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à tout 9 et perdait peu. Maintenant elle acquiert chaque jour un peu moins qu'elle n'oublie.
Mon esprit aimait à s'étendre dans la multitude des idées et des faits : j'entrais alors aussi facilement dans les idées d'autrui que dans les faits nouveaux. Maintenant y en présence de données inconnues j ou des idées d'autrui , je vois moins clairement> j'entends moins vite, et j'assimile beaucoup plus lentement.
J'écoute bien plus péniblement. Je ne puis suivre qu'avec ennui la multitude des mots, à moins qu'ils ne soient le vêtement simple de la pensée des grands esprits.
Aujourd'hui je ne saurais apprendre une langue. Je ne sais plus me faire aux mots nouveaux. Mais les vieux mots, dont j'ai Fusage, me deviennent de plus en plus clairs, de plus en plus chargés de sens. Je les vois transparents, transparents jusqu'aux choses, et parfois jusqu'à Dieu. Le nombre de ceux que j'emploie, décroît peut-être, mais chacun de ceux que je garde, gagne en étendue et en poids.
Ma pensée a pris en dégoût les mots techniques et rares, les termes particuliers, systématiques, les expressions éclatantes ou subtiles, et propres à une école ou à un siècle ; et je n*aime aujourd'hui que les mots simples, antiques, vulgaires, qui sont de
tous les temps et de tous les lieux. Mais je comprends qu'avec ces mots universels et sitilple^, on peut tout dire.
Si des mots je passe aux idées , si je til'étudie sur ce point, je trouve que, manifestement, dans mes pensées, le nombre, la quantité et le mouvement diminuent. Le long développement, le rapide mouvement discursif me fatigue. Je ne sais plus courir; je marche. Je marche, maî^ peut-être j'arrive plus tôt que lorsque je courais. Je raisonne moins, mais je vois mieux les conclusions. Jenedétnontre point ce qui se voit. Je crois moins à ce que déduit la logique, qu'à ce que l'esprit voit et touche.
Je sais un géomètre consommé, des plus illustres, qui se rit des grands circuits d'algèbre, des longues chaînes d'équation. Regardez, me dit-il, avec la raison nue et l'intelligence Imposée, le fond des choses et des données, et vous irez aux découvertes plus tôt et plus profondément que par toutes ces machines et tous leurs mouvements. Ainsi fait aujourd'hui mon esprit^ en toute science et en toiite question *.
' £st-il nécessaire de prévenir que le moi de ces chapitres, et de tout cet ouvrage, est le plus souvent un moi général et impersonnel, et non pas celui de l'auteur? L'auteur n'entend ici ni se flatter de ces progrès, ni se plaindre de ces décadences. S'il les décrit, c'est peut-être par induction ou expérience d'autrui plus que
Voilà pour le mouvement. Quant au nombre, j'avoue que lorsque mes pensées surviennent par multitudes, je ne regarde plus. Je ne sais rien voir dans la foule. Je veux des groupes choisis, liés par sympathie et par nature, et non pas ramassés par accident. Ces associations d'idées accidentelles et singulières, dans lesquelles pétille l'esprit, me deviennent impossibles. Je n'aime à rapprocher que ce qui peut rester uni. D'ailleurs, je ne veux plus de nombre, dans mon esprit, que par rapport à l'unité. Le nombre seul est anarchie.
Enfin, s'il s'agit de la quantité, je me souviens bien qu'autrefois, dans ma pensée, un seul chapitre d'une seule science était si grand, qu'il remplissait tout mon cerveau et occupait toute ma mémoire. Aujourd'hui, tout ce que je puis savoir tient à peine dans ma tête un peu de place, et je ne m'en souviens que peu. Seulement je le retrouve quand il le faut. Ma science n'a que peu de détails, peu de matière. Elle est plus simple, plus immatérielle et plus souple. Je puis avec facilité la plier et la déplier, la réduire à un point, ou l'étendre assez loin tout à coup.
par expérience personnelle. Quoi qu'il en soit, il demande à tous ses lecteurs, un peu avancés dans la vie et dans la science, de lire ces pages en essayant de se les appliquer.
En outre, mon esprit maintenant a, sans comparaison , moins d'adhérence à ce qu'il tient. Il a , comme Thémistocle -s'en vantait , une admirable puissance d'oublier . Ce qui est faux, faible, factice, se détache et tombe facilement. Ce qui est curieux, inutile, et ne sert pas à l'homme , et ne va pas à Dieu , se dessèche et se fane comme l'herbe. Les sdences abstraites, curieuses et isolées, qui ne vont pas à la morale et à la religion, et au bonheur du genre humain, sont reléguées dans quelque place inoccupée de ma mémoire, et pliées sous le moindre volume possible.
A plus forte raison , ai-je horreur des engouements systématiques de la pensée, des thèses aiguës et absolues, des affirmations éclatantes et tendues.
Plus je vais, plus je sens que la vérité, comme la vertu , est au centre et au milieu des choses. La grande source d'erreur consiste à regarder comme centre un point de la circonférence. Et la grande source des disputes consiste à opposer entre elles les deux extrémités des diamètres. On isole et l'on monte im pôle positif d'un côté, et un pôle négatif de l'autre, au lieu de faire ruisseler vers le centre les deux forces qui s'y veulent unir.
Et j'ai, de plus en plus, horreur de ces extrémités et diversités contentieuses, parce que mon es-
pritp en vieillissant , marche naturellemeDt vers l'unité, la simplicité et la paix.
Et je remercie Dieu, en pensant aux témérités^ anx systèmes, aux illusions, aux engouements, aux doctrines absolues de ma jeunesse, de n'avoir point alors eu le grand malheur de parler, de dogmatiser, de disputer, d'écrire, peut-être, des pages tendant à diriger le monde ou mon pays, et qui subsisteraient aujourd'hui à ma honte. Je vois pourquoi l'antiquité attribuait la chute des républiques au trop grand nombre de jeunes parleurs. Procheniebant oratores noviy stultiy adolescentuU ^ dit Çaton * . Serait-il vrai que notre civilisation moderne tout entière est menacée, par la même cause, de décadence ou d'immense retard ?
Et d'ailleurs^ je commence à comprendre de plus en plus qu'il faut penser avec humilité, et devant Dieu. Je pensais et je parlais autrefois si impétueusement I Mais aujourd'hui , je tremble de penser ce que Dieu n'approuve pas.
, Aussi je me demande si cette crise du milieu de la vie ne serait pas assez naturellement la grande époque de la chute des erreurs. Alors aussi tombent les croyances qui n'ont pas leur racine en
^ Cicéron, de Senectute, vi.
Dieu. On se lasse à la fin de maintenir par force, dans sa tête, de mauvaises raisons. La religion venue par poésie , par impression sentimentale , par science individuelle et raisonnement privé, par préjugé ou par autorité humaine, la religion, superficielle et vague ^ s'ébranle dans Tàme. C'est rage du plus absolu scepticisme pour Tàme sans profondeur. Et c'est l'âge de l'hypocrisie pour l'âme qui peut mentir, et qui veut soutenir un vieux rôle sans y croire. Mais c'est aussi l'époque où l'on va plus facilement de la fausse religion à la vraie, et des idolâtries à Dieu, et des sectes à l'u^^ nité. C'est l'époque où les âmes qui ont vécu dans la foi morte, sous les formes et l'apparence de la Vraie religion, peuvent, quand survient le dégoût des formes vides et le mépHs des apparences, rentrer dans la substance de la vraie foi , de la foi vive, de celle qui n'est donnée que par Dieu même, présent dans Tâme. Et l'âme qui possède depuis longtemps la vraie foi^ mais resserrée peut-être en des formes étroites^ obscurcie de scrupules et d'inintelligences, peut alors, après une crise de doute, la reprendre des mains de Dieu, plus simple, plus transparente, plus vivante et plus libre, plus ramenée à l'unique nécessaire, l'amour de Dieu et du prochain.
Ii2k L'AUTOMNE.
Pour ce qui est de la poésie et des arts, je n'en puis plus supporter, je l'avoue, les efiPorts, les effets, les inutilités et les témérités. Je hais l'audace des formes et des couleurs, l'intensité, la volubilité ou l'excentricité des sons, et la multiplication des images, et la perpétuité des descriptions. Je ne veux aujourd'hui qu'une austère poésie d'automne, sobre, châtiée de toute surabondance de sève, de toute luxuriance de rameaux, et présentant à l'œil, au lieu de campagnes fleuries et de feuillages touffus, des sillons nus, mais chargés çà et là de gerbes empilées; des ceps informes et brûlés, mais prêts à ruisseler le vin .
Maintenant, si je passe de l'examen de mes idées à celui de mes sentiments, j'aperçois tout d'abord un premier changement heureux : c'est que je suis beaucoup moins exposé qu'autrefois à la malédiction qu'a prononcée Bossuet contre la connaissance stérile qui ne se tourne pas à aimer. J'ai bien moins l'orgueil de la science. Et si je cherche la vérité , c'est avant tout celle qui est applicable à la vertu et au bonheur. Oui, ma science se tourne à aimer. Ma tête, moins fière, se penche un peu, se- replie un peu vers mon cœur, en même temps qu'elle s'incline davantage, par bienveillance, vers mon prochain.
Je le comprôndSy les forces de mon âme sont aujourd'hui moins séparées, mes facultés moins isolées. Chacune d'elles, prise à part, a moins d'éclat, moins de chaleur sensible , moins de mouvement apparent, mais mon âme est plus une, et je m'approche de ce que saint Thomas appelle la pénétration mutuelle des forces.
Oui, mon cœur a de moins rapides pulsations, et le sang qu'il envoie n'est plus aussi brûlant ; mais que serait-ce si la chaleur sensible disparue était maintenant devenue chaleur latente, c'est-àdire chaleur plus profonde et plus assimilée? Que serait-ce si le feu des passions était devenu amour libre, amour intellectuel et cordial ? Que serait-ce si j'avais survécu à mes passions sans survivre à mes forces? Que serait-ce surtout si l'amour libre, en moi, avait changé de direction, et si, au lieu d'être occupé toujours à aimer pour jouir, à s'aimer soi-même en autrui, il aimait autrui comme soi-même pour autrui et pour Dieu ; si l'amour, au lieu de chercher le sentiment qu'il prend de soi, cherchait surtout l'efficacité de la preuve qu'il donne de soi? Et si, très-noble, très-désintéressé, il s'habituait maintenant à calculer ce qu'il peut faire de bien, et ce qu'il peut donner, et comment il se peut donner tout entier, et ses richesses et ses
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idéeS| et tout son cœur, pour ce qu'il aimey comme Je 1^ US| à la dernière cène^ donnait son corps, son sa ng, avec tout son amour.
Mais je ne puis plus ne pas m'apercevoir que, plus je veux décrire mon commencement de déca«dence, plus 11 se trouve qu'au fond c'est uii progrès que je constate. Ce n'est pas même encore une chute de feuilles, ce n'est qu'une chute de fleurs^ chute nécessaire pour la venue des fruits. Les fruits sont le cœur et le centre des fleurs^ qui ne sont que parures et enveloppes. Il faut qu'elles disparaissent quand le fruit vient.
£h bien ^ ne serait-ce pas là peut<^étre le com* mencementde Tintelligence de la mort?