CHAPITRE VI
Nous avons étudié séparément le son en lui-même, la tonalité, la mélodie, Tharmonie, tout ce qui, en un mot, constitue Tœuvre d'art. Si nous faisons maintenant la synthèse de ces divers éléments, nous avons ce qu'on appelle la musique.
Après avoir cherché à déterminer le rôle, Timportance de chacune des parties que nous venons de nommer et leur intluence respective sur Thomme, il nous faut maintenant envisager Tart complet, mélodie et harmonie, et chercher quel est son but, à quoi il tend, dans quelle sphère d'action il se meut, quelle est enfin son essence.
Pour cela il s'agit de voir d'abord h quelles facultés il l'ftdresse, et quels 3ont ses rapports avçc elles*
dbyGoogk
La philosophie a souvent le torî de séparer rhomme en deux parties tout à fait distinctes : d'un côté la matière, de l'autre l'intelligence.
D'abord il est très-difficile de pouvoir déterminer exactement en quoi Tune diffère de Tautre si on les examine au fond. Quand la réflexion nous montre la matière divisible à l'infini et infinie dans l'espace, il faut avouer que ce sont là des caractères qui la rapprochent singulièrement de ce que notre intelligence peut comprendre de Tâme. Disons donc que la matière est une force au même titre que Tesprit, sans chercher à nous rendre compte, ce qui dépasse peut-être les bornes de Fintelligence humaine, de ce qu'il faut entendre par une force.
Quant à l'homme, au lieu de le couper en deux, de mettre partout deux sphères d'action bien distinctes et de les classer hiérarchiquement, n'oublions jamais, quand nous séparerons ce tout multiple pour l'étudier plus à notre aise, que les différentes parties dont il est oompoaé concourent toutes au même but, la vie, et que l'intelligence ne peut les isoler que par un procédé arbitraire et sans réalité.
On distingue généralement deux espèces de sensibilité: la sensibilité physique^ à laquelle correspond Hêemation, et la sensibilité morale à laquelle correspond \e sentiment. Hâtons-nous de dire encore une fois que cette division tranchée n'est qu'un procédé de l'entendement pour classer deux ordres de phénomènes qui dans le fait se
dbyGoogk
supposent l'un Tautre^ ou du moins sont intimement liés.
C'est de la sensibilité physique que nous allons nous occuper d'abord, dans ses rapports avec la musique.
Le son, nous l'avons vu, n'est que la manifestation de la matière dans son essence» Le mouvement qui existe dans les corps sonores se transmet à l'air et de l'air au système nerveux, lequel n'est qu*une matière rendue plus apte à la vibration, et ce mouvement perçu par l'oreille s'appelle le son.
Du reste, ce que nous observons pour l'oreille peut être observé également pour tout autre organe. Tous les phénomènes du monde sensible, tout ce que nous appelons perceptions^ se ramène à un mouvement vibratoire de différentes fibres nerveuses, dont la composition intime suffit pour produire des sensations différentes. Ces fibres sont comme les chaînes qui mettent en communication le monde extérieur, avec le monde intérieur, avec l'âme. La lumière, l'odeur, la saveur, le son, les sensations du toucher^ ne sont au fond que des vibrations, des ébranlements de la matière. Cette action dynamique du monde extérieur se résumant ainsi en vibrations pour l'homme qui n'est, on peut le dire, qu'un instrument à cordes nerveuses, constitue la vie dans son essence première, car la vie n'est autre chose que le mouvement.
La vibration, mouvement essentiel de la force, se trouve donc partout plus ou moins apparente, aussi bien dans le minéral où elle s'exerce de molécule à molécule, que dans l'être organisé. D'ordinaire, en dehors du son, elle n'est guère pour nous qu'une conception abstraite , mais il est certain qu'elle pourrait être perçue directement comme son par l'organe auditifjS'il était assez subtilement organisé. Les pierres, les plantes, les animaux, doivent rendre des sons, Si vous mettez l'oreille contre la cavité
dbyGoogk
5e PHILOSOPHIE DE LÀ MUSIQUE.
de l'estomac, vous entendez les battements du cœur produire un son assez distinct pour qu*on ait imaginé un instrument qui, en renforçant c^s vibrations, donne le ton des différents animaux, le degré d'activité de leur organisme, variable selon les espèces, selon la santé ou la maladie; en un mot, le sonde la vie.
L'intelligence humaine avait du reste depuis longtemps la connaissance instinctive de cette vérité qu'elle avait déposée dans une métaphore usuelle : donner du ton au corps^ c'est-à-dire augmenter la vie, le degré d'activité de l'organisme. D'où toute une classe d'alimsnts ou de remèdes qualifiés de toniques, parce qu'ils activent la circulation du sang ou donnent plus de force à la matière nerveuse*
En effet, les faisceaux nerveux se croisant les uns sur les autres, forment dans tout le corps humain une enveloppe, un tissu dont les mailles plus ou moins serrées constituent le ion. Or, selon les impressions, les mailles de ce tissu s'étendent ou se resserrent, et ce ne sont pas seulement les nerfs directement ébranlés qui subissent des modifications, mais ceux mêmes des derniers faisceaux auxquels se transmet la vibration. Les nerfs de l'oreille en particulier communiquent directement avec tous les autres. De là ces effets d'horripilation , ces frissons dans le dos, dans le cuir chevelu, ces chatouillements, ces constrictions del'épigastre, tous ces phénomènes nerveux si variés qu'on éprouve à l'audition de certaine musique.
Ainsi la vibration musicale, n'est qu'une façon particulière de percevoir cette vibration universelle, cette musique de la vie qui anime tous les êtres et tous les oorpSi depuis le plus infime jusqu'au plus élevé. A ce point de vue, l'art musical peut être appelé l'art par ex*
dbyGoogk
cellence de la sensibilité, parce qu'il règle ce grand plié* nomène, la vibration, dans lequel se résument toutes les perceptions extérieures, parce qu'il le rend accessible dans son essence même à l'intelligence, en le transportant du domaine inconscient où il se trouvait cachée dans le domaine de la conscience, grâce à un organe spécial, affiné, exquis, l'oreille qui en reproduisant ce phénomène le change en innpressions. Dès ce moment, la sensibilité devenue consciente, assiste au développement régulier de sa propre vie, au spectacle de son activité, et devient pour elle-même un sujet de jouissance.
Mais quittons ces sphères abstraites pour chercher dans quels rapports cette vibration spéciale du son se trouve avec Torgane auditif^ et comment elle agit sur l'appareil nerveux.
L'oreille, par les mille parties dont elle est composée, par son organisation délicate et compliquée, la plus curieuse peut-être de tout le corps humain, a un rapport direct avec les mouvements qu'elle est destinée à perce^ voir. Nous laisserons à la physiologie le soin de décrire cette membrane, si mince et si résistante à la fois, qui se contracte et vibre à l'impression du moindre son» cette caverne osseuse, ou le plus faible ébranlement de l'air se répercute, ces petits os de forme bizarre, Yétrier^ l'en* clurne^ hmarteau, qui ont pour fonction de tendre ou de détendre le tympan, ces innombrables fibrilles nerveuses qui constituent comme un clavier infini correspondant à tous les sons, c'est-à-dire à toutes les vibrations venues du dehors; nous nous arrêterons seulement aux traits généraux de la perception.
L'intensité résultant de l'amplitude des vibrations des corps, nous est donnée par l'amplitude des vibrations nerveuses, la hauteur par la plus ou moins grande râpi-
ez byGoogk
dite de ces vibrations, et le timbra par leur forme, ou mieux par Fébranlement des fibre* accessoires que les sons accompagnant le son principal mettent eu mouvement.
Quand on songe que nous avons la sensation non^seule» ment de plusieurs notes émises simultanément, mais encore de différents timbres tout à la fois, il faut bien supposer que les vibrations des corps se transmettant à Tair, et deVair à Tappareil nerveux de Toreille, qui est comme le miroir du mouvement vibratoire extérieur, les lois de ce mouvement déterminées par Tacoustique, doivent s'appliquer directement à Torgane destiné à percevoir les sons.
Celte vibration complexe composée d*une foule de petits mouvements superposés, que les accords, les timbres, les nuances d'intensité impriment aux molécules gazeuses de l'air, se transmettra avec sa riche variété, aux fibrilles nerveuses de l'oreille qui ne semblent précisément si nombreuses que pour mieux se prêter à la reproduction de tous ces mouvements simultanés.
Quoiqu'il y ait là un phénomène physiologique pur, il faut reconnaître cependant que cette perception distincte de différents sons, surtout de leur hauteur, n'est acquise que par une longue éducation de l'oreille et par des comparaisons fréquentes. Il en est de même du reste pour les autres organes, pour l'œil, le palais, le nez, qui tous demandent à être instruits par des expériences souvent répétées.
Ce qui perfectionne tout d'abord l'oreille, et la prépare merveilleusement à son rôle, c'est l'habitude de comparer les sons du langage, beaucoup plus difficiles à distinguer que ceux de la musique, puisqu'ils sont séparés par des intervalles bien moindres. C'est par
dbyGoogk
LÀ MUSIQUE £T LÀ SENSIBILITÉ PHYSIQtE. 5§
Toreille qu'on apprend à parler: les sourds de naissance sont muets, personne ae l'ignore. Pour arriver à répéter les sons fugitifs qu'il a entendus, Tenfant doit astreindre son oreille, ou plutôt son intelligence à un long travail, à une comparaison, à une analyse incessantes. A la suite de cet exercice, on comprend que Touïe arrive singulièrement disposée pour la musique, et soit capable de distinguer les différents sons de la gamme moderne séparés par des intervalles autrement considérables que ceux des sons articulés.
Et cependant, malgré cette éducation élémentaire, par la langue, il n'en pas moins vrai que tout homme qui entend pour la première fois de la musique ne perçoit qu'un bruit confus, 11 en est de même du reste pour l'œil qui bten que parfaitement instruit à mettre de l'espace entre les objets, dans la nature, ne distingue presque rien la première fois qu'il est en présence d'une œuvre d'art, d'un dessin ou d'un tableau.
A une oreille neuve il ne faut pas des sons émis en* semble, mais une succession de tons, des chants larges et forts. Les chansons de nos paysans ont toutes en général ces caractères. Une grande habitude est nécessaire pour percevoir distinctement deux sons seulement dans la plus simple consonnance. La plupart des gens du peupie qui entendent un duo ne sauront pas y remarquer deux sons différents, encore bien moins qu'ils ne sont pas a l'unisson. Il faut que deux notes soient séparées par un assez grand intervalle, pour qu'ils puissent dire que l'une est plus élevée que l'autre.
dbyGoogk
L'ouïe est l'organe spécialement destiné à percevoir lea vibrations de Tair, et à les transformer en sons, comme Toeit transforme les vibrations de Téther en couleurs. Mais le son en lui-même, en tant que mouvement vibratoire de Tair, au simple point de vue dynamique n*agit pas seu-^ lement surToreille, il agitaussi sur le corps tout entier. Il ne faut pas négliger cette action mécanique, si Ton veut se rendre un compte exact de la puissance de la musique sur la sensibilité.
Nous sommes enveloppés complètement, comme par un vêtement, d'une masse d'air énorme dont on a évalué le poids à 16300 kilogrammes. Ce vêtement élastique qui nous touche par tous les points, si nous le supposons en vibration doit faire ressentir son mouvement, non- seulement au tympan et aux nerfsde l'oreille, maisà tout le corps lui-même. Le son qui fait trembler la lumière des bougies ^ les vitres dans une chambre où l'on exécute de la musique, qui agite l'eau dans les vases» et qui met en mouvement les plaques minces de bois ou de métal doit avoir une action sur notre corps, principalement sur les parlies les moins épaisses comme les tempes ou la cavité de l'estomac. La logique qui suffirait à établir ce fait est appuyée ici par l'expérience. Chacun a ressenti en effet, dans le voisinage d'une contrebasse, à chaque coup d'archet, une commotion à Tépigastre. A l'église, les sons des orgues vousébranlenltoutentier et vous remarquez distinctement contre les tempes, la vibration de l'air.
Les milliers de nerfs qui viennent s'épanouir à la surface reçoivent du son une impression tactile, et de la sorte, le corps dans sa totalité, peut être considéré jusqu'à
dbyGoogk
un certain point comme un instrument que font vibrer intérieurement la vie et extérieurement les sons.
De tout ce que nous venons de dire il résulte que l'action de la musique sur le sensible, provenant du mouvement qu'elle imprime à une grande partie du système nerveux, peut être utilisée directement dans les affections si variées et si mystérieuses que la médecine range sous le nom commode de névroses.
De tout temps on a cherché dans la musique un agent de médication. Au moyen âge, on assurait déjà que Tépilepsie, la rage, les convulsions, l'hystérie, la fièvre nerveuse pouvaient être guéries par les sons. Tout le monde a entendu parler de cette singulière maladie qui régnait jadis, la danse de Saint-Witt ou de Saint-Jean, Celte névrose bizarre, en Italie avait pris le nom de tarentule: Les gens qui en étaient atteints, continuellement animés de mouvements convulsifs des jambes dansaient avec fureur jusqu'à ce qu'ils tombassent sur le sol. Us ne pouvaient être guéris que par la musique (encore un argument pour l'homœopathie), et par une musique fortement rhythmée qui accrût le mouvement de la sensibilité et les excitât à la danse. Dans les pays où cette maladie affectait le caractère endémique, des troupes de musiciens ambulants parcouraient les villages pour offrir leur secours à ces singuliers malades, et les airs de danse excessivement rapides qu'ils leur jouaient sont restés dans la langue musicale sous le nom de tarentelles.
A notre époque la musique est utilement employée par les médecins aliénistes dans les affections du cerveau, pour calmer, rasséréner les malades.
BEAUQUIËB. ^
dbyGoogk
6â PHILOSOPHIE DE LÀ MUSIQUE.
11 faut reconnattre cependant que cette .tradition qui date du roi Saûl aurait pu recevoir un plus grand développement. On devrait organiser une thérapeutique musicale plus complète, dans le siècle où l'électricité est devenue un agent aussi habituellement employé par la médecine. Sans agir aussi directement peut-être sur l'organisme que le fluide électrique, il est incontestable néanmoins que la musique a une influence notable sur nous. Personne ne pourra contester en effet qu'elle ne produise différents degrés d'activité, nous l'avons suffisamment montré à propos du rhythme, et qu'il n'y ait une musiqua excitante et une musique calmante. Qu'on songe seulement aux effets si différents d'une berceuse ou d'un pas redoublé 1 La musique lente, étouffée, aux modulations douces ralentit la circulation, repose, calme, endort. La musique rapide, violente, heurtée, fouette le sang, ébranle tout l'organisme, pousse à l'action. Certainement une telle musique ne conviendra pas à un homme qui a déjà la fièvre, ou dont le système nerveux est surexcité par la maladie. De même qu'on défend aux malades de cette catégorie les émotions violentes, on leur défendra la musique excitante qui agit sur la sensibilité comme les passions, qui donne de l'activité aux nerfs, au sang, qui influe sur la respiration, sur les mouvements des oiuscles.
11 est évident qu'au moyen d'un judicieux emploi de lébranlement des nerfs plus ou moins accentué par les rhythmes, avec les timbres d'un effet si différent dans les instruments à cordes et dans les instruments à veut, avec les tonalités, les dissonances ou les consonnances de l'harmonie, on pourrait obtenir des résultats excellents. Les maladies nerveuses n'étant qu'un désordre dans les fonctions des nerfs, dans leurs mouvements, il semble
dbyGoogk
clair que la musique apportant précisément Tordre et la régularité, Tharmonie dans ces mouvements» et pouvant les modérer ou les exciter à son gré doit plus que tout autre moyen être propre à guérir ces aflTections pour lesquelles du reste la science médicale n*a aucun spécifique certain. Puisque nous avons des homœopathes, des électriseurs, des magnétiseurs, pourquoi n'aurions-nous pas des musicopathes ?
Sur les enfants, — on sait qu'ils ont le système nerveux des plus excitables,— la musique agit aussi très-heureuseroent en développant leurs nerfs ou en les apaisant. Les rhythmes réguliers et la monotonie des chansons de nourrices produisent chez eux Teffet du balancement du berceau pour les endormir, au point même de le suppléer.
D'autres airs moins fortement rhythmes et moins monotones leur procurent une certaine agitation douce qui les réjouit et les fait comme s'épanouir. On peut citer ^exemple historique de Montaigne que son père faisait toujours éveiller au son de quelque instrument pour le tenir en sereine et joyeuse humeur.
La femme, plus nerveuse en général que l'homme, avec un corps plus lymphatique, plus vibratile par conséquent, est très-impressionnable à la musique, très-apte à subir l'action dynamique des sons, et, dans les cas particuliers où sa sensibilité nerveuse est plus développée, dans la gestation, par exemple, elle doit être encore plus accessible à ces influences. Si, comme on peut le soutenir, les impressions du beau, que la mère reçoit par la vue sont capables de façonner en quelque sorte son enfant, que ne dira-t-on pas de la musique qui agit d'une façon bien autrement énergique sur la sensibilité. Ne pourraiton pas supposer que cette action presque mécanique
dbyGoogk
imprimée par les sons à la matière nerveuse, si sensible, laisse des traces profondes dans l'organisme? On trouverait peut-être là TexpUcation de cette transmission habituelle du génie musical à plusieurs générations de musiciens.
Mais rhomme n'a pas seul en partage un système nerveux; par conséquent^ il n'est pas seul soumis à Taction dynamique de la musique : tous les animaux doivent en ressentir les efifets, bien qu'à un moindre degré parce que leurs appareils sensibles sont moins développés que les nôtres.
Une Foule de contes d'enfants ont été faits relativementà l'action de la musique sur les animaux. L'antiquité seule fournirait matière à un long article sur ce sujet. Plutarque et Pline entre autres sont remplis de récits de cerfs émus au son de la flûte, de dauphins qui dansent sur les eaux, de bêtes féroces domptées par des chants, etc. Au moyen âge, on prétendait que chaque animal avait un instrument qu'il préférait : l'ours le fifre, le cygne la guitare, le cerf la flûte, les abeilles les cymbales, et les oiseaux en général le flageolet. .. Avant les découvertes et les études sérieuses de la science moderne , l'histoire naturelle n'était qu'un grand conte de fées, où chacun apportait de nouveaux faits plus extraordinaires les uns que les autres. Les anciens, qui n'avaient presque jamais observé directement la nature, accueillaient comme authentiques tous les récits des voyageurs, et plus lard les moines dans leurs cellules remplirent l'univers de toutes les créations de leur imagination exaltée par la solitude.
La véracité d^ la science est de date toute récente.
dbyGoogk
Chez Batfon lui-même, notre grand naturaliste, on trouve des histoires de nourrice : cependant les observations suivantes touchant Tinfluence de la musique sur certains animaux peuvent être encore citées comme assez exactes.
» U éléphant^ dit-il, a le sens de Touïe bon. Il se délecte » au son des instruments, et parait aimer la musique. II » apprend aisément à marquer la mesure, et à se remuer » en cadence, à joindre même quelques accents au bruit » des tambours et des trompettes. J*ai vu aussi quelques » chiens qui avaient un goût marqué pour la musique et » qui arrivaient de la basse-cour ou de la cuisine au con- » cert, y restaient tout le temps qu'il durait et s'en a retournaient ensuite à leur domicile ordinaire. J*en ai » vu d'autres prendre assez exactement Tunisson d'un » son aigu qu'on leur faisait entendre de près en leur » criant à l'oreille. t)n chante et l'on siffle presque conli- » nuellement les bœufs pour les entretenir dans leurs » travaux les plus pénibles ; et ils s'arrêtent, paraissent » découragés lorsque leur conducteur cesse de chanter )) ou de siffler. »
En 1811 une expérience directe fut faite sur l'éléphant du Jardin des plantes, afin de savoir si vraiment il était aussi sensible à la musique que Buffon l'avait avancé- On lui donna un véritable concert. Â un chant joué sur le violon il manifesta des signes de plaisir, mais il demeura complètement indifférent aux variations de ce même air. Un air de bravoure de Monsigny le laissa tout à fait insensible. Ce qui sembla lui plaire le plus ce fut a Charmante Gabrielle » joué sur le cor. Aux sons de cet instrument qui exerce un charme si puissant sur les oreilles humaines, il manifesta un contentement trèsapparent, se balançant sur ses énormes piliers et poussant
dbyGoogk
même quelques notes à Tunisson : parfois il allongeait sa trompe presque dans le pavillon de Tinstrument et aspirant Tair il neutralisait le souffle de rinstrumentiste. Quand le morceau fut terminé il caressa plusieurs fois Texécutant avec sa trompe comme pour le remercier.
En résumé, il fut constaté à la suite d'autres expériences que Télépliant préfère les sons graves aux sons aigus, la mélodie à Tharmonie, les airs simples aux airs chargés de notes, et les adagios, aux mouvements rapides. On peut souhaiter ce goût musical à beaucoup d'individus de Tespèce humaine.
Nous citerons encore une expérience faite sur plusieurs autres animaux. Le curieux morceau qu'on va lire est extrait des mélanges de Vigneul-Marville (d'Argonne) :
ii Ceux qui prétendent qu'il est ^naturel d'aimer la y) musique et surtout le son des instruments, disent que » les bêtes mênnes y sont fort sensibles. Un jour, j'exami- »nai si cela était vrai m'appliquant durant qu*on Jouait » d'une trompette marine organisée (1), à considérer un » chat, un chien, un cheval, un asne, une biche, des » vaches, de petits oiseaux, un coq et des poules qui » étaient dans la basse-cour au-dessous d'une fenêtre sur » laquelle j'étais appuyé. Je ne remarquai point que le D chat fût sensible au bruit de cette trompette, et je jugeai 9 à sa mine qu'il aurait donné toute la symphonie et tous » les instruments du monde pour une souris. Il ne donna » aucune marque de joie et s'endormit au soleil. Le
(1) La trompette marine, qui a le privilège d*exciter le rire du parterre au Théfttre-Français, toutes les fois que M. Jourdain propose de l'introduire dans son divertissement musical, n'est point ce qu'un vain peuple pense et ce que son nom du reste semblerait indiquer, c'est un instrument à corde de la forme du violon.
dbyGoOgk
» cheval s'arrêta tout court devant la fenêtre et leva la » tête de temps en temps à mesure qu'il paissait l'herbe. » Le ohien se mit sur son derrière comme un singe tenant » les yeux attachés sur le joueur d'instrument. Il demeura » plus d'une heure en cette posture, et semblait y en- » tendre finesse. Uasne ne fit paraître aucun signe de senwsibilité mangeant ses chardons paisiblement: asinus » ad lyram, La biche dressa ses grandes et larges oreil- » les et parut fort attentive. Les vaches s'arrêtèrent un » peu et après nous avoir regardés comme si elles nous » connaissaient elles s'en allèrent leur grand chemin. De » petits oiseaux qui étaient dans une volière et ceux qui » étaient sur les arbres et les buissons pensèrent se cre» » ver de chanter. Mais le coq ne pensant qu'à ses poules » et ses poules qu'à gratter, ne nous firent pas connaître » tous ensemble qu'ils prissent aucun plaisir à écouter » une trompette marine. »
Pour compléter ces exemples, nous rappellerons que le cheval apprend facilement à se mouvoir en mesure et que les fanfares du clairon semblent l'exciter, mais il ne faut pas se dissimuler que c'est la partie matérielle de la musique, surtout le rhythme, le mouvement réglé des sons qui, pour la plupart du temps, fait sentir son influence aux animaux. Ainsi le claquement du fouet aux oreilles du cheval le fait avancer, moins comme on pourrait le croire parce qu'il lui rappelle les coups qu'il a reçus que par l'excitation nerveuse du bruit qu'il produit. Le cri même du charretier n'est qu'une manifestation rhythmique, un violent trochée, hue dia, ou un iambe vigoureusement accentué haï donc qui frappent comme un coup de fouet sur la bête qu'il s'agit d'enlever.
On pourrait ajouter aux animaux dont nous venons de parler un nombre assez considérable d'oiseaux tous très-
dbyGoogk
impressionnables à la musique, ceux notamment auxquels on apprend à chanter : merles, linottes, chardonnerets, bouvreuils , serins, etc. Quant aux poissons et à Taraignée, qu'on a voulu donner comme mélomanes, nous attendrons que leur dilettantisme soit plus généralement reconnu.
Quand bien même toute espèce d'exemples manqueraient, il n'en serait pas moins vrai que la musique, envisagée au point de vue mécanique comme une vibration ébranlant le système nerveux, doit agir sur les bétes comme sur l'homme. Ce serait à la physiologie comparée d'étudier l'organisation de l'oreille chez les ^'Hërents animaux pour en conclure la manière particulière dont ils doivent percevoir les sons. Hais on peut dire dès à présent que, leur cervau étant moins développé, mohis capable de relier les sensations et de les comparer, le plaisir qu'ils ressentent à entendre de la musique doit être très-vague parce qu'il est inconscient et qu'il demeure dans la sphère purement sensible, sans se mêler à des faits de l'intelligence. On pourrait soutenir que, sauf de rares exceptions, les effets produits par la musique sur les animaux sont moins la manifestation d'une jouissance que d'une certaine curiosité excitée par des impressions nouvelles et extraordinaires pour eux.
Même pour le système nerveux supérieur de l'homme, le plaisir de la musique serait bien peu élevé s'il se bornait à la sensibilité, s'il n'était autre chose qu'une titillation voluptueuse, une excitation analogue à celle que procure l'alcool ou le café. Ce serait alors un art tout au plus égal à celui qui a le chatouillement du goût pour objet, à l'art culinaire.
Cependant cette manière matérielle de comprendre la musique est, il faut malheureusement le reconnaîtra»
dbyGoogk
celle de la majorité du public. L'art musical, et c'est là un caractère qui le distingue de tous les autres arts, chez lesquels les divers éléments qui les composent sont beaucoup plus étroitement unis, peut se borner à mettre en œuvre seulement quelques-uns de ses éléments, et ne se proposer pour but que de produire des sensations agréables. Le rhylhme , cet ébranlement cadencé des fibres nerveuses, ne plaît-il pas par lui seul, n'est-il pas agréable alors même qu'on n'écoute pas? Réduite à sa plus sinaple, à sa plus grossière expression, la musique est goûtée du plus grand nombre. C'est ce qui a sans doute valu à cet art, dans l'opinion de certains esprits distingués épris de l'idéal, mais qui n'avaient pas regardé jusqu'au fond, cette réputation de sensualité et de matérialisme qu'il a longtemps conservé, a Les Italiens ne pensent plus depuis qu'ils chantent si bien, » disait Voltaire, et dans son esprit cette boutade signifiait que la musique. en exaltant la sensibilité, en flattant l'organisme, avait pour conséquence de détacher les hommes, des œuvres de l'esprit qui demandât pour être appréciées du travail, de l'effort, et de les confiner dans le domaine fatal et inintelligent de la sensation.
Il y a une espèce de musique particulière qui s'adresse plus directement à la sensibilité, c'est celle qui a pour but de provoquer le mouvement et de l'accompagner en le réglant, la musique de danse. Aussi est-ce pour cette raison qu'elle constitue un genre inférieur.
Nous avons déjà vu que toute une catégorie d'instru-
dbyGoogk
fnents est affectée particulièrement au rhythme : ce sont lôs plus grossiers, les plus bruyants, puisqu'ils doivent donner la commotion la plus forte aux fibres nerveuses, tambour, cymbales, castagnettes, etc. La musique de danse, qui utilise ces instruments pour accentuer davantage les contrastes, est celle qui emploie dans leur plus grande pureté et dans leur plus grande force les éléments matériels de Tart, le son avec ses plus vives oppositions dUntensîté, de timbre et le rhythme le plus marqué. Cette espèce de musique, dont Taction est la plus violente sur la sensibilité physique, sur la bête , sur l'homme primitif, a dû être par conséquent la première en date. La musique et la danse se sont développées simultanément comme arts régularisant le mouvement tous les deux, le provoquant et le soutenant, et leur origine commune remonte bien au delà deVhistoire. Encore maintenant la musique de danse est demeurée l'art populaire par excellence, celui qui est le mieux compris par la foule et qui agit toujours le plus sûrement sur elle. Que Ton compare, dans les concerts populaires qu'on a eu l'heureuse idée d'instituer pour former le goût musical de la masse, l'eflet d'un adagio avec celui d'un air de menuet et l'on n'aura aucun doute. Toutes les fois qu'un rhythme sautillant se fait entendre, vous voyez les visages s'épanouir, et le corps s'associer au mouvement des sons: on bat la mesure de la tête et des pieds et il est bien rare qu'on ne fasse pas bisser le morceau.
Après la musique de danse, ce sont les combinaisons des sons prises en elles-mêmes qui ont Faction la plus directe sur la sensibilité. L'harmonie qui consiste sim-
dbyGoogk
plement à faire se succéder des accords, même sans dessin mélodique^ procure un plaisir purement matériel à roreille, comme si Ton mou trait à l'œil une série d*étoifes de belles nuances, ou comme si Ton soumettait au palais une suite de saveurs agréables relevées par des épiées» G est-à-<lire, dans Tespèce, par des dissonaflces. Aussi Tharmonie se trouve-t-elle rarement employée seule, pour elle-même, c'est-à-dire sans dessin mélodique, ou bien elle n'est plus qu'un procédé matériel qui peut tout au plus servir à boucher les vides d'une composition musicale et à mettre de la distance entre les mélodies en occupant l'oreille.
Pour terminer ce chapitre des rapports de la musique avec la sensibilité, nous ne devons pas oublier de parler de Vexpremon, c'est-à-dire, des contrastes d'inlensilé et de timbre employés par l'artiste qui exécute une œuvre, lesquels n'ont d'autre but que de chatouiller voluptueusement ou de réveiller la sensibilité des auditeurs. Tout le monde a pu observer, sinon éprouver, les effets puissants de l'expression, si bien décrits par René François, un prédicateur du xvi® siècle :
a Si un beau joueur , dit-il , veut faire mourir les )) cordes sous ses doigts, il transporte tous les gens, si » que l'un laissant tomber son menton sur sa poitrine, » l'autre sur sa main, qui lâchement s'étend tout de son » long comme tiré par l'oreille; l'autre a yeux toutouw verts ou a bouche entr'ouverte, comme s'il avait cloué » son esprit sur les cordes. Vous diriez que tous sont » privés de sentiments liormis l'ouïe, comme si l'àme, » ayant abandonné les sens, se fût retirée au bord des » oreilles. »
On peut donc définir l'expression, la façon dont l'instrumentiste joue de la sensibilité de l'auditeur , l'art
dbyGoogk
d'exciter le système nerveux par des contrastes habilement ménagés, qui, à chaque instant, rendent toute leur vivacité aux impressions des sons.
De tout ce que nous avons dit, il résulte que l'action de la musique sur la sensibilité est incontestable. Hais la musique ne'demeure pas fixée dans le domaine étroit de la sensation où les sons n'ont guère plus de valeur que les saveurs ou les odeurs, et ne sauraient en aucune façon atteindre aux régions élevées du beau et produire ces sentiments particuliers qui sont spécialement du domaine de Tart. La sensation en elle-même étant chose fatale, aveugle, mobile, cl^angeant selon les organisations, selon les dispositions du corps, Tâge, etc. , où pourrait-on trouver en elle un caractère assez fixe pour juger le beau musical? Il faudrait admettre autant de beautés que de constitutions différentes : il y aurait un beau lymphatique, un beau bilieux, un beau sanguin, etc. Mais ce serait encore là une base trop peu certaine, les dispositions nerveuses changeant à chaque instant dans un tempérament, ce qui, pour un môme individu, serait beau un jour ne le serait plus le lendemain... D'un autre côté, la sensibilité physique étant une faculté qui croit et décroît avec le corps et que l'âge finit par émousser, il faudrait en conclure que les vieillards sont moins aptes que les autres à sentir le charme de la musique, et que l'habitude d'en entendre fait qu'on n'y prend plus aucun plaisir ; ce qui est précisément en opposition avec les faits. Il est d'observation journalière que les vieillards forment la majorité du public des concerts et des amateurs passionnés de musique. C'est peut-être même, tant que l'oreille possède la faculté de percevoir les sons, l'art dont le goût se conserve le plus longtemps chez les initiés.
dbyGoogk
Il faul donc évidemment sortir de la sphère de la sensibilité pure si Ton veut avoir une idée complète de l'essence de la musique et des diverses influences qu'elle exerce sur Vhomme. Or le terrain limitrophe, qui confine à celui que nous allons quitter, est le terrain de la sensibilité morale ou du sentiment.
BCAUQDIER.
dbyGoogk