‹ Philosophie. De la Connaissance de l'ÂmeChapitre 3 sur 33 · VI · texte numérisé non relu

VI

66 Li CONSCIENCE ET LE SACRIFICE.

qu'elle tend à Tinfioi et au souverain bien. Est-ce que la série des nombres croissants vers Tinfini n^est pas toujours finie? Ce qui est infini, c'est le souverain bien qui m'attire, ce n'est pas moi. Dieu, présent dans ma conscience, Dieu, qui me parle, m'inspire , attire ma volonté, est infini , mais non ma volonté. Tout au contraire, si je me resserre un instant en moi-même, en m'isolant de Dieu, si je cesse un instant de m'appuyer sur ce Dieu infini, je ne veux plus actuellement que le fini. N'arrive-t-il pas à chaque instant aux meilleures âmes, dt»s qu'elles cessent de tenir à l'inspiration intérieure de Dieu, et à la loi d'en haut, dont parle saint Paul, ne leur arrive-t-il pas de revêtir une volonté chamelle, qui ne veut plus rien que de bas, et perd le goût des choses du ciel? Pour cette volonté-là, justice et vérité sont deux mots dénués de sens ; elle comprend seulement ce que veut dire plaisir ; elle n'a plus que le goût de la terre, et trompe le besoin de l'infini et du souverain bien, par le goût de l'orgueil, et surtout de la volupté. Il y a, pour la volonté, deux enceintes, deux circonvallations qui la bornent et la terminent. D'ordinaire, ces deux enceintes tiennent bon pendant tout le cours de la vie. Quelques-uns brisent, en partie, la plus étroite, mais se resserrent d'au-

tant dans Tautre. Enceinte du corps, enceinte. do l'esprit isolé; enceinte de sensualité, enceinte d'or* gueil. Enveloppée dans la première enceinte, saint Jean appelle la volonté, volonté de la chair {yolun* tas camis) ; enveloppée dans la seconde, il l'appelle volonté de l'homme {yoluntas viri). Ces deux enceintes sont les deux mondes dont parle Pascal , celui des corps et celui des esprits curieux. Dans la première enceinte, les bornes, de la volonté, ses petitesses sont les grandeurs charnelles, les richesses, les honneurs. Dans la seconde, lorsque la première est brisée , et souvent sans qu'elle soit brisée, vivent, en très-petit nombre, les gens qui sont dans les recherches de l'esprit. Dans la première , la volonté que Dieu attire vers l'infini étouffe dans la fange ; dans la seconde, on étouffe dans le vide. Car toute la science possible est vide et froide. Quoi de plus partiel et borné que le monde de la réflexion ? Plus j'y entre, plus je vais en m'éloignant de la plénitude de la vie; plus j'y avance et plus j'y vois mes bornes ; plus j'aperçois la ceinture de ténèbres qui m'environnent, plus je sais que je ne sais pas. Ëussicz-vous toute la vérité, — et l'on n'en a jamais qu'une partie, — ce n'est pas tout , car la vérité seule sans la charité n'est pas Dieu , mais une image et une idole.

tt L\ «jOXS^JEMX et le SACRIFICE.

>z%^ enfin si U* mornle des sens est mon bien , iDon comr t esr« et il t est esdai^e: si le monde de la réflesîon est ommi trésor, mcm oonir t est et v langoit.

Voilà ceqa'cst la TcJonté resserrée eo elle-même, et dans les biens bornés où elle s*atlaclie.

« Mais, dit Bossoet., Toulez-Tous être libres, dé- « gagez-Tous. Sortez de vous, croupez, retrandiez ; « n'avez plus d*autre volonté que celle de Dieu. »

C*est quVn effet , il nV a pas seulement deux mondes : il v en a trois. H n'y a pas seidement les deux mondes que nous portons en nous, celui des corps et celui de Fesprit bumain ; il y en a un autre qui est réellement infini: c'est le vrai Dieu. C'est en ce troisième monde qu'il faut entrer pour être libre.

Sortez donc de vous ; coupez , retrancbez tous les liens qui attachent votre volonté à vous-même, qui la terminent à votre corps, à votre esprit, qui la bornent à un bien quelconque autre que le souverain bien. N'ayez plus de volonté fixe, arrêtée, déterminée, sinon sous l'attrait seul du souverain bien, et par la volonté de Dieu.

Entrez dans ce que les mystiques appellent la sainte indifferetice , mot qu'on n'a pas compris, parce que les faux mystiques en abusaient, parlant

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d éteindre la volonté. Mais s'agit-il, selon Bossuet, selon le Christianisme , d'éteindre la volonté ? Il s'agit de la délivrer et de la glorifier.

Il s'agit de lui apprendre à puiser sa sève en Dieu. Il faut que, dégagée de tout, la volonté soit comme entée sur celle de Dieu, qui étant infinie, fera croître la nôtre en tous sens : qui la rendra une, intègre d'abord, puis grandissante au delà de toute borne.

L'indifférence sainte, c'est la pleine liberté d'une âme qui n'est liée à rien à l'exclusion du reste, et qui possède sa volonté totale.

Le retranchement de tout lien ne veut pas dire le retranchement de tout amour et de toute volonté; c'est au contraire la liberté de l'amour plein et de la volonté entière.

Que ne pouvons-nous faire comprendre ici cette liberté obtenue par le sacrifice ! Que ne sait-on ce qu'est la volonté de l'homme, séparée de la volonté de Dieu , ce qu'est la volonté de l'homme unie à celle de Dieu !

Dieu parle incessamment à la conscience pour l'inspirer et la conduire; il y a tout un plan de l'histoire de chaque âme et de l'histoire universelle, que Dieu cherche à réaliser sans cesse par les pensées qu'il nous inspire, et les mouvements qu'il

nous donne. Mais que fait Thomme ? Il n'entend pasy et répond d'ordinaire à Timpidsion de Dieu, comme répond au moteur un mécanisme faussé. Comme la dent usée d'un rouage qui glisse, et passe quand vient son tour de mordre, l'homme à tout instant transgresse le vouloir actuel de Dieu, et la motion providentielle du moment. Toujours lancé dans la tendance de sa volonté propre, il ne. sait plus ni obéir ni écouter. La force divine le sollicite toujours, il ne la sent même pas ; il continue sa marche inerte sans répondre : la voix de Dieu n'a plus de prise sur le pontife de la création : elle crie en lui, il n'entend pas : il marche à travers la lumière sans le savoir.

Écouter, obéir serait la vie, et le réveil du plus mortel engourdissement.

O Père, je viens pour faire ta volonté, dit le Verbe incarné : et ailleurs : « J'ai une nourriture à prentt dre que vous ne connaissez pas ; ma nourriture a est de faire la volonté de mon Père qui m'ente voie * . » La vie chrétienne, la vie de Dieu en nous {yitam œternam in nohis manenteni)^ y est développée par l'aliment de l'obéissance. L'obéissance nous élève au-dessus de nous-mêmes pour nous

* Joan. IV, 34.

donner à Dieu : elle nous élève plus haut que rhomme. L'homme alors n'est plus né ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de rhomme, mais de Dieu même. L'homme alors est enfant de Dieu.

Mais à la condition du sacrifice : couper, retrancher, sortir de soi, et mourir pour renaître. « Ce- « lui qui ne meurt pas à sa propre vie, a dit le « Christ, ne peut pas être mon disciple * . » Il faut mourir à sa vie propre, pour être régénéré, et pouvoir dire : « Ce n'est plus moi qui vis , c'est Pieu û qui vit en moi. »

Certes c'est en coupant, en retranchant et en sortant de soi, c'est par la croix et par le sacrifice que cette mort s'accomplit. Mais aussi quelle renaissance pour ceux qui accomplissent le sacrifice entier, et n'ont plus d'autre volonté que celle de Dieu î Quelle délivrance 1 Sortir de la misère de notre propre esprit, de la monotonie de nos pensées, de l'ennui mortel d'être seul, des bornes rétrécies de notre horizon personnel, qui va toujours se resserrant à mesure qu'on avance dans la vie;' quitter l'étroite et fastidieuse prison de l'habitude, pour prendre une vie large et puissante, toujours

* Luc. XIV, 26.

renouvelée en Dieu; fuir Tatmosphère éteinte, l'air enfermé de Tégoisine où nous languissions et dormions, où le sang ne s'animait plus; rencontrer tout à coup la lumière et l'air libre, l'air vaste, l'air pénétrant, la lumière vivifiante et sans bornes, et en boire les inspirations ; recevoir des pensées qu'on n'a pas calculées, qui naissent en nous comme sous la parole d'un plus sage; sentir des émotions qu'on ne pouvait attendre, qui touchent et qui saisissent, et qui font tressaillir , comme la main d'un ami posée sur notre main au moment du réveil ; sentir qu'on n'est plus seul, qu'un autre est avec nous, qu'un être plus puissant nous guide, et qu'il nous guide de près , en nous touchant , comme l'ange qui guide un enfant par la main : tel est, au sein du sacrifice , l'état d'une âme qui meurt à sa vie propre, pour vivre en Dieu.

C'est là ce que les chrétiens nomment le passage de la mort à la vie, et des ténèbres à la lumière.

C'est là ce que Bossuet appelle la liberté des enfants de Dieu, qui n'est que l'étendue et la dilatation d'un cœur dégagé de tout le fini.

Combien est large et grande la vie de cet homme libre qui voit, qui veut en Dieu !

L'homme engagé dans sa volonté propre , dans cette bassesse de vue, dans cette petitesse de désirs,

qui nous tiennent dans un cercle étroit , et nous fixent dans une direction exclusive, cet homme ne vit pas en tous sens, mais d'une vie incomplète, semblable à la respiration partielle de ces poitrines malades que des points d'adhérence empêchent de s'ouvrir tout entières.

L'homme dégagé, l'homme libre en Dieu, vainqueur des exigences. du cruel égoïsme, l'homme que rien n'empêche plus d'obéir aux mouvements divins, cet homme vit de la vie divine, universelle; son esprit s'universalise; sa volonie se divinise : ce qu'il désire, c'est le progrès du monde, la venue du royaume de Dieu ; sa volonté plane sur le monde, unie à celle de Dieu.

C'est par ces âmes que s'accomplit la grande demande : « Que votre volonté soit faite en la terre « comme au ciel ; » c'est elles qu'attendent en soupirant les créatures, qui, dit saint Paul, espèrent leur délivrance de la venue des enfants de Dieu.

Voilà l'obéissance des enfants de Dieu, et la grandeur de la volonté sacrifiée.

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