DE LA MUSIQUE DITE RELIGIEUSE
tion et la portent au soblime, surtout si les sons se perdent peu à peu dans des formes vagues et indéterminées qui laissent croire à Toreillequ'il y a encore d'autres sons plus nombreux qu'elle n'entend pas.
Mais le sublime ne suffit pas h constituer le sentiment religieux, et il reste vrai de dire qu'il n'y a pas de musique religieuse. Tout ce que peut faire l'art musical c'est de placer l'âme dans cette disposition mélancolique ou exaltée, qui forme comme les deux moments principaux du mouvement religieux. Le reste est du ressort de l'intelligence sur laquelle agiront, soit les paroles du chant, s'il s'agit de musique vocale, soit le lieu même où cette musique sera entendue.
Quand vous entrez dans une église gothique vaste et haute, au jour qui filtre mystérieusement à travers les verrières, le silence, la destination du lieu, la foule qui prie, tout concourt à mettre votre âme dans une situation calme et recueillie : le sentiment religieux, celui de la crainte et du sublime commence à naître en vous. Alors, que Torgue retentisse ébranlant profondément votre sensibilité avec ses timbres sympathiques, toute votre sensibilité vibre, elle est en mouvement, et par conséquent éminemment impressionnable et docile aux influences de votre imagination ou de votre raisonnement. Si la voix de l'orgue d'abord faible et douce, s'élève, s'élève toujours accompagnant le chant, d'une harmonie de plus en plus riche et savante, si la sonorité augmente au point de vous faire imaginer une progression toujours croissante jusqu'à devenir formidable, alors à toutes les idées qui sont déjà entrées dans votre âme, s'ajoute comme couronnement la dernière, la plus caractéristique du sentiment religieux, l'idée du sublime.
Comme tous les beaux-arts, la musique a pris nais-"
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sance dans Téglise, parce que comme tous les beaux-arts elle est une des forces qui poussent l'homme vers Tidéal qui est au fond tout le sentiment religieux. Mais ellen*est pas plus religieuse qu'un autre art, pas plus que la sculpture ou Varchitecture. Elle n'a ce caractère que quand elle se produit dans Téglise, avec des paroles religieuses, ou avec une destination sacrée bien déterminée.
S'il en était autrement, s'il y avait une musique religieuse, comment pourrait-il se faire qu'en Italie et dans les contrées méridionales, la musique d'église n'ait pas du tout le caractère qu'on lui reconnaît en France et qu'on pût jouer des airs de danse à l'Élévation? Si la musique avait un sens spécial, un pareil quiproquo serait-il possible? Ce serait aussi absurde que de supposer qu'un orateur chrétien peut lire, en chaire, indifféremment, ou une homélie de Massillon, ou les contes de Lafontaine. Du reste, le caractère de religiosité attribué à la musique est pour ainsi dire une conception moderne du romantisme.
Le Concile de Trente a agité sérieusement la question de savoir si l'on ne supprimerait pas la musique dans l'église. Le moyen âge comprenait si peu le caractère religieux de la musique dans le sens que nous l'entendons aujourd'liui, qu'il en faisait le résultat d'une idée abstraite et qu'il disait la musique religieme^ parce qu'elle reflétait les harmonies célestes. Tout le monde sait que dans plusieurs anciennes messes françaises, on trouve des paroles obscènes à la partie du ténor : Le compositeur uniquement préoccupé de savantes combinaisons, prenait la plupart du temps pour thème à développer une chanson populaire qui servait de base à l'édifice compliqué des sons. Parlerait-on aujourd'hui de musique excitant le sentiment religieux si ceux qui écrivent des messes faisaient
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DE LÀ MUSIQUE DITE RELIGIEUSE. ihb
de la fugue et du contre-point sur les airs ignobles qui courent les rues ?
Si Von définit la musique religieuse : une musique grave et simple, aussi dégagée que possible de tout ornement, on définit là un des traits du sentiment religieux. Ce n'est pas autre chose qu'une abstraction symbolique. Dans la musique profane on pourra trouver aisément des morceaux qui ont les caractères exigés pour la mu* sique religieuse et qui pourtant ne sont pas le moins du monde composés pour exciter des sentiments religieux. Presque tous les morceaux de basse ou de contralto des opéras, toutes les romances lentes des ténors, peuvent être chantés dans Téglise.
En prétendant avec un assez grand nombre de musiciens que le plâin-chant constitue la seule vraie musique religieuse, on tombe dans une autre erreur. De ce que le plain-chant est la forme musicale dans laquelle nous ont été transmises les prières de TÉglise, il nous semble peu logique de conclure que cette forme soit pour cela plus religieuse qu'une autre. De même l'orgue, qui passe pour religieux, n'a évidemment cette signification que parce qu'il a toujours été l'instrument habituel de l'église et qu'il en est pour ainsi dire l'immeuble par destination. Nous ne prenons pas garde que le caractère religieux que nous trouvons au plain-chant provient précisément de ce que nous avons l'habitude de l'entendre chanter dans des lieux consacrés à la prière et avec des paroles exclusivement religieuses. Il accompagne dans notre imagination la vieille cathédrale, le costume antique du prêtre, les vitraux de couleur, les peintures polychromes des colonnes et de la voûte : nous aimons sa forme archaïque, ses tonalités bizarres, qui s'harmonisent bien avec la naïve gaucherie des statues, et nous trouvons
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même du plaisir à voir sa notation inusitée ailleurs. A l'audition de ces chants, l'imagination ressuscite les siècles qui dormaient dans la poussière et Témotion his* torique surgit en nous. Cette signification que nous attribuons au plain-chant est donc purement traditionnelle et un fait de l'association des idées.
Si l'on objecte que le caractère religieux du plain-chant réside dans la nature même de cette musique qui estcalme, qui ne module pas, dont la base est la consonnance, qui n'a pas la mesure, dont le rhythme est très-peu accentué, nous avouons ne pas saisir en quoi ces divers caractères constituent la religiosité. Il n'y a pas rien que le sentiment religieux qui pourrait se rendre ainsi : la satisfaction des sens, le farniente voluptueux, un beau jour d'été, une mer limpide, ne s'exprimeraient-ils pas de la même façon, avec tous les caractères que nous venons d'énumérer, sans compter que le sentiment religieux n'a pas toujours celte tranquillité et cette simplicité dont on veut parler et que l'exaltation, les élans de l'âme, la sombre douleur, les ravissements de la joie, y entreraient bien pour quelque part, tous mouvements de l'âme que le calme ne saurait guère exprimer. Que la musique du plain-chant soit conservée pour l'église, rien de mieux ; elle a son importance artistique dans l'ensemble du tableau que présentent les antiques cathédrales, et nous comprenons qu'on combatte pour la maintenir. Ce serait une contradiction, dans un siècle comme le nôtre, épris de la couleur locale, de supprimer le plain-chant lorsqu'on repeint les vieilles églises comme elles l'étaient autrefois avec leur voûte d'azur constellée d'étoiles d'or et lorsqu'on s'étudie à reproduire dans leurs plus minutieux détails toutes les sculptures devenues frustes des édifices religieux. Nous comprenons que le clergé soit le conservateur ja-
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