‹ Philosophie de la fortificationChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les propositions du Gouvernement et les discussions qui se renouvellent annuellement aux tribunes législatives , à l’occasion du

* Opinion émise à la tribune législative par l’auteur , dans la séance du 6 Juin 182r>.

budget delà guerre, démontrent, d’une part, l’importance qu’on attache aux places fortes, pour la défense du royaume; et de l’autre, le système par lequel on prétend parvenir à l’accomplissement des projets arrêtés. Il est aisé de voir que le Gouvernement et beaucoup de militaires placent la solution du problème dans la restauration de nos vieilles places à la frontière, ét dans la création de quelques nouveaux foyers de défense sur certains points où ils ont manqué à nos armées dans les dernières campagnes en France.

Deux considérations capitales dominent cette question. première est l’aveu public de nos besoins pour la défense du royaume; la seconde est l’appréciation ou la détermination des moyens. C’est là où est la difficulté, et, pour le dire sans détour, le système dans lequel on raisonne est à mon avis désastreux, parce qu’il ne produit que l’impuissance dans la défense; il ruine les finances par l’immensité des besoins, et il épuise l’armée sur laquelle il faut prélever la masse des garnisons : c’est en totalité une véritable déception pour l’Etat.

II est peut-être téméraire de débuter par une sentence aussi sévère sur des dispositions qui commandent nos respects, soit sous le rapport de la conGance dont il faut doter notre système défensif, pour ne pas en compromettre la réputation; soit par la qualité des hauts personnages qui en ont conseillé l’exécution, et dont le jugement a pu être dicté ou entraîné par l’immensité déjà existante de l’édiGce. Mais cependant, il faut bien Gnir par signaler les dangers vers lesquels nous nous précipitons; et c’est à ce titre que je demande la permission d’en aborder la discussion avec toute la liberté d’opinion sans laquelle il serait impossible de la traiter.

Le complément de la force des états par les places de guerre est une combinaison qui a pour but d’économiser sur le nombre ou l’effectif personnel de l’armée; ou bien de compléter ce qui manque en hommes pour parvenir à l’équilibre ou au degré de puissance que l’Etat veut obtenir relativement à ses voisins ou à ses rivaux ; dans tous les cas elles ont pour but de créer des foyers

d’existence et des points de sûreté , an moins momentanément indépendans des révolutions ou des revers que l’armée peut essuyer en campagne. Sous tous ces rapports, les fortifications sont une partie essentiellement obligée de tout système de défense bien entendu. Mais pour bénéficier k l’Etat sans lui être onéreux, il faut en déterminer le nombre et les capacités dans les proportions de la population , et dans les doctrines bien entendues du génie de la guerre et de la nation ; autrement on se crée des établissemens qui absorbent, au grand dommage de l’Etat, les forces actives de l'armée , et , pour complément de malheur , des foyers d’impuissance et de déception.

. La solution de ce grand problème ne peut se trouver que dans la combinaison de la haute stratégie défensive, enracinée dans l’esprit et les mœurs de la nation qu’il faut savoir lui associer; et dans la réduction, au plus petit nombre possible , des foyers fortifiés , pour économiser sur celui des troupes qui lui sont nécessaires, afin d’altérer, le moins possible,

la puissance des masses qui peuvent et doivent tenir la campagne. Elles ont du reste certaines conditions spéciales à rempïir qui influent sur le choix de leur position et de leur assiette. Les unes, celles qui sont offensives, ne sauraient être trop près de la frontière , puisqu’elles doivent y posséder les moyens et les besoins de l’armée sur la ligne où elle doit débuter, et lui servir d’appui pendant son rassemblement , comme aussi pour ses premiers travaux. Les autres, celles qui sont spécialement défensives, doivent au contraire être assez loin de la frontière pour avoir le temps de retirer ce qui échappe dans la débâcle, afin de se trouver encore en bon état de contenance, quand l’ennemi y arrive fatigué de ses efforts.

Nous allons voir, dans le chapitre suivant, si le système adopté pour la défense du royaume pourvoit aux besoins et aux. principes que nous signalons.

Page 1