‹ Philosophie de la musiqueChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Il n'y a peut-être pas de jugement qui ait soulevé moins d'objections que celui-ci ; la musique est l'art du sentiment. C'est une de ces opinions toutes faites que nous nous passons les uns aux autres, comme une monnaie que tout le monde tient pour bonne et que personne ne s'avise de soumeilre à la pierre de touche. Mais il est de l'essence môme de notre sujet de ne pas Taccepler sans examen et nous allons essayer de dégager la part d'erreur et de vérité qu'elle contient.

Avant toutes choses, il nous faut rechercher ce qu'est le sentiment.

Sous ce nom de sentiments, Thomme a mis une bonne partie de sa vie, la plus considérable peut-être, tout ce qui est pour lui joie ou tristesse, les affections, les émotions, les passions de toutes sortes qui sont le charme ou le supplice de l'existence. On perdrait sa peine à vouloir faire la nomenclature de tous les sentiments, tant ils sont nombreux, variés à l'infini, et tant ils diffèrent souvent les uns des autres pfir des nuances qui échappent à

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l'analyse. Presque tous sont formés d'éléments miiltiples, de faits de la sensibilité pbysique mêlés à des faits intellectuels, soit du domaine de la raison pure, soit du domaine de l'imagination.

Mais au fond^ ils reposent tous sur la sensibilité physique. Leur substance, leur essence, et c^est là ce qui les distingue des idées pures, n'est autre chose que l'activité organique modifiée de différentes façons par l'entendement, l'Imagination ou la mémoire. Ainsi la colère qu'on place dans le sang, dans la bile, dans les humeurs, fc'tst l'activité surexcitée, avec une idée oli une série d'idées spéciales : l'amour, tantôt languissant, lâche, énervé, tantôt violent et emporté, réside essentiellement dans l'organisme, mais caractérisé par les idées de toute espèce qui font de l'amour humain un sentiment audessus de celui de lo brute, chez laquelle il n'est qu'un sens, une fonction physiologique.

Or, prise en elle-même, abstraction faite des caractères particuliers qu'elle peut revêtir au moyen des idées, cette activité physique, qui est le substatum^ la base de la sert* sibihté morale, nous donne les sentiments purs, non mé* langés, qui sont des situations générales de l'âfne, liés étroitement à la vie physique, indépendants de la volonté, sans conscience de l'objet ni de la cause.

Je puis très-bien , m*étani couché un soir en fort Joyeuse humeur, me réveiller le lendemàih, triste, morose, irritable, sans savoir pourquoi. Je subis là un sentiment indéterminé, dont je ne connais pas la cause, Un sentiment qui n*a pas d'objet, et qui, pal* conséquent, n'est ni du désir, ni de là haine; car, si j'aime ou si je hais, je sais fort bien à quel objet s'adresse ma haine ou mon amour. Ces dispositions générales de l'âme tiennent à une foule dé causes et surtout à la disposition du

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corpsj'à ses mouvements intérieurs, à l'état sain ou morbide d'une partie quelconque de l'organisme, à la régu* larité ou à l'irrégularité de ses fonctions, h cette vie inconsciente dont nous avons vécu dans le sommeil et qui a son retentissement jusque dîins la veille, à la combinaison de jugements fugitifs, au réveil d'impressions enJormies, vagues, indistinctes, à la quantité d'électricité qui se trouve dans l'air en rapport avec notre constitution, c'est-à-dire, à l'atmosphère au milieu de laquelle nous vivons, à la lumière plus ou moins vive qui y est répandue, au calorique, en un mot à l'action multipliée d'une foule d'agents divers, extérieurs ou intérieurs, à niilie influences auxquelles notre sensibilité obéit sans que nous en ayons conscience.

Un art quelconque ne peut agir que de deux façons sur la sensibilité morale, ou bien il joue le rôle d'un des agents que nous venons d'énumérer et modifie la sensibilité physique, de façon à créer des états indéterminés, des dispositions générales (t inconscientes; ou bien il passe par l'intelligence et éveille des idées qui donnent de la détermination aux sentiments. La peinture, la sculpture, à cause des sujets qu'elles traitent, sont des arts destinés à celte détermination des sentiments, et la poésie plus spécialement encore.

La musique, au contraire, nous le verrons dans le chapitre suivant, impuissante à fournir à l'esprit des idées nettes et bien caractérisées, est limitée au sentiment pur et indéterminé.

La vibration des corps étant soumise à des lois particulières, physiques et mathématiques, la sensibilité, qui n'est que l'écho de cette vibration, obéit aux mêmes lois : c'est l'àme elle-même dans sa vie matérielle qui est en mouvement et c*est souvent la nature de ce

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mouvement qui produit des situations morales. Ainsi, h considérer le son en lui-même, isolément, plus le mouvement vibratoire est rapide, c'est-à-dire p!us le sou s'élève, plus rénergie vitale est développée et, par conséquent, plus est vive l'impression de bien-être, de contentement, résultant de l'activité à son plus haut degré. C'est pourquoi les sons aigus produisent une plus grande gaieté que les sons très-graves. Dans les sons graves, en effet, nous l'avons déjà dit, la vie vibratoire est moins accentuée, c'est l'état delà matière se rapprochant le plus de ce que nous appelons l'inertie, par conséquent, le moins susceptible de produire une impression sur le corp?. Le son très-grave, par cela même, est effrayant ; nous ne l'associons pas aisément à la manifestation de la vie, au mouvement. Il nous surprend comme une révélation de l'essence de la matière sous sa forme la plus éloignée de nous. Tout ce qui est rapide nous plaît, nous l'appelons vivant et nous considérons la plus grande activité comme la plus grande perfection des êtres. Un animal qui nous semblerait complètement immobile, comme un cadavre, et que nous constaterions pourtant s'être déplacé par un mouvement qui nous échapperait à cause de sa lenteur, nous causerait une terreur invincible, parce qu'il bouleverserait toutes nos idées sur la vie, à laquelle nous associons toujours un certain degré d'activité.

Ce que nous disons de la hauteur du son, de la rapidité de ses vibrations en elles-mêmes, il faut le dire à plus forte raison de la succession des différents sons. Le mouvement rapide des notes, en multipliant les impressions, exprime la vitalité arrivée à sa plus haute puissance et produit, par conséquent, le bien-être et la joie la plus vive. Le rhythme, à son tour, avec toutes ses va-

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riétés 0t 86S contrastes de mouvement, est un énergique modificateur de Tactivité.

Le timbre aussi, puisqu'il est la forme particulière de lîi vibration, puisqu'il agit sur le système nerveux en le resserrant ou en le dilatant^ doit avoir son contrecoup sur la sensibilité morale, et donner de la mollesse ou de rénergie aux sentiments : un son unique, par le timbre, peut parfois produire dans Tâme toute une situation : le son du cor, celui d'une cloche de bronze ou do cristal, nous plongent immédiatement dans une molle langueur, dans la tristesse, ou nous font épanouir à la gaieté.

Ce que nous venons de dire du timbre s'applique encore bien mieux aux nuances de l'intensité.

Les gammes des différents tons, n'exprimant en dernière analyse que des vibrations de plus en plus élevées, seront également puissantes pour mettre l'âme dans une de ces situations générales dont nous parlons. Le mode majeur et le mode mineur représentent presque deux actions contraires. Le majeur, avec ses proportionsrégulières, ses sons pleins, agréables, flattant matériellement la sensibilité, produit un sentiment d'activité, de joie incon* testable. Le mineur, au contraire, plus obscur, moins facile, avec ses sons altérés, fait naître chez l'auditeur une langueur, une tristesse invincibles, remarquables môme chez les animaux.

Ainsi, encore une fois, si la musique a quelque influence sur les sentiments, si elle réussit môme à les produire, c'estdirectementen modifiant d'abord la sensibilité nerveuse, en augmentant ou en diminuant l'activité organique. Par conséquent, elle ne pourra rendre un sentiment que dans sa partie la plus générale, la plus large, la plus abstraite, sous cette forme où il n'exprime plus

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que la situation de Tàme, une dispositionayant il peine un nom, qu'on ne peut traduire par des niots, la substance des sentiments plutôt que les phénomènes qui la révélant. Mfiis elle a cette puissance particulière, qui est un de s§8 plus grands charmes, de pouvoir produire instantanée ment et presque directement de pareilles situations.

Les sentiments plus caractérisés sont délerminéi, nous l'avons déjà dit, par des faits intellectuels; m^U leur base, leur essence demeure cet état de l'activité vh taie, cette situation morale qui nous occupa en cema-^ ment. Or, si l'art musical est incapable de les exprimer avec une détermination intellectuelle, il peut rendre oe fpnd commun ; leurs différents degrés de violence, do douceur ou d'énergie. Ainsi, dans l'amour, si la musique n'exprime pas le genre d'affection, si elle ne peut rendra les différences qui distinguent l'amour maternel de l'amour proprement dit, de la piété filiale, de l'amour paternel, etc., elle pourra exprimer vaguement ce qui est au fond de ces différents sentiments, une sorte d'amollisset ment de l'âme, un alanguissement voluptueux, qn relà= chôment des facultés actives. Dans la colère , elle n'exprimera ni l'objet ni le motif; elle ne fera pas distinguer l'indignation ressentie par un cœur généreux do la haine pour un ennemi ou de l'irritation contre soi* même, etc. ; elle n'exprimera que le côté le plus général, ce qui est le fond de la colère, c'est-à-dire un mouvement rapide, tumultueux, qui porte à l'action.

Ainsi la musique agit directement sur les sentiments en général et produit des situations en modifiant l'état nerveux. C'est l'art qui possède cette faculté au plus haut degré, parce que c'est celui dont les éléments matériels, lessonsetle mouvement, ont l'action la plus violente sur la sensibilité, qu'ils ébranlent comme un instrument.

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Mais on aurait tort de croire pourtant que la musique soit seule parmi les beaux-arts à posséder cette puissance directe sur les sentiments généraux. La peinture jouit, elle aussi, quoique à un degré inférieur, de ce privilège. La lumière ébranle beaucoup moins la sensibilité que le son, et pourtant ne disons-nous pas des couleurs qu'elles sont gaies ou tristes ? Le blanc réjouit, le noir inspire le deuil, le vert, le bleu, font éprouver des sentiments agréables de calme et de repos, le rouge excite, porle à l'action... Mais, je le répète, ces effets directs sur les sentiments ne peuvent être mis en parallèle avec ceux des sons. Jamais un chromatrope ne nous fera parcourir tous les degrés qui séparent la joie la plus expansive de la tristesse la plus amère et la plus accablée, comme peut faire la musique.

Ainsi, nous savons maintenant ce qu'il faut entendi*e par l'action de la musique sur les sentiments : elle ne les crée pas, elle ne les exprime pas en les caractérisant, elle met simplement le corps dans une certaine situation qui a pour conséquence une disposition générale de l'âme. C'est beaucoup sans doute, mais c'est tout. Si, après avoir entendu un air intense, fortement rhythmé, un homme se sent capable d'affronter la mort, fera-t-on honneur à la musique de ce beau sentiment? Cet effet ne suppose-t-il pas en première ligne un fond naturel de courage? Si la musique y est pour quelque chose, c'est simplement à cause de la vibration, du mouvement, du rhythme ; et encore peut-on dire que le bruit serait plus puissant. Voyez les saltimbanques aux foires, quand ils veulent attirer le public dans leurs barraques, ils crient, hurlent, crèvent les tambours, font beugler les cuivres, pour griser la foule de bruit et lui donner la fièvre du mouvement. C'est, dans certains opéras, la cause du

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succès, d*ensembles chantés à pleine voix et accompagnés à grand fracas par Torchestre. Il ne s'agit pour produire des effets violents que d'agiter fortement la sensibilité, aussi sera-t-elle peut-être moins émue par Torlre et la règle de la musique, que par la rapidité, la brusquerie, etTâprelé du bruit. Les sons du cuivre, les cris, le brouhaha, les coups sur le bois des instruments, vous mettent hors de vous et vous portent violemment à Taction. Ce n'est pas sans raison que la musique militaire est composée, pour la plus grande partie, d'instruments de cuivre. Quintilien disait déjà que c'était à cette espèce de musique que la milice roumaine devait principalement sa réputation de bravoure. Les Spartiates, ce rude peuple de soldats, en ont toujours fait usage. Les sons violents grisent comme les vins capiteux. Mais, de ce que la musique est d'un puissant effet pour animer au combat, si l'on conclut qu'elle fait naître le courage, on devra alors reconnaître le même pouvoir à Tart du distillateur : l'eau-de-vie produit aussi, par l'excitation du système nerveux, la même agitation, le même besoin d'action, et certains soldats, on le sait, ne peuvent se battre que gorgés d'alcool.

Nous supposons inutile d'insister plus longtemps ot nous résumons notre chapitre par cette proposition qui nous semble démontrée : la musique, en elle-même, réduite à ses propres ressources, ne produit pas directement des sentiments déterminés ^ mais seulement des situations morales, des sentiments généraux.

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