CHAPITRE
ANALYSE DE LA NATLRE ET DES CONDITIONS DANS LESQUELLES ON DOIT CHERCHER LES PROPORTIONS DE LA FORTinCATlON ET CELLE DE SON RELIEF , SOUS LE POINT DE TUE DE SON ACTION COMME OBSTACLE OU PUISSANCE DE EXISTANCE.
Il y a deux choses dans l’exposé d’un problème; la première est le tableau de l’objet et du but qu’on se propose d’obtenir; la seconde est la nature , l’analyse et la mesure des moyens par lesquels on crée les ressorts et les corps qui en établissent l’ensemble.
Si nous avons vu, dans les chapitres piécédens , que , faute de doctrines établies ou avouées , le système actuel de nos fortifications prescrit impérativement en dehors des conditions de la nature humaine de notre époque; nous allons voir encore que, faute de doctrines, les détails dont se composent les ouvrages, nous ont successivement amenés à des dimensions extra-nécessaires , dont l’exécution est d’un prix énorme, et dont l’existence est aussi pauvre de vie qu’elle est riche de difficultés vaincues, quant à l’architecture proprement dite.
La première qualité dans une arme ou dans une machine quelconque, est qu’elle soit maniable ou fiicile pour celui qui s’en sert, en même temps qu’elle]^ soit robuste à l’usage. La fortification doit posséder les qualités analogues. Sa nature se compose de l’obstacle et de la puissance d’action de cet obstacle, isolée ou combinée avec celle de l’ensemble du système de la place.
La première condition , dans un obstacle , est qu’il impose, par sa présence d’abord;
et qu’il grandisse en puissance, en raison de l’appui qu’il prête ou qu’il reçoit des troupes ou des pièces qui doivent le protéger pendant l’action. Pour remplir sa destination de puissance couvrante et répressive , il doit , pendant l’action , recevoir une protection , de nature à lui apporter une énergie vitale, croissante en raison du danger .dont il est menacé.
En fortification il y a donc l’obstacle matériel et la puissance d’action de' cet obstacle. Un parapet, une escarpe, un fossé , des palissades , des haies , de l’eau sont des obstacles : livrés à eux-mémes ou protégés par une puissance de la nature de celles qu’on appelle de contre - buttée ( catégorie dans laquelle on doit nécessairement classer celle des défenseurs et des armes qui agissent de position et en arrière ) ; leur valeur , quelque grandes que soient leurs dimensions, sera en raison inverse de la puissance des attaques qui marchent dessus avec des tranchées pour cuirasses contre, les armes de la place, et
avec de l’artillerie, des pioches et des fascines pour démolir et aplanir l’obstacle, s’il n’est qu’interposé et neutre.
Ainsi l’obstacle, par lui-mèine, n’est presque rien , s’il n’est protégé par une puissance qui puisse s’interposer entre lui et les attaques. Cette puissance ne peut être que mobile par sa destination. Nous ne traiterons pas ici des conditions de son opportunité; il s’agit, pour le moment , de la valeur de l’obstacle qui étant peu de chose par lui-même, doit cependant grandir et remplir complètement son but, par la combinaison avec les autres parties de l’ensemble, plutôt que par les proportions gigantesques de ses formes.
S’il était besoin de justifier le motif de la question , nous rappellerions qu’on a vu les plus hauts remparts escaladés d’assaut; qu’on a vu aussi d’humbles retranchemens de campagne sortir sains et saufs de cette périlleuse épreuve; qu’on a vu enfin des remparts escaladés, redescendus et abandonnés par suite
de terreurs ou de réflexions survenues après l’enlèvement des ouvrages.
Il peut être commode sans doute d’en conclure que cela ne dit rien, en se débarrassant de la question par des éloges pour les uns aux dépens des autres : mais ici nous cherchons consciencieusement des causes pour en tirer des doctrines. Nous dirons donc, en prenant ces divers événemens pour des faits accomplis par des hommes qui ont été ou pu être acteurs dans les uns et dans les autres, qu’il y a autre chose que l’obstacle lui-même dans le dénouement des opérations de ce genre; et c’est encore la nature humaine qu’il faut interroger pour la trouver.
Le soldat se présente à une action périlleuse par devoir et pour le culte de la gloire : il y est du reste plus ou moins disposé, selon la confiance qu’il a dans le succès. Le succès dépend de la mesure de l’effet à faire , qu’il a calculé d’avance , qu’il dépasse même souvent pour l’accomplissement de l’action qui lui est prescrite. Mais si l’exécution se
complique; si , au dénouement de Faction , il survient ou se rencontre des incidens ou des obstacles qu’il n’a pas prévus, ou qui exigeraient un nouvel effort; il est presque certain qu’il échouera , et que c’est le découragement qui sera la cause et le résultat de la défaite. Nous en avons eu des exemples au siège de Saint-Jean d’Acre en Syrie , et depuis à Saragosse où une division, après avoir enlevé à l’escalade l’enceinte bastionnée d’un fort , revêtu de sept mètres de hauteur environ, se trouvant surprise par une fusillade au travers d’un mur de clôture de jardin qui n’avait pas trois mètres de hauteur, évacua le fort par les échelles au moyen desquelles elle l’avait emporté.
Il est donc dans la nature humaine des limites à sa puissance; et la réflexion nous indique que cette limite est imposée , moins par les dimensions de l’obstacle qui la détermine , que par l’opinion qui pâlit devant ce qu’elle n’a pas prévu, comme aussi devant un renouvellement d’efforts même quand le premier a été satisfait.
C’est ce sentiment que l’on classera , si l’on veut, dans les infirmités de l’espèce humaine, qui, pour la guerre de campagne, où nous devons puiser nos leçons, place les principes de la stratégie et de la tactique dans la puissance des mouvemens et des réserves, pour s’assurer le dernier acte ou effort de l’action.
Si ces principes sont admis et avoués, on reconnaîtra aussi que la succession des mouvemens et des réserves , dont le vainqueur , en campagne, peut accabler le vaincu, parce que là l’espace est pour lui, se trouve au contraire au profit de la garnison ou des défenseurs d’une place de guerre, quand le champ de bataille est resserré, pourvu et organisé proportionnellement aux besoins et au nombre de ses défenseurs.
Ainsi donc la défense doit préférer le redoublement à la grandeur des obstacles :
mais elle doit admettre aussi que, puisque le mouvement est l’âme de la puissance, elle doit tâcher d’y faire participer même la ma-
tière des ouvrages et des obstacles, soit en les organisant de manière qu’ils se dérobent d’eux-mêmes à l’assiette ou à l’action des attaques, soit en procurant aux défenseurs la faculté de s’interposer eux-mêmes entre l’attaque et l’ouvrage , suivant les circonstances et les besoins du moment.
Après avoir posé le principe de la double enceinte, en quelque sorte mobilisée par l’emploi possible et facultatif des troupes tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et après avoir démontré à quelles considérations doit se rattacher la membrure à donner aux obstacles, nous aurions à évaluer les dimensions nécessaires aux hauteurs d’escarpe et aux largeurs de fossés qui sont les élémens principaux de la théorie de l’école , et des auteurs de fortification : mais ce travail, trop considérable pour être textuellement traité ici, appartient à l’ouvrage principal dont la solution présente le tableau ci-après des valeurs comparatives du système en usage , et de celui que nous proposons.
COUPARAISON DES VALEURS 1
ne SYSTÈME de Cormontaigne-
DE L’ESSiU de fortification spcculalire.
Prix
Valeur
défensive.
Prix.
Valeur
défensive.
Pourl’hexagone, 3* ordre des places
francs.
jour<«
francs.
jours.
L’octogone, élevé au 2' ordre.
L’ennéagone
Place du 1" ordre émivalant à 16 fronts et une citadelle de 5 fronts
Tableau qui présente en faveur du système proposé : sur l’hexagone, une économie de construction de quatre millions sept cent mille francs, et plus de trois fois la résistance de celui de Cormontaigne ;
Sur l’octogone élevé au second ordre, une économie de construction de deux millions
cinq cent mille francs, et plus de quatre fois la résistance du système en usage ;
Sur une place de premier ordre une économie de construction de vingt millions, et quatre fois autant de résistance.
Ces résultats, dont les conséquences sont incommensurables, puisqu’ils multiplient la puissance de l’Etat avec l’économie des finances et des garnisons, s’obtiennent cependant sans efforts extraordinaires, par la valeur combinée des obstacles et des facultés dont le soldat est pourvu et qu’il ne s’agit que de développer au lieu de les comprimer.