DOCTRINES SÜR LA FORTIFICATION EN GÉNÉRAL
Ir. est d.ins la nature, au physique comme au moral, que les produits sont les conséquences des principes qui les créent ou qui les développent : s’ils sont vrais, il suffit d’un ‘ sens droit pour en déduire tout ce qui se trouve dans la capacité du problème ; s’il sont faux, le talent peut subvenir à une partie des besoins; mais il ne les satisfait pas complètement , parce qu’il ne peut imprimer la puissance de l’action à ce qui n’en a pas les organes.
La fortification du premier âge a été , comme aujourd’ui , une puissance au moyen de laquelle le faible a cherché à se mettre en sûreté contre le plus fort : elle est fille de l’industrie , qui sut , dès son origine , interposer des obstacles naturels ou artificiels entre le défenseur et l’assaillant.
Jusqu’à l’époque de la découverte des grosses machines de guerre et de l’artillerie , elle a pu , sur certains points, être saluée du titre d’imprenable par la force seule d’inertie de ses masses : mais depuis que l’attaque a su marcher et détruire , en roulant pour ainsi dire ses parapets devant elle , l’existence de la fortification , en présence de l’ennemi , •a été réduite, à très-peu d’exceptions près, au temps matériellement nécessaire pour développer et parachever les travaux de l’assiégeant : parce que le défenseur ne pouvant changer les dispositiôns de ses masses , en raison de celles qui se meuvent autour de lui, et ne pouvant les franchir pour faire irruption sur les attaques , sans en être pres-
que toujours puni à la sortie et à la rentrée qui ne se fait que par des défilés dont le parcours est un temps à défalquer de la puissance de l’action , la stupeur vient étouffer le sentiment de sa force réelle , et la détruit effectivement par l’impuissance de faire un emploi utile dé ses facultés physiques et guerrières. Si l’on ajoute que le soldat, loin d’être une machine, est un être intelligent, pétri des vertus comme aussi des infirmités du caractère national de son époque, on concevra que son dévoûment dépend de la mesure et de la qualité des armes et moyens dont il doit être pourvu pour l’exercice de ses devoirs.
Ainsi donc avant et au lieu de disserter abstractivement sur des combinaisons de lignes , et sur des dimensions d’escarpes et de fossés, il faut préalablement étudier, analyser et mesurer les facultés et la puissance du soldat à qui on doit confier la défense des fortifications. Telle nation réclame pour l’emploi possible de ses défenseurs , ce qui, chez une autre, produirait l’impuissance. Telle
nation doit compter sur la force physique de ses habitans, de préférence à leur force morale. La France, par exemple, a au contraire plus à attendre de la force morale et du génie de ses habitans, que de la force musculaire des individus. Le courage et l’amour de la gloire sont chez elle des vertus qui se reproduisent de la chaleur du sang et de l’exaltation de l’imagination : mais aussi ce mélange d’héroïsme et d’infirmités nerveuses , si l’on peut le caractériser ainsi, en lui donnant plus d’intelligence dans l’exercice de ses devoirs, l’entraineaussifacilementsoit vers l’exaltation, soit vers le découragement, suivant que le soldat se sent ou non en possession de ses armes et de ses facultés guerrières.
La fortification qui doit stipuler sur les qualités et sur les infirmités du soldat , doit donc éviter tout ce qui entrave l’expansion ou l’irruption de ses armes et de ses facultés , de même qu’elle doit pourvoir aussi à la sûreté matérielle de la position contre les attaques violentes et du grand nombre. Ainsi puissance
d’action au dehors , et sécurité au foyer ; voilà la devise du problème à résoudre.
Pour la puissance d’action , le caractère national qui résiste moins qu’un autre à une surprise , n’aime pas non plus à être engagé de pied ferme. L’imagination du Français se monte en allant chercher l’ennemi; elle se développe dans les manœuvres. Il faut donc lui aplanir les obstacles qui se trouvent interposés entre lui et l’ennemi; il faut qu’il les retrouve à sa disposition toutes les fois qu’il croit en avoir besoin. Les foyers solides et enveloppés d’un rideau couvrant et à contre-pente praticable, à l’abri duquel il puisse se développer et se réfugier, sont un principe de la solution du problème : les remparts enveloppés de chemins couverts sans banquette, ont pu être l’expression du principe; mais elle s’est éteinte et perdue complètement quand on a adossé des parapets palissadés aux chemins couverts. Par là, on a sacrifié le mobile delà puissance réelle à une vaine apparence de solidité de position , dont
rennemi a tout l’avantage. On s’est privé de la force expansive des sorties pour s’en tenir à la résistance convulsive et crispée de piedferme : on a donc positivement fait le contraire de ce que demande le caractère national: aussi les couronnemens se font-ils à époques fixes et à la toise courante à-peu-près , avec quatre sapeurs en tète de colonne.
Cette première position de la question reconnue dans le principe, que tout foyer de défense doit avoir une enveloppe d'expansion et de retraite, on entre ensuite dans l’analyse des combinaisons de haute stratégie balancées avec les besoins du caractère national dans la position spéciale de la défense. Cette position qui est évidemment l’opposé de celle des conquêtes , produit et nourrit naturellement des réflexions qui lui sont analogues, et que je n’ai pas besoin de décrire ici. Il faut donc que le soldat qui sait qu’il ne peut prétendre à satisfaire ses vœux dans les éventualités de la guerre de campagne, trouve au moins., dans les combinaisons de sa position , une
existence dont les moyens soient proportionnés à ses besoins comme à ses forces morales et physiques. Il faut qu’il ne soit pas constamment sous la portée des armes et des menaces de l’ennemi ; il faut qu’il ne soit pas fatigué de l’idée , qu’à chaque instant le salut commun appelle la présence de tous à la défense des remparts, llfàutau contraire qu’il ait une confiance telle , dans 'sa position , que son repos et ses plaisirs soient complètement à lui. Il faut enfin qu’il soit plein de l’idée que, s’il est séquestré pour un certain temps , de la masse de l’armée , sa position a du moins une frontière que l’ennemi ne pourra entamer qu’avec de grands efforts et des pertes considérables comparativement aux siennes.
I^ solution de ces besoins combinés avec ceux du caractère national français, demande, indépendamment du corps de la place qui est l’asyle de sûreté , de repos et de délassement de ceux qui ne sont pas de service, demande, disons-nous :
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1® Des champs de bataille extérieurs, où se livreraient les combats dont le sort ne doit, en aucun cas, compromettre immédiatement le corps de la place;
2® Des foyers d’existence à l’horizon de la portée de ses armes, pour créer une atmosphère de puissance au-dehors , et de paix au centre. C’est dans le produit de ces doctrines et de ces combinaisons, qu’on trouvera à satisfaire à la puissance de la défense, dans les limites de l’emploi possible du soldat d’aujourd’hui. Son service y sera réglé modérément; il y aura des occasions de succès et de gloire, parce que le terrain sera façonné pour son service; il y pourra cesser le combat toutes les fois qu’il le croirait au-dessus de ses forces : il y trouvera le repos et des délassemens quand ils lui seront nécessaires ; et la jouissance éprouvée de toutes ses facultés , en lui donnant le sentiment de ses forces , lui fera un jeu des actions de vigueur, qu’il ne peut risquer dans notre système actuel , sans en être presque toujours la victime.
En effet le système en usage qui ne place sa puissance que dans le matérialisme colossal de ses formes, sans aucune acception de mesure pour les facultés morales et physiques de l’homme , ne produit qu’une résistance de pied-ferme, conséquemment crispée et convulsive, au lieu de la puissance d’expansion qui résulterait de la combinaison des fortifications avec le libre emploi des facultés organiques et guerrières du soldat.
Peu importe, pour le moment, la Graphométrie du problème : quand on sera d’accord sur les doctrines, les syslèm-s qui en surgiront n’auront qu’à se combiner, pour obtenir les qualités prescrites , aux conditions les plus simples, les plus économiques et les plus robustes. C’est cette absence de doctrines qui, après nous avoir laissé imposer le système en usage , le protège , depuis , contre l’opinion de ceux qui en ont subi ou prévu l’impuissance.
Dans le Chapitre suivant, nous allons rechercher et indiquer quelles doivent être la nature, l’échelle, la membrure enfin des corps qui entrent dans l’ensemble de la fortification.