IV
4S& L*BIVfiR.
qu'on parle à partir de soi, et celle qu'on parle à partir de Dieu. « ]V(a parole q'est pas ma parole, « mais la parole de Celui qui m'envoie \ » dit le Maître des hommes: Serait-ce donc que la mort veut changer ma parole^ détruire celle dont je suis le principe, pour faire place à cette autre parole doqt le principe est Dieu ? Est-ce donc pour cela que mon 4mey en avançant ^ tend au silence , et qu'inspirée et guidée par la mort, qui connaît notre but su? préme, elle fait tomber la parole inutile, pour laisser survenir la parole créatrice, qui commence k vouloir paraître ?
Mais combien d'hommes ont vécu de la vie de Tâme dans le corps, ^ns parvenir à celle de l'âme dans l'âme I Combien d'autres ont vécu aussi de la vie propre de l'esprit, de la raison, de la science ou des lettres , en un mot de la vie de l'âme en elle-même, et n'arrivent pas à la ^ie plus haule de Tâme en Dieul Combien peu oql asse^ conservé, préparé leur âme el leur corps, pour Theura sainte de la vie de Dieu ! Us y parviennent, mais trop tard, et trop épuisés poiur la £ùre refluer sur rhomme entier, et pour raidre à tout Thonime une
^ f<»awMm <rMi ti>£§ii&. »A est «n^ sBd cjos, qoî miitt
voix et des mouvements. Elle est, au fond^ comme une très -faible lampe dans le sanctuaire d*u»e grande nef; mais elle demeure enveloppée de ù* lence et d'obscurité. Ce n'est qu'après la mort to^ taie et dans un autre vie quQ ce g^rme peut éclater. Il n'a pu grandir içi-bas, assez longtemps pour ré» pandre ses fruits sur la terre. Mon Dieu, pourquoi n'ai^je pas, dès ma jeunesse, conservé pour vous seul mon âme, mon corps, mon esprit et me^ forces? J'eptrerais dans le troisième monde dè^ cette vie : mon dernier âge serait sur les deux au«très un progrès divin. Je bénirais la terre par ma pré^nce au lieu de la charger. Je serais vraiment votre fils, votre instrupient, votre prêtre ou votte prophète,
in.
Quoi qu'il en soit, le silence m'envahit i la mort détruit la parole vaine, celle dopt je suis seulla racine. Mais s'U en est ainsi de ma parole, il en sera de même de ma science et de mon action. Nori« seulement déjà je parle moins, mais le temps vient, je le pressens, où je penserai moins. J'ai vu, 4^ns mon autompe, ce grand progrès de ma pensée qui, devenue moins discursive, moins mêlée d'espace et
de tenipSy de mouvement, de quantité, se recueillait vers Tunité, la paix et la sobriété ; c'était véritablement une pensée mieux dégagée du corps et de la matière, moins dépendante de l'état du cerveau. Mais voici qu'aujourd'hui, dans mon hiver, survient une crise toute autre : je vois mon âme se détacher de la science même, non comme fausse, mais comme vaine. Je sens profondément, par expérience, ce qu'ontvu les penseurs vraiment grands ; ils ont tous vu que notre science n'est qu'un reflet, un mirage, une ombre, un simulacre, un fantqme, une idole. Le temps vient donc où l'âme , après avoir connu ce que cette forme de la pensée peut donner de lumière ou de gloire, commence à dédaigner l'idole. Mais pourquoi ? Parce que le sublime instinct de la mort l'oblige à chercher Dieu. Ce que mon âme demande enfin, c'est de voir Dieu, c'est-à-dire cette réalité absolue dont ma science n'est que le reflet, dont ma pensée n'est que la recherche. Mon esprit veut se reposer dans la contemplation du terme suprême de Is^ raison. Autrefois les discours et les livres, les mots, les phrases, suffisaient à me réveiller; maintenant rien de cela ne peut plus tirer mon esprit de son sommeil. Pour le toucher, il lui faut la vie réelle et palpable : il lui fiiut les objets et Dieu !
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Mais quoi, n'est-ce pas là im divin progrès? N'est-ce pas la marque d'un esprit qui aboutit enfin, qui veut enfin le terme de sa recherche, et qui attend le vrai réveil ? Mes pensées , je les vois en moi : c'est mon esprit, c'est surtout moi. Or, j'ai assez de moi; je me suis assez vu; je voudrais maintenant voir Dieu, que ma pensée m'annonce et me démontre et me laisse entrevoir par reflet.
C'est ainsi qu'en marchant vers le terme de là
pensée, j'arrive à penser moins, et le silence de la pensée aussi bien que de la parole, quand j'approche de l'objet, commence et m'envahit.
Mais s'il en est ainsi de la pensée, en sera-t-il autrement de l'action ? Je ne parle pas de Faction physique, dont mon corps devient incapable , je parle des actions intérieures, décisions, résolutions et entreprises. « Je veux peu de chose, dit saint a François de Sales, et ce peu que je veux, je le à veux peu. » C'est où j'en viens, non pas par sainteté, mais par indifférence et par fatigue. A quoi bon vouloir ? N'ai-je pas déjà fait, dans tous les sens, les efforts dont j'étais capable? A quoi bon maintenant me remuer encore? Je n'ai plus le goût ni la force de disputer ni les richesses ni les honneurs. Quant aux entreprises pour le bien, et aux efforts pour diriger l'État, le monde, l'esprit
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public^ je dirfti même pour pi*opager ma foi^ j'ai fait ce que j'ai pu { je cotinais maintenant la mesure de mes forces^ et les insurmontables résistances de ce qui est. £t puis^ n'ai -je pas vu mainte* fois tnon élan me reculer plus loin du but, et mon ilFort redresser contre moi l'obstacle, qui déjà penchait pour tomber ? Laissons donc faire. Laissons marcher le temps I Dieu seul opère; Dieu seul chatige et transforme ; Dieu seul triomphe , règne et gouverne,
MaiA qu'est*ce à dire ? Dieu n'agit^il que par luimême, et n'opère*t-il point par les hommes pour le gouvernement du monde ? Que signifient ces mots i fùrce et t^ertu de Dieu^ et celui-ci : instru*fhent de la Providence ? Aucun homme n'a^-t-il jamais été l'instrument de la Providence ? Aucun ti'a4-il jamais reçti mission, inspiration, pour agir dans la vertu de Dieu, pour transformer un siècle, un peuple, une âme, ou pour se transformer luitnême dans la sagesse ? Loin de là. Tout homme a sa mission; tout homme peut et doit opérer en Dieu. Ah T voilà l'action qtie je Veux, la seule eti qui j'espère. Je ne veux plus agir à partir de moimiême, mais à partir de Dieu. Je veux un autre principe d'action^ un principe qui n'agite pasen vain la face du monde, mais qui le mène au but. Pour
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mes actes , comme pour ma parole et ma pemêë^ il me faut changer de principe. Je veux ne plus être principe, ou du moins Tinstinct de là' vié et de la vérité ctt)issante le veut pour moi , et me force, par la taort qui dissout le reste, à le vouloir. Je veux (JUe Dieu seul soit en tout mon principe et ma source. Si ce principe intervient dans ma vie, si je puis dire enfin avec FBomme-DiéU : ce Ce n'est pas moi qui agis par thoi^méme, tnais « j'agis par mon Père. Je ne suis pas seul, mon «i Père est avec hiol, » alors aussi je pourrai dire, comme lui, jusqu'à là fin : te J'agis incessamment, a parce qUe mon Père agit incessamment î » et je pourrai à mon dernier jour m'écrier. Comme mon Maître : « O mon Père, j'ai achevé l'œuvre que vous K m'avez confiée ! »
Ainsi jusqu'à tnôh dernier jour , Dieu peut me relever, en mettant dans mon âme utt nouveau principe de pensée, de parole et d'action, pendant que mon âme, par elle-même tend au silence, à l'inaction, à l'anéantissement de la pensée, à l'indifférence, au chagrin.
Oh ! oui , je sens venir l'indifférence ! Je Gom-
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prends déjà par moi-même la cruelle insensibilité, Tégoisme absolu reproché à tant de vieillards. Dans ma jeunesse, à la seule vue d'un inconnu survenant dans ma vie, mon cœur battait ; je regardais et j*espérais : j'espérais découvrir un trésor dans cet homme. Aujourd'hui je ne regarde plus : je vois tous les hommes commes des ombres. Ne sais -je donc pas, par une assez longue expérience, qu'on ne peut rien attendre d'aucun homme ? Je connais la hmite des cœurs et des esprits. Que ferai-je d'un nouveau venu ? Est-ce qu'il y a dans quelque homme quelque suite ? Est-ce que ceux qui m'ont aimé se souviennent aujourd'hui de moi ? Bien des fois je me suis cru enfin vraiment reçu dans une autre âme, vraiment aimé I qu'en reste-t-il ? Je n'ai plus rien d'aimable et ne suis plus aimant. En avançant encore un peu, je comprends que je serai seul, nul n'espérant plus rien de moi, et moi n'espérant plus rien d'aucun homme. Oui, je le sais, presque toujours on vieillit seid et on meurt seul !
Ah I certes voilà bien l'hiver de la vie. Ce n'est plus ici mon automne et sa moisson, et la sérénité de ses jours calmes, et la riche teinte des bois ; c^t l'anéantissement de toute sève, la nudité de toute la terre, la glace, la neige, les troncs noirs et les
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branches cassées. Oui voilà bien la mort dans mon âme^ car le cœur ne bat plus.
Mais de quelle âme s'agit-il ici ?
Oui, quand la vie de l'âme dans Tâme ne s'est pas dégagée de la chair et du sang, et quand, au milieu de nos jours, au commencement de là décroissance, l'âme, au lieu de se conquérir, s'est livrée, s'est tout entière épuisée dans le corps, oui, je l'avoue, il n'y plus de cœur lorsqu'il n'y a plus de chaleur physique dans le sang. Mais grâce à Dieu , il n'en est pas ainsi de toutes les âmes. Quant à moi, quel que soit mon passé, je n'admets pas qu'un âge arrive, où mon cœur ait cessé de battre. D'abord parce que je vous ai demandé, ô mon Dieu, de me retirer de cette terre avant cet âge, s'il pouvait survenir ; puis, parce qu'en mettant ma main sur ce cœur, et l'observant de près, je sens qu'il est et sera dans mon âme , ce qu'il est dans, mon corps, je veux dire a le dernier vice vant. »
L'avouerai-je ? ses battements sont comprimés, et son enveloppe est durcie : l'expérience et la circonspection le brident; mais lui, étudié sous cette enveloppe, je ne le trouve point refroidi. U a les anciennes forces, peut-être en a-t-il de nouvelles : seulement il est séparé des objets , car les figures
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humaines, trop souvent reconnues comme vides^ ne sont plus des êtres réels à ses yeux. Mais, s'il croyait entrevoir un homme , un homme réel et consistant, vrai, noble et bon ; un homfne tel que Dieu les veut tous , et tel que je les croyais tous dans mon enCsmce ; une âme en qui la mienne pût te verser entière, sans réserve des idées secrètes et des sentiments ineffables qu'on ne dit plus; ohl alors je sentirais mon cœur bondir et s'élancer , briser la glace, fondre la neige, dilater ma poitrine ; oui, je le retrouverais entier* Mais oette âme la rencontrerai-je ?
Oh mon Dieu I telle est assurément la source la plus profonde de mon chagrin. Je le sais. A peu près tous les hommes meurent de chagrid , et trop souvent de chagrin coupable ! Santé, fortune, carrière, amis, famille, facultés intellectuelles, ressources d'âme, paix intérieure, tous ces biens sont perdus ; tout a éfé détruit par d'aveugles passions, d'indignes fautes, et peut-être même pat* des crimes : automne stérile ! hiver désespéré 1 mort affreuse et coupable, déjà maîtresse de tout 1 ô désespoir!
Mais non, j'ai été moins coupable, je le suppose, ou, si Ton veut, moins malheureux. Mes fautes ont été pardonnées à temps , et les grands châti-
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ments ne m'ont pas été infligés. Mais du moins il est trop manifeste que je n'ai pas développé dans sa grandeur le talent que Dieu m'a confié. Mon œuvre évidemment est criblée de lacunes, mon âme est couverte de taches, et resserrée j défigurée peut-être par mille habitudes imparfaites. Mon corps, ma vie physique reflète l'état incomplet de mon âme. J'ai perdu, par ma faute, toute beauté d'automne ou d'hiver. Par mes faiblesses, mes enreurs, mes précipitations, mes inintelligences, j'ai diminué, presque perdu, ou le crédit de ma pa^ rôle, ou bien l'autorité de mon action. D'ailleurs, je n'ai point véritablement établi entre mon âme et Dieu la grande union, l'union des saints. Des milliers de faux mouvements imperceptibles, d'esprit, de cœur, de parole et de volonté, chaque jour renouvelés, ont peu à peu réduit, altéré et faussé ma vie, ma vie à l'égard de Dieu, de moi-même, des autres hommes, de mon corps et de toute la nature. Cette forme retrécie de la vie est mainte^ nant la mienne, irréparablement et pour toujours. Le temps ne fera maintenant que rendre plus saillants mes défauts, mes laideurs, et les inscrire plus clairement dans mon corps, sur ma face, dans mes paroles, mes démarches, mes habitudes* De jour en jour je serai moins aimable et moins aimé, et de
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jour en jour plus impropre au but suprême de l'œuvre divine, union de plusieurs en un seul, pé^ nétration mutuelle des âmes en Dieu.
Et maintenant que je prévois cet irréparable chagrin, et que déjà je le sens m'inonder, qu'ai-je à faire, si pourtant je ne suis pas éteint par l'égoïsme ? Si ma raison sait voir, si ma volonté sait vouloir, et si, comme je l'espère, mon cœur vit et possède encore toutes ses forces, maintenant, dis-je, j'ai à comprendre et à vouloir ceci : j'ai à comprendre que je possède en ce monde ime amie, amie puissante et bonne, qui ne peut me manquer, et que cette amie est la mort. J'ai à vouloir la mort : j'ai à la regarder çn face : il me faut maintenant aller audevant d'elle, et lui tendre la main, et faire alliance avec eUe pour toujours.
O mort ! tous mes chagrins, tous mes malheurs, viennent de ne t'avoir pas connue , de ne t'avoir pas pratiquée. Je n*ai voulu que la vie seule, et je Tai trop voulue poiur moi ; et n'étant pas réprimée par toi, réglée et purifiée par toi, rendue, par ton austère sagesse, au prochain ou à Dieu, la vie est devemie en moi luxuriaDte, insnisée; elle m'a brisé; elle m^a brûlé. Cest pourquoi je ne suis bientôt plus que cendre, et cendre immonde ! Peutèlre, ô mort, si je t'avais connue^ tu aurais contenu
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ma vie, et ma vie contenue serait encore aujourd'hui grande et forte. Loin de brûler les germes magnifiques que renfermait mon âme, comme toutes les âmes, la vie, aidée par toi, ô mort, eût tout déve* loppé. Mais non ; je ne suis bientôt plus que cendres ou bois mort. Feuilles et fruits, branches et tronc, tout sera bientôt dévoré. Mon âme se replie peu à peu vers ma racine, vers le centre vivant de mon être.
Ainsi je vois en moi la mort, je la vois en action dans mon âme, et elle poursuit et poursuivra son œuvre jusqu'à Theure, où m'ayant replié tout entier, elle m'enlèvera de ce monde, et n'y laissera que ma poussière.
Mais que veut-elle, en me repliant, et que veutelle en m'emportant ? Eh ! ne l'a-t-elle pas dit ? Nous venons de l'entendre et de le lire en nous. Nous-méme nous avons entendu sa réponse : en nous enveloppant de silence, la mort s'efforce de nous transférer dans la parole qui vient de Dieu. En faisant taire notre pensée même, elle ôte à notre esprit le goût, l'estime, la possibilité de tout ce qui n'est pas contemplation de Dieu. En nous plongeant dans l'inaction et dans l'indifférence, elle veut nous transférer à un plus haut principe d'action, à un plus haut motif d'amour.
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Maintenant donc^ je commence à le voir, ô mort, tu es véritablement ma ressource.
Que ce soit par ma faute, ou par la faute de la vie présente telle qu'elle est, je le sais aujourd'hui, ni. mes idées ni mes sentiments ne s'achèveront ici^bas. Ce monde n'est que le commencement d'idées et de sentiments qui seront achevés ailleurs. Je ne verrai pas Dieu sur cette terre des vivants , c'est-à-dire je ne verrai pas toute justic» , toute vérité et toute félicité, régner ici. Je ne verrai pas l'homme habiter en paix sur la terre. Car il passe, il meurt et il est imparfait. Non, je ne verrai pas l'amour régner ici tel que je l'ai conçu, et tel que, depuis ma jeunesse , je l'ai cherché. Je ne verrai pas , en cette vie , la pénétration mutuelle des esprits, l'unité des cœurs et des âmes. Je ne verrai jamais, sur la figure humaine, l'âme entière, ni au fond de chaque âme la vérité de Dieu et la bonté de Dieu. Je ne posséderai pas ici pour toujours ceux que j'aime, ou plutôt je ne les possède plus; ils sont ailleui^ déjà. En chercher d'autres à aipier ? Mais je ne puis : je vois moins, j'entends moins autrui : je me fais moins entendre et moins voir; je deviens plus impénétrable; je n'ai plus rien à dire ou à montrer : j'espère moins, je veux moins, j'agis moins. Plus j'avance, plus je me se-
pgre. M^ «agesse méme^ si Pieu m'en a donné, m^ sag^s^e me sépara 4e ce monde. Le monda, maintenant, est trop jeune pour moi. L'humanité préseDte n'a pas encore mon âge. Elle tend encore à la virilité, et j'ai depuis longtemps dépassé le som-» met de la vie. La sagesse des vieillards lui est en-^ Gore impénétrable. Dans quelques siècles peut-être le monde se laissera moins gouverner par la folie de la jeunes^, et à mesure qu'il vieillira lui-même, il pera davantage gouverné par la prudence et la maturité des sages. Mais ce n'est point encore le temps* }e m'isole donc de plus en plus, par ma sa«> gesse comme par ma faiblesse , men travers , mon silence, mon chagrin et mei repentirs. Il est donc bon quç mon heure approche, et que je quitte ces commencements pour aller où va la sagesse, et où aspire la mort. U est bon que je dise aussi, comme ie Maître des hommes, « Si le grain de froment mis a en terre ne meurt point, il reste seul. » Oui, je suis seul maintenant. Jusqu'à ma mprt, je serai seuil..,. A moins que je n'arrive à ce divin bon* heur de mourir si profondément, dès cette vie, de la sainte mort évangélique, que je puisse devenir, dès ce monde, la tige ou l'un des grains d'un épi d'âmes. « Car, si le grain meurt, ajoute le Maître, « il porte beaucoup de fruits, » Ma mort donc, ma
mort actuelle ou à venir, me multipliera par Tamour. O mystère, et divine parole, qui te comprend ?
Allons donc, et disposons-nous à la mort. Que de héros, que de martyrs ont affronté la mort, et l'ont traversée pour la gloire 1 que d'hommes ont déserté la vie, par un crime, pour n'en plus porter le fardeau 1 Eh bien , ô mort , par ton approche , tu me rends le fardeau plus pesant. Et d'un autre côté, en m'enveloppant dans la vieillesse, tu me rends la vraie gloire plus visible, et l'amour plein plus nécessaire ; tu me rapproches du terme des. idées et des sentiments commencés. N'aurai-je donc pas aussi le courage de mourir ? Et ne saurai-je enfin comprendre la parole prophétique : « J'ai tremblé à la voix de la mort, et mes entrailles se sont émues. Mais j'y consens maintenant. Oui, je désire ma dissolution ; oui, je veux que la destruction possède mes os, et ruisselé dans ma chair. Je le veux, puisqu'il le faut pour sortir du tumulte et de la fatigue, et pour aller au but et au repos; je le veux, puisqu'il le faut pour cesser d'être seul, et pour m'unir au glorieux peuple d'âmes qui est en haut ^ »
* Audivi, et conturbalus est venter meus : a voce contremuerunt labia mea.'Ingrodiaturputredo in ossibus meis, et subtermescateat.
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Oui, telle e&t la fin du Cantique de la mort, pour qui sait le bien lire et l'entendre entier dans son âme, pour qui peut vraiment dire comme saint Paul ! « Je porte en moi la réponse de la mort. » Oiii^ cette réponse, d'abord lugubre, puis révoltée, finit par l'enthousiasme 1 Oui, malgré ma faiblesse et ma misère, je commence à comprendre du moins les sentiments des saints à l'égard de la mort. Je comprends maintenant et veux relire souvent, et répéter à ma manière le testament de l'âme de saint François de Sales, adressé à ce peuple d'âmes qu'il aimait, à ce glorieux épi du ciel qui était le fruit de sa vie :
« Où étes-vous, mes chères âmes? Voulez- vous mourir avec moi, et nous soutenir les uns les autres en ce passage? Préparon&-nous : car voici l'effet de la vie. Voici l'automne où mûrissent les fruits de l'éternité : cette plante, qui est votre âme, qui a reçu sa croissance du ciel, sera cueillie bientôt; et les mortels n'en verront plus en terre que les dépouilles.
« Considérez que la vie fuit comme l'ombre, passe comme un songe, s'évapore comme une fu-
Ut requiescam in die tribulationis : ut ascendàm ad populum'accinctum nostrum. (Oratio Habacuc prophetaB.)