CHAPITRE IV
LA TRANSFORMATIOJr (sUITE).
Ici, ce n'est plus seulement une simple comparaison, c'est une vivante simultanéité et une substantielle concordance du corps à l'àme dans l'unité de l'homme. Aussi nous devons traiter ce point amplement et avec tous nos soins.
« Les âmes sont mortes, disions-nous, et ne vice vifient pas assez leur corps. » Mais nous aurions pu dire : « Les âmes sont mortes et tuent leur « corps. » Ici, bien certainement, est l'une des plus grandes sources de nos douleurs. La mort prématurée d'un si grand nombre d'hommes ; la vie mourante de la plupart ; la seconde moitié de la vie
presque toujours brisée ou annulée; les fruits de la vie , la science , l'action , le travail même de la sagesse rendu comme impossible par Fétat désolé du corps, n'est-ce pas là surtout ce qui met tant de larmes dans tous les yeux ?
Aussi quelle joie profonde, quelle sainte consolation serait-ce s'il nous était donné de découvrir qu'autant les âmes blessées ont de venin contre leur corps, autant l'âme réparée a de ressources et de force médicatrice pour vivifier et réparer son corps !
Que serait-ce si, en vertu de cette découverte, l'art de guérir pouvait vraiment devenir un art presque divin, une science sacrée, un sacerdoce ! Que serait-ce si ce grand art, encore si enveloppé d'ignorance et de confusion, malgré l'admirable progrès de plusieurs sciences qui s'y rapportent, allait se relever dans la lumière, pour établir enfin ses vivants rapports à la morale et à la religion, à la fondamentale idée du sacrifice et de la régénération des âmes! L'humanité, sur terre, arriverait à quelque réalisation de cette parole : « Alors l'âme et le « corps seront dans une même science et dans une « même lumière ! >> Les hommes parviendraient à comprendre comment la vraie sagesse guérit et vivifie : comment l'âme illumine le corps, et en re-
coi% à son tour la lumière. Et si le monde doit vivre encoi^ lougtemps , les hommes seraient, en général, parle corps comme par Tâme, moins souffrants et moins malheureux : les pauvres et les malades seraient mieux soignés et guéris. Jésus,» si ami des malades et des pauvres, — et qui n'est pas pauvre et malade ? — Jésus qui, selon TÉvangile, guérissait toute langueur et toute infirmité parmi le peuple, et ordonnait à ses apôtres de tout guérir , Jésus , Dieu incarné , principe de Tâme et principe du corps , Jésus alors moins inconnu , mieux. reçu dans tout l'être humain, agirait davantage sun rbomme entier, et répandrait plus largement les ilôts de sa vie infinie. Il guérirait et vivifierait, noii- seulement par miracles physiques et directs , mais :par d'habituelles opérations dans l'âme, coinme aussi par de grandes et divines illuminations dans la science. Alors luie science de la vie. surviendrait, science à la fois divine et humaine, digne d'être appelée « la vraie science des chrétiqnsw »
Osons le dire 1 si bien peu de savants aujourd'hui peuvent comprendre ces énoncés, oii seulement les supporter, nous espérons qu'avant la fin du siècle ils seront devenus vulgaires.
Essayons donc, et ^cherchons si du moins il ne
nous serait pas donné d'entrevoir, ne fût-ce que bien confusément, la possibilité philosophique et scientifique d'un pareil avenir.
Eh bien, ce que je cherche ici me paraît impliqué dans cette divine et mystérieuse parole de notrp Maître : « Votre œil est la lampe de votre corps, » et le reste. L'œil, disent les commentateurs, signifie le regard, le désir, l'intention, l'état ou la disposition de l'âme. Or, notre Maître a dit : « Votre « œil est la lampe de votre corps. Si donc votre œil a est simple, tout votre corps sera éclairé : si votre a œil est mauvais, votre corps sera ténébreux. Prea nez garde que la lumière qui est en vous ne se a change en ténèbres. Si votre corps est lumineux, ce n'ayant aucune partie dans les ténèbres, la lace mière le pénètre, et il devient pour vous, comme ce un réflecteur de lumière *, » Je ne lis jamais ces paroles sans être saisi d'étonnement. Et il me semble qu'elles ne pouvaient sortir que de la bouche de celui qui a créé l'âme et le corps.
« Lucerna corporis tui est oculus tuus. Si oculus tuusfuerit simplex, totum corpus tuum lucidum erit ; si autem nequam fuerit, eliam corpus tuum tenebrosum erit : vide ergo, ne lumen, quod in te est, tenebrœ sint. Si ergo corpus tuum totum lucidum fuerit, non habcns aliquam partem lenebrarum, erit lucidum totum, et sicut luoerna fulgoris iUuminabit te. (Luc, xi, 34, 35, 36.)
Voici donc que TÉvangile nous parle de deux états du corps , correspondant à deux états de l'âme. Notre Maître signale Fétat simple, qui est le vrai, et un autre état de la vie qui n'est pas simple, qui est faux et mauvais. Dans l'un , le corps est ténébreux, dans l'autre le corps est lumineux , et reflète sur tout l'homme sa lumière.
Si je comprends bien ces paroles, et si je connais quelque peu la vie du corps, il y aurait deux états de sa vie correspondant aux deux états de l'âme, que nous avons appelés simplicité ^ dupli^ cité. L'âme est ou recueillie, ou divisée. Ses forces sont ou ramenées à l'unité, ou séparées en deux foyers. L'âmeest alors ou lumineuse, ou ténébreuse, comme l'électricité polarisée en deux foyers est ténébreuse, mais devient lumineuse, quand, par le lien des pôles, on la rapiène à l'unité.
Il en serait de même pour toute la vie du corps ; et l'âme elle-même, selon son propre état, rendrait le corps ou simple dans sa vie, ou divisé , ou lumineux ou ténébreux. Ce double état du corps serait l'essence, la cause, la forme même de la santé ou de la maladie, de la force ou de la faiblesse, de la longévité, ou de la mort avant le temps.
Tantôt le corps tout entier serait un, par un puissant et parfait concours de toutes les forces et de
toutes les fonctions. L'harmonie de la vie serait pleine : chaque organe soutiendrait, multiplierait la vie des autres. Le ruissellement général des forces ne rencontrerait pas d'obstacle : aucun point sourd, mat et fermé n'en arrêterait l'harmonieux mouv^ ment. La pénétration mutuelle des forces, des fonctions, des parties, réduirait tout à la simplicité, et recueillerait tout comme en un point. Et comme, quand beaucoup de rayons se réunissent au foyer des miroirs en un point simple , alors éclatent la lumière et le feu, de même les rayons de la vie corporelle, ramenés tous au foyer principal, dévc»lopperaient la vie dans sa magnificence, et dans sa plénitude. Le corps serait alors , comme le dit l'Evangile, tout lumineux, parce que son foyer serait simple.
Mais cette magnificence serait détruite, cette plénitude et cette lumière perdues, quand cesseraient cet ordre et cette simplicité. Comme cette substance qui tantôt est charbon, tantôt diamant, tantôt parfaitement noire, tantôt pleinement lumineuse, selon l'ordre de ses parties et leur groupement dans l'unité ; le corps aussi deviendrait ténébreux, quand l'unité de la vie cesserait, quand des organes particuliers s'isoleraient dans leur vie propre, ou accumuleraient la vie sans la laisser passer pour la trans-
mettre; quand à la pénétration mutuelle des forces succéderaient la division des forces et la lutte des fonctions , et quand ainsi la vie se neutraliserait par la contradiction, au lieu de se multiplier par Taccord .
Sans nul doute il en est ainsi, et ces vérités générales sont connues, et elles sont manifestes. C'est le consensus unus d'Hippocrate. Mais voici ce qui est moins connu : c'est que le corps, comme une pile électrique, se polarise en deux foyers principaux avec l'âme, quand l'âme elle-même, dans l'égoïsme et la passion, divise sa vie en deux foyers. Quand l'âme attire la vie, comme s'exprime la sainte Écriture, pour l'engloutir dans ses concupiscences ^ ; quand, par avidité, elle veut multiplier en elle ce qui n'est pas elle; quand, selon l'énergique expression du texte , elle accumule en elle , par la passion, une boue épaisse ^; quand l'âme agit ainsi, le corps en fait autant, ou plutôt l'âme elle-même
* Petilisut insumatis in concupiscentiis vestris. (Jac. iv, 3.) ' Vse ei qui miiltipUcat non sua 1 Usquequo et aggravai contra so densum lutum? (Habac. ii, 6.)
opère lè tout, et à la fois, en elle et dans le corps. Le corps prend deux foyers distincts qui décomposent, mais ne recomposent pas. Il engloutit sa vie en ces deux pôles, au lieu d'en faire ruisseler la lumière et l'ardeur. Il multiplie en lui la matière étrangère, la matière non domptée, non pénétrée, non ramenée à l'unité. Il multiplie en lui ce qui n'est pas lui. Il accumule littéralement sur lui une boue épaisse. Il devient ténébreux, parce qu'il n'est pas simple.
Les hommes n'obser\'ent pas leur corps, pas plus qu'ils n'observent leur àme. Us en voient la forme palpable, ils en sentent les douleurs aigués, mais c'est là tout. Les états profonds de la vie leur échappent, ou plutôt l'habitude à peu près exclusive de l'état faux , fait qu'ils ne le sentent plus. « Vous « les avez frappés, dit la sainte Écriture en parlant « des hommes endurcis ; vous les avez frappés ; ils « ne l'ont pas senti ' ! » Ainsi du corps de l'homme traîné par les passions : il ne sent pas ses plaies.
Qui est-ce qui sent assez dans son corps cet obstacle à l'unité, à la simplicité, et au parfait rapport de chaque partie au tout , et à la mutuelle pénétration de tous les points dans l'iuiité? Qui
* Percussisti eos, et non doluerunt. (Jerem. v, 3.)
sent assez ce dédoublement de la vie qui décompose les forces, qui divise les grandes sphères organiques, détruit les harmonies, et mène rapidement le corps à la souffrance et à la mort ?
Mais si chacun de nous s'observe très -mal et très-peu, surtout si ceux qui vivent dans l'état faux n'observent rien , voyons du moins ce que nous dit la science.
J'ai consulté de tous côtés depuis bien des années, et je viens de relire de suite bien des volumes sur la vie et ses lois, sur la santé, la maladie, la mort. Or, je puis affirmer que voici, sur ce grand sujet, l'idée qui se dégage de plus en plus clairement dans la science.
Cette idée, c'est le commentaire de la parole évangélique qui vient d'être citée.
La vie de notre corps est une pluralité de fonctions, toujours distinctes, toujours unies, comme la création tout entière est une pluralité de personnes destinées à l'union, ou comme Dieu même, modèle de tout, est une pluralité de personnes en un seul Dieu.
Il y a trois fonctions fondamentales, correspondant aux trois grandes sphères du corps, et aux trois grands systèmes d'organes, et à ce que Bordeu nommait « le trépied de la vie. »
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Se développer, sentir, agir; nutrition , perception, mouvement, sont les trois fonctions générales. L'on peut dire qu'il y a trois forces : la force radicale, d'où tout sort; la force perceptive ou sensitive, et la force motrice.
La force radicale ou nourrit ou engendre. Elle nourrit, c'est-à-dire engendre au dedans. Elle engendre, c'est-à-dire nourrit au dehors. C'est toujours elle qui donne la vie. Nutrition et génération sont une même fonction générale.
La force sensitive perçoit la vie et en jouit.
La force motrice emploie la vie, agit et meut, soit au dedans, soit au dehors : au dehors par les membres et les muscles, à partir du cerveau, par des mouvements libres et des actes intermittents ; au dedans, par un mouvement aussi puissant que l'autre, et continu, à partir du cœur, muscle central, le plus parfait des muscles.
La loi de ces trois fonctions est celle-ci : qu'elles soient distinctes et soient en un ; que chacune des trois soit distincte, soit puissante, soit grande et forte; qu'aucune ne s'atrophie, ne disparaisse, et ne soit absorbée; mais en même temps que les trois soient en un. Si elles se divisent, elles s'annulent : leur unité est la condition de la vie.
On aperçoit déjà quelque chose du sens de la
parole évangélique : Si votre œil (votre vie) est simple, tout votre corps est éclairé ; s'il est mauvais, ou double, ou divisé, il est tout entier ténébreux.
Mais quelle est donc parmi les hommes la marche ordinaire de la vie ? Comment les corps, sous l'influence des âmes, pratiquent-ils la loi, ou s'en écartent-ils?
Je réponds que le genre humain se divise en trois races, sous le rapport de l'emploi des forces et de la forme que prend la vie.
Un célèbre physiologiste divise en trois grandes classes toute Tanimalilé, selon que prédomine le ventre, la tête, ou la poitrine. Les animaux, en effet, ne sont que des fractions. Ils sont comme des parties du complet organisme vivant : l'homme est le tout.
Mais voici que les hommes se font fractions. Et il est manifeste qu'il y a trois classes d'hommes : ceux qui vivent par le ventre, ceux qui vivent par la tête, et ceux dont^la vie est au cœur.
Il y a ceux dont le ventre est la vie et le trésor; qui, dit Salhiste, sont livrés tout entiers à leur
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ventre et à ce qui en dépend ; qui, selon la sainte Écriture, se sont fait un Dieu de leur ventre % et qui peuvent dire : « Nott'e ventre, est collé à la « terre ^. »
Mais il y a aussi des hommes dont la tête est la vie, le trésor et le Dieit ; ceux, disait Épictète, qui ne fleurissent que par la tète ; ceux, dit Bossuet, qui vivent dans cette connaissance stérile qui se trahit elle-même, et ne se tourne pas à aimer.
Enfin il y a les hommes que la sainte Écriture nomme « les hommes convertis à leur cœur ^. » Thomassin les appelle d*un seul mot : « Hommes « du cœur : Cordatos ! »
Mais ici, soyons attentifs. Nous prenons le mot cœur dans son sens plein , son sens évangélique , qui est le vrai. Dans ce sens, saint Augustin dit : « Le a cœur n'a pas de paix, tant qu'il ne se pose pas fc en Dieu. » Et la sainte Écriture : « J'écoute ce tt que Dieu dit en moi ; car il parle la paix en tous (c ceux qui se convertissent à leur cœur. » Dans ce sens, les maîtres de la vie spirituelle disent encore : « Notre cœur est une capacité sans fond, et
* Quorum Deus venter est. (Philip, m, 49.)
* Conglutinatus est in terra venter noster. (Ps. xliii, 25.) 8 Et in eos qui convertuntur ad cor, (Ps. lxxxiv, 9.)
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a comme un abîme indéfini , que Dieu seul peut a remplir. » Ainsi , vivre du cœur, c'est vivre de Dieu. C'est dans ce sens que l'on peut dire , avec toute la théologie, de tous ceux qui ont vécu du cœur, en quelque temps , en quelque lieu qu'ils aient vécu, qu'ils ont été chrétiens. C'est ce que nous développerons ci-dessous.
De sorte que les trois grandes classes d'hommes sont bien celles dont parle Pascal , lorsqu'il dit : Il y a trois mondes, le monde des corps, le monde des esprits et le monde de la charité , qui est surnaturel. Aristote avait déjà dit : Il y a trois essences, deux naturelles, l'autre immuable. Les trois races d'hommes sont les trois races distinguées par celui des trois mondes dans lequel chacun met son trésor et sa source de vie principale. Il y a, dit Pascal, ceux qui vivent dans les grandeurs et les joies terrestres, ceux qui vivent dans les curieuses ou glorieuses recherches de l'esprit, et ceux qui cherchent la sainteté.
Ce sont bien les trois races que distingue l'Evangile, lorsqu'il parle des hommes qui sont nés de la volonté de la chair (ex volantate carnis) et des hommes qui sont nés de la volonté de l'homme {ex voluntate s^irï)^ et des hommes qui sont nés de Dieu [ex Deo nati sunt). Et ceci- correspond en-
core à cette doctrine théologique. Il y a deux concupiscences, celle de la chair et celle des yeux ou de l'esprit.
Voici donc qui est bien visible. Et l'Evangile, et la philosophie, et notre expérience quotidienne sont d'accord.
Mais ce qui n'est pas moins manifeste, c'est que chacune de ces trois races organise son corps dans le sens où elle dirige sa vie, et d'après la fonction où elle la concentre. Il y a la physiologie des viveurs, des voluptueux et des gourmands. Il y a la physiologie des gens de lettres et d'affaires. Et il y y aurait celle des saints ou des, enfants de Dieu. Mais qui est saint? Et qui le sait?
Les deux premières physiologies sont des pathologies , c'est-à-dire que les deux premiers modes de la vie sont des modes maladifs, et qui courent à la mort ; le troisième seul est le vrai mode , le mode vivant et vivifiant.
Dans les deux premières races, la vie est double, la vie est divisée , le corps est ténébreux ; dans la troisième, la vie est simple, le corps est lumineux.
Les deux premières polarisent la vie. La troisième seule laisse les foyers , et recueille la vie au centre.
La première polarise la vie par en bas , mais
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forme en haut, par contre-coup, un foyer secondaire, vide, négatif.
La seconde polarise la vie par en haut , mais forme en bas , par contre-coup , un foyer secondaire de sensualité. Tout pôle appelle nécessairement son pôle corrélatif en physiologie, comme en physique ou en géométrie.
Les deux premières de ces trois races, ne vivant point de Dieu, vivent de l'homme ou du monde des corps. L'âme, détachée de Dieu , tombe sur elle-même, et y prend son centre, mais prend tout aussitôt un centre secondaire dans le monde extérieur; ou bien, si elle à dans le monde extérieur son centre principal, elle a dans l'homme son centre secondaire. L'âme alors , divisée de Dieu , est toujours divisée en elle-même en deux concupiscences, deux attraits dominants, deux volontés, celle de la chair et celle de l'homme. Mais l'âme, partagée ainsi, partage le corps et l'organise à son image, suivant ses deux attraits. L'âme ne le contient plus en un, dans cet un qui est la condition vitale *, parce qu'elle-même n'est plus contenue
* Tous les actes vitaux doivent se réduire « à Tuiiité harmonique a de Torganisme. C'est précisément dans cette unité que consiste le aprincipe fondamental de la santé. » (Réveillé-Parise, Étude de rhomme, 1. 1, p. 4iO
dans le nœud vital de la simplicité , dans Tunité de Dieu.
Toujours, sans exception, rame qui n'est point une et simple en Dieu, par la vraie vie de Dieu, la vie surnaturelle, cette âme est divisée, et elle divise son corps. La sensualité appelle toujours l'orgueil ; l'orgueil appelle toujours la sensualité ; de même que dans l'ellipse, cercle dégénéré, dont le centre s'est divisé en deux foyers , tout rayonnement partant de l'un des deux foyers se recueille tout entier dans l'autre.
Je le répète, cet état ou cette marche de la vie fausse est visiblement incarnée dans le corps des trois races psychologiques et physiologiques qui se partagent le genre humain. Nous avons ici la loi même, l'idée, la forme de la maladie et de la mort, et par contre celle de la vie.
Et en parlant ainsi, nous ne confondons rien, nous n'excédons en rien, et nous croyons demeurer purement, rigoureusement, dans la vraie science du corps. Il est clair que la loi de mort signalée ici p'estpas celle de la mort qui survient par blessure, ou poison, ou par hérédité. Il y a la mort qui survient du dehors : il y a celle qui part de notre fond. Il y a celle qu'envoie la providence ; il y a celle que notre faute opère. Évidemment, je ne parle que de
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celle-ci^ qui d'ailleurs est de beaucoup la plus fréquente ^ .
De ce point de vue, il est certain que la vie et la mort sont devant nous, comme le dit la sainte Écriture , et que Thomme reçoit librement , et prend par choix celle des deux vers laquelle il étend la main ^.
Or, voici comment l'homme prend la mort.
J'ouvre les livres qui me parlent de la santé ou de la maladie, de la vie ou de la mort, et je lis ce qui suit, comme je le lis dans mon expérience personnelle, et dans celle des hommes que j'ai connus.
J'y trouve d'abord cette fondamentale vérité : « L'homme ne meurt pas, il se tue ^. » Les hommes se tuent par les passions et par les vices. Je vois des
*■ Il est aussi bien entendu que, lorsque nous parlons de la maladie, nous prenons ce mot dans son sens général et vulgaire, et non dans le sens précis où il peut être resserré par telle ou telle définition scientiQque.
* Ante hominem vita et,mors-... Ad quod volueris, porrige manum tuam. (Eccli. xv, 47 et 48.)
' C'est le mot de M. Flourens dans son charmant travail sur la longévité : « Avec nos mœurs, nos passions, nos misères, l'homme 4 ne meurt pas, il se tue, » p. 32.
128 LA TIUNSFGRMATION.
livres intitulés : « Médecine des passions, Hygiène morale j Médecine morale, Hygiène de Tâme, » Et tous affirment que la volonté, le cœur humain, la passion, est la grande et principale cause des maladies et de la mort ' . Les quatre cinquièmes des
* Stahl. Pathol. générale, ii, § 4. — Feuchtersleben, Hygiène de rame, p. 20. — Descuret, Médecine des passions. « Les maladies produites par les passions, dit le docteur Descuret, sont à elles seules incomparablement plus fréquentes que toutes les autres. La moitié des phlhisies, tant acquises qu'héréditaires, reconnaissent pour cause Tamour et le libertinage. La goutte et les phlegmasies aiguës du tube intestinal ne sont, la plupart du temps, que les tristes fruits de l'intempérance, surtout de la gourmandise. Les maladies chroniques de Testomac, des intestins, du foie, du pancréas et de la rate sont plutôt dues à l'ambîtion, à la jalousie, à Tenvie ou à de longs et profonds chagrins. Sur cent tumeurs cancéreuses, quatrevingt-dix au moins doivent leurs principes à des affections morales tristes. L'épilepsie, la danse de Saint-Guy, les tremblements nerveux, les convulsions, proviennent souvent d'une vive frayeur ou d'un violent accès de colère. Lorsque la fièvre lente nerveuse et le marasme, auxquels succombent un si grand nombre d'enfants et d'adolescents, ne sont pas déterminés par la jalousie, nous devons porter nos soupçons sur de funestes et vicieuses habitudes. La passion de l'étude, surexcitant continuellement le cerveau, au détriment des autres organes, n'amènc-t-elle pas encore, chez les personnes qui s*y abandonnent, la dispepsie, la gastralgie, l'insomnie^ le flux hémorrhoïdal, et cette susceptibilité nerveuse, qui les rend si malheureuses, en même temps qu'elle fait le tourment des êtres qui les entourent ?
« D'un autre côté, les trois quarts des morts subites ne sont-elles pas occasionnées par l'ivrognerie, la gourmandise, le Hbertinage ou la colère ? »
hommes , disait un médecin célèbre , meurent de chagrin. Buffon affirme la même chose : « Si Ton a observait les hommes, dit-il, on verrait que pres- « que tous mènent une vie timide et contentieuse, « et que la plupart meurent de chagrin * ! »
Le chagrin 1 Qu'est-ce que le chagrin , sinon le vide, l'épuisement, la contraction, le brisement du cœur, « l'épine au coeur, » comme le dit Hippocraie? Le cœur est percé et brisé, parce qu'il n'a point la vie, ou n'a point Dieu, vraie substance de sa vie. La vie que l'homme avait, s'est versée tout entière dans les deux mondes , qui ne sont point Dieu ; la vie s'est dévorée par ses excès , et hors de Dieu ; et ces excès dans les deux mondes créés n'ont point donné la vie au cœur ; et le cœur retombe sur lui-même dans la désolation, dans
Le suicide, ce fléau que Ton voit régner épidémiquement aux époques de corruption et de perturbation sociales, n'est-il pas presque toujours la conséquence de quelque passion fougueuse ou d'un chagrin secret?
Enfin^ sur huit mille deux cent soixante-douze aliénés admis à Bicêtre et à la Salpétrière dans le cours de neuf années, on trouve, d'après le compte rendu de Tadministration des hôpitaux , que la majeure partie de ces infortunés avait aussi perdu la raison par suite de violentes passions ou d'affections morales trop vivement senties. (Pages 46SI et 463.)
* Tome II, p. 334. — M. Flourens appuie cette opinion : longévité, page 73.