‹ Philosophie. De la Connaissance de l'ÂmeChapitre 26 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'hiver.

Ainsi^ en déployant notre âme, et Fobservant pendant sa crise et son âge de retour , nous la voyons commencer à mourir. Nous commençons à voir en nous la mort^ et il semble que, jus-» qu'ici^ l'effrayant fantôme^ vu de près^ n'est plus un exterminateur^ mais au contraire un moissonneur. Mais ce n'est là qu'un commencement ^ et nous sommes encore loin du but. Car, à vrai dire, qu'avons - nous observé dans notre âme? Nous avons observé l'automne, et non l'hiver : l'automne où la terre donne son fruit, et non pas l'hiver où tout meurt. Nous avons Vu la vie se recueillir en nous, mais non ^'éteindre.

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Pouvons-nous déployer dans Tâme d'autres repliSy pour y lire plus profondément, et pour y voir enfin la mort elle-même ?

Nous le croyons : nous croyons qu'il est des époques et des états de Tâme, où Thomme peut dire en vérité avec saint Paul : « Je viens d'entendre en ce moi la réponse de la mort. » Nous croyons même qu'il est des âmes qui pourraient dire avec saint Paul encore : « Je meurs chaque jour. » Aussi nous croyons la mort observable.

Oui, il est des états de mon âme où, si je savais mieux voir, je pourrais observer la mort. Et malgré ma dissipation, ma dispersion, mon peu de clairvoyance et de profondeur, je l'ai plusieurs fois aperçue. Je ne parle pas ici' seulement de ses terreurs , qui m'ont plusieurs fois assailli , mais qui ne sont que l'ombre et le fantôme de ce qu'il faut appeler mort! Je parle de la mort en action, opérant dans mon âme, en esprit et en vérité.

U est des heures de critique profonde, radicale, solennelle, en présence de Dieu, où tout ce qui n'est pas l'essence du vrai et la substance du bien ne paraît plus que vanité. C'est la plus haute inspiration de Dieu. C'est le cri le plus sublime de la vie. C^est là la grande réponse de mort que toute âme, â tout âge, porte en soi. C'est là la grande

opération intérieure de celte mort qui/ dit le texte sacréy «c marche devant la face de Dieu, pourlout <x broyer sous les pas de son éternité. »

Plusieurs fois j'ai connu cette heure, et j'ai senti et entrevu la mort.

Mais que serarce quand une longue expérience de la vie, s'unissant à cette voix intérieure, m'aura montré, dans ma propre histoire, dans mon corps, dans mon âme , dans le siècle où je vis , dans le monde que j'habite, dans les hommes qui m'en* tourent, la vanité de toutes les vanités y et , dans ce qui n'est pas vanité, la borne fatale et l'obstacle mauvais ?

Voici peut-être un demi siècle^ ou plus, que je travaille sur cette terre : qii'ai-je fait et qu'ai-je obtenu ?

Par le bienfait et par la providence de Dieu, je le suppose, j'ai distingué mon âme de cette masse de chair. Mon corps décroît déjà, mon âme grandit encore. La vie de mon âme dans mon corps cède à la vie de l'âme dans l'âme. Cette vie moindre dit à la plus haute, ce que saint Jean dit du Sauveur : « Il faut qu'il croisse et que je diminue. » Mon esprit gagne en solidité, en substance, en unité et en simplicité ce qu'il perd en surabondance, en mouvements, en détails, en images, en nombre, en

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quantité. Iftes Êuniltés se réunissent et se pénètrent davantige. Mon esprit est moins loin du coeur : ma science veut tourner ea pratique; mon ttBKrar, mieux dirigé, s'élè?e, s'épure : nu» travafl^ ^bas désintéressé, tend an bien du monde^de mon pqrs ou des hommes qui m'entourent.

Certes, si mon âme en est à ce point dans la seconde moitié de la maturité, sa ^ie et son effort n'ont pas été perdus. On peut dire qu'dle porte une mcMSSon, et qu'elle en goûte ks finôts. Mais avançons, et plus ces fruits de sagesse seront grands, mieux nous sanrons oomprendie ce qui ira surrenir.

Yoici, je le sof^poce, une de ces heures de critique mortdle, que provoque, par la bonté de Dieu, Texpérience consommée de la réahté.

Essayons de lire dans notre ame la forme que je ¥«ux TINT, Ff^iéfaiÎGD que je mx oonnaitre : j'entends la forme et Fc^iéraiîoD de la mott, non de cette demi-aoït comparée à Tantomney mais de la mort finale comparée à llûtcr.

£h htm ^ Toici que par instants je niis ¥enir, en «ffèl^ sur la iKe de mon ime, k froid, la

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glace, et comme la destruction. Je vois venir peu à peu le silence, la fatigue ; l'inaction, l'indifFérence, le chagrin, la séparation.

Le silence I dans ma jeunesse, j'étais comme assuré de convaincre le monde entier par ma parole. Aujourd'hui je commence à douter que la parole humaine puisse opérer quelque chose sur la terre, et augmenter parmi les hommes la sagesse et la vérité. Qui sait comprendre, et qui veut écouter, ou qui sont ceux que le monde écoute ? Ne jetex point vos perles aux animaux, dit l'Évangile : c'est ce que j'ai fait trop souvent. J'ai profané la vérité en croyant la tnanifester , et j'ai dit à l'hommeanimal ce qu'il ne pouvait pas entendre, et ce qui le blessait au lieu de l'attirer. Et, comme presque toute la nature humaine est encore dans ce demisommeil de l'animalité , ne ferai-je pas mieux de me taire ? Ce qui instruit les hommes c'est le temp^, l'expérience, c'est le malheur surtout, c'est la vie qui décline et la turbulence des sens qui s'apaise, et c'est la mort enfin. Quant à mes paroles, que peuvent-elles ?

Mais déjà^ sans délibérer, j'ai pris l'habitude dit silence. Les plus hautes vérités auxquelles moiî àme entière est attachée et qui sont le fruit de ma vie, sont trop'simples pour être dites, et trop fortes

et trop effrayantes pour être. démontrées. Si je 1^ dis, on n'écoute pas : je parais ne rien dire ; et si je les démontre, Ton s'épouvantje et l'on s'irrite.

Peut-être aussi ai-je assez dit, ou plutôt ai-je assez répété ce que je puis savoir, ce que j'avais à dire. Ceux qui m'entourent, me savent. Ils ne comprennent pas mes paroles, ils ne les pratiquent pas ; mais ils les savent, et ne veulent plus les écouter. Je suis connu : mon effet est produit : je n*ai plus qu'à me taire.

Et d'ailleurs, tout n'est-il pas dit? Qu'ai-je à manifester qui ne soit dans les livres ou dans la tradition du genre humain ? Ce qui manque à la vérité, ce n'est pas d'être dite, mais bien d'être entendue. Mais ce serait là le changement et la transforma* tion de la nature humaine. Or, je ne changerai pas le monde. Tout est donc dit, et il faut se taire. Et c'est à quoi mon âme se forme peu à peu, par la longue expérience de l'inutilité de la parole.

Voilà donc que le silence te gagne, ô âme, et c'est déjà l'un des traits de la mort. Mais ce n'est là que la première partie et le côté superficiel de la leçon. Quel est le véritable sens de ce silence qui m'envahit par l'opération de la mort ?. Je cherche ce sens plus profond : car je crois et je sais que lorsque je ne vois que destruction ou anéantisse-

ment, je n'ai pas le fond de l'idée. Je sais, dis-je, que la mort est corrélative à la vie , qu'elle est ce revers de laTie, cette vie inverse qui repousse, qui détruit et anéantit, pour passer outre. La mort est une opération indirecte de la vie même, qui efface pour écrire, et qui détruit pour vivifier. Je comprends ces paroles mystiques : a La vie chrétienne « a deux parties, la mort et la vie, et la première a sert de fondement à la seconde. »

Quel est donc le sens du silence qui envahit mon âme ? Le voici : l'homme se tait afin que Dieu parle. La vie croissante, la sagesse grandissante me fait taire , parce qu'elle exige une plus haute parole. En effet, qu'est-ce qui est impuissant sur le monde ? C'est la parole de l'homme. Quand je parle à partir de moi , quelque vrai, que soit mon dis-, cours, il n'opère pas. Si je parlais à partir de Dieu, sous la mission actuelle de Ûieu, dans sa grâce et dans sa vertu , dans l'ardeur de son Esprit-Saint, ma parole serait-elle stérile ? N'ai-je, dans ma vie entière, jamais dit un mot efficace ?Plus d'un peut-, être, mais alors je n'étais pas seul ; j'étais comme* inspiré, comme envoyé. Une force était en moi, sans moi ; et une puissance tout autre que ma voix opérait, hors de moi, au fond de ceux qui m'écotitaieiit. Certainement il y a deux paroles : celle

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