‹ Philosophie. De la Connaissance de l'ÂmeChapitre 4 sur 33 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

. Maintenant, nous pouvons commencer à comprendre que la consolation découle du sacrifice. « Les âmes sont mortes , disions-nous , et tout « gémit, tout soufFre parce que les âmes sont mortes « ou endormies, et ne se forment point à la vivante a image de Dieu. Elles vivifient trop peu leur corps, a le monde, la société humaine, la vie entière. Telle (c est la cause de nos douleurs. »

Or, vous voyez que le sacrifice donne la vie. Le sacrifice répare, élève, transforme l'âme à l'image de Dieu.

Comme cette transformation de l'âme est le nœud de toute la connaissance de l'âme, comme c'est le tout de l'âme, le passage de la mort à la vie, la

renaissance, le principe de tout bien, le germe de l'immortalité , nous allons varier nos efforts , nos points de vue , nos termes de comparaison , pour la faire bien comprendre.

Et d'abord maintenons toujours fermement la notion orthodoxe du sacrifice.

Lie sacrifice, loin d'être l'anéantissement du créé , est au contraire l'anéantissement de tout ce qui s'oppose à la glorification de l'être fini par son union à l'infini. Le sacrifice n'est pas la négation de quelque chose qui soit, c'est la négation d'une négation, c'est une affirmation. Ce n'est pas la mort, c'est la destruction de la mort ; c'est la voie vers la vie, pleine et sans fin.

Telle est la vraie notion du sacrifice. Anéantir l'obstacle pour reculer les bornes, et dilater en Dieu, et transformer en Dieu tout l'être sacrifié.

Mais comment la transformation s'opère-'t^elle? En quoi consiste-t-elle ? Quelle était la forme de l'âme ? Quel devient son état ou sa forme ? Quand Bossuet, au moment du solennel sacrifice de M"'' de Lavallière, s'écrie: « Quel état et quel état! » où est la différence si essentielle qu'il voyait dans ces

76 la T1L\V>«>R1LM10^.

deux étatSy dans ces deux formes d'une même àmp?

Os deux formes soiit^ d*uo cùlé, la forme de la mort dans régoîsme, et de Fautre la forme de la vie dans l'amonr.

Mais, comment montrer aux yeux ces deiUL formes de Fàme invisible ? Si nous pouvions voir la sagesse, dit Platon, quel amour naîtrait dans nos cœ!!rs ! Si nous pouvions voir Tâme, et sa laideur, et sa beauté, selon la forme qu*dle a choisie, quel désir de la divine transformation naîtrait en nous!

Qu'on nous pardonne donc la hardiesse et la variété de nos efforts, et, s^il le faut, la singidarité de nos comparaisons , pour arriver à faire voir l'âme sous ses deux formes. Mais plutôt, au lieu de demander pardon d'avance à ceux qui nous liront, confions-nous en Dieu, pour qui nous travaillons, à qui nous voudrions pouvoir gagner des âmes. Parlons comme nous pensons, et sans respect humain.

Dans le chapitre intitulé les deux foyers, nous avons (essayé de montrer la vérité de cette assertion générale: Nous sommes dans l'égoîsme; nous vivons sous la double forme de Torgueil et de la sensualité, comme on a dit que nous vivons et que nous |M*nsons sous les formes de l'espace et du temps.

Or, rhomme est composé d'âme et de corps. On pourrait dire qu'il y a deux égoïsmes, celui de l'esprit et celui du corps. L'égoïsme de l'esprit, c'est l'oi^ueil, l'égoïsme du corps, c'est la sensualité. Il est bien entendu toutefois que les deux égoismes sont dans l'âme : le corps n'a ni mérite, ni démérite, ni égoïsme, ni amour. Les deux égoïsmes sont donc dans l'âme ; mais l'un est celui de l'âme s'abaissant dans le corps, pour en jouir; l'autre est celui de l'âme voulant s'élever au-dessus d'elle-^ même.

Je les vois l'un et l'autre dans ces mots de Pascal : « Qui veut faire l'ange, fait la bête. » L'orgueil, c'est l'âme voulant faire l'ange : la sensualité, c'est Tâme faisant la béte.

Je vois l'âme qui s'élève d'une part, et qui, par contre, s'abaisse nécessairement d'autant 1

Je la vois s'exalter et s'affaisser en même temps, se dédoubler, en quelque sorte, pour monter d'un côté et descendre de l'autre ; et cela , comme par une loi physique, comme quand l'esprit de la nature se dédouble, en un jour d'orage, et se sépare en deux fluides contraires dont l'un occupe un nuage au-dessus de la tête de l'homme, dont l'autre occupe la terre que nous foulons aux pieds.

Oui, la vie mauvaise, l'état faux, la forme du

78 Li TRA^îSnMLliATIO?!.

mal dans ràoie est une divisioD et une séparation des forces de la TÎe en deux tendances contraires. Cest la duplicité d*nne âme qui , cessant d'être simple 9 une, recueillie, prend en dle-même une douMe Tîe^ Tune dans Tesprit et Tautre dans les sens; Tune au-dessus de rhomme par présomption et sans réalité, Tautre au-dessous de Thomme par

:, avec réalité. C*est une excentricité

d*âme qui développe en elle deux foyers de la vie, ou deux pôles, deux pôles de nom contraire, comme un aimant ; deux foyers séparés , excentriques, comme les deux foyers d*une ellipse.

Rien de mieux observé que ce qui suit touchant les rapports de l'orgueil et de la volupté : a Rapa port inverse en effet^ singulier équilibre de ces a deux vices capitaux en nous, du vice extérieur, a actif, ambitieux, glorieux et bruyant, et du vice a mou, caché, oisif et furtif, savoureux et mystéa rieux ! Avez-vous jamais remarqué ce jeu double ? a Quand la volupté diminue en moi et que je viens c< à bout de la repousser, l'orgueil, la satisfaction

a joyeuse et fière, monte d'autant; mais sitôt que a l'autre reprend le dessus, il y a prostration graa (lurllc, abandon, et mépris de moi-même. Chez a tout homme l'un des deux vices a chance de do- « miner, mais non pas à l'exclusion de l'autre.

LA TRANSFORMATION. 7ft

a quoiqu'il y ait certains cas extrêmes et mons- (c trueux où un seul des deux emplit l'âme. Ce sont tt comme deux pôles , aux dernières limites de la c( terre habitable; la majorité des hommes flotte c( dans l'intervalle et incline plus ou moins ici ou « làw... En s'en tenant à ce qu'on a senti , il est « constant que ces deux vices se lient d'ordinaire « par un mouvement inverse et alternatif * . »

Cette physiologie de l'âme est bien connue des ascètes et des mystiques chrétiens.

La vie, le bien, disent^ils, c'est le recueillement de l'âme au centre; c'est l'unité, la simplicité, la componction, comme l'exprime le livre de l'Imita* tion ; c'est la rentrée de l'âme en elle-même, en son cœur, en son centre, en son fond, au sanctuaire, par la pureté et par l'humilité. Laissez tomber l'orgueil; relevez tout ce qui est par terre et dans la sensualité, et l'âme, de double qu'elle était par le péché, redevient simple. Il faut, dit la piété, que chaque jour ma tête se repose dans mon cœur et en Dieu , et que chaque jour mes sens s'y purifient. L'âme se maintient ainsi pure, humble et simple.

Cette unité, cette simplicité est donnée» par l'Evan-

* Sainte-Beuve.

gile, comine le caraurtère même du bien. « Si Totre « œil est simple, font votre corps sera éclairé ; s'il « est mauvais, vous serez tout entier t«[iâ>renx. »

Si Ton ouvre les livres moraux et sapientiaux de TAncien Testament, on y trouve constamment que le caractère du bien c'est la simplicité du cœur , le caractère du mal, la duplicité du cœur. Sois humble, sois pur, sois simple ! Malheur au cœur double, orgueilleux, sensuel ! C'est le fond de toute la doctrine morale ' .

Les deux excès de l'égoisme, les deux foyers de Tâme difforme par le péché, les deux pôles du cœur double sont les deux volontés qu'il faut perdre pour renaître de Dieu : la sensualité {yoluntas carnis) ; l'orgueil {yoluntas s^iri). Saint Jean nomme ailleurs les deux concupiscences : concupiscence des yeux çX concupiscence de h, chair y qui, ensemble, sont \ orgueil de la vie. C'est ce que l'Écriture sainte nomme &\coxq\ arro^gance des jeux et

* Ne accesseris ad illum duplici corde. Eccl. i, 36^ -^ Déprime cor tuum et sustine : in dolore sustine et io humilitate patientiam habo. Eccl. ii, 4. — Vae duplici corde, terram ingrédient! duabus vils. Eccl. Il, 14. — Initium superbiae hominis, apostare a Dco. EcclfX, 44. — Qui timet Dominum convertetur ad corsuutn.Ëcct. XX, 8. — Domine pater etDeus vitœ mese... extoUentiam oculorum meorum ne dcdcris mihi.. . aufer a me venlris conçu piscentiam. Ihid. XXIII, 5 et G. — Congrega cor tuum in sanctitate. Ihid, xxx, 24.

LA IRANSFORMATION. 81

la concupiscence du i^entre (extollentiam oculorum et i^entris concupiscentiarn). C'est ce qu'en étendant peut-être le sens donné à ces mots par les Grecs, on pourrait appeler V irascible et le concU' piscible: l'irascible, cette force d'orgueil qui s'élève, s'exalte, s'irrite; et le concupiscible, cette avidité sensuelle qui ne dit jamais c'est assez.

Saint Thomas d'Aquin caractérise la duplicité du cœur en remarquant qu'elle tend à l'impureté V Et il donne l'idée même de simplicité comme synonyme de force et de vertu ^.

Que si l'on veut étudier de plus près encore ce que nous appelons la forme de l'égoïsme , &a duplicité, son excentricité, ses deux foyers, leur nature, leurs effets, leui's rapports, la nécessité de revenir de la duplicité à la simplicité, et les effets de ce retour, il faut nous permettre une digression, étrange peut-être, mais qui n'est pas indispensable pour comprendre la suite de ce traité. Nous y consacrons le paragraphe suivant que le lecteur peut passer sans inconvénient.

< Duplicitas animi est quiddam consequens ad luxuriam. 2*. t*. q. o3, a. 6.

- Quanlo aliquid est simplicius, tanto virluosius.

82 LÀ TftANStORMAtlON.

C'est Leibniz qui a dit : « Il y â de rharmonie, « de la métaphysique, de là géométrie, dfe la mô- « râle partout. »

Ces paroles sont rigoureusement vraies. Il y â non-seulement de l'harmonie et de la métaphysique partout, ce qui est évident, mais il y a de là géométrie partout, et de la morale partout; il Jr a de la morale en géométfie, et de la géométrie en morale. Il y a de la géométrie dans Tâltie. Leibniz ne le croyait pas seul : Pythagore, Platon, saitit Augustin ^ Kepler et beaucoup d'autt'es pensaient de même.

Nous disons donc aussi qu'il y â de la géohiétrie dans la morale, et que les lois de la morale ne sont en rien plus arbitraires que celles de la géométrie et sont les mêmes, peut-être, aux yeut de Dieu.

Hors Dieu, il y a deux choses : il y a l'âme et il y a l'atome; l'unité matérielle, l'atome, et l'unité spirituelle, l'esprit créé, humaiii dti angélique. Ces deux choses sont les deux éléments qui composent tout cet univers. L'un est le sens, l'autre le signe, dans cette parole de Dieu qui est la création.

Ce mot divin n'est pas une parole sèche et froide : c'est un mot divinement poétique et divinement chanté.

La création est en effet une harmonie, et la musique est le symbole de la création.

T^a musique, conime la création, se compose de sens et de signe, d'esprit et de matière. Comme dans la création, le sens, dans 11 musique, c*est rintelligence, c'est l'amour, c est la liberté : c'est le libre et lumineux mouvement de l'âme et de 1 esprit. Et le signe, la matière, ce sont des nombres, des rapports de nombres, et des figures géoulétriques, des sphères.

Ces formes expriment cet esprit ; ce signe exprime ce sens ; c'est un fait.

Voilà donc des nombres et des rapports de nombres, des formes géométriques, des sphères, ou des ellipses formées dans l'air, qui expriment des mouvements de l'âme, de l'amour, de la passion, de la sagesse, de la liberté.

Il y a donc quelque ressemblance et quelque analogie entre ces nombres et formes, et ces mouvements d'âme, entre cette morale et cette géométrie.

En pourrait-il être autrement ? Tout ressemble à

Dieii de quelque manière : donc en un sens, tout

8/4 LA TRA>SFORMAÏIOiN.

se ressemble. L'âme et l'atome se doivent donc ressembler, quoique aussi radicalement distincts entre eux par nature qu'ils sont distincts de Dieu.

Mais la géométrie gouverne tout dans l'atome , et dans les forces de l'atome , dans l'attraction , la lumière, la chaleur, symboles, images des forces de l'âme, comme l'atome est le symbole de l'âme ; tout cela n'est que nombre, poids et mesure.

Comment donc l'âme pourrait-elle être sans quelque ressemblance à la géométrie ?

Certes notre âme n'est pas immense, elle ne remplit pas tout. Elle ne vit pas également dans toute l'immensité, spirituelle ou corporelle ; elle ne vit pas également dans tout le monde infini des idées. Donc elle a quelques bornes, donc elle a quelque forme, non pas physique, mais idéale.

Est-ce que nous ne voyons pas tous, dans notre âme , un fond et une surface ? Est-ce que la profondeur mystérieuse du cœur est la même chose que la surface visible où courent les pensées claires, et les images mobiles qu'apportent les sens ?

Quand Bossuet parle de « cet endroit si retiré de a l'âme que les sens n'en soupçonnent rien ; » quand il dit : « Qui nous donnera que nous sa-

« chions goûter le plaisir sublime qui ne cha-

« touille pas les sens dans la surface, mais qui tire

a le cœur à Dieu par son centre; » ces mots sur* face et centre sont-ils dénués de sens ?

Bossuet ne dit -il encore rien de vrai quand il s'écrie, en parlant à Fâme : « O Israël, écoute dans « ton fond, n'écoute pas à l'endroit où se forgent a les fantômes; mais écoute à l'endroit où se re- « cueillent les pures et simples idées ! » Le lieu des pures et simple^ idées est - il le même que le lieu des fantômes ? Et le lieu des sentiments secrets que l'âme elle-même aperçoit à peine , est- il le même que celui des idées ? La surface de l'esprit est-elle même chose que le fond de notre âme, et le langage, chez tous les peuples, est-il dénué de sens?

Enfin, si les belles paroles de Kepler, citées ailleurs sont vraies; si l'on peut dire que « la géoa métrie avant la création était coéternelle à l'in- « telligence divine, qu'elle est en Dieu et qu'elle» « est Dieu ; qu'elle a passé dans Thomme avec « l'image de Dieu : » il est donc vrai dès lors, en un sens excellent , qu'il y a de la géométrie dans ame.

C'est en vertu de cette idée que Kepler écrivait son chapitre : « De l'affinité de l'âme et du cercle. » [De cognât ione animœ cum circulo,)

Jj3L même idée a été entrevue et exprimée par un très-grand nombre d'esprits: une foule d'auteurs,

86 Lk TRAKSFCmilATION.

cFiez les anciens, voient dans Fidée, de Fétre par Élit, les idées d'unité, d'infinité, de sphère parfaite. Empédocle, Pydiagore, les Péripatéticiens , les Platoniciens , Syrianus , Proclus , Thémistius , Simplicius, beaucoup d'autres, appellent l'être parfait « Tunité ou la sphère. »

Quand Empédocle décrit l'univers idéal a avant' « que la discorde n'y fut entrée, » il le montre a comme une sphère parfaite, pleine d'harmonie, a en repos de tous les côtés, égale en tous seqs, a infinie en tous sens. Rien de vide, rien de trop, a tout sphérique * . »

Comment Horace, d'après les Stoïciens, décrit-il le sage, Thomme libre, maître de l'orgueil et de la sensualité? De la même manière qu'Empédocle vient de décrire l'être parfait ^.

Marc-Aurèle parle de même dans sa peinture du sage « sur lequel, dit-il, rien n'a de prise quand il « est bien recueilli et ramassé en lui-même, et qu'il « est comme une sphère parfaite '^ . »

* Phil. vetor. reliquisB. Kareten, tom. ii, p. 93 et 316.

* Quisnam igitur liber? Sapiens, sibi qui imperiosus ; Quem neque paiiperieSi neque mors, neque vincula terrent, Rosponsare cupidinibus, contemnere honores

Fortis, et in seipso totus teres alque rotundus.

(Serm. lib. II. sat. VII.)

* Harc-Aurèlo. Pensées, chap. xxii.

Et ailleurs : « L'âme est une sphère d'une rona deur parf;aite| pendant qu'elle ne s'étend et ne se <i relâche point au dehors, et qu'elle ne se resserre a et ne ^'enfonce pas au dedans : elle reluit d'une fi manière qui lui fait découvrir la vérité de toutes a choses, et celle qui est en ellç * . y>

Quand Joubert parle de la piété , il la décrit coinme jk un sentiment qui e:?f:erçe le cœur dans « toute l'étendue de ^ sensibilité. . . . , et par lequel a l'âme reçoit une telle modification qu'elle a par a lui «a rondeur absolue et toute la perfection dont « sa nature est susceptible ^, »

J'ouvre le livre de saint Augustin qui porte ce titre étrange « des dimensions de l'âme. » (/?e qi4antitate animœ,) J'aperçois des figures géométriques mêlées au texte. Yoicides cercles avec leur centre. Le cercle est comparé aux autres figures et l'emporte. Pourquoi ? Son égalité en tous sens est la cause de son excellence.

Qu'est-ce que la vertu , se demande saint Au gustin? Et il répond ; « La vertu n'est- elle pas a l'égalité d'une vie de tous côtés conforme à la K raison ? Si dans la vie un point quelconque sort

' Ihid, chap. vu. art. 7.

• Pensées, 1. 1, p. 406,

«de rharmonie^ de l'ensemble, n'en sommesce nous pas choqués, comme si quelque point du « cercle s'approchait ou s'éloignait du centre plus a que les autres. La vertu donc est comparable au « cercle, non aux autres figures. Dans l'âme il n'y « a qu'un état qui soit de toutes parts conséquent a et conforme à lui-même, c'est la vertu qui donne a à l'âme sa perfection par une sorte de divine con- « corde entre toutes les raisons de son être *. »

Il est donc vrai que cette comparaison de l'âme et de ses différents états aux formes géométriques a frappé un grand nombre d'esprits. Est-ce sans raison ?

Nous pensons au contraire qu'il y a, dans ces comparaisons, le germe des plus belles vérités psychologiques. L'application à l'âme, à ses états, à ses mouvements, à sa vie, de l'éternelle géométrie qui est en Dieu, sera peut-être aussi féconde que *:elle de la géométrie aux formes et aux mouvements des astres. Celui qui fera pour l'âme, ce que Kepler a fait pour les planètes, celui-là aura le premier appliqué la géométrie aux vrais cieux.

C'est là une conjecture que nous osons émettre et qu'un avenir plus ou moins reculé justifiera, si

* Saint Aup;ustin, De quant. animcT, 27.

l'esprit humain se réveille, s'il revient avec ardeur, avec piété au culte de la vraie science, de la science totale, comparée en tous sens, cherchée tout à la fois en Dieu, dans l'âme, dans l'absolu de la géométrie, et dans la poésie visible de la nature.

Quoi qu'il en soit, continuons notre comparaison, et voyons quelles sont les deux formes géométri-

ques auxquelles nous pouvons comparer les deux états de l'âme.

Ici nous ne démonlrons pas, nous n'expliquons même pas, nous énonçons notre comparaison.

Ces formes sont les deux formes que nous voyons au ciel dans les orbites des corps célestes, et dans la configuration même de ces corps. Dans le même ciel, autour du même soleil, sous la même loi de l'attraction, je vois deux espèces d'astres, dont les uns sont des mondes habitables, et les autres des astres errants où la vie paraît impossible. Les premiers ont la forme de sphères, et tournent autour du soleil, dans des cercles ou des ellipses à peu près circulaires. Les autres sont des ellipsoïdes oblongs , et tournent autour du soleil en des ellipses très-allongées. A vrai dire, toutes ces orbites et toutes ces formes sont des ellipses , mais dans les unes l'excentricité est énorme, dans les autres elle est très-petite, et, dans ce cas, l'ellipse est

presque un cercle, et même elle devient cercle périodiquement. Ainsi, par exemple, en ce moment TT- c'est ce que montre Je calcul — l'ellipse que parcourt notre terre tend au cercle, et elle y parviendra, Mai^ elle ne rcstei'a qn'un instant circulaire. Par des mouvements insensibles elle retournera vers l'ellipse pour revenir ensuite au cercle. U en est de même de tous le^ mondes habitables. Leurs orbites oscillent de l'ellipse au cercle et du perde à l'ellipse: c'est-à-dire que tantôt leur excentricité s'anpule, puis reparaît pour disparaître enpore. Les deu3^ foyers tendent à se réunir en un seul point, et y parviennent pour un instant, et puis ce centre se dédouble, les foyers reparaissent, ils s'écartent jusqu'à la limite^ limite déterminée pour chaque astre, La forme tend à la simplicité , à l'unité, puis p^r mouvements insensibles reprend son excentricité ou sa duplicité. Ohl combien cette image est transparente , et comme il est facile de voir à quoi elle correspond dans l'âme !

Tout ne consiste-t-il pas, pour l'âme, à reprendre sa simplicité ; à détruire l'excentricité ; à supprimer la duplicité des foyers pour retrouver son cœur, son centre simple où toutes les forces sont rassemblées ?

Quelle est l'âme un peu recueillie, et tendant à

la vie véritable qui n'a senti ces alternances ? Tantôt les deux foyers s'apaisent, l'orgueil et la sensualité décroissent, et, comme par le naturel mouvement de la vie que Dieu donne, tendent à s'anéantir. Et il y a de courts instants où les foyers semblent éteints. Mais Je temps marche , et quels que soient nos efforts, pos prières, tant que nous sommes voyageurs en cette vie, cette absolue simplicité ne peut durer : les foyers reparaissent, et il nous faut lutter encore. Seulement, pour chaque âme, les limites de l'excentricité, et la durée des périodes, I4 fréquence des retours à la simplicité varient, comme pour les astres qui sont au ciel.

Ceci est vrai pour les âmes qui sont dans la vie, comme pour les astres porteurs de la vie. Mais cela est faux, tant pour les astres que pour les âmes, qui sont hors de la vie. Là, point d'oscillation de l'ellipse au cercle. I^à, l'excentricité est si énorme qu'elle ne saurait se ramener. Tout au contraire, il est certain qu'il y a des astres, et peutêtre y a-t-il des âmes qui, au lieu d'anéantir l'excentricité, la poussent à toute outrance, crèvent leur ellipse, se détachent complètement du soleil, et vont se perdre dans les ténèbres ?

Or, dans ces formes et ces mouvements, ou des âmes ou des astres, qu'est-ce qui répond.

comme symbole, à notre idée du sacrifice? Faut-il que Tâme anéantisse sa forme et se détruise ellemême? En aucune sorte; il faut qu'elle embellisse sa forme et la dilate : qu'elle devienne cercle en détruisant l'excentricité. Oui , quelque chose doit être anéanti : c'est l'excentricité. L'anéantissement de l'excentricité est le symbole du sacrifice, comme l'excentricité elle-même est le symbole de l'égoïsme. Et l'anéantissement de l'excentricité n'anéantit pas la forme, ne la rétrécit pas. Au contraire, à mesure que l'excentricité se pose, la forme s'aplatit ; à mesure que l'excentricité diminue, l'aplatissement disparaît, et la forme reprend sa rond(Hir. L'excentricité est l'obstacle ; c'est elle .qu'il faut anéantir.

Et la géométrie nous donne encore ici une curieuse et gracieuse leçon ! Voici qu'à chacun des foyers d'une ellipse répond, hors de l'ellipse, luie ligne que j'appellerai le terme des corrélations extérieures de chaque foyer. Or, à mesure que les foyers se posent, s'écartent, à mesure que l'excentricité grandit au dedans de l'ellipse , les deux termes des corrélations extérieures se resserrent vers l'ellipse. On croirait voir le champ de la vie se rétrécir. Au contraire, à mesure que les deux foyers se déposent, que l'excentricité décroît, I(»s

deux lignes se dilatent, amplement. Mais qu'arrivet-il quand Texcentrité s'annule ? Il arrive qu'en même temps les termes des corrélations sont situés à l'infini. Ainsi l'excentricité annulée au dedans, fait passer du fini à l'infini la relation à ce qui n'est pas nous. Oui, l'anéantissement de l'égoïsme, le sacrifice total unit vraiment à Dieu. Et la géométrie répète à sa manière le mot de Fénelon : Sortir de soi pour entrer dans l'infini de Dieu.

Essayons un autre symbole. Comparons la vie de notre âme à la vie de l'esprit physique de la nature. Il y a, dit saint Augustin, une créature vitale ((vtalem ci^aturarri) qui contient et qui meut * tous les corps, à qui Dieu communique la force pour opérer en le servant ^. C'est là, d'après le même docteur, ce que la Genèse nomme « l'esprit porté sur la face des eaux. » C'est ce que les physiciens modernes appellent l'éther; substance commune de ces forces, la chaleur, la lumière, l'électricité, que

' Vitalem creaturam, qua universus visibilis mundus atque omnia corpora continentur et moventur. (Be Gènes, imperf. lib. XVU.)

* Cui Deus omnipotens Iribuit vim qiiamdam sibi serviendi ad operandum in iis qui gignuntur. [Ihid,)

9/i LA ÏRAJNSFORMAÏION.

les panthéistes croient êtrcf la manifestation des trois personnes divines * , et que cl*ailleurs beaucoup de contemporains regardent, avec raison, comme le symbole universel de la vie.

Voici d'abord la vie dormante ; il n'y a rien que la substance impliquant la vie en puissance, mais immobile, invisible et inerte. Puis voici deux états de cette vie.

Dans l'un, je vois deux pôles et deux foyers, je vois une force, ou plutôt un obstacle qui les tient séparés. En cet état la vie divise , décompose et désorganise. De ces deux foyers, l'un peut se dire actif, l'autre passif; l'un dilate et repousse, l'autre attire et concentre ; et l'on peut vraiment en décrire les qualités physiques pat ces paroles qui décrivent si bien les deux foyers de l'âme, ses deux vices capitaux : « le vice actif, ambitieux, glorieux, « bruyant; et le vice mou, caché, oisif, furtif, sa- « voureux, mystérieux. »

Mais les deux foyers, séparés par accident, veulent, par nature, se réunir. iVugmentez la séparatioh, vous provoquez l'augmentation d'intensité des deux foyers. Où allez-vous par cette séparation continuée? Vous allez à forcer la vie, vous en

* Lamenais. Esquisse d'une philosophie, 1. 1, p. 337.

surexcitez les pôles, vous appelez la foudre, et Vous préparez un éclat qui éteindra la vie, qui brisera le vâsé et Tinstrumetit , et fera tout rentrer dans l'immobilité, la nullité, l'inertie primitive.

Que faut-il faire ? Est-ce donc uti mal que la vie, d'abord en puissance, passe en acte, et que ses forces apparaissent ? Faut-il dotic là laisser dans son inertie primitive ? Non , il faut que ses forces se distinguent, mais ne se séparent pas. Je ne veux pas d'excentricité qui divisé, et qui sépare des forces dont l'union est la preitiière loi ; je ne veux pas d'obstacle qui divise la vie en deux pôles. Que faire donc ? Le voici. N'anéantissez pas ces forces, mais cessez de les séparer. Otez l'obstacle : supprimez l'excentricité. Mais comrtient? La physique voUs le dit : les deux forces sont séparées par un obstacle qui les isole. Faites un passage de l'uiie à l'autre; établissez un lien, un côiiducteur eîitrfe les deux. Que rien ne les empêche plus de s'unir cotnme elles le veulent par leur natlire. Faites cela. Que va-t-il arriver ?

A peiue l'obstacle est-il enlevé, que le§ deux forces se précipitent, s'eiubrassërit , s'unissent, et leUr embrassement est et s'appelle lumière , chaleur et vie. Toute lumière physique vient de là. Toute chaleur vient de là; c'est l'une dés sources

de la vitalité des plantes et des animaux ; c'est là ce que l'air vital, dans chaque respiration, vient opérer dans notre sang; il vient à chaque instant continuer F indispensable réunion des forces distinguées, et porter à chaque point du corps, par chaque globule du sang, le baiser de la vie.

Eh bien, tels sont encore les deux états de la vie de rame, les deux formes de Tâme, la forme de mort par l'égoisme, la forme de vie par Famour.

La forme de mort par Tégoïsme, c'est l'état de l'âme dévorée par le double foyer d'orgueil et de sensualité. Mais que sont au fond ces deux foyers ou ces deux vices, le vice actif et le vice mou? Ces deux passions fondamentales sont-elles deux forces mauvaises, en elles-mêmes, et dans leur racine? En aucune sorte. Elles sont mauvaises en tant que divisées dans l'âme par l'égoïsme, en tant que soumises à l'amour-propre désordonné, dit saint Thomas d'Aquin, d'après saint Augustin. {Mala sunt istUy dit saint Augustin, si mahis est^ amor^ bona si bonus.) Lisez le livre intitulé : De F Usage des passions ; vous y verrez comment dans leur racine les passions sont données de Dieu. Écoutez ce que disent les prédicateurs : « Vos passions vous ac- « cuseront au tribunal de Dieu, comme autant de « forces dont vous n'aurez |)as fait usage ou que

(f vous aurez perverties. » Les passions sont des forces, et les deux forces fondamentales ne demandent, pour devenir des forces saintes, qu'à être employées par Tamour, par l'amour de Dieu et l'amour de nos frères , au lieu d'être employées par l'égoïsme. Elles ne demandent, selon l'expression de saint Thomas, qu'à être ramenées en un dans le nœud de la justice. Mais les deux forces naturelles , fondamentales , et bonnes dans leur nature, n'étant plus contenues dans le nœud de la justice originelle, se séparent et s'en vont chacune de leur côté pour devenir orgueil et sensualité \ Unies, elles étaient la double racine de la vie. Ramenez-les. L'orgueil ramené par l'amour ne sera plus que grandeur magnanime. La concupiscence, l'amenée par la grandeur d'âme, ne sera plus qu'amour sublime. La pénétration mutuelle des deux forces, quand l'égoïsme ne les arrête plus en deux foyers mauvais, devient la vie, la lumière, le feu sacré de l'âme. Isaïe semble avoir vu éclater cette lumière des âmes dans l'anéantissement de Té-

* Soluto vinculo originalis justitîœ, sub quo quodam ordine omnés vires animae continebantur, unaqussque vis animae tendit in suum proprium motum. (!■. 2*. q. 82 a. i.) Ad idem pertinet quod ponatur initium omnis pecx^iti superbia, vel amor proprius. (I". î", q. 84.)

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