hébreux,- sans quoi les pages qui suivent ne seraient pas intelligibles. — Nos citations, en général, se suivent chapitre par chapitre.
Par la seconde, il pose, non plus la création qui passe, mais le trône éternel de Dieu {thrônus tuus, Deus), Par cette seconde parole, il pose la terre A VMiR iprhem terrœ futurum) .
La seconde parole est celle que Dieu prononce dans le Verbe incarné. Celui que Dieu engendre dans un éternel présent {ego hodie genui te), celui pour qui et par qui sont toutes choses {propter quem omnia et pet quem omnia), s'abaisse au-dessous des anges jusqu'à la chair et jusqu'au sang, pour devenir le frère des pauvres passagers dont toute la vie est une marche inquiète vers la mort {qui timoré mortis per totam vitam obnoxii erant servituti). Il meurt, afin de traverser la mort pour tous {ut pro omnibus gustaret morteni) .
Les pauvres passagers, en ce désert, sont errants à travers la longue suite des années et des jours, en attendant ce jour, libre d'avenir et de passé, qui s'appelle vraiment aujourd'hui {per siiigulos dies^ donec noin% cognominatur) , Que si leur cœur aussi veut errer toujours {semper hi errant corde), ils n'arriveront point au repos {si introihunt in requiem meani).
Qu'ils s'attachent donc à lui. Verbe incarné, qui est dès aujourd'hui dans le repos , et qui est eu même temps le principe et la substance de l'immor-
talité (^si tamen initium suhstantiœ ejus usque ad finem Jîrmum retineamus).
Oui, un lieu de repos attend le peuple de Dieu {itaque rélinquitur sabhatismus popuh Dei), Marchons donc vers ce trône éternel {thronus gratûé)^ lieu du repos, et suivons le Prêtre éternel (sacerdos in cetemum)j qui est aussi la cause de la vie éternelle {causa salutis œtemce).
Le lieu du repos existe, mais voilé. Or Jésus, notre précurseur , y est entré , et Tespérance qui nous attache à lui est comme l'ancre immobile de l'âme, qui pénètre au delà du voile {anirnce anchôram încedentem usque ad interiora {felaminis^.
Là règne la justice et la paix. Lui, est le Roi de justice, le Roi de paix. Il est au-dessus de la génération. Ses jours n'ont pas de commencement; sa vie n'a point de fin. Il subsiste dans l'éternité et dans la force d'une vie indissoluble (secundum virtutem sfitœ indissoluhilis) . Il n'est pas sous la loi du passé {non secundum legem mandati carnalis factus. . . . prœcedentis mandati) .
Cette première forme était faible et imparfaite, n'amenant rien à sa fin dernière. Mais voici l'introduction d'une espérance meilleure {introductîo mêlions spei)*^ voici l'alliance meilleure {mêlions
testamenti) ; voici le Fils du Dieu, permanent, éter- 25,
nel et partit {FiUum in œtermun perfectum). Le trône de ciel est occupé par le ministre de ce vrai tabernacle que Dieu même a formé (mimsier tabernaculi veri quod fixit Dominas et non homo).
L'ancienne demeure n'était que l'ombre et que l'image du ciel {exemplari et umbrœ cœlestium). Le modèle est plus haut {exemplar,... in monte).
L'ancienne alliance de Dieu aux créatures est remplacée par l'alliance nouvelle et meilleure (/welioris testamenti. . . testamentum /lOf^wm). L'ancienne est extérieure et pouvait mener l'homme par la main, mais la nouvelle est intérieure, et nous tient par le cœur. La vieille loi pousse les membres, mais la nouvelle pénètre l'âme. L'une est déjà vieillie, l'autre est toujours nouvelle {dicendo autem « novum y> if eteravit prias).
Oui, il y a deux demeures, deux tabernacles, dont la première sans doute est sainte {sanction seculare)^ sainteté du temps qui passe, mais dont la seconde est appelée le saint des saints (sancta sanctoram), La seconde demeure, bien autrement grande et parfaite {amplias et perfectius tabemaculurn)j n'est pas de cette création {rion hujas créa* tionis), Ijh première est l'image du ciel {exemplaria quidem cœlestiam.,,. exemplaria veroruni)\ la seconde est le ciel lui-même {ipsa autem cœlestia....
ipsurn cœluni), La seconde est l'alliance nouvelle, rhéritage éternel. Dans la première, la créature ne se donne pas elle-même à Dieu; elle y va par un sang étranger {in sanguine alieno)^ et à travers la suite des années et des jours. Ici le Prêtre de l'éternité se donne lui-même {pffèrens semetipsuni) ^ et s'offre une fois, une seule (seniel), pour arrêter et consommer les siècles qui passent, et en même temps pour épuiser le mal {ad destitutionem peccàti. . . . * ad multorum exhaurienda peccatà).
Dans l'ombre des biens futurs {umhram futu^ rorum bonoruni) les années passent, le sacrifice et la mort courent sans cesse, mais rien n'atteint sa perfection. Le sacrifice, le passage et la mort des créatures qui passent n'engendrent pas la perfection. Mais ce nouveau corps, ce corps de Jésus- Christ, formé par Dieu seul {corpus aptasti mïhi)^ sera pour Dieu un don unique et éternel {una obla^ tione consummas^it in sempitemum)^ qui consomme tout, et qui sanctifie tout pour toute l'éternité.
Ce corps est le voile qui enveloppe l'éternité {per velamen^ idest carnem suant). Entrez par cette substance visible, c'est la voie vivante et nouvelle {{^iam noi^am et ^i^entem).
Courage ! vous avez maintenant une substance permanente et meilleure que tout ce qui est ici-bas
390 LB UEU D£ L'IMMORTAUXt
(eognoscentes ws haberç meUorem et manentcm jubstantiani).
Cette substance en you$| c'est la foi. La foi est la substance de cet avenir espéré {sperandarum substantia reruni)^ et le germe de ce qui est invisible encore.
La foi nous fait attendre la vraie cité construite par l'art de Dieu et fondée pour l'éternité {fundor mentwn habentem cmtat^mi cujus aH{fex et con^ ditor Deus).
Voyageurs I étrangers sur la terre, nous cberchous la patpie {peregini çt hospites siper terrarn* . . significant se patriam inquireré). Nous n'avons pas ici de cité stable , nous cherchons la cité à venir {mn enim habemus hk manmtem çivitatem, sed futumm inquitimus). ^
la patrie meilleure est le ciel {rmliorem çppe^ . tuntf id est cmlesteni) j c'est là que Dieu nous prépare une cité {jiarant enim Ulis çmtatem)^ cité du Dieu vivant (^cwitatem Dei mentis) y assemblée sainte^ assemblée des esprits qui ont gravé dans le ciel leurs mouvements, leur justice et leur perfection : réunion dans la nouvelle alliance, dans le médiateur Jésus, dans ce Dieu incarné qui était ,hier, qui est aujourd'hui, qui est dans tous les siècles, de celui qui parle du haut du ciel, et dput
m LIEU DE L'IMUORTALITt 391
la voix remue tout l'univers , et qui dit : « Atteq» Pi dez : d'un seul mouvement , en une seule fois , a je vais remuer, non-seulement votre terre, maii^ a tout le ciel {adhuc semel^ et ego movebo non so^ a lum terram , sed et coeluni). » C'est ainsi qu'il annonce la translation des choses mobiles (deck^ rat mobilium translationem) ^ afin qu'il n'y ait plus que l'immuable perfection {^ut maneant ea quoi sunt immobilia).
Eh bien , emparez- vous du royaume immuable [regnum immobile suscipientes) que Dieu poi|^ offre.
Sorton§ d'ici pour aller vers lui ; ceci n'e^t pgs la cité permanente. Cherchons la cité à venir. Avançons vers lui, allons à l'alliance éternelle [eopeamus igitur ad eum extra castra.,., non enim hqbemus hio manentem civitatem^ sedfuturam inquirimus).
Ce sont là quelques traces du sens^ quelqueff fragments des paroles de saint Paul*
Vous y voyez ceci ; deux états dans l'œuvre de Dieu, deux formes de la vie que Dieu donne.. La première est multiple , extérieure, mobile et successive; ce sont des jours et des années qui passent; des êtres qui vivent et meurent ; des efforts qui recommencent toujours ; des période* qui revien^nent sur elles-mêmes. C'est un désert que les vi-
vants parcourent; uue course qui ne rencontre que le désert ; des cœurs errants qui cherchent la patrie. C'est une amorce vers la vie pleine. Comme le désert appelle la patrie par conti^ste, de même la course, et l'inquiétude, et la mobilité, appellent le repos et la stabilité; le temps cherche l'éternité, et la multiplicité l'unité. La terre étroite et voyageuse cherche la terre à venir, immense et stable.
Et tout ceci est vrai dans tous les ordres, pour les âmes, pour les corps, pour les intelligences et pour les cœurs, pour la terre, pour les terres et pour les soleils, et pour toute créature. Ce sont des vérités qui atteignent toute chose, vérités à toutes dimensions, bien différentes des abstractions superficielles et linéaires de la pensée purement analytique.
Le second état de la vie que Dieu donne, c'est la reprise de la mobilité des êtres et du temps, par le Verbe éternel de Dieu, qui les consomme en lui. Il amène un jour plein, le jour vraiment présent. U change, par une nouvelle espèce de mort, la valeur de la mort. La mort qui n'était qu'un passage de l'imparfait à l'imparfait, il en fait un passage de l'imparfait à l'éternelle et immuable perfection. Pourquoi ? Parce qu'il meurt lui-même, lui l'éternel, en s'unissant à ce qui peut mourir. U meurt
de cette mort prodigieuse qui passe du temps à réternité, et du fini à l'infini : mort qui franchit l'abîme infranchissable du créé à la vie incréée. Il meurt et rattache à sa mort toute mort, pour ratta* cher à sa vie toute vie.
Ceci est vrai des âmes, des cœurs, des esprits et des corps de notre terre, et de toutes les terres et de tous les soleils. Il remue tout cela d'un mot, le transforme et le transfigure : « 3e remuerai, dit-il, votre terre et tout votre ciel. Je supprimerai toute cette mobilité. J'établirai l'immuable vie. Moi, roi de paix, assis sur le trône éternel, je vous donne le royaume, l'immuable royaume de la vie pleine et rassemblée. »
Ainsi rien n'est anéanti. L'univers subsiste, mais transformé. Il prend une autre forme, forme non plu^ mobile, mais stable : forme qui ne morcelle pas les êtres, ni l'espace ni le temps ; où les vicissitudes et les révolutions du temps sont abolies.
Quelle peut être cette forme? Je ne sais. Mais qui osera dire qu'une telle forme est impossible à l'art divin ? Nous-mêmes nous pouvons facilement imaginer une reconstruction de l'univers physique
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où la vicissitude et le morcellement du temps et 4e Tespace soient abolis.
Il suffit pour cela de supposer un monde l^abité par sa face intérieure, non plus par le dehors, Et ce sera précisément l'image de la septième demeure décrite par sainte Thérèse ; celle dont le divin soleil est le centre.
Dans la forme présente de l'univers , tqus les mondes sont habités par le dehors i et tous aussi ^ont éclairés par Je dehors , Jes uns de loin, d'un CQtéy par un seul point , les autres par le dehors aussi, mais en tous sens et par leur auréole.
Ëh bien, supposons un monde habité, non plus par le dehors, mais au dedans, éclairé et vivifié non plus seulement par un point extérieur, non plus même par son auréole, mais par son centre
Les deux formes de l'univers, la forme première et la forme dernière, la forme temporelle et la forme au-dessus du temps, seraient alors comparables aux deu}^ états fondamentaux de la yie de notre âme : vivre par le dehors ou vivre par le dedans. Quel est l'esprit vraiment vivant cjui n'a senti cette différence ? Travailler du dehors au dedans, ou travailler du dedans au dehors, puiser au centre ou puiser au dehors I Quelle différence dans ces deux directions inverser I Quelle pesanteur, et quelle agilité ! Que de
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temps , que d'espace , et quelle simplicité , quelle unité ! Quelles constructions pénibles , et quelles inerveilleuses créations ! Quelles imperceptibles lueurs , et quelle glorieuse lumière ! Y a-t-il une intelligence éveillée, vraiment originale, qui ne connaisse la différence entre la lumière du dehors et celle du centre ; entre la multiplicité, la diffusion , la grossièreté , l'opacité des données extérieures, et la lucidité intuitive, et la substantielle profondeur , la saisis3ante vitalité des lumières et des inspirations centrales? Et quelle est Tâme^ ayant Tamour de Dieu, qui ne sente Texil au dehors, la patrie au dedans, la vie profane à la sur-» face, la vie sacrée au sanctuaire ? JL.'état présent et temporel des mondes , c'est l'état de la vie au dehors. L'état de vie future, c'est la vie au dedans. La forme présente de la vie tourne le dos à Dieu, comme les captifs de la caverne de Platon tour» naient.le dos à la lumière et ne voyaient que l'ombre, sur la face opposée de la prison. De même la vie présente ne voit guère que des ombres, et ne voit Dieu qu'en ses reflets et sur la face de^ créatures. L'état futur se retourne vers Dieu qui est au centre, et contemple Dieu même directement et immédiatement. « Tout l'univers sera re- « tourné comme un vêtement, » dit la sainte Écri-
ture * . Il passera d'une première existence au dehors, à la seconde vie, qui est intérieure et centrale. La première était, en un sens, hors de Dieu ; la seconde est en Dieu.
Aujourd'hui, même la demeure relativement immobile et centrale, l'immense corps du soleil sous l'auréole, si on le suppose habité, est habité par le dehors. Et la vie est encore partielle et dispersée. Nul ne peut voir toute l'auréole, nul ne peut voir toute la cité , nul ne peut voir toute l'assemblée. Le lieu est encore morcelé en plusieurs horizons et les membres de l'assemblée, les membres du même corps , sont parfois séparés par l'épaisseur de mille mondes comme le nôtre.
Mais supposez un monde rapporté par le toutpuissant Architecte, non plus à sa circonférence et à son auréole , mais à son centre et à son foyer. Supposez toute la vie tournée vers lé dedans. Prenez plus à la lettre la parole du psaume r « Dieu (c règne, et il se revêt de beauté, il se revêt de force, « il se fait une ceinture ; car il pose le globe de la « terre qui ne sera point ébranlé ^. » Ce globe de la terre nouvelle, qui ne sera point ébranlé, a pour
* Sicut opertorium mutabis eos. (Ps. ci.)
^ Dominus regnavit^ decorem indutus est : indutus est Dominus
LE LIEU DE L'IMJiJORTALITÉ. .397
centre le trône de Dieu, et V Agneau qui est sa lu* inière. Ce globe est un divin amphithéâtre où se réunissent toutes les créatures libres qui se sont attachées à Dieu pendant le temps de leur éducation dans le monde du travail , de l'efTort , de la lutte, de répreuve. C'est le jardin céleste où Dieu rassemble les plus belles fleurs de tous les mondies. C'est la table du père de famille où se distribue le festin dont parle l'Évangile. C'est le lieu de la vie rassemblée. D'un point quelconque de l'enceinte étemelle, tout œil peut voir toute la lumière, avec tout ce qui vit dans la lumière : tout œil, d'un seul regard, voit Dieu et l'univers entier. Là, il n'y aura plus qu'un horizon, le même pour tous, l'éternel et universel horizon , où tout œil verra toujours tout. Là tous sont toujours avec tous , en même temps qu'avec Dieu. Où est la nuit ? où est le froid ? où se cachent les ténèbres ? où est l'inquiète mobilité ? où est la possibilité de l'isolement, de la séparation ? où est la mort sous cette pleine lumière , sous le regard immédiat de Dieu ? Qu'est devenu le temps ? qui s'aperçoit de la durée ? Comment le jour peut- il baisser, pour nous avertir du départ?
fortitudinem et prascinxit se. Etenim firmavit orbem terrœ qui non commovcbitur. (Ps. xcii.)
Ëh quoi, dira-t-on, plus de mouvement, maïs alors plus de vie !
Ne craignez point. Parce que le monde aura cessé de tourner sur lui-même , et de courir toujours dans le même cercle, comme l'esclave condamné à la meule, le monde, ni Fhomme, n'auront perdu ni le mouvement ni la vie. La vie ne tournera plus , ne circulera plus dans la perpétuelle répétition des mêmes vicissitudes sân» avancer; car elle n'aura plus d'autre mouvement que la croissance et le progrès. Pensez-vous qu'elle va rester froide et immobile sous le regard direct de Dieu, elle qui autrefois fermentait, s'agitait et courait avec tant d'inquiétude et tant d'élans, sous l'indirecte et partielle lumière du premier monde ?
Ici, plus de séparation entre Dieu et les âmes, plus de séparation ni de lutte entre l'esprit et la matière. Les corps sont glorifiés et spiritualisés par la vie pleine qui se fait tout en tout. Quelle vie et quel élan ! Quels torrents de lumière et d'amour ! Quelle dilatation de tout cœur, de tout esprit et de toute vie! Quels battements du cœur commun, et quel tressaillement du monde physique, sous l'im-
mense harmonie des chants sacrés de la céleste joie ! Quel enthousiasme dans la vérité triomphante et dans l'amour enfin désaltéré ! Et toute cette assemblée, cet univers nouveau, cette unique cité, bien autrement grande que Tancienne, cette cité, — car ici les images se croisent et se confondent, — cette cité est une chose vivante, c*est la Jérusalem céleste, c'est notre mère commune qui est au ciel, c'est l'Église éternelle, c'est la fille de Dieu et l'épouse de l'Agneau. L'Agneau , Verbe incarné, occupe le milieu de son cœur. C'est lui qui est sa source, son soleil, son éternel et perpétuel vivificateur. Il lui parle, il la bénit et il lui dit : Je t'aime; j'ai traversé la mort pour te donner la liberté , et te faire asseoir avec moi sur mon trône. Ces paroles de Dieu visible révèlent incessamment aux âmes de nouvelles profondeurs d'amour et de nouvelles clartés, et dans le monde des corps elles font tressaillir de joie la lumière et l'électricité.
Que dire de cette vie admirable et de ses mouvements? Plus encore que l'ancienne création, la création nouvelle est elle-même la parole que Dieu parle. Elle est, dans son ensemble, le flot universel de la parole de Dieu.
En commençant cette étude de l'âme, nous avons dit : a Notre âme est un mot que Dieu parle, »
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Or, cela est encore pins vrai de Feosemble des âmes, plus vrai encore de l'univers entier, plus vrai surtout de Funivers régénéré et élevé à Téternelle et immuable perfection.
Que dire de cette parole? Cette parole n'est-elle pas le nom de Dieu prononcé au dehors, et maintenant tout glorifié ? Que dire de cette parole de Dieu, de ce discours, de ce poème, de ce chant s'exhalant de la bouche de Dieu même ?
Quand un homme parle, il s'enveloppe d'une sphère sonore dont il est centre. Dieu parle et se revêt aussi, dit le texte sacré, d'une ceinture de beauté, de force et d'harmonie. Il pose la sphère créée. Dieu est au milieu d'elle, et quand elle est ramenée à lui dans la gloire, elle ne sera point ébranlée. C'est là le ciel, le temple de Dieu, sa demeure, son poème et son chant.
Mais n'est-il pas admirable que, dans la sphère sonore, expansion d'une parole dite par un homme, chaque point est l'imagedu tout,eten renferme tout le sens ? L'oreille, touchée par un seul des rayons de cette sphère, entend et reçoit tout. Mille auditeurs placés de tous côtés entendent tout le discours.
De même chaque rayon et chaque point de la parole universelle que Dieu dit hors de lui est un être vivant et individuel dans la totalité.
Tel est aussi le ciel ; telle est, dans la vie éternelle, la sphère de gloire, de lumière et d'amour dans laquelle Dieu verse ses dons. Il est au milieu d'elle pour l'affermir, la vivifier; elle ne sera point ébranlée. Elle s'attache immuablement à son centre par un amour immense : c'est là son immobilité. Mais où est son mouvement ? Le voici : l'union du créateur et de la créature se maintient, se resserre, se dilate et grandit. C'est là le mouvement. Dieu ne peut croître, ni lui, ni son amour, mais la créature croît toujours. La sphère d'amour grandit incessamment, elle fait ce qui est dit aux âmes : « Dilatez votre cœuj' et je le remplirai. » Elle ne cesse d'agrandir son cœur et de le dilater, sous le souffle intérieur, par un progrès que rien n'arrête, comme à la voix de l'homme , s'étend autour de lui la sphère des ondes sonores, corps de la parole intérieure, sphère réelle, vivante, animée, dont le centre est la bouche qui parle, dont la surface s'avance à flots pressés dans l'atmosphère, et dont chaque point porte le mot entier.
Ainsi grandit la sphère divine, plus vite que la parole humaine ne va d'un homme à l'autre, plus vite que la lumière ne passe d'un monde à l'autre. Rien dans tout l'univers ne croît, ne marche, et ne s'avance, et ne s'élance dans l'éternel
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progrès avec plus de vitesse et de tressattlement que ce flot magnifique de la parole de Dieu. Jamais elle ne s'arrête : son cœur augmente toujours de profondeur et de capacité : son âme se développe sans cesse : toujours ep elle de nouveaux points paraissent à la lumière, et chaque fibre nouvelle de ce cœur bienheureux rencontre et ^oit toujours la plénitude de la lumière et de Tamour» ce rayon d'une force infinie, le Yerbe, qui se verse e|i tous sans s'affaiblir.
Quand nous aimons, quand l'ardeur de notre âme se verse dans un cœur aimé, il est un temps aussi où ce cœur se déploie, se dilate sous l'amour. Mais on lui trouve bientôt des bonnes en le sondant, et l'amour arrêté, ne pouvant croître, languit et meurt. Tant que le cœur aimé offrait quelque mystère, on le croyait immense, et notre désir s'y plongeait, comme l'espérance dans l'avenir. Mais quand il est tout vu, comme il parait étroit 1 Quand il n'a plus aucun repli à déployer, quand il n'a plus ni secret ni mystère, qu'il reproduit toujours les mêmesaspects, comme unecontrée connue, et les mêmes sons, comme une voix monotone ; quand il se fixe en face de nous sans croître et sans grandir, ccHume il parait stérile ! comme l'union paraît vaine !
ut UStJ DB L'iMMORTALITt. MS
Mais Tôbjet de raîmour divin , toujours (écoud , toujoura nouveau , toujours développé sous le souffle de Dieu, dans la vie éternelle, offre toujours quelque nouveau tnystère à ses rayons; non que Fœil éternel n'ait pas tout vu, mais l'idéal que rhomme porte en lui-même, va toujours se réalisant par un progrès que rien n'ar-^ réie* Voilà l'amour sans bornes , Tamour éternel et oroissant.
liça hommes aussi pourraient toujours s'aimer, s'ils se tenaient toujours vivants en Dieu, toujours tiouveaux » toujours profonds en lui , portant en eux \^ mystère de Dieu même et l'iqépuisal^e jeu** QMke que donne la sève divine toujours Ihenouvelée, Qiaque âme ne peut*-elle pas croître toujours ? N'est^^elle pas quelque chose dans la sphère lifmi^ neuse qui rayonne de la bouche de. Dieu ? N'es&«lle doao pas une onde dans cette parole divine que pquase à flots pressés le souffle créateur ?
Tel ser$^ donc, au ciel, le mouvement et le pro* gVf». Telle sera la lumière, et la vie, et la croissance 4e la JéruS£|lem céleste, dont TEsprit-Saint a dit :
m IR LIEU DE L'IMMORTALnÉ.
L'agneau est sa lumière! Telle sera l'unité de l'éternelle demeure dés créatures intelligentes et libres ! Telle sera l'unité qui ne fera de tout qu'une seule âme, une seule vie en Dieu !
Mais, ô mon Dieu, que ces idées sont loin de la pensée des hommes 1 Qui donc s'occupe de l'âme et de son avenir ? Qui donc s'occupe de science , de morale et de religion ? Qui donnera quelque attention au peu que je m'efforce d'en balbutier ? Oh ! quand saurons-nous méditer, et voir, ou croire? Quand aurons-nous la foi dans la continuité de la vie que Dieu donne , dans l'inébranlable stabilité de son œuvre, et dans son idéale beauté ? Quand saura-t-on que tous les rêves sont moins beaux que les promesses de Dieu ? Quand saura-t-on lire ces promesses dans la raison et dans la foi? Quand aura-t-on la force de croire, ou la puissance de voir que le terme idéal des choses est et doit être, entre toutes les réalités, incomparable en certitude comme en beauté? Quand cessera-t-on de regarder la mort comme Tabîme des ténèbres et du néant ? Jusqu'à quand cet épouvantail suffira-t-il pour neutraliser dans les âmes l'espérance, la joie, et l'enthousiasme de la vie? Eh bien, regardons, une bonne fois, la mort en face. Essayons aujourd'hui de la comprendre, et de voir qu'elle n'est point l'obstacle,
mais le moyen 1 oui, le moyen de transcendance, le passage et la Pâque, qui mène de cette vie mobile et mêlée à l'incomparable beauté, et à l'incomparable réalité !
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