‹ Philosophie de la fortificationChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La France qui , pendant la guerre de la révolution, a donné des exemples si sanglans de la puissance de ses armes , a plus besoin qu’aucun autre état, de l’emploi combiné des troupes et des places. . Sa position , ses moeurs , ses richesses porteront toujours envie ou ombrage à ses voisins. Quelque populeuse qu’elle soit, relativement à sa superficie, elle ne, peut cependant prétendre à l’emporter toujours par le nombre sur la coalition de ses voisins; d’ailleurs si, d’un côté, la science de la guerre est à-peu-près également répartie dans l’Europe ; d’un autre côté, nos moeurs seraient rebelles à des sacrifices grands et prolongés. Il a fallu l’anarchie de la révolution pour jeter presque toute la population dans les camps, où elle a lavé dans

la gloire des conquêtes, les crimes politiques dont elle ne fut jamais la complice. Les mêmes causes ne se reproduiront plus , et l’on ne pourrait réunir désormais un aussi grand nombre d’hommes sous les drapeaux.

Notre état militaire ne peut, dans les guerres les plus fortes que nous ayons à soutenir , s’élever à plus de quatre à cinq cent mille hommes , ce qui ne donnerait guère que quatre cent mille combattans. C’est avec ce nombre , déjà beaucoup plus grand que celui de nos armées antérieures à la Révolution, et cependant plutôt faible que fort , d’après l’effectif actuel des armées des différens états de l’Europe, qu’il faut satisfaire à nos besoins. Les fortifications doivent suppléer à ce qui peut nous manquer en hommes; mais pour qu’elles soient utiles sans nous être onéreuses dans les temps critiques , il ne faudrait pas qu’elles exigeassent pour leur vitalité et leur puissance , plus du cinquième de cet effectif. Le nombre de nos places actuelles qui en absorbe trois fois autant , énerve l’armée sans lui rendre des renforts dont elle aurait tant

de besoin ; si après des revers qui amènent toujours des pertes considérables, elle était refoulée dans l’intérieur, et loin de places frontières avec lesquelles elle aurait perdu ses communications. Dans cette hypothèse d’ailleurs, les garnisons se réservent isolément pour les besoins éventuels de leurs localités, dont les dix-neuf vingtièmes sont cependant presque toujours neutres pendant la guerre.

C’est précisément des places fortes qu’on doit dire que la qualité en est bonne , mais que la quantité n’en vaut rien : car si elles procurent une existence indépendante des événemens, sur les points où elles sont établies, c’est avec des garnisons qu’on ne peut diminuer au profit de l’armée que lorsque la guerre est heureuse, et ce n’est pas l’hypothèse sous laquelle nous avons à traiter la question.

Après le prélèvement des garnisons obligées , que l’on compte ce qui reste pour tous les besoins mobiles dans l’intérieur; qu’on en défalque la garde royale qui a un service

particulier et non moins important à remplir, les dépôts des régimens, les infirmes, les malades, les corps d’observation sur les frontières non attaquées mais menacées, les pertes enfin, ou absens à quelque titre que ce soit, et on se trouvera presque déconcerté de ce qui reste pour l’effectif réel à opposer à une armée qui menacerait d’invasion. Sans doute que cette masse de défalcations se retrouverait en partie pour former des réserves et remplacer des pertes; mais elles ne sont pas en ligne sur le point et au moment où la bataille tranche la question.

Ce tableau nous amène à une réflexion assez singulière ; c’est que l’armée qui est sur la frontière à l’ouverture de la campagne , ne représente jamais la force réelle de l’Etat, et cependant c’est d’elle et de son premier choc que dépend souvent le résultat de la guerre; parce que le vainqueur se grossit de ses réserves, tandis que le vaincu au contraire, non seulement ne remplace jamais tout ce qu’il pe,rd , mais se trouve souvent encore obligé

de se diviser pour faire tête sur les différens points qui lui donnent des inquiétudes. Com* bien alors n’a-t-on pas à regretter l’absence ou l’inaction de plus de cent mille hommes sur les deux cent vingt mille à-peu-près que l’on auraitdisséminésdans les places actuelles. Et qu’on ne dise pas que ce tableau est forcé.

Si des opinions attelées à l’état actuel du système de nos places, repoussent cette évaluation en en retranchant d’abord les places qui ne sont pas sur la frontière du théâtre de la guerre , et ensuite en composant la grande masse des garnisons obligées , de troupes de nouvelles levées; je répondrai: i® que les troupes de nouvelles levées sont comprises dans l’effectif du maximum de quatre cent mille hommes que nous pouvons avoir ; a” que la frontière qui nous sépare des états du continent d’Europe exige à elle seule la presque totalité du nombre que nous avons indiqué; 3“ que les garnisons qui ne seraient que nombreuses, et qui seraient sans énergie, si leur masse se composait de nouvelles levées

DigilUnd by GnOglc

ou de gardes nationales en trop grande proportion , ne sont qu’une déception de plus , puisque, faute d’énergie, elles ne seraient que des lazarets consommateurs , d’aucun secours pour la patrie , et dont les dépôts d’armes et de munitions tomberaient à bon marché au pouvoir de l’ennemi. Ainsi quand les places existent, il faut les occuper avec des forces qui en imposent; et encore faut -il avouer que le poids de leur valeur , qui serait kpeu-près insignifiant si l’invasion imposait les conditions du traité , devient , lorsqu’elles tombent entre les mains de l’ennemi , une puissance qui les aggraverait énormément. Il est donc évident, d’une part , que nous avons trop de places, et de l’autre, que ce n’est pas en étant toutes sur la frontière, qu’elles peuvent remplir les devoirs qui leur sont assignés.

Aujourd’hui que les années sont si nombreuses, les combats si sanglans et si multipliés , il n’est pas rare qu’une bataille perdue entraîne une perte de pays considérable. Les résidtats sont proportionnés à l’échelle des

moyens. Vient ensuite la puissance de l’opinion, qui exalte le vainqueur et qui démoralise le vaincu. sphère de cette opinion s’étend jusqu’à la distance où des réserves et combinaisons nouvelles, préparées à l’avance, marquent un temps de répit entre le souvenir de la défaite et la soif de la vengeance , dont le culte de la gloire autorise et purifielesentiment. Ainsi donc, une première bataille perdue sur la frontière , fait une brèche qui peut ouvrir l’Eta t jusqu’au cœur ; et nous avons deux exemples où nos places-for tes n’ont pas préservé la France des chances de la guerre défensive. En prononcera-t-on l’inutilité absolue de toutes nos places? ce serait à mon avis une erreur funeste : en conclura-t-on, au contraire, qu’il n’y en aurait pas assez? Je crois, moi, qu’il y en a trop'; et mon opinion sur cette question , est basée sur ce que , aux deux époques citées, elles absorbaient pour leurs garnisons trois cent mille hommes , dont la moitié seulement, si elle eût été réunie à l’année qui tenait la campagne, eût donné, sous les murs de Paris , des résultats tout opposés à

ceux qui ont terminé la campagne et la guerre. Nous n’avons pas à examiner ici si ces résultats furent selon les vœux des Français. La question à résoudre est indépendante de celle des affections. Et aujourd’hui tous les Français doivent grouper leurs vœux sur la puissance nécessaire à notre indépendance territoriale comme au maintien des institutions que nous devons à la sagesse libérale de nos rois.

Le grand problème de la défense du royaume, en ce qui concerne les fortifications et les places, est, j’ose le dire, tout entier à créer sur les bases nouvelles de l’art actuel de la guerre : ce n’est pas en satisfaisant aux besoins particuliers des localités qu’on le résoudra ; ce système ne mènerait qu’à l’impuissance par l’immensité des travaux , et à une dissémination de troupes qui énerverait l’armée: il n’aboutirait donc qu’à des déceptions quand bien même les finances de l’Etat y pourraient suffire. C’est dans l’examen et la comparaison de l’ancien et du nouveau système de la guerre , qu’il faut placer

la question ; la traiter ensuite par abstractions, au lieu de l’étendre aux désirs partiels des localités; déterminer enfin si c’est à la circonférence ou au foyer capital qu’il faut rattacher l’énergie et le salut de l’Etat.

Avant la Révolution , les armées des différons états de l’Europe étaient, en général, si peu nombreuses, comparativement à ce qu’elles sont devenues; les prétentions du vainqueur étaient ordinairement si différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui; les moyens dont on pouvait disposer étaient si peu considérables et si difficiles à manier , par le système d’ordre et de nécessités qu’elles traînaient à leur suite, qu’un plan de campagne ou de défense n’embrassait qu’une assez mince portion de la frontière. Une fois déterminé, le théâtre de la guerre sortait rarement et difficilement du front que les armées pouvaient occuper. La campagne se passait en manœuvres qui amenaient une ou deux batailles, après lesquelles le vaincu blotti sous quelques places, ou retiré dans l’inté-

rieur du pays, y attendait ses renforts, sans être sérieusement inquiété par le vainqueur à qui il ne restait plus assez de puissance pour poursuivre ses succès au-delà des places fortes, dont les détachemens se trouvaient alors capables d’influer sur l’existence de ses lignes de convois. Dans l’impossibilité où était le vainqueur d’envahir le pays, il était réduit à marcher avec circonspection, et à éteindre autour de lui les foyers fortifiés dont il ne pouvait éviter l’action, en s’en éloignant audelà de leur sphère d’activité, ou en la comprimant par une masse de puissance qui le rendît invulnérable ; dans cette hypothèse, il y avait des motifs justes et raisonnables pour placer l’opiniâtreté de la défense , et par conséquent les places fortes à la frontière. Mais depuis que les armées sont devenues nombreuses à l’excès, depuis qu’on a su apprécier que de grandes batailles avec de grands corps agrandissent les résultats dans l’opinion , le vainqueur ne perd presque jamais assez dans l’action pour suspendre l’élan qui le précipite sur le pays qu’il envahit. Dès que

la ligne de l’armée est forcée , le vainqueur pénètre comme un torrent par la trouée, se contente de masquer les places latérales, les seules qui auraient action sur la ligne, et il poursuit l’armée battue, quelquefois jusqu’à ce qu’affaibli lui-méme par les marches et les traînards, son énergie s’éteigne dans la lassitude.

C’est là qu’il faut placer, abstractivement parlant , la limite de la puissance du vainqueur, composée des effets matériels et moraux de la victoire. C’est donc l’hypothèse qu’on doit supposer pour asseoir le système de la défense. Or puisque la frontière qui est la limite la plus étendue du royaume, ne peut être matériellement mise à L’abri de l’invasion, même sur les points où elle a sa triple ligne de places; puisque les dix-neuf vingtièmes de ces places n’ont pas à contribuer directement et spécialement aux grandes manœuvres sur les champs debatailleoù sedécide le sort de la guerre ; puisqu’enfin leur mise en état, qui est obligée par précaution dès

qu’on est menacé, absorbe une grande partie des troupes et des moyens qui seraient si nécessaires aux corps qui tiennent la campagne en présence de l’ennemi ; on doit penser que ce n’est plus à la circonférence qu’il faut disséminer ses moyens et ses trésors dans le but d’en fermer les passages. Il y faut sans doute quelques places d’armes, où l’on puisse prendre ou déposer ce dont on a besoin , ou ce qu’on ne peut emmener; mais il ne faut rien de plus, et en les faisant robustes, on peut, sans s’affaiblir, leur donner une existence qui traversera les événemens de la guerre.

Après avoir pourvu avec économie aux besoins de la frontière, besoins que j’appellerai accessoires ou transitoires, il faut reconnaître qu’à la manière et aux moyens avec lesquels on fait la guerre aujourd’hui, on doit placer le siège de la défense dans l’intérieur , et la réserve définitive sur le point qui impose au royaume son existence propre, ses lois, et même ses caprices. II n’y a point à

chercher un foyer stratégique derrière la Loire ou dans la Vendée : Paris est celui autour duquel il faut tout rapporter en désespoir de cause ; car s’il était envahi ou seulement menacé, il traiterait à tort et à travers, pour lui et pour la France, aux dépens de tout ce que nous avons de plus sacré.

L’idée de fortifier Paris n’est pas nouvelle, mais mal analysée sous ses rapports politiques et militaires, l’exécution en a été regardée comme une utopie décevante et à-peu-près impossible. C’est ici l’occasion de faire remarquer où aboutit quelquefois la persévérance, je devrais dire la persistance dans les vieux systèmes. Ceux qui ont été chargés de résoudre le problème de la défense de Paris par les fortifications, ne l’ayant envisagé que sous le rapport d’un colosse à habiller avec les cuirasses eu usage , ont vu leurs argumens bientôt rétorqués par l’immensité de l’enceinte, et par la nullité de la défense comparée à l’énormité de la dépense. Force est cependant de pourvoir au premier besoin de l’Etat, c’est-

ù-clire, à son existence, dont le foyer est irrévocablement fixé à Paris. C’est donc pour notre Thèbes française qu’il faut trouver, dans les faculté nationales, et dans l’art actuel de la guerre, la solution de ce vaste problème.

Si nous portons nos souvenirs sur le projet de Vauban , ce grand homme avait émis l’idée de revêtir et perfectionner l’enceinte d’alors, en la flanquant de bastions ou de tours espacées de cent vingt toises à-peu-près entre elles , et de créer une seconde enceinte extérieure à mille ou douze cents toises de la première , laquelle aurait couronné les hauteurs de Belleville, Montmartre, Chaillot , Saint-Victor , etc. ; enfin il proposait deux citadelles, l’une en amont et l’autre en aval de la Seine.

Arrêtons-nous un moment pour contempler le génie de notre grand maître , qui , pressentant que la capitale du royaume pouvait être menacée un jour, malgré la frontière de fer qui sortait pour ainsi dire de ses mains.

ne jugeait pas, dans sa vieille expérience, qu’une seule enceinte pût lui suffire; et observons bien que ce n’est pas dans le renforcement d’un système quelconque qu’il plaçait la solution du problème ; il ne la prévoyait que dans une ceinture assez éloignée de la première, pour que la plus grosse artillerie de l’ennemi ne pût porter des projectiles dans la ville où une grande population ne veut ni ne doit être inquiétée.

Comme il est inutile de rechercher les conséquences que le projet de-Vauban eût exercées sur notre état politique et social, dans la supposition où il eût été exécuté et conservé dans son intégrité première, nous nous bornons à consigner l'admirable prévision du grand citoyen , et à reconnaître en principe que dans l’état et sous la puissance actuelle des mœurs des Parisiens, une enceinte, assise à-peu-près sur celle actuelle de l’octroi , fût-elle aussi robuste qu’on pût la supposer dans le système en usage, et telle qu’il fallût un long siège pour la forcer, cette

enceinte , dis-je, serait une affreuse déception , parce que le caractère parisien, ses besoins, ses passions , qui sont bien autrement grands et impérieux que du temps des Yauban, ne résisteraient pas à la menace d’un siège. La garnison ne serait ni assez nombreuse ni assez indépendante pour résister en même-temps et à l’ennemi et aux factions intestines. Il ne faut à Paris qu’une enceinte de police que la bourgeoisie puisse garder seule contre quelques hourras de cavalerie; il lui faut conserver en principe la physionomie de ville bourgeoise, parce qu’elle ne veut pas plus de barrières au physique qu’au moral.

IjC problème de mettre Paris à l’abri d’une invasion ennemie, est donc d’une nature toute particulière, et d’une solution complexe. 11 faut que l’ennemi s’arrête auprès sans oser y entrer; il faut pour cela une espèce de puissance magnétique qui , comme le paratonnerre , arrête et absorbe les forces de l’ennemi à la limite qu’on veut lui assigner, et à l’époque où, fatigué et décimé par ses

efforts, ses marches et ses combats, une halte forcée à la vue du but de ses travaux, le désenivrera de la puissance morale qui aurait pu le porter jusque-là. C’est en créant une frontière de réserve et particulière autour de Paris qu’on y parviendra.

La question posée et consentie en principe, il faut aborder celle de l’assiette générale du système. Sera-t-elle créée dans celui de quelques grands foyers magnétiques et à puissances d’expansion? ouïe sera-t-elle dans celui d’un espèce de camp retranché à lignes continues ou discontinues à deux ou trois mille mètres en avant de l’immense pourtour de la capitale? Recommencera-t-on , dans ce sens, l’alphabet des si faibles conceptions de 1 8 1 4 et i8i5? On avait au moins, à ces deux époques, l’excuse de l’étonnement et du manque de temps pour concevoir et exécuter : mais qu’aujourd’hui on émît encore un pareil système, ce serait ne connaître ni l’esprit de la puissance actuelle de nos armées , ni savoir profiter des leçons de ces deux époques.

A mon avis , la solution du problème consisterait à établir entre cinq et huit lieues , hors de l’enceinte actuelle de Paris, trois grandes places de première ordre, l’une sur la haute, l’autre sur la basse Seine ; et la troisième sur la Marne ; à asseoir pareillement trois hexagones, l’un sur Montmartre, l’autre à l’extrémité de Chaillot, et le troisième vers le Jardin des plantes. Le reste de l’enceinte actuelle n’exigerait que quelques redressemens terrassés et revêtus , appuyés par quelques casernes défensives ou blockhaus pour tenir en sûreté les postes de police.

Les trois grandes places que je propose avec vingt mille hommes de garnisons chacune, complétées en partie des débris échappés de l’armée et qu’on augmentera au besoin des douaniers ou autres employés refoulés par l’ennemi , et enracinées dans une population compacte, riche et bravé, encadreraient la capitale dans un triangle énorme, dont les saillans étant des plus robustes, feraient de l’enceinte de Paris une courtine

rentrée que l’ennemi n’oserait aborder, puis* qu’il aurait sur les flancs deux places qui contiendraient quarante mille hommes dont les détachemens n’auraient que quatre à six lieues à faire pour parcourir la moitié de l’intervalle d’une place à l’autre, distance qui, fût-elle du double , ne serait pas hors de proportion sur l’échelle du problème, surtout avec le concours des corps qui manœuvreraient entre ces places sous la protection des murs de Paris.

Si l’on veut considérer que Paris , même dans l’état où il est aujourd’hui , ne serait pas violé par une armée d’invasion , si elle n’était nombreuse , si elle n’avait des intelligences avec les habitans, si enfin elle n’était assurée d’obtenir son triomphe avant de pouvoir être inquiétée par des corps voisins , on peut dire que la population de Paris est une masse que l’étranger n’oserait fouler sans son consentement; mais il faut avouer aussi qu’elle est toujours facile à entraîner, selon que la puissance qui la régit conserve ou cesse d’avoir

celle de l’opinion. Pour conserver cette puissance de l’opinion, il faut donc lui en imposer ou la protéger par des forces qui soient des colonnes sur lesquelles elle puisse lire ses devoirs et son salut.

J’ai maintenant à justifier les motifs par lesquels je pense que ces trois grandes places doivent êtres assises entre cinq et huit lieues hors de Paris , pour jouir de la plénitude de leur puissance : ces motifs sont que pour d évelopper et multiplier l’action des foyers, il faut forcer la masse de l’armée ennemie à se diviser pour être en présence sur les divers points qui ont ou doivent avoir des existences propres, et qui ne manqueraient pas cependant d’agir contre elle, en combinaisons les unes des autres; ainsi donc dès que l’ennemi arriverait à dix ou douze lieues de Paris, il s’y arrêterait forcément pour prendre l’une ou l’autre des combinaisons suivantes, ou s’établir en tête d’une ou de deux places pour es masquer ; dans ce cas , il lui faut au moins trente-cinq mille hommes en tête de

chacune , et une vingtaine de mille en réserve pour lier ses opérations , ou bien prendre une position centrale entre deux des trois places. Cette dernière hypothèse suppose que l’ennemi croirait arriver promptement à un grand résultat, car ses communications en arrière seraient tout-à-fait compromises par les sorties des places latérales. Dans l’un et l’autre cas, Paris et les communications de Paris à ces places seront libres; car on n’admettra pas que l’ennemi puisse faire un établissement raisonnable entre l’une de ces places et Paris, au milieu d’une population concentrée , dont la mauvaise humeur résultant forcément de l’état des choses, lui serait violente et fatale.

Si l’on suppose cependant, par impossible, que l’ennemi soit assez puissant pour parvenir à bloquer complètement une ou deux places, il est obligé au moins de s’y tenir avec toutes ses forces, à la vue de leurs remparts : mais alors ses troupes n’occuperont pas Paris; et l’on conçoit que si les places étaient située»

sur l’enceinte actuelle de la capitale, l’ennenii agirait simultanément , et avec les mêmes hommes, contre les places et contre Paris qui ne serait plus en position de réserve.

Dans le système que je propose, on divise forcément les corps de l’armée ennemie au moment où elle n’a d’existence que par son ensemble réuni. On se trouve stratégiquement sur la ligne où s’arrêterait le torrent de l’invasion , dégrossi par toutes les pertes qu’occasionnent même les succès. Il y serait réduit au nombre , à-peu-près, de l’armée qu’il y aurait acculée, et au terme de l’exaltation que donnent les succès. C’est là, et de ce moment, que les fortificalions deviennent la puissance dominante en faveur de la patrie :

c’est alors et par elles, que le problème de la défense des états présente une solution directe et positive, qui n’existe, quant à présent, que sur des éventualités hypothétiques.

Supposerait-on que dans un moment de colère, l’ennemi ferait un hourras général par-dessus les murailles de Paris : mais quel

serait le chef assez audacieux, disons assez fou pour le tenter; certes, ce ne serait pas une pareille échauffourée qui entraînerait la défection des habitans : les grands foyers qui existeront au dehors, et les trois jalons de Montmartre, de Chaillot et du Jardin des plant es, sous lesquels on ne manquerait pas de se grouper, en ôtent toute idée, même le temps et les moyens de traiter, ou d’organiser la défection : ce ne serait qu’un torrent d’orage dont la Seine charrierait bientôt les débris'; ainsi donc , avec trois foyers de défense et trois citadelles , nous remplirions le but du problème qui consiste à couvrir Paris avec le moins possible de places fortes, à arrêter l’armée d’invasion hors de Paris, autour des points aimantés qui en absorberaient les foudres, à forcer l’ennemi à diviser ses forces à la veille de son triomphe; en résumé, à ôter toute idée de tenter la conquête de la capitale.

CHAPITIIE 3.

Après avoir assis le canevas du grand problème dont il s’agit , il reste à en sonder la dépense. Je dois déclarer ici que je n’ai pas les moyens de l’évaluer exactement; mais ce ne sont pas quelques millions de plus ou de moins dans une opération de cette importance, qui doivent en déterminer l’adoption ou le rejet; il suffit ici d’en constater la possibilité et les avantages , en indiquant la nomenclature et l’aperçu des moyens et des dépenses. Si les deux produits se balancent à-peu-près , on sentira d’un autre côté que le système proposé , qui élèverait la France à l’apogée de sa puissance et de sa sécurité , donnerait aussi des économies incalculables sur les dépenses d’entretien et de mise en état des places , et de plus importantes encore

sur le personnel des états-majors et des garnisons, dont profiterait la masse des armées qui tiennent la campagne au commencement de la guerre.

La première chose à avoir pour asseoir les fortifications, sont les terrains, et ne connaissant pas leur valeur, dans les différentes localités, il est impossible delà déterminer ici ; toutefois, si l’on admettait de vendre dans l’intérieur du royaume des propriétés de l’Etat , jusqu’à concurrence de celles à acquérir, ce ne serait qu’une espèce d’échange.

Si, ce que je ne saurais trop conseiller, le Gouvernement prenait le sage parti de supprimer celles de nos places fortes qui excèdent le nombre que nous pouvons approvisionner raisonnablement en temps de guerre , de celles surtout dont on pourrait dire qu’elles n’ont ni vices ni vertus, puisqu’elles n’empéchent plus les irruptions du vainqueur ; puisqu’elles épuisent l’armée dans leur nullité, et qu’en résultat elles ne sont plus d’aucun poids dans la balance ni

dans les stipulations des traités que le conquérant impose lorsqu’il est en position de menacer la capitale ; le Gouvernement trouverait à se défaire de quatre-vingts places de guerre , lesquelles démolies et vendues par parcelles aux habitans, donneraient par aperçu une superficie de quatre mille hectares.

Je ne me dissimule pas que cette proposition soulèvera d’étonnement tous ceux qui par état, ou par l’habitude qu’ils se sont faite de considérer toutes les places quelconques comme une puissance auxiliaire ou d’opinion , lui pardonnent sincèrement les mécomptes que l’Etat et l’armée en ont essuyés à certaines époques, et comptent toujours sur elles , en se faisant illusion sur l’énormité des approvisionnemens et des garnisons , comme sur leur valeur dans les crises d’une guerre malheureuse. Ils la repousseront aussi par la crainte de présenter à l’ennemi un appât à des projets dont l’existence de fait de nos places lui ôte l’idée : mais cette proposition est, pour moi, une opinion de conviction

dont la conséquence que j’en tire est exacte, et dont le but est de parvenir à une assiette de puissance qui soit inébranlable dans l’adversité : en effet toute la France serait envahie, ce qui n’est pas admissible, que si le Gouvernement conserve autour de Paris une banlieue d’existence , il n’y aurait pas de salut possible pour l’étranger qui aurait foulé le sol de la patrie.

Revenant à l’évaluation du projet, j’estime que les trois grandes places que je propose dans les environs de Paris, exigeraient avec leurs dépendances ou réserves extérieures et’ intérieures, une superficie de douze cents hectares, ci i,aoohect.

Les citadelles de Montmartre,

Chaillot , et du Jardin des plantes, exigeraient cinq cents hect. , ci . . 5oo

Les terrains à acheter , autour de l’enceinte actuelle de l’octroi, pour élargir le terrain militaire sur certains points, peuvent être éval ués idéalement à trois cents hectares, ci 3oo

Ce serait donc une masse de deux mille hectares à se procurer, et il resterait, en terrains provenant de la vente de quatre-vingts places, deux mille hectares.

Sans doute on ne peut affirmer positivement que cet excédant à vendre produirait un reliquat de bénéfice net sur l’opération; mais il serait nécessairement un tempérament. Et si l’on réfléchit que les terrains à vendre se trouveraient sur la masse des terre-pleins et glacis qui joignent les habitations, leur prix serait probablement celui des terres de prenûère qualité.

Si l’hectare de terre à vendre sur la ceinture des villes était au même prix que celui à acheter à huit ou dix lieues de Paris, les deux mille hectares, dont on aurait besoin à Paris et aux environs, ne seraient qu’un échange, et il y aurait à disposer des produits.

1° De deux mille hectares, que j’évalue terme moyen à trois mille francs l’un ce qui produirait 6,000,000

2° En prenant les quatre-vingts places à vendre , au terme moyen

de huit fronts chacune , les maçonneries de leurs fortifications peuvent être évaluées à quatre cent quarante mille mètres cubes , dont la démolition produirait moitié en moellons bons à l’emploi , c’est-à-dire , deux cent vingt mille mètres cubes par place , à quatre francs cinquante centimes le mètre cube, prix brut, démolition comprise, et pour les quatre

vingts places la somme de 80,000,000

3 ° On trouverait bien , terme moyen, pour six cent mille fr.

d’établissement ou de matériel à vendre dans chaque place, en y faisant même les réserves nécessaires ou convenables aux besoins éventuels de manutentions et de magasins, ce qui produirait dans les quatre-vingts places,

une somme de 48,000,000

La vente des quatre-vingts places pourrait donc produire environ cent trente-quatre millions.

Les trois grandes places en dehors de Paris coûteraient chacune,

En fortifications. 3 o, 000,000

Enétablissemens. 8,000,000

Total 38 , 000,000

Et pour les trois places 11 4,000,000

Les trois autres citadelles à Paris, où tout est plus cher, coûteraient chacune,

En fortifications. 6,000,000

Enétablissemens. 2,000,000

Total 8,000,000

Et pour les trois. 24,000,000

Total de la dépense à faire, cent trentehuit millions : c’est-à-dire , que l’opération se balancerait à quatre millions près.

Je ne parle pas ici des casernes défensives ou blockhaus, non plus que de quelques redressemens ou modifications à faire sur certains points des murailles de Paris : cela se ferait avec le temps et peu à peu. Quand on y emploierait encore quelques millions, ce ne

serait rien sans doute pour parvenir à un changement d’état de défense qui assurerait notre existence contre les chances les plus critiques.

Il resterait à analyser la difficulté de la réalisation des produits; caria vente de quatrevingts places serait sans doute une opération longue et difficile, et de plusieurs années; elle peut aussi produire de grands mécomptes dans l’évaluation, si on prend pour terme de comparaison la vente des fortifications de St.- Quentin , et peut-être aussi l’excès d’approvisionnement de matériaux que la démolition mettrait dans le commerce autour des places supprimées. Ce serait à l’administration à aller avec prudence en ne mettant en vente que par parcelles les bastions par exemple , et à des intervalles éloignés. Du reste quand il y aurait mécompte d’un quart sur le prix de vente du moellon provenant de la démolition, le déficit réparti sur les dix ou douze années qu’on emploierait à la construction des nouvelles places, n’exigerait qu'un supplément de

trois millions par an qui équivaudraient à l’économie de leur entretien annuel. 11 suffirait, pour modérer toute l’opération, que le Gouvernement fût en avance annuelle de douze à quinze millions pour être et se tenir en mesure de ne pas manquer. Et l’Etat ne serait certes pas embarrassé pour se les procurer.

Enfin, je dois déclarer ici que la démolition d’une partie ou de bon nombre de nos vieilles places, n’est pas, dans ma pensée, la condition absolue de l’exécution des nouvelles places. Je l’indique comme tempérament à la dépense, puisque la solution du problème tient à en débarrasser l’armée, pour le plus grand bien de l’Etat, et parce qu’il nous faut créer la puissance de notre intégrité territoriale et sociale aux portes de la capitale.

Mais si malgré les doctrines qui résultent des considérations que je viens de développer sur l’état défensif du royaume, les conseillers de la couronne persistent à conserver et à compléter la restauration de nos vieilles places

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à la frontière , voyons du moins s’il ne serait pas possible d’obtenir, par les dépenses qu’on a le projet d’y faire, des dispositions vitales d’énergie, au lieu de la triste impuissance des pièces compliquées et emmaillottées sur la chemise de la place, et qui ne lui épargnent aucune des éclaboussures dont elles sont le but en blanc.

La fortification n’est rien ou presque rien sans le soldat. La place et la bourgeoisie sont des victimes abusées, si elles sont condamnées à être dévorées, en quelques jours, par les attaques dont le matériel et le personnel sont toujours moindres que ceux de la place : car, dans le résultat d’un siège, il faut comparer non seulement le nombre des assiégeans avec celui de la garnison , mais il faut y comprendre aussi la masse de la population, qui , participant ou non à la défense , n’en subit pas moins les désastres ou accidens des armes de l’attaque. Enfin , il serait facile de démontrer, par l’histoire, que le système des attaques inventé par Vauban donne une telle

supériorité aux assiégeans , sur les combinaisons défensives du système en usage, qu’on peut faire des sièges , livrer des assauts , et prendre des places , avec moins de monde qu’il n’y en a quelquefois pour les défendre. En rendant hommage au génie de Vauban qui a su créer la puissance de l’assiégeant par les travaux de l’attaque, disons aussi qu’il en a trouvé le principe dans le déploiement des tranchées dont l’exécution successive et continue est la puissance du mouvement en face des masses inertes ou immobiles de la place, et d’une garnison ou population démoralisée, d’une part par l’impuissance de réprimer cette marche, et de l’autre par le bruit, les menaces, et les désastres de l’artillerie assiégeante.

Serait-il donc impossible de procurer ce principe du mouvement à la défense? Serait-il impossible de rapprocher la condition désastreuse d’une ville assiégée, de celle de la masse qui est régie par le contrat-social, en sauvant au moins à ses habitans les risques delà vie et

(le ses affections? Si je ne craignais d’encourir le reproche de présomption, je dirais que non, la chose n’est pas impossible. De même que la puissance des attaques est dans le mouvement, c’est aussi dans le mouvement qu’il faut chercher le mobile de la défense, et en placer le foyer dans des positions excentriques à la place , afin d’en écarter la direction des trajectoires.

Par le mouvement, j’entends non seulement les actions ou manœuvres de combats; j’entends aussi les contre- travaux par lesquels on irait à la rencontre des positions agressives et d’appui de l’ennemi, soit en se portant sur les flancs des attaques pour les écharper avec l’artillerie , soit en portant en tête des obstacles qui chicaneraient la marche des attaques. On me répondra, selon les préceptes de l’école , qu’une garnison assiégée ne peut tenir la campagne; que la circonvallation a pour but et effet de faire rentrer la garnison dans la place, d’où elle ne peut plus sortir au loin sans s’exposer à être dé-

truite. L’objection est irrécusable dans et par le système actuel des fortifications de nos places; mais je demanderai, s’il n’y aurait pas un meilleur mode d’emploi à faire, et de la fortification, et d’une masse de cinq à six mille hommes qu’on réunit, pour ne pas dire qu’on entîisse dans une place de six à sept fronts?

r.a garde d’un hexagone, par exemple, n’exige au moment d’un siège que quatre cents hommes sur les remparts et six cents hommes d’avant - garde au dehors de la place. Cependant quand les attaques sont ouvertes sur un front de la place, la défense emploie dans les branches des différens services, et pour le point attaqué seulement, trois mille à trois mille six cents hommes ; en y ajoutant dix-huit cents hommes pour le tiers de repos, on porte l’effectif total de la garnison à cinq mille quatre cents hommes. On voit par ce tablean que l’action de la défense considérée commesur un théâtre isolé ou indépendant de la garde de la place, n’emploie que deux mille à deux raille cinq cents hommes.

Supposons qu’on réduise le système de la place à une simple enceinte, robuste dans sa chemise, et par des points d’appui de simple corps-de-garde crénelés sur sa contre-escarpe; mais qu’on lui crée à mille ou douze cents, même à deux mille mètres en avant de la place, selon sa grandeur ou les moyens militaires du terrain environnant, trois forts détachés qui encadreraient la place dans un triangle : que chacun de ces forts contienne un poste de trois cents hommes organisés de manière qu'ils ne puissent être enlevés d’assaut, et de manière aussi qu’on puisse y développer à volonté des troupes et de l’artillerie. Il est évident que l’assiégeant ne pourra prétendre à la conquête de la place, qu’ en préludant sur l’un des forts détachés c’est donc aussi sur l’un de ces forts détachés, que la place portera l’énergie et les consommations de la défense, en se faisant appuyer de flanc par les deux autres forts latéraux, soit par des sorties, soit par des travaux de contre-approches.

Voyons si la garnison de cinq à six mille

hommes qu’on assigne à l’hexagone du système en usage, sufBrait pour les dispositions que je réclame. Si elle suffit dès l’hexagone , les garnisons des polygones supérieurs suffiront à fortiori.

Nous supposerons qu’indépendamment de la garde nationale qui n’aura pas un service exposé dans l’intérieur ou sur les remparts de la ville, on laissera, i® à la place, sa garde dequatre cents hommes, compris trois postes de cinquante hommes chacun , au dehors de l’enceinte; dans la place, et pour réserve en cas de besoin , le tiers de la garnison de repos , qui est de dix-huit cents hommes ; le surplus de la garnison, qui est de trois mille trois cents hommes de service , fournira trois cents hommes à chacun des forts, ce qui fait neuf cents hommes; et il restera deux mille quatre cents hommes à employer tous les jours aux réserves et aux attaques sur les foyers extérieurs. Ce qui suffit largement aux besoins reconnus.

Mais on dira, ces forts sont trop éloignés de la place pour que les communications en

soient sûres et certaines? J’admets bien aussi qu’on assurera ces communications; une ou deux tours-modèle intermédiaires, et deux épauleinens derrière lesquels on cheminera à l’abri des vues et des projectiles de l’ennemi, sont suffisans. Ces épaulemens sont sans conséquence, on les garde ou on ne les garde pas , et ils sont toujours à la disposition de la place quand elle veut couler des sorties.

Chacun des forts proposés et casematéspeut être évalué à un million ; les épaulemens de communication peuvent être évalués à quatrevingt mille francs; et les deux tours-modèle n" 3, à vingt mille francs. En tout un million cent mille francs , et pour les trois forts d’un hexagone, trois millions trois cent mille francs. Sur cette somme, Ijeaucoup de places fourniraient par des démolitions partielles et indispensables dans leurs dehors, une partie des matériaux nécessaires; mais n’y fît-on pas tl’économies, on aurait, par les dispositions proposées, une franchise de dangers pour la place, qui produirait énormément en énergie

— kl —

sur le foyer qui en aurait la corvée, et dont les honinies viendraient, à la descente de leur service, se refaire au moral et au physique de leurs fatigues et dangers au quartier-général qui serait hors de la portée ou de la direction des orages. I-a défense serait de quarante k cinquante jours aux forts détachés, et d’une quinzaine de jours au moins pour parvenir au fossé du corps de la place. Le siège augmenterait en difficultés et en moyens nécessaires, par l’iminensilé de la circonvallation , par la part que les deux autres forts prendraient à la défense de celui qui serait attaqué, en jetant des projectiles à grande portée sur les flancs du front d’attaque , au moyen de lignes de contre-approches l’abri desquelles on porterait de l’artillerie de bataille et des troupes à quatre ou cinq cents mètres en avant des forts.

Le caractère des dispositions que je propose en principe, est, au matériel, d’isoler les habitans, les malades et les fatigués de service , des orages continus de l’attaque et de

l’artillerie assiégeante; de fixer au loin de la population civile et militaire , le volcan sur lequel l’attaque serait réduite à se ruer ; de réduire au plus petit nombre possible, et sur le plus petit champ de bataille possible , la quantité de troupes nécessaires au but qu’on se propose, celui d’user le temps, et que l’assiégeant ne puisse se dispenser de déployer tout l’appareil et les travaux d’un siège , sur une annexe dont la position consommerait , absorberait ou laisserait perdre dans la campagne les projectiles qui, dans le système actuel , dévorent l’intérieur de la place, quand ils ont éclaboussé ou manqué les fortifica-tions de l’enceinte.

Au moral , son caractère est de commander la confiance dans toutes les classes de la place, par la distance et l’isolement du danger; de conserver la santé publique et militaire, par la jouissance complète et assurée du repos, et même des plaisirs; d’enflammer le courage du soldat par l’analogie de sa position à la frontière de la place , avec celle de la gueri*e

de campagne, par les moyens qu’il y aura d’y faire ses prouesses et le plaisir de venir les raconter en ville, en en promettant d’autres pour le lendemain , parce que, du chevalier français tel est le caractère. Le caractère moral enfin de cette disposition est de rendre la position du défenseur analogue à celle de l’assiégeant, dans la jouissance paisible du repos hors du service , et dans l’attitude imposante qu’il a à sa frontière, qu’il disputerait long-temps sans être compromis.

J’ai supposé qu’on admettrait de réduire le système des corps de la place à leur enceinte principale, en rasant les ouvrages extérieurs qui existent presque partout sur certains points. J’ai besoin d'en expliquer les motifs pour n’être pas qualifié de démolisseur par système ou par fantaisie.

La défense des places est en général si arriérée dans l’art et l’éducation de nos hommes de guerre, soit par le peu de ressources qu’on’a trouvées dans les fortifications pour les crises des sièges; soit par le petit nombre

d’occasions qu’on a eues ou qu’on présume avoiu de servir dans les places assiégées; soit enfin par l’éloignement qu’on a à en faire une étude longue , difficile, et je dirais presque stérile, puisqu’on ne peut porter, dans la place à défendre, les améliorations ou les suppressions de vices que l’étude aurait signalés; que les gouverneurs et les chefs de corps, qui par cas fortuit s’y trouvent désignés, n’ont en général que des idées fausses de leur position et de leurs devoirs. Le premier soin dont ils se préoccupent, est de rechercher et de tâcher de caser dans leur mémoire tous les parapets de la place , et d’en mesurer le développement pour en déduire, à la toise courante, le nombre d’hommes qu’ils pensent leur être nécessaire. Ils croient la place en danger, ou leur responsabilité compromise , si tous les ouvrages ne sont pas occupés; et on doit à la justice de dire que le caractère et le système des ouvrages en usage ont le tort d’autoriser en général cette erreur, par la difficulté de s’y porter et de les armer promptement quand l’occasion le

prescrit; mais c’est ainsi qu’on noie de service et par conséquent de fatigues inutiles et anti' cipées, des garnisons considérables. Quand le siège est commencé et approche de la place , la garnison exténuée ne suffit plus; on se croit menacé dans tous les ouvrages, parce qu’ils sont tous éclaboussés par les attaques, et on se trouve sans hommes et sans énergie, pour repousser les têtes des attaques réelles.

Le principe de la disposition que je propose étant de porter la défense à l’extérieur, et de l’y nourrir avec la masse accordée pour la place à laquelle on l’adopterait , il convient de ne pas laisser au gouvenreur et à la garnison , de doutes sur ses positions à occuper, ni sur le caractère de s<» défense. Un ouvrage à corne, une demi-lune, tous autres grands ouvrages situés sur le fossé du corps de place, l’inviteront à prendre sur la masse des foyers extérieurs, pour les occuper, et il en résulterait de l’affaiblissement au lieu d’énergie dans la défense.

Je laisserais seulement les réduits de demilune comme têtes de ponts sur le fossé , je

rattacherais le parapet de la demi-lune à celui des chemins couverts des bastions; et en démolissant l’escarpe et la contre-escarpe de la demi-lune, je ferais de son chemin couvert actuel, un avant couvert à contre-pente praticable pour les sorties, sur chaque front de la place.

Le motif et les bornes de cet article ne me permettent pas de traiter cette question plus en détail. Je n’ai eu , et n’ai dû avoir en vue que d’indiquer l’application la moins désavantageuse k faire des fonds qu’on a le projet d’employer à la restauration des places actuelles ou de celles que l’on compte conserver; en recommandant, par-dessus tout, d’en réduire le nombre le plus possible.

Enfin j’observerai comme on a pu le présumer à la lecture de ces réflexions, que les résultats politiques et financiers que j’énonce, ne se trouveraient complètement que dans l’admission d’un nouveau système de fortifications, dont les principes seraient déduits de l’emploi possible du soldat tel que le donne

te caractère national de la civilisation française, en admettant pour axiome, que le soldat porte avec lui et autour de lui une atmosphère de puissance proportionnée à la valeur de ses armes, et aux qualités de sa position. Pour démontrer la nécessité de la proposition, je joins à cet écrit un second livre sommaire sur les doctrines dans lesquelles il faut enraciner la puissance des fortifications. Je terminerai celui-ci par le chapitre suivant sur quelques-uns des moyens par lesquels leGouvernement pourrait nourrir et développer la puissance des places de guerre, notamment par une nouvelle organisation de garde nationale.

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