‹ Philosophie. De la Connaissance de l'ÂmeChapitre 24 sur 33 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

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l'automne.

Il nous faut relire maintenant une page du commencement de ce Traité dé l'Ame * . Nous disions :

(c Heureux les esprits clairvoyants qui regardent et pensent et qui méditent un point que les autres oublient.

^ Tome I. Chap. ii, la fin.

L'AUTOMNK &07

% Quel fMt ce point? Ce point capital c'est la mort.

a Heureux ceux qui discernent le mouvement qui les empor te, i$t ne se croient point iiomobiles sur une terre immobile, et contemplent la marche et le but, c'est-à«dire un rapide passage et la mort. Vrai point de vue de tout le tableau de la vie, ô mort, heureux celui qui t'aperçoit, et qui, à ta lumière, critique la vie avant de Tentreprendre.

« CduiJà sort du rêve. Il s'éveille I Ses yeux s'ouvrent ; il voit la double face des choses, commen* cément et fin, vie et mort.

« Mais peut-être ne comprend4l pas ; peut-être aperçôit-il là mort cottime un néaiit, qui neutralise et qui efFâce tout l'être de la vie. Alors commence la cri«e désespérée de l'âme. Sortie de la grossière béatitude des sens, Tâme est vide, afFamée, désolée et saisie de terreur, en face de l'effrayante image et de l'inévitable mort ! Il faut qu'elle se replonge, par peur, dans le sommeil, qui maintenant ne sera plus que factice et fiévreux ; ou bien il faut qu'elle trouve un point d'appui pour sa vie éveillée.

« Ce point d'appui c'est la sagesse*; c'est la vraie science, c'est la vraie foi , c'est Tunion à l'unique immobile qui ne passe point et ne meurt point.

« Si, dans ce désespoir, l'âme trouve Dieu, si, dans cette crise du milieu de la vie, elle s'élève.

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au lieu de se précipiter, c'est un autre état qui commence !

ce Mais comment enseigner ce qu'est cet autre état?

<c Cet état , c'est l'intelligence et la vraie pratique de la mort. C'est la vie traversée au delà de sa limite présente.

(c Mais que veulent dire ces mots ?

« Ces mots renferment le grand problème de vie et de mort que le livre de la Connaissance de l'Ame doit chercher à résoudre. »

Or, tout ce que nous avons dit sur le sacrifice, sur la transformation de l'âme par le sacrifice, sur les lois de la vie du corps, sur l'immortalité, sur la consommation de l'univers et sur le lieu de l'immortalité, tout cela n'était autre chose qu'un essai d'intelligence de la mort, et par conséquent de la vie, de la vie traversée au delà de sa limite présente, par la pratique et la science de la mort.

Mais je veux voir de plus près ce qu'est la mort. Je voudrais presque la voir elle-même, et l'observer expérimentalement en moi. J'entends Leibniz me dire qu'il suffirait de déployer une âme pour y voir tout. Ne puis-je donc voir la figure de la mort dans mon âme en la déployant, et dire avec saint Paul : « J'entends en moi la réponse de la mort ? »

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Il est un âge où la nature elle-même se joint à la voix intérieure de Dieu, pour nous faire clairement entendre cette grande réponse.

.C'est rage où Thomme arrive au milieu de ses jours, etcommence à descendre. C'est le moment où il traverse l'effrayante ligne qui partage en deux hémisphères la vie humaine.

En ce moment, il est peu d'hommes qui n'entendent retentir dans leur âme quelque chose de' ce chant terrible qu'Isaïe recueillait sur les lèvres du roi mourant : « Seigneur, au milieu de mes jours, « je touche aux portes de la mort. Je cherche le «reste de mes années, et je n'ai plus rien devant . « moi. Je ne verrai pas Dieu sur la terre des vi- « vants : je ne verrai pas^l'homme habiter en paix «c sur la terre. Le développement de mes jours s'ai^ « rête : on le reprend, et on l'enlève, comme on « roule la tente du berger. Dieu coupe ma vie, « comme un tisserand coupe sa toile, et, pendant c< que ma trame se développe encore. Dieu la dé- « chire ! Je suis né ce matin, le soir vient, et je vais « mourir!. Et pourtant, j'espérais voir un se-

ki9 L*AUTOaiNB.

c( cond matin 1 Mais sa force implacable me brise. « Je suis né ce matin : le soir vient et je vais « mourir 1

« O Seigneur, est-ce donc là la vie ? Est-ce pour tt cek que je suis né ^ ? »

Tel eêt le chant universel dé la vie qui décline^ quand elle comttK^ncé à (^ressentir la mon. Heu* reux ceux qui en ont (entendu, dès leur jeunesse, rharmonie grave, en ont compris le sens austèrsi et qui, à la lumière de cette révélation, ont criti* que la vie, avant de Téhtrepfendre 1

Mais la plupart des hommes n'entendent que tard ce cantique intérieur, et ne le comprenbent pas.

C'est à la fin de la maturité, quand tombait les premières feuilles, que Ton commence à entendre • la voix. On est au milieu de la vie, et il smnble qu'on touche à la fin . On commence à vouloir calculer ce qui reste, et il semble que Ton n'ait plus rien devant soi.

L'irrésistible mouvement qui nous emporte s'accélère à mesure qu'on avance. Sa vitesse devient effrayante ; on est né le matin : le soir vient , et l'on meurt !

* Cantique d*Ezâchias, Isaïe, xxxvni.

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Voilà, je crois, ce qu'entendent tous les hommes, et ce que comprennent toutes les âmes. Mais ce n*est point là tout. Ceci n'est que là partie bien connue du cantique , son premier senu vulgaire. Mais combien j'ai vu d'hommes s'y arrêter! A combieli d'âmes n'ai -je paa dit : ^ Écoutet encore, et «X comprenez mieux ! > Je les voyais, au milieu de la vie , beaucoup trop résignées , s'asseoir et dine dans un secret découragement : Tout est fini ; l'heu re est venue de replier ma trâte) je n'ai plus qu'à me préparer au départ.

O âmes, déployés donc en vous d'autres replis. Écoutei les accents qui viennent d'une plus grande profondeur. Ne vous laisses pas entraîner. Sachez vous révolter contre ce fantôme du néant qui vous menace.

Écoutes I le cliant de la mort a trois parties. Il y a d'abord la tristesse, puis la révolte, puis enfin l'enthousiasme.

Vous entendez assez la première partie du cantique, cette plainte vulgaire, lugubre, si claire et si connue : Je suis né ce matin : le soir vient, et je vais mourir.

Mais entendez aussi, au milieu de cette plainte et de ces larmes, un commencement de révolte, a Pence dant que ma trame se développe encore. Dieu la

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(£ déchire ! Il brise mes os, comme un lion qui dévore «, sa proie. Vous me faites violence, ô mon Dieu! a O Seigneur, est-ce donc là la vie ? Est-ce pour cela a que je suis né ? »

Mais le cri de la révolte s'élève :

« £h quoi I Dieu me conduit ! Et il me conduit ce aux ténèbres et non à la lumière ! Il tourne et il a retourne sa main sur moi. Il fait vieillir ma chair, <x et brise mes os» Il me couvre de plaies, et m'en-a veloppede fiel. Il me plonge dans la nuit, comme a les morts pour l'éternité. Si je crie, si je prie, il t repousse ma prière : et il se jette sur moi comme « Tours et le lion sur leur proie. J'ai perdu toute a joie et toute paix. J'ai perdu le sens de tout bien. «J'ai dit : La vie n'a plus de but. Je n'espère plus « en Dieu * ! »

Mais après la révolte, dans les âmes où la mort se fait entendre jusqu'au bout, vient la raison, puis l'enthousiasme.

Et d'abord la mison : « Mais pourquoi donc me «plaindre, et lui demander une réponse, puisque « c'est lui qui a tout fait * ? »

* Lament. Jerem., cap. m.

* Quiddicam autquid respondebit mihi cum ipse fccerit? (Gant. Ez«çh., Is«, xxxYiii.)

L'AUTOMNE. UiZ

Oui, c'est lui qui opère ma vie, et qui, en même temps, la déchire. Oui, c'est lui qui me tue, et c'est lui qui me donne l'horreur de la mort, C'est lui qui me fait mourir ce soir , et qui me donne l'espoir d'un second matin. Eh bien, demandons-lui cette nouvelle vie, et la science de ces contradictions.

« Seigneur , je suis votre œuvre : au milieu de « mes jours, donnez-moi la vie véritable. Seigneur, « au milieu de mes jours, faites-moi connaître tout a ce mystère * . »

Or, voici le sens du mystère :

« C'est que la mort est une puissance qui marte che devant Dieu, pour courber toute la terre sous ce les pas de son éternité. Dieu veut dompter la « terre , pour donner à son peuple la vie , la vie a pleine dans le Verbe incarné ^. »

<c Omort, à ta voix mes entrailles ont frémi, mes « lèvres ont tremblé de crainte. Et maintenant je <f ne crains plus. Que la putréfaction possède mes et os, et ruisselle sous ma chair, pour que je passe a de la tourmente au repos, et qu'il me soit donné

* Domine, opus tuiim, in medio annorum yivifica illud. In medio annorum notum faciès. (Orat. Habacuc. Cap. m.)

* Ante faciem ejus ibit mors... Incurvali sunt colles mundi ab itineribus seternitatis ejus... Egressus es in salutem populi lui, in salutero cum Christotuo. {Ibid., v. 4, 6, 43.)

&1& VAUTOlOiK.

« de monter vers les niiens, ^ers ce peuple qui est c( en haut. »

« Oui, germes et fleurs, fruits de la terre, ani* « maux qui nourrisses l'homme, yous passez. Mais « moi, je trouve en Dieu ma joie, et je tressaille en ff vous, Dieu mon Sauveur. Dieu est ma force. C'est « lui qui me donne la vitesse el Télan du cerf. C'est « lui, vainqueur de tout, qui me £ût traverser Tohs* < tade, et m'âève, plrân d'un chant d'enthousiasme, « jusqu'au terme de mon glorieux espoir *. »

Tels sont les chants sacrés et révâés qu'il nous budrait compiendre.

J ai déjà lu ^ compris dans mon âme la première partie de ce chant, la tristesse et la plainte. Il u*«st pas difficile non plus de «XHupiendre la

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yAUTQMMK 615

seconde partie : la révolte contre la nécessité de la mort. Quelle âme ne dit et ne comprend ceci : Mais est-ce donc là la vie ? Est-ce povir cda que je suis né?

Ce qu'il nous faut entendre et tâcher de lire dans notre âme, expérimentalement, c'est le sens de cet enthousiasme. Q mon âme, es-tu capable de le comprendre ? Peux^ptu le partager ? Si je te sofude plus profondément, pour te connaître, et si je te déploie , pour te lire tout entière , trouverai- je en toi cette troisième réponse de la mort, qui change en enthousiasme la plainte et la révolte ?

Comprendrai-je cette énigme : <i La mort marche «r devant sa 'face. . . . afin de courber la terre sous (c les pas de l'éternité, m Tel serait le sens de la mort, tel serait son usage 2 elle marcherait en face

de Dieu, annonçant sa venue, et préparant la terre

à l'approche de la vie éternelle. Elle serait le passage du travail au repos , et de la dispersion des multitudes terrestres, à la glorieuse union du peuple qui est en haut. Elle oterait cette force, cette joie, que nous donnent les fruits de la terre, mais elle nous donnerait pour force, pour joie et pour appui. Dieu même. Elle aérait l'anéantissement de l'obstacle et nous élèverait jusqu'à notre idéal glorieux et triomphaut.

Y a- t-il quelque psychologie qui lise cela dans rame , et qui voie dans la vie de l'âme , non plus le masque ancien, mais la vraie figure de la mort, glorieuse et triomphante , qui la montre comme Télan suprême et le procédé principal de la vie ?

Oui, il y a une connaissance de Tâme, qui en voit et en sent quelque chose, expérimentalement, scientifiquement. C'est la science des chrétiens.

Je suppose donc que je sois à cet âge où la réponse de mort se fait surtout entendre, et j'écoute : vous qui lisezces pages, écoutez avec moi.

La tristesse, la plainte et la révolte, depuis que je me sens décroître, se font entendre assez clairement.

Mais, ô mon âme, si tu es triste, si tu te plains, et si tu te révoltes, tu portes donc en toi un but et un espoir qu'un invincible obstacle contrarie.

Tu sens en toi cette contradiction. La vie veut vivre et cependant elle meurt.

Mais alors, ou bien l'œuvre de Dieu est dénuée de sens, et Dieu même est déraisonnable, ou cette contradiction se concilie dans quelque autre mystère qu'il faut chercher.

Deux choses sont manifestes : tu veux vivre et tu te sens mourir. Tu vois bien le jour qui décline, mais tu espères un second matin.

Et d'abord, regardons de près cette demi-mort qui me menace ou plutôt qui m'atteint au milieu de ma vie, quand j'ai dépassé le sommet.

Visiblement , toute la direction de ma vie est changée. Je montais, maintenant je descends. J'avançais \evs la vie grandissante; comme la terre vers le solstice d'été , j'allais vers la lumière et la chaleur croissante. Je me retourne maintenant, comme la terre aussi , quand les jours diminuent, retourne vers l'équinoxe. Mes jours croissaient, maintenant ils décroissent *,

Mon âme pénétrait mon corps d'une vie surabondante, et mon corps empruntait à la terre plus qu'il ne lui rendait. C'est l'inverse aujourd'hui. Mon corps, sous l'influence d'une vie plus recueillie, restitue chaque jour plus qu'il n'emprunte. Mon esprit va de même. Ma mémoire s'attacliait

* Pariset (Article Age^ dict. des Sciences médicales). Notre vie se partagerait donc en deux grandes périodes ou deux âges : le premier consistant dans un mouvement d'expansion graduel et soutenu qui, à partir de la naissance, se prolongerait jusqu'à la quarante-neuvième année, et composerait ainsi ce qu'on appelle la grande semaine de la vie ; le second marqué par un mouvement de resserrement progressif qui, à partir de ce dernier terme, se prolon gérait jusqu'au terme final. Le premier comprendrait toute cette série d'évolutions que parcourt l'économie pour par>'enir à son entier développement ; le second, toutes les séries de dégradations qui en caractérisent le déclin.

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