‹ Philosophie de la musiqueChapitre 16 sur 18 · LA MUSIQUE A-T-ËLLE DE L'INFLUENCE SUR LES MOEURS · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE A-T-ËLLE DE L'INFLUENCE SUR LES MOEURS

Cette question de la musique religieuse touche de près à une autre non moins importante, celle de la musique morale.

Nous commençons par le déclarer, Tinfluence de la musique sur les mœurs nous a toujours semblé un de ces vieux systèmes à jeter au panier, bien qu'il ait fait les délices de nos pères. C'est notre engouement pour la Grèce et pour Rome qui a mis autrefois à la mode cette théorie ridicule de la musique morale. Il était convenu qu'il fallait tout admirer dans Tantiquité, même ce qu'on ne connaissait pas. Les anciens pensaient que la musique avait une grande influence sur les mœurs, et sans savoir ce qu'était la musique des anciens, nous avons affirmé à notre tour que Fart musical a une grande influence sur les mœurs. On ne songe pas que si Tantiquité croyait à l'action morale de la musique, c'était parce qu'elle ne séparait pas la musique de la poésie, et quand elle disait que le mode dorien inspirait la chasteté, le mode mixolydien la luxure, tout en faisant une forte part à l'exa-

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LA MUSIQUE A-T-ELLE DE L'INFLUENCE SUR LES MOEURS? 1A9 gération naturelle aux peuples du Midi, il faut entt'ndre par là différentes espèces de poésies plutôt que des formes musicales particulières. Ces effets puissants mentionnés dans les auteurs anciens, ce mode phrygien par exemple, qui faisait entrer en fureur Alexandre, sont des plus contestables, et dans tous les cas ils ne prouvent rien pour la musique des Grecs, sinon que les Grecs étaient peutêtre plus accessibles par leur tenipérament à Taction matérielle de Tart. Il est probable maintenant qu'ils nous laisseraient parfaitement froids avec toutes leurs variétés de modes.

Il ne faut pas oublier non plus, encore une fois, que les Grecs étaient légèrement hâbleurs, et il faut renvoyer leurs contes musicaux à ceux qui croient aux raisins de Zeuxis. Si la musique grecque eût été un art véritablement à part de la poésie, ayant son existence propre, il est probable qu*il nous en resterait des spécimens qui auraient été précieusement conservés d'âge en âge^ tandis que nous n'en avons absolument rien.

Tant que la musique est demeurée dans le sanctuaire de Tcglise, sous la forme du plain-chant, il n'a pas été parlé de son influence morale, parce qu'elle se confondait avec la religion. Hais c'est quand elle a commencé à devenir un art libre, quand on en a ébauché la philosophie, lorsque, cherchant à remonter à sa nature et à son principe, on a imaginé les belles théories de la musique lan* gue du sentiment, art d* imitation, qu'on est arrivé naturellement, par une pente forcée, à lui donner une influence sur la morale. Pendant tout le xvui'^ siècle cet axiome a été accepté comme incontestable que la musique est un art qui intéresse particulièrement les mœurs.

La république française, tenant h honneur de se modeler sur les républiques de Sparte et d'Athènes, et qui

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voulait reconstituer les vertus antiques, n'avait garde d'oublier l'influence morale de la musique. Dans tous les programmes d'éducation laconnienne qui parurent à cette époque^ la musique est au premier rang. Napoléon, qui se figurait volontiers, avant d'être césar, qu'il pourrait devenir le législateur d'un peuple républicain, écrivait de Milan aux inspecteurs du Conservatoire qui l'avaient chargé de faire copier de la musique en Italie :

tt De tous les beaux -arts, la musique est celui qui a le 1 plus d'influence iur les pnêsioni^ celui que le législateur » doit le plus encourager. Un morceau de musique, moral I» et fait de main de maître, touche immanquablement le » sentiment et a beaucoup plui d'influence qu'un bon ouvrage 1 de morale qui convainc la raison sans influer sur nos habi-- » tudes, >

L'esthétique du vainqueur d'Italie ne difiEârait pas de celle de tous ses contemporains. Mais je suppose que si l'on eût demandé au grand donneur de batailles ce qu'il entendait par un morceau de musique morale, il eût été bien embarrassé et se serait vu forcé d'avouer sans doute qu'il ne comprenait par là autre chose qu'un morceau de chant avec des paroles morales.

La morale n'existe pas en dehors de l'idée de droit et de devoir, démérite et de démérite. Elle se formule dans les axiomes : Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fût fait à toi-même t ou bien, Agis de telle sorte que le motif de ton action puisse toujours être érigé en loi universelle pour tous les êtres raisonnables. Or, quel rapport des sons ar-> tistement façonnés, des formes musicales, des accords^ des modulations, peuvent-ils avoir avec le droit et le devoir, avec la justice et l'honnêteté, avec l'injustice et la déloyauté?

Si l'on admet les axiomes que nous venons de citer,

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LA MUSIQUE A-T-ELLE DE L'INFLUENCE SUR LES MOEURS? 151 peut-on reconnaîtro une musicuie vertueuse et une musique vicieuse en dehors de la musique vocale, où les pa^roles ont un sens ? Dira-t-on d'un solo de violon qu'il est immoral ou d'un quatuor qu'il n'est pas honnête? A-t-on jamais imaginé de donner le prix Monthyon à une symphonie?

Il serait absurde d'insister davantage. La musique n'a rien à faire avec la morale, puisqu'elle ne produit pas directement les passions, puisqu'elle est môme, comme nous l'avons vu, impuissante à les exprimer clairement. Si l'art musical touche d'une façon éloignée à la morale, c'est simplement par le côté le plus général, par celui qui appartient à tous les arts, par la faculté qu'il a en tant qu'art de pousser Tàme vers l'idéal. Â ce compte, veut-on avancer que la musique la moins matérielle est la plus morale, en ce qu'elle détache davantage l'homme de la vie des sens, nous ne nous y opposons pas. Mais là il s'agit plutôt de l'influence exercée par le beau en général que de l'essence même de la musique.

Si l'on veut à toute force trouver un point de contact de la musique avec la morale, it faut considérer seulement les modifications physiques qu'elle apporte dans l'homme, l'excitation ou le relâchement qu'elle produit dans son activité et s etayant sur ce principe : menssana in corpore sanoy dire que la musique énervante et amollissante est moins morale que celle qui inspire l'énergie et la joie. La tristesse et la gaieté ont, il est vrai, un certain caractère moral, en ce que la gaieté c'est la force, l'activité, la bonne santé, en ce qu'elle dispose par conséquent à l'action, à la fermeté, tandis que la tristesse engendre la mollesse^ énerve l'âme, l'affaiblit et Tempéche de lutter contre les mauvais instincts.

Bossuet avait bien compris que c'est par ce seul côté

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que la musique indirectement touclie à la morale. Et voici comment il expliquait rinfluence pernicieuse quecet Art peut exercer 8ur les hommes :

a Ce n'est rien pour ainsi dire, en particulier* et s'il » fallait remarquer précisément ce qui est mauvais, on » aurait peine à le faire. C'est le tour qui est dangeu reux : c'est qu'on y trouve d'imperceptibles insi- » nuations de sentiments faibles et vicieux ; qu'on y » donne un secret appât à cette intime disposition qui » ramollit l'âme et ouvre le cœur à tout le sensible» On » ne sait pas bien ce qu'on veut, mais enfin, on veut » vivre de la vie des sens. Cette disposition est mauvaise » dans tous les hommes. »

C'est ce qu'avait compris aussi le concile de Tours cité par le même auteur dans ses réflexions sur la comédie : ti Toutes les choses, dit le troisième canon, où se trouvent les attraits des yeux et des oreilles, par où Ton croit que la vigueur de lame puisse être amollie^ comme on peut le ressentir dans certaines sortes de musique et autres choses semblables, doivent être évitées par les ministres de Dieu. » Mais c'était aller trop loin, lorsque le concile ajoutait : a Par tous les attraits des oreilles et des yeux, » une multitude de vices a coutume d'entrer dans » l'âme. »

Mézerai disait d'Anne de Boleyn qu'elle savait trop bien chanter pour être sage^ reproche que Salluste avait déjà fait à une dame romaine. Mais ils entendaient évidemment tous les deux que les femmes ont tort de trop s'adonner à la culture d'un art qui détourne des soins du ménage et de la vie calme, retirée et modeste que nous désirons pour la gardienne du foyer.

Ce reproche d Immoralité fait à la musique pourrait aussi bien être adressé à tous les autres arts, surtout si

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U MUSIQUE A-T-ELLE DE L'INFLUENCE SUR LES MOEURS? 153 l'on admet que le désir de l'idéal se confond avec la volupté.

Hais n'est-ce pas une vue étroite et mesquine de considérer Tart, cette fleur de l'esprit humain, comme un élément corrupteur? Libre aux esprits moroses de tenir la grossièreté pour la vertu, mais on ne nous persuadera jamais qu'un cœur qui brûle de l'amour du beau soit plusexposéau vice qu'un autre. Certainement, si l'on ne perçoit l'art que par son côté sensible, si dans une statue qui serait la plus pure expression de la beauté de la femme, on ne voit que la représentation de la chair, si dans la musique on n'est impressionnable qu'à l'excitation matérielle du rhythme, il faudra condamner ces deux arts comme poussant à s'abandonner aux plaisirs des sens. Mais précisément parce que le but de Tart est de réaliser la beauté, cette forme sensible du vrai, il fait disparaître pour ainsi dire la matière, il l'efface, il la fond dans l'auréole éblouissante du beau. Plus l'œuvre sera belle, plus les hommes deviendront capables de l'admirer, moins ils seront accessibles à ces impresssions physiques que chaque art emploie comme moyen, mais non comme but.

Dans tous les cas, l'art ne saurait être responsable des résultats qu'il peut produire en agissant sur des organisations déjà malades et sur des esprits que la simple agitation nerveuse a dépravés, parce qu'elle fait naître en eux de mauvaises pensées. Ces conséquences tout à fiiit indirectes ne sauraient être imputées à la musique, qui est irresponsable parce qu'elle demeure tout à fait en dehors des sentiments particuliers, ne pouvant, comme nous l'avons vu, les exprimer. Or ce n'est qu'en forçant, en dénaturant le sens des mots, qu'on peut dire qu'elle a de rintluence sur les moeurs, parce qu'elle augmente ou relâche l'activité.

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15d PHILOSOPHIE DE U MUSIQOE.

Le seul moyen qu'ait la musique à sa disposition pour agir moralement, c'est de prêter aux poètes le secours de sa foriâe rhylhmique et cadencée pour imprimer plus profondément dans la mémoire des auditeurs des chants dont les paroles sont morales et élevées.

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