VI
goïsme. Le Prophète, repoussant le faux sacrifice, et demandant au nom de Dieu le véritable sacrifice, celui de Fégoïsme, celui par qui Ton donne son âme à une autre âme * , prononce ces paroles magnifiques, dignes du plus grand des prophètes : ce Alors , dit- il , ta lumière éclatera comme Tauce rore {tune erumpet quasi mane lumen tuum). ce Ton âme alors , ton âme est à Tinstant guérie {sanitas tua citius oritur). ce £t, répétant sa vision de lumière : ce Oui , dit* il , ta lumière éclate dans ec les ténèbres, et les ténèbres se changent en plein m midi [orietur in tenebris lux tua, et tenebrœ et tuœ erunt sicut meridiei). » Je crois voir les deux foyers physiques, les deux pôles électriques isolés, séparés. Au moment où l'obstacle s'enlève, où le lien s'établit, la lumière éclate, le feu ruisselle, et les ténèbres se transforment en splendeur solaire. Puis le Prophète ajoute ces inexplicables paroles, qui sont ici la clarté même : «c Et alors la gloire de ee Dieu te recueille {et gloria Domini colliget te). » Oui, les deux forces fondamentales sont alors recueillies dans la lumière de Dieu. U n'arrive plus à l'âme ce qu'a dit notre Maître : a Qui ne recueille
* Cum effuderis esurietiti animam tuam, et animam afflictam replevehs. (Isaïe, chap. 58.)
ÊÂ TRANSFORMATION. 9»
« pas avec moi disperse \ » L'âme ne disperse plus : elle recueille ; elle rassemble ses forces dans la lumière et dans la vie de Dieu, et la gloire de Dieu la recueille. Le nœud des forces, le foyer simple, et par conséquent fort, illumine et vivifie tout.
C'est donc toujours la métue transformation ; c'est Uii passage, par la suppression de l'obstacle, par l'atiéantissement de l'égoïsme, de la duplicité à la simplicité, des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie. Aucune force n'est anéantie. Loin de là ; toutes les forces sont délivrées, concentrées, glorifiées, prodigieusement multipliées par leur mutuelle pénétration.
Voici une autre image.
La beauté de la forme humaine , et de la face humaine, n'est--elle pas le reflet de dette forme glo^ rieuse de l'âme, que nous cherchons à décrire ici? L'œil ne sait pas ces choses, mais il reconnaît la beauté ou son contraire^ selon qu'il voit ces deux états ou fortnes de la vie^ incarnés dans un corps
* Qui non ooUigii mecuihy dispergit. (Luc, xi, id.)
100 LA TRxVNSFORMATION.
humain. Ceux qui savent voir le comprendront. Il y a des figures humaines qui sont comme délivrées et luinineuses; d'autres semblent captives, contractées, ténébreuses. Il y a des regards simples, épanouis et dilatés comme par un amour qui se donne ; d'autres sont doubles, et paraissent contractés par une avide passion, qui dérobe et qui enfouit. Les uns sont transparents et manifestes, et n'ont point de ténèbres ; les autres sont énigmatiques, compliqués, insondables. Ces derniers effraient et repoussent. L'innocence et la simplicité des plus petits enfants, et l'instinct même des animaux semblent les redouter. Mais les autres attirent. Ils magnétisent l'animal même. Et les enfants, du sein de leur nourrice , se penchent vers eux , et se laissent aller dans leurs bras. Us ont le lien, le lien vivant qui unit l'âme à Dieu, aux autres âmes, et l'unit en elle-même dans la simplicité. Les autres ont l'obstacle , l'obstacle affreux qui divise l'âme, l'isole de l'univers et la sépare de Dieu. Simplicité de regard et de contenance ! Duplicité de contenance et de regard ! Simplicité , dilatation , épanouissement de la voix ! Duplicité, dépression, cupidité dans le son de la voix I Regard voluptueux et orgueilleux : laideur risible et méprisable, si la faiblesse en fait le fond, et laideur satanique, si la
force soutient l'un et l'autre ! Regard limpide et pur, plein d'amour et plein de bonté : beauté gracieuse, si la faiblesse en fait le fond ; beauté divine, si le rayon de force et de courage soutient les deux! Par regard j'entends expression. J'entends ce mot comme l'Evangile, lorsqu'il dit : (c Si votre oeil est et simple. . . » Je parle de l'âme exprimée par le coqis. Concevez sur la face humaine l'expression du courage, jointe à celle de l'intelligence, de l'amour et de la bonté. La pénétration mutuelle du courage, de l'intelligence et de la bonté, l'unité de ces trois rayons n'est-ce pas la beauté ? Supprimez l'un des trois ; introduisez l'un des contraires : égoïsme , sottise ou lâcheté, c'est la laideur. Et pourquoi la lâcheté, même avant la sottise, est-elle le plus essentiel caractère de la laideur? Pourquoi le courage, avant l'intelligence elle-même, est-il le rayon principal de la beauté? C'est que la lâcheté exprime l'impossibilité ou le refus du sacrifice, tandis que le courage annonce la détermination du sacrifice jusqu'à la mort, pour la justice, pour la vérité, pour l'amour. I^'une est l'expression principale de l'égoïsme , qui se préfère à tout ; l'autre, celle de l'amour, poussé jusqu'à l'oubli de soi.
i03 LA TRAHSTORMiTIOll.
Mais il est temps de demander au dogme catho* lique en quoi consistent les deux étab de Tâme.
Et ici que l'on me permette d'interrompre, ou plutôt de mener à terme cet entretien philosophie que, pour prêcher un instant rÉvangile, et la vraie foi, avec toute la vigueur sacerdotale que me donne l'Église catholique, et l'amour de Dieu et des âmes.
Vous l'avez vu, toutes nos douleurs terrestres viennent de ce que nos âmes sont mortes. Voulez* vous essuyer vos larmes et celles des autres hom-« mes : écoutez Dieu et obéissez*lui dans ce qu'il va vous dire.
Voici ce que dit l'Esprit^aint : et je vous plains si vous ne le croyez de toute votre âme :
a Nous, dit l'apôtre saint Jean aux disciples de a Jésus-Christ, nous, nous savons que nous som«* <c mes passés de la mort à la vie, parce que nous « aimons nos frères. Quiconque n'aime pas est dans a la mort. »
(c Celui qui hait son frère, est homicide. Or, nul « homicide n'a la vie éternelle subsistante en lui * . »
^ Saint Jean, m, ^ L
LA TRANSFORMATION. i03
Voilà les deux étaU. C est ici qu'il faut s'écrier : Quel état I et quel état I
L'état de mort, l'état de vie ! l'état de haine, l'état d'amour 1 L'état mortel et ténébreux, et l'état incompréhensible et bienheureux, et lumineux d'une âme qui porte en elle la substance de la vie éternelle 1
Tout l'Évangile et tout le dogme catholique est dans cette parole de saint Jean.
La repousserez-vous ? Voulez-vous traîner dans la mort votre âme jusqu'à la fin ? Le jour n'arrivera-t*il pas où vous voudrez passer de la mort à la vie?
Ame plongée dans la mort, ne sentez-vous donc pas en vous le double foyer du mal vous dévorer comme un cancer? Vous voilà tout entière Hvrée à cette vie homicide qui vous partage en deux, et qui donne la moitié de vous-même à la sensualité, l'autre à l'orgueil, à la colère ou à la haine. L'homicide est en vous, et il vous tue; mais s'il vous tue, ne saura-t-il aussi tuer hors de vous et par vous ? Ne vous ai-je pas montré l'incalculable puissance d'homicide déposée dans la volupté ? Est-il nécessaire de vous dire que l'orgueil , la colère et la haine sont, après ou avec la volupté, les dieux de la mort ? Ces dieux puissants ne versent-ils pas cha-
iOh LA TRAN^ORMATiON.
que jour sur la terre des flots de sang et des torrents de larmes ? Voulez-vous qu'ils en versent par vous?
Oui, vous portez en vous la mort, et vous la transmettez. Oui, tel est votre état, votre rôle et votre fonction sur la terre !
Eli bien , Dieu même vient vous offrir la vie, à posséder et à transmettre. Il vous offre de vous transférer de la mort dans la vie: tel est tout le mvstère du Christianisme ; telle est la bienheureuse nouvelle qu'apporte TÉvangile.
Mais, qu'est-ce donc que la vie, et comment s'opère le passage de la mort à la vie ?
JjSL vie, comme l'appelle simplement l'Évangile, la vie, c'est la vie éternelle, la vie pleine et sans fin. Avoir la vie, dans la langue chrétienne, c'est avoir la vie éternelle subsistante en soi. Mais l'Évangile est encore plus précis : avoir la \ie, c'est avoir l'amour éternel et divin ; avoir la vie, c'est être fils de Dieu, c'est avoir Dieu en soi : c'est posséder en soi le Saint-Esprit. Et l'admirable apôtre de l'amour développe ainsi ces paroles : « Celui qui aime, dita il, est né de Dieu (omnis qui diligit ex Deo natus « est *). Dieu est amour; celui qui demeure dans
• * I. Joan. IV, 7.
« Tamoiir, demeure en Dieu et Dieu en lui (Deus « caritas est, et qui manet in caritatey in Deo mor « netj et Deus in eo *). Si nous nous aimons entre « nous y Dieu est en nous (si dlligamus im^icem, « Deus in nobis manet ^). »
Sans doute tout cela n'est rien, si ce sont de vains mots ; mais si Ton comprenait, si Ton croyait que ce sont là les lois essentielles de la vie, les mystères du salut de chaque âme, la substance de la vie étemelle, la source de tout notre avenir en la terre comme au ciel, la semence de toute vérité, de tout progrès, de tout bonheur et de toute liberté, la consolation même et le baume de toutes les douleurs !
Mais on n'a pas de foi, et l'on a moins encore d'intelligence. Si je le dis avec autorité, la dure et inflexible incrédulité me repousse ; si je m'efforce de l'expliquer avec lumière, le peu que j'en puis rendre manifeste, on ne le comprend pas !
Eh bien , que tout ce qui reste à écrire de ce livre soit un effort pour nous faire entendre, effort soutenu de prière, pour que le maître intérieur luimême redouble ses instances au fond des cœurs, afin d'y être admis.
< Ihid., 16. -^ a Ihid., 12.
O âme, que sollicite le maître et le consolateur, c'est-à-dire Dieu, ne comprenez - vous point que Dieu étant partout, vous êtes plongée en lui ? Ne comprenez -vous point que les corps sont bien moins plongés dans le fluide universel , moins pénétrés de lui, que vous n'êtes pénétrée de Dieu? Mais ne voyez - vous point que bien des corps ne tirent de ce fluide, source de la lumière, que la nuit et la décomposition, et le feu sombre qui dévore, et non la vie : cela dépend des différents états de la matière. Eh bien, il dépend aussi des états moraux de votre âme de tirer de Dieu même, en qui vous êtes, et qui vous offre incessamment la vie, de ne tirer de Dieu, par Tégoïsme, que le feu sombre et la vie ténébreuse qui décompose , ou bien d'en tirer la vie et l'amour. Oui, vous pouvez diviser Dieu en vous, comme la matière peut diviser l'électricité, sans la laisser ruisseler en lumière, comme l'apôtre, au même endroit, parle de ces esprits « qui divisent Jésus -Christ *, » lequel n'est autre chose que Dieu en nous et avec nous, et comme vous pouvez tenir Dieu captif en vous, dit le prophète, « captif dans vos iniquités *, » l'empê-
* Spiritus qui solvit Jesum ex Deo non est. (I. Joan. iv, 3.)
* Spiritus oris nostri Christus, captus est in peccatis nostris. (Thren. iv, 20.)
chant d'allumer en \oM la flamme du Saint-Esprit.
Avoir en soi le Saint-Esprit, se revêtir de l'esprit d'en haut 9 être né de Dieu, vivre de Dieu, manger le pain du ciel , boire l'eau vivante que donne' le Christ, recevoir l'Esprit-Saint, posséder le consolateur, glorifier Dieu, le porter dans son cœur, le porter dans son corps, posséder la vie éternelle ou ses prémices , être en état de grâce, avoir la charité, être dans la lumière, aimer Dieu et aimer ses frères, être régénéré enfin, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, tous ces termes, dans le langage évangélique et dans la théologie catholique, signifient la même chose. Et aucun de ces termes n'est seulement figuratif, mais tous sont vrais de toute la plénitude du sens qu'on y peut concevoir, et au delà , et chacun d'eux implique le sens de tous les autres.
O foi divine, instinct secret qui invite les cœurs, quand les termes évangéliques sont annoncés, insinuez-vous dans les âmes par le poids, par l'attrait, par Tauréole de ces termes sacrés , pleins et profonds, sortis de la bouche de Jésus ou inspirés par lui.
Mais ces vérités ineffables, nous les énonçons en tremblant, car ce sont les mystères du ciel. C'est ce que nous appelons l'autre état, l'autre vie. Us
ne s'accomplissent, en effet, qu'après la mort, dans le monde à venir, et ne commencent ici qu'après la mort en Jésus-Christ.
Us sont le fruit du sacrifice. Us ne sont que secondairement le fruit de notre sacrifice , et seulement lorsqu'il est uni à l'éternel, ineffable et divin sacrifice, qui est le fond de l'Évangile et la source même de la vie. Avoir été enseveli avec Jésus- Christ crucifié, avoir été enseveli avec lui dans sa mort, est la condition nécessaire du passage de la mort à la vie.
Mais quel est donc, pour la raison étrangère à la foi, le sens intelligible de tous ces mots ? Qu'estce que l'ensevelissement dans la mort, et dans la mort de Jésus-Christ ? Comment cette mort donnet-elle la vie ? Comment cette mort fait-elle ruisseler dans mon âme l'esprit de Dieu , la flamme d'amour? Quel rapport ont ces choses à la philosophie, à ma raison, à ce monde que je vois de mes yeux, au plan de toute la création, à la nature essentielle de mon âme et de mes facultés ? Comment tous ces mystères sont-ils le passage de la vie à la mort, la condition de l'immortalité, le principe de la vie éternelle , et qu'est-ce que la vie éternelle ? Quelle forte et stable consolation , quel bonheur réel ou sensible m'apportent-ils dans le? présent?
Comment sont-ils le sel vivifiant de la terre, et le principe de la transformation des âmes ? Comment renferment-ils , selon la parole de saint Paul , les promesses de la vie futui'e et les promesses de la vie présente {^promissionem habens {^Uœ^ quœ nunc est y et futurœ ^ )'i
Continuons donc notre effort, pour répondre, du moins à quelques-unes de ces questions. Que si quelqu'un veut les résoudre toutes, qu'il prie ; qu'il demande à Dieu la lumière; qu'il se nourrisse de l'Évangile; qu'il regarde avec attention et respect les formules consacrées de la foi catholique * ; qu'il entre par l'étude, et surtout par la vie, dans le fond de leur sens.
Pour nous, nous poursuivrons le développement de ces idées dans l'étude de la plus grande des questions qui touchent l'âme, la question de l'immortalité!
Nous avons étudié la transformation de l'âme par le sacrifice, ou son passage de la mort à la vie. Eh bien, à quoi sert la vie? Est- elle durable, et vivrons-nous toujours ?
« I.Tim. iv/8.
* Nous avons, à la fin du second volume de la Connaissance de Dieu, recueilli ces formules sous le titre de Compendiwn fidei catholicœ.
liO LA TRANSFORMATION.
Mais, avant cela encore, essayons de montrer que ces idées de sacrifice et de transformation de l'âme ont leur valeur sur la terre même, pour la vie présente de nos corps. Ces grands dogmes, comme le dit saint Paul, renferment non-seulement les promesses du ciel, mais aussi celle de la vie présente. L'âme transformée le plus souvent bénit son corps, et le transforme.
Et, en même temps que nous poursuivons cette consolante lumière, nous continuons avec ordre, par ce travail, la suite de notre étude de l'âme. Car pour nous, comme pour saint Augustin, connaître l'âme, c'est connaître sa triple vie, et le rapport de ces trois vies : vie de l'âme dans le corps, vie de l'âme en elle «même, et vie surnaturelle en Dieu {quid anima in corpore i^aleret, quid in se ipsa^ quid apud Deuni). Voyons l'âme vivre dans son corps, et diriger ce corps vers la mort ou la vie, selon qu'elle vit ou meurt à sa vie intérieure et à la vie de Dieu.