‹ Philosophie de la natureChapitre 13 sur 30 · SIMPLE · texte numérisé non relu

SIMPLE

„Mais l intelligence n’est-elle que cela? dit Flourens.”

Non, dit-il car dans l'intelligence, prise dans son sens le plus étendue, il y a trois ordres de faits; f instinct, t intelligence proprement dite et la raison ou l'âme."

„L’instinct, ajoute-t-il est à peu près tonte l’intelligence des animaux inférieurs ; f intelligence proprement dite commence avec les animaux supérieurs; la raison ou fâme ri appartient qu’à f homme. n

N’oublions pas que c’est Flourens, que c’est le grand Flourens qui le dit.

Or, à notre avis l’intelligence ne se laisse pas disséquer ainsi en trois ordres de faits: car le passage de l'instinct à la raison ou de l’intelligence des animaux à la raison ou à l’âme de l’homme est extrêmement insaisissable et imperceptible dans ses nuances et dans scs gradations. Ainsi, la raison ne commence pas avec l’homme, comme le

dit Flourens lui-même, mais uous apercevons ses traces irrécusables, bieu loin encore dans l’échelle animale, à commencer par les animaux les plus inférieurs. Car, si nous ne contestons pas la raison à l’éléphant, au singe, au chien et au chat, pourrions nous la contester à la fourmi, h l’abeille ou à l’araignée?

Avant d’entrer dans de plus g.ands détails à ce sujet, lorsque nous parlerons de l’âme des animaux, je prends un exemple de Flourens.

„Un jeune castor avait été pris sur les bords du Ithône, à peine venant de naître; il fut transporté et allaité artificiellement dans le Jardin des Plantes.

Ce jeune castor n’avait point vu ses parents et par conséquent n’en avait rien appris. Dès son arrivée au Jardin, il avait été mis dans une cage, et par conséquent n’avait pas besoin de cabane.

Cependant, dès qu’il put se procurer les matériaux nécessaires: de la terre, de l’eau, des branches, il se mit à bâtir une cabane et du premier coup, il se la bâtit aussi solide et aussi bonne que les castors les plus exercés.”

„Le chien, le cheval, l’éléphant, font des choses qui tiennent visiblement à une certaine intelligence, car ce sont des choses qu’ils apprennent; que nous leur avons apprises, qu’ils ne sauraient point faire si nous ne les leur avions apprises.”

,,ll y a donc, dit Flourens, ce qui se fait sans l’avoir appris, et cela tient à l'instinct; et il y a ce qui se fait pour l’avoir appris, et ceci tient à l'intelligence, à une certaine dose d' intelligence." Je souligne cette phrase de Flourens.

,, Enfin, bien au dessus, infiniment au dessus de l’instinct, et même de l'intelligence proprement dite, de l'intelligence des bêtes, ajoute Flourens, il y a l’intelligence de l'homme, la raison humaine.

Phlloaophle d* U 1 8

L’instinct agit sans connaître; l’intelligence agit et connaît; et la raison, la raison seule, connaît et se connaît.

Et c’est parce qu’elle se connaît, que la raison se voit, et se juge, et que ce jugeant, elle s’élève de l’intelligence au moral.

Le moral n’appartient qu’à l’homme.

La raison se voit, la raison se juge; la raison s’étudie; et l’étude de la raison par la raison , l’étude de l’esprit par l’esprit, est toute la philosophie humaine.”

C’est la doctrine de Flourcns.

Or, je ferai d’abord remarquer contrairement à la doctrinede Flourens, que l’intelligence, malgré sa division dans l’échelle animale (l’homme y compris bien entendu) en instinct, intelligence des bêtes et la raison de l’homme, que tous ces degrés de l’intelligence, comme le fait pressentir son analyse, sont une intelligence, une; que ces trois états ne sont que la transformation, que le développement, que la métamorphose d'uue seule et même force, comme la perception est un degré inférieur de f attention, car V attention n’existerait pas sans la perception, donc, C attention n’est que la transformation, que la métamorphose de la perception; comme sans F attention il n’y aurait pas mémoire ; sans mémoire il n’y aurait pas jugement; sans jugement, il n’y aurait pas volonté; que les trois états de l’intelligence de. Flourens ne sont que les diverses manifestations, que les divers degrés d’une môme intelligence, dont l’élément se trouve dans les êtres inférieurs et dont nous trouvons le summum du développement dans l’homme.

Appuyé sur cette analogie entre les forces eu apparences si diverses et si tranchées, appuyé sur ce que j’ai déjà mentionné au sujet de la loi de la métamorphose tant à la force, qu’à la matière; que l’une et l’autre ne sont que

la métamorphose d’un élément type et qui pour les forces est V attraction-répulsive, et pour la matière est l’atome; je dirai, que la raison et l’amour se trouve dans le principe non-seulement dans l'homme mais aussi dans les animaux, connue dans les plantes, jusque dans la matière simple et comme de raison que la force simple, dite cosmique, qui les gouverne, que l attraction-répulsive, est l’élément de tous les ordres de la force jusqu’à l’àme; que l’âme en conséquence n’est que la métamorphose de la force primordiale, de la force élémentaire, de la force type.

Je ferai remarquer que notre doctrine dans un travail sérieux n’est contraire ni à la dignité de la science, ni aux lois de la nature, car nous pouvons ajouter: que cette doctrine est aussi appuyée sur la loi, que le créateur a donné à la nature créée de Lui et par Lui, un mouvement intime et individuel et qu’il l’a rendue dépositaire des lois qui gouverne ce mouvement; que la nature par conséquent peut dans son action, dans ses mouvements scrupuleusement pensées et calculés d’avance par la sagesse, être envisagée comme action raisonnée et volontaire; que la pierre par exemple peut être étudiée comme un être doué de raison ou pour le moins comme conséquence de la raison, ou autrement, que la pierre, ou ce qui revient au même que la matière, que toute la nature inorganique, peut être considérée dans ses actions, ou forces simples qui la gouvernent, comme une action involontaire, aveugle, mais puisant son intelligence, sa raison, sa volonté, son amour dans sa source Divine, dans la Sagesse suprême, ou enfin que c’est la sagesse ou l’amour suprême qui agit par la matière, qui se manifeste par la matière simple dans des forces simples, cachées en elles, tandis qu’elle est visible dans l’àme. Si donc la matière simple et la force simple agissent en aveugle, elles ont leur intelligence en Dieu, et

si l’âme agit avec la conscience de ses actions c'est, qu’elle a sa volonté et sa raison en elle-même.

La différence, est dis-je, en ce qu’ici Dieu est caché et qu’il est là visible, que partout en conséquence c’est le même Dieu.

Que la pierre donc peut être envisagée jusqu’à un certain point et sous un certain rapport, comme un être raisonnable; que notre aUraction-rcpuhive peut être considérée comme sagesse et amour eu principe — puisque, comme nous le verrons plus loin, l’âme peut devenir force cosmique, ou attraction-répulsive; puisque cette même attraction-répulsive peut devenir l’amour et lu raison, l’âme en un mot.

Mais ne devançons pas notre pensée — la vérité seule va sortir des faits que la science a déjà sanctionnés.

Puisqu’il nous semble que nous avons la conscience de notre moi, et qui osera contester que c’est justement la même raison suprême qui se reconnaît en nous, siège aussi et agit à demi voilée dans les êtres, que notre orgueil et notre ignorance a doté d’un nom de mépris et qui, quoique totalement cachée dans la force simple et dans la matière cosmique n’en est pas moins pour cela la même; que si les forces simples agissent à notre manière de voir en aveugle, c’est que nos sens seuls ne nous permettent pas de les voir briller d’intelligence et d’amour!

La seule différence à notre avis, entre l’attraction-ré pulsive et l’âme, consiste comme nous le verrons bientôt, en ce que Dieu agit caché et pour son propre compte dans la première, tandis que l’âme qui est l image de Dieu, qui est Dieu incarné, est arrivée en nous, par un admirable arrangement et par une métamorphose de la matière première, de son état caché à un état de révélation ou de la connaissance de son moi.

La science répète les mots: instinct et intelligence, dissèque l’intelligence en instinct et en raison, ou en actions machinales, en actions sans connaissance raisonnée du but de l’action et en actions rationnelles et pensées. Ce qui n’empêche pas que l'instinct est seulement le degré inférieur de l’intelligence, que l’intelligence est une force plus développée que l’instinct, que l’intelligence et l’instinct sont une même force, que l’une est la suite, le développement de l’autre, qu’elle n’existerait pas sans la première, qui est sa base, comme la mémoire n’existerait pas sans la perception. L’instinct donc et l’intelligence sont une intelligence, une, sont un instinct, un ; l’instinct et l’intelligence sont donc dans le principe une même sagesse, une même volonté, seulement dans l’intelligence elle est plus développée et dans l’instinct elle l’est moins; que la Sagesse suprême dans l’instinct, fait agir sa propre sagesse, qu’elle va droit au but, puisque c’est ellemême qui y agit, taudis’ que dans l’intelligence humaine elle agit avec la même sagesse, seulement qu’elle y est pour ainsi dire émancipée et dévoilée, qu’elle y est devenue individualité, qu'elle y constitue son moi.

Ayons deux amis, lequel des deux allons-nous préférer, est-ce celui qui au premier signal de notre malheur accourera pour nous tendre la main, ou celui, qui après beaucoup de reflexion ne fera rien pour nous?

L’oiseau , de même que la chienne , n’a-t-il pas de l’amour pour sa petite progéniture? Enlevez à uue chienne ses petits et faites les transporter dans un lieu éloigné, h une lieue de sa niche et vous serez étonné de les voir le lendemain tous auprès de leur mère. Tu ne savais pas homme orgueilleux, que l’amour maternel de la bête se montrerait supérieur à ta raison et que lorsque tu l’as sé-

parée sciemment de ses petits, elle les rapporterait dans sa gueule, comme dans une lectique pendant la nuit, lasse et sans fermer l’œil, l’un après l’autre, au sein de ses maternelles affections.

Dénichez les petits oiseaux de leur nid, si vous avez du cœur vous serez attendri par les cris et l’angoisse de leur mère, qui inquiète et désespérée voltigera de branche en branche en appelant ses petits d'une voix lamentable.

J’ai vu une chienne, qui est devenue enragée par la perte de ses petits. J’ai vu un chien qui avait des convulsions chaque fois qu’on jouait d’un instrument en sa présence.

Les enfants, que les mouvements désordonnés de ce chien amusaient beaucoup, se trouvant un jour seuls avec la pauvre victime, promenèrent si longtemps l’archet sur les cordes du violon, que le pauvre animal mourut dans des convulsions.

Prenez un mouton, un chien et un singe et regardez les bien — voyez leur langue, leurs yeux, leurs oreilles — touchez les et voiis verrez qu’il ont des os, des côtes, que leur cœur bat comme le votre, qu’ils ont un pouls comme vous; allez plus loin, ouvrez leur corps et vous serez surpris de trouver qu’ils ont comme nous leur cerveau, un cœur, qu’il ont le sang rouge et chaud — etc.; rappelezvous qu’ils mangent comme nous, qu’ils digèrent, qu’ils se reproduisent comme nous etc. etc.; rappelez le à la vie par la pensée, regardez l’expression de leur tête, remarquez comme le singe va suivre le moindre mouvement de votre regard, tandis que le mouton va dormir insouciant dans vos bras; appelez le chien et il accourra; flattez le et vous serez attendri de sa reconnaissance pour vos caresses: chatiez-le, et se souvenant de sa punition il se

tramera humble et inquiet il vos pieds; qu’il aperçoive dans vos yeux que vous lui avez pardonné, aussitôt il bondira autour de vous et il léchera votre main joyeux et reccounaissant.

Prenez votre fusil , et feignez d’aller à la chasse, il devinera votre pensée. Vous le remarquerez dans ses yeux et dans ses mouvements. Laissez tomber un objet comme par hasard, il va le ramasser et le déposer à vos pieds ou se couchera dessus et ne le laissera prendre à personne.

Mourez, il mêlera aux sanglots de votre famille ses hurlements lamentables et ira s’ensevelir dans une fosse qu’il s’est préparée la veille.

Le chien a prévu votre mort et il a payé de sa vie son attachement pour vous.

Faisons quelque chose devant le singe et son adresse et son espièglerie dans l imitation de nos gestes va nous égayer.

Les loups en apercevant une proie, la devancent, s’arrangent ensuite de manière que l’un d’eux se place du côté du point probable par lequel va passer la victime, les autres se placent, de l’autre côté; s’étant ainsi mis à leur poste comme des chasseur à une battue en ligne directe, ils se tiennent cachés en attendant passer leur proie. Lorsque la victime s’approche du premier loup, celui-ci s'élance de son piège et la poursuit daus la direction d’un autre. La victime d'ailleurs se jette seule dans le sens oposé, pour tomber dans le second piège. En ce moment le second loup voyant la proie tomber sur lui, se précipite sur elle. Si elle a pu échapper à l'assaut du second loup, elle fuit'plus loin, poursuivie alors par les deux loups, qui en la pressant des deux côtés lui impriment un mouvement dans la direction du troisième loup — et si elle ne tombe pas ainsi dans la gueule du second ou du troisième

loup, elle tombe victime du quatrième. — Alors tous les loups tombent sur la proie expirante et chacun, une fois bien rassasié, en emporte les restes eu les cachant devant ses complices.

Qui n'a pas vu des oies sauvages, feudre l’azur des cieux, rangées sur une ligne ou eu forme d’un angle aigu, comme si elles savaient qu’en adoptant cette forme, l'air opposera moins d’obstacle à leur vol.

Qui n’a pas entendu des grues continuer leur entretien dans les airs et dociles à la pensée de leur chef exprimée dans tel ou tel autre symbole de la voix, tomber comme un corps sur un lac, changer la direction de leur vol ou continuer leur route avec une légère nuance de changement de temps à autre de la ligne qu’elles suivaient dans les airs?

Est-ce que cette conversation mystérieuse ne roulait pas sur la disposition de la localité, plus ou moins favorable au repos ou à la pâture; est-ce qu’elle n’avait pas pour motif de hâter leur vol avant la nuit tombante?

Ne voit-on pas chez les animaux vivant en troupes, comme chez les oiseaux, des individus placés en sentinelle, qui, par des cris particuliers, avertissent leurs compagnons de l'approche d’un danger. Les marmottes et les flamants ne nous offrent-ils pas d’exemples des moyens de communication entre eux comme les hommes, quoique dans un degré de perfection inférieure à ces derniers, n’expriment ils pas ce qu’ils sentent et n’en informent-ils pas leurs semblables.

Cette même faculté existe également citez tous les animaux, chez les oiseaux domestiques et chez les hirondelles. N’a-t-on pas entendu par exemple ces dernières pousser des cris de détresse et attirer par leurs cris toutes les hirondelles du voisinage, qui volent au secours de

leurs soeurs effrayées et harceler de concert l'animal dont elles redoutent l’attaque.

Les insectes de même que les animaux supérieurs se communiquent entre eux comme nous le verrons plus loiu, au moyen de leurs antennes.

Est-ce que l'homme dans l’état primitif de son intelligence, lorsqu'il est encore enfant, n’exprime pas sa volonté, sa pensée, avec des cris et des gestes? Les sauvages ou les gens simples, n’expriment- ils pas leur pensée, par des gestes ou quelques paroles monosyllabes, avec des symboles? L’homme primitif u’exprimait-il pas sa pensée dans les premiers temps historiques, par des symboles; est-ce qu’il ne nous a pas laissé sa pensée exprimée dans des hiéroglyphes gravés sur la pierre?

Les chinois ont le plus fidèlement conservé cet état primitif de l’intelligence de tous les peuples; est-ce que leur langage verbal ou écrit n’est pas une pure collection de symboles? Leur langue n’est-elle pas une répétition monotone des o/j fou , ong, any sans harmonie ni dou-

ceur, comme l’aboiement de la race canine.

Vous ne comprenez pas le langage du canard, et si vous ne connaissez pas la langue des fils d'Albion vivant dans une atmosphère remplie de brouillards, sut un sol entouré d’eau, approchez vous d’eux lorsqu’ils parlent leur langue, saisissez le son qui arrive à votre oreille et dans l’accent et la résonnance de leur voix vous serez frappé de son analogie avec la voix des canards.

Ma langue maternelle, pour un étranger, ne ressemble-t-elle pas à un chuchotement, à un murmure entrecoupé de sifflements, d’éternuements et de bruits du tonnerre? — et pourtant celui qui connaît sa mélodieuse harmonie, sa richesse et sa poésie, comme il trouvera belle ma langue natale!

Philoflophia do U Nature. 19

Examinons maintenant un ours aux larges épaules, ou un porc cherchant sou bonheur dans la boue — est-ce qu’ils ne nous rappeleront pas l’homme primitif, dont, la pensée profonde et l’ardeur du coeur n’ont pas encore sillonné le front, ni crispé les traits?

Le chien malade va droit à la plante souveraine, il la mâche et l’avale, car il sait qu’elle est nécessaire à sa santé.

L’autruche, et les autres oiseaux de la famille des gaünacées, savent que les petites pierres, que les grains de sable leur sont nécessaires pour faciliter le broyement de leur nourriture, travail, qui résisterait aux seules parois de leur estomac — c’est pour cela qu’ils avalent des petites pierres.

L’aigle, par l’inaccessibilité du rocher, assure la sécurité à sa noble progéniture.

Un petit animal rongeur, dit Milne Edwards (*), qui ressemble beaucoup à nos lapins et qui habite la Sibérie (le lagomys pica) est doué d’un instinct encore plus remarquable; car non seulement il cueille, en automne, l’herbe dont il aura besoin pour se nourrir durant le long hiver de ce pays inhospitalier, mais il fait du foin, exactement comme le font nos fermiers. Après avoir coupé les herbes les plus vigoureuses et les plus succulentes de la prairie, il les étale pour les faire sécher au soleil; et cette opération terminée, il les rassemble en meules et a le soin de les placer à l'abri de la pluie et de la neige; puis il creuse, au dessous de chacun de ses magasins, une galerie souterraine aboutissant à sa de-

(') Zootogio p. Milne Kclwords. Péri* 1865. p. 234 et suivante.

meure et disposée de façon à lui permettre de visiter en tout temps son dépôt de provisions.

Les singes, rapporte encore le même savant, qui vivent en si grand nombre dans les forêts du nouveau monde, lorsqu’ils ont dévasté un canton, on les rencontre par bandes nombreuses, s’élançant de branche en branche, et allant à la recherche de quelque autre localité abondant en fruits; puis, lorsque la disette les a suivis dans leur nouvel établissement, ils vont chercher fortune ailleurs, les mères portant leurs petits sur leur clos ou dans leurs bras et la troupe entière paraissant se livrer à une joie bruyante

Des voyages encore plus remarquables poursuit Milne Edwards et qui n’offrent également rien de périodique, sont entrepris par les lemmings, sans que l’on ait encore découvert les causes de leurs migrations. Ces animaux, qui ont beaucoup d’analogie avec les rats, habitent les bords de la mer Glaciale et descendent alors par colonnes serrées et suivent toujours une ligne droite sans se laisser détourner par les obstacles les plus grands, traversant à la nage les rivières qu’ils rencontrent, tournant les habitations ou les rochers sur lesquels ils ne peuvent grimper. C’est surtout la nuit qu’ils voyagent de la sorte, et beaucoup périssent en route; mais leur nombre est si considérable, qu'ils n’en causent pas moins des dégâts immenses partout où ils se montrent, car ils détruisent toute végétation sur leur passage, et ne se bornent pas à dévorer l’herbe jusqu’à sa racine, mais creusent aussi la terre pour en retirer les grains qui s’y trouvent.

Les poissons à leur tour tels que: les harengs, le thon, le saumon et certains oiseaux, tels que, les hirondelles, les cailles, les cigognes, les oies sauvages, la grue etc. etc. les insectes, tels que: les guêpes, la sauterelle etc. exécutent de

longs voyages comme les tribus sauvages de l'homme primitif, en passant des contrées qu il ont dévastées, dans des lieux abondant en ressources propres autant à leur conservation personnelle qu’à la conservation de leurs espèces.

Les observations recueillies sur un jeune chirapansé et un orang-outang, vivant dans la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, dit Milue Edwards, montrent que ces singes sont doués d’une intelligence encore plus développée.

L’orang-outang s’attachait aux personnes qui le soignaient; boudait, lorsqu’on ne lui cédait pas; et de même que les enfants exprimait sa colère en criant et en se frappant La tête contre terre, comme si, n’osant s’en prendre aux personnes qui lui résistaient, il s’en prenait à luimême afin d’émouvoir ceux qui l’entouraient.

Lorsqu'il était enfermé seul dans la chambre où on le tenait, il cherchait toujours a en sortir et pour atteindre à la serrure et ouvrir la porte, il montait sur une chaise placée auprès Afin d’empécher cette maneuvre, son gardien emporta un jour cette chaise; mais l’oraug en alla chercher une autre qu’il mit à la place de la première, et sur la quelle il monta de même pour ouvrir sa porte.

Or, , .comment ne pas reconnaitre dans cette action, ajoute Milue Edwards, non-seulement la faculté de profiter des leçons de l’expérience, mais aussi celle de généralise,r? Jamais ou n’avait enseigné à cet animal à s’aider d’une chaise pour ouvrir les portes, et il n’avait même vu faire cela à personne; c’était par sa propre expérience qu’il avait appris, qu’en grimpant ainsi, il s'élevait au niveau de la clef qu’il voulait tourner, et ce ne pouvait être qu’en observant les actions de ses gardiens qu’il 8 était aperçu que les chaises étaient transportables d’un lieu à un autre; enfin, ce ne pouvait être qu’en généralisant les notions ainsi

obtenues et en combinaut les jugements auxquels ces idées avaient donné lieu, qu'il avait été conduit à agir d une manière si bieu calculée; car dans les circonstances anormales où il se trouvait, ses instincts naturels ne pouvaient suffire pour le guider.”

Le fait rapporté sur l’orang renverse comme nous voyons la théorie de la définition de l'instinct et de l’intelligence chez les animaux de Flourens, car l’orang fait non seulement ce qu’il a appris, mais il est arrivé par la combinaison refléchie des faits, au but marqué au coin de la raison.

Le même savant rapporte encore un fait d’un chien que nous ne pouvons nous expliquer qu’en le supposant comme le résultat d’un raisonnement. Or, ce chien qui était de garde, chaque nuit parvenait à dégager son cou du collier qui le tenait à l’attache et courait alors égorger des moutons dans la campagne voisine, puis allait à la rivière laver sa gueule ensanglantée, et revenait avant le jour au logis remettre son cou dans le collier qu’il avait quitté furtivement, et se couchait sur sa litière de façon à ne donner aucun éveil sur ses méfaits.

„Quoique les chats, ditBuffon, surtoutquand ils sont jeuues, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers que l'âge augmente encore et que l'éducation ne fait que masquer. De voleur déterminés, ils deviennent alors lorsqu'ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme des fripons; ils ont la même adresse, la même subtilité , le même goût pour faire le mal; le même penchant à la petite rapine; comme eux, ils savent couvrir leur marche, dissimuler leurs desseins, épier les occasions, attendre, choisir, saisir l'instant de faire le coup, se dérober ensuite au châtiment, fuir et demeurer éloignés jusqu'à ce qu’on les rap-

pelle. Ils prennent aisément des habitudes de société, mais jamais de mœurs; ils n’ont que l’apparence de l’attachement, on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques, ils ne regardent jamais en face la personne aimée; soit défiance, soit fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que par le plaisir qu’elles leur causent. Bien différent de cet animal fidèle, dont tous les sentiments se rapportent à la personne de son maître, le chat parait ne sentir que pour soi, n'aimer que sous condition, ne se prêter au commerce que pour eu abuser, et, par cette convenance de naturel, il est moins incompatible avec l’homme qu'avec le chien dans lequel tout est sincère.”

Voici le tableau de l’intelligence du chat. Flourens donne le nom d’instinct moral à cette intelligence, tout eu s’empressant d’ajouter, qu’à côté de cet instinct il y a l’intelligence et que jusque dans les animaux les plus infimes il y a de l’intelligence à côté de l’instinct (‘j. louant à moi, ce n’est pas de l'instinct proprement dit, mais bien le type raffiné et pensé de l’intelligence de l’homme.

Mettant de côté le chat de Buffon, les animaux quant à nous sentent, car ils manifestent leurs sensations par la joie ou la douleur, ils ont de la mémoire, car ils se souviennent, car ils évitent ce qui’il leur a fait déjà une fois de la peine et qu’ils recherchent ce qui les a flatté une fois; ils ont la volonté — ils comparent, et ils ont leur jugement propre, car ils hésitent et choisissent; ils ri'jlèchissent, car ils méditent sur leurs propres actions, car ils

(') Flourens. Psychologie comparée. Paris 1865 p. 42 et suivantes.

profitent de leur expérience passée; et on sait que l’expérience répétée rectifie le premier jugement.

Aristote, et après lui Flourens ne reconnaît pas cette frappante vérité que les animaux réfléchissent sur ce qu’ils font, et d’après son avis , le seul animal qui soit doné de réflexion sur ses propres actions est l’honune.

Quoiqu’il en soit et malgré que Flourens soutienne que les animaux ne réfléchissent pas sur leurs actions, mais ,, qu’ils se rappellent seulement les perceptions passées et qu’ils les comparent avec les perceptions présentes, et que toute leur reflexion doit se borner là," je le répète, que quant à nous, ce que Flourens accorde aux animaux est plus éloquent, que ce qu’il semble leur contester, emporté par son amour pour l'analyse.

Quant à nous, encore une fois, que ce soit Aristote ou Flourens qui ait dit cela, il n’en est pas moin vrai et évident pour un homme qui n’est pas égaré par les préjugés , ni par la routine de l’analyse, que les animaux, à part le sentiment de leur moi et du pouvoir de s’élever à la morale, à Dieu (facultés, dont les élus des mortels sont à peine dotés), que les animaux, dis-je, ont une intelligence très rapprochée à celle de l’homme, qu’ils réfléchissent sur ce qu’ils font et que seulement s’ils avaient la parole, accessible à notre intelligence, ils nous surprendraient bien des fois par la justesse de leur raison et par la fermeté de leur jugement.

L’instinct donc des animaux, ou leur intelligence et l’intelligence de l’homme, ou âme, sont une et même force; les qualités do l’une se trouvent dans l’autre, mais pas élevées au même dégré de la puissance du développement.

D’où il résulte, que comme l’organisme de l’homme est plus parfait que l’organisme des animaux, que le cerveau des animaux est inférieur organiquement parlant

à celui de l’homme; qu’il brille de la même intelligence que celui de l’homme, seulement pas à un degré aussi élevé; que les animaux ont une âme humaine, seulement à l’état inférieur, ou pas aussi développée. Contester toutefois aux animaux ce qui leur revient de droit, leur contester la raison quoique inférieure, moins développée, moins parfaite que la nôtre; contester la sagesse aux forces élémentaires dans le principe, parce que notre science n’a pu pénétrer ces mystères, serait contester l’âme à un enfant qui vient de naître, serait contester l’âme aux simples et petits d’esprit parce que leur intelligence n’est pas à La hauteur de celle de Newton, de Cofpernic ou de Cuvier!

Je blesse le cerveau dans un point déterminé et le cerveau retourne à la matière organique d’un ordre inférieur, qui va bientôt devenir simple ou pour mieux dire le cerve..u devient matière simple et l’intelligence devient force organique et finalement force simple on cosmique; je guéris le cerveau, j’élève pour ainsi dire la matière simple à l’organisme du cerveau sain et la force simple ou cosmique reprend le rang de l’intelligence.

Basé sur cette loi, sur laquelle nous reviendrons tant pour rendre à César ce qui est à César, que pour prouver qu’elle est vraie n'importe sous quel rapport nous étudierons la nature, je dis: que toutes les forces sont de la même nature, quelles ont un élément commun, que r attraction-répulsive, que la lumière, que l'instinct des animaux sont de la même nature que l'intelligence de l’homme, parceque Cime peut devenir C autre et vice-versa; que toutes ces forces ne diffèrent entre elles que dans le degré de la métamorphose de la force type. Que toute la différence entre l’instinct et l'intelligence est dans le degré de la métamorphose et est intimement liée avec le degré de

la perfection de l'organe dont elle n’est qu’une expression spirituelle; qu’un cerveau plus ou moins parfait organiquement parlant permettra à l’intelligence de briller dans ses qualités avec plus on moins d 'éclat et voilà tout.

Si toutefois nous ne comprenions pas le langage des animaux s’en suivrait-il qu'ils n’eussent pas uu langage particulier à eux? Est-ce que la nature n’a pas marqué leurs actions avec uu langage plus éloquent que la parole? Leur mimique, leurs gestes, leurs cris, les manifestations naturelles de leur intelligence ne nous rappellent-elles pas nos passions, nos rapports avec nos semblables, nos affections, nos amours et enfin notre raison et les actes de notre volonté ?

Vous direz, lecteur, que nous trouvons le premier plan de notre intelligence dans les animaux, car nous n’avons choisi à dessein pour types de nos démonstrations que les animaux supérieurs et dont la structure du cerveau est le plus en rapport, du moins en apparence, avec le cerveau de l’homme.

Or, si les animaux supérieurs nous ont tant saisis par l’analogie de leur intelligence avec la nôtre, que dironsnous de l’intelligence des êtres placés au plus bas do l’échelle de la création qui va nous surprendre bien davantage encore?

Je m’efface ici et je laisse parler les faits.

Ainsi, Reaumur nous apprend qu’une abeille se trouvant éloignée de sa ruche à l’approche d’un orage, saisit une petite pierre dans ses pattes pour qu’en se rendant plus lourde elle ne se laissa pas détourner si facilement de

sa route.

rhilotfophid de la Mature. 20

L'araignée découpe les fils de sa toile avant l’orage, comme un meunier, qui enlève les planches aux ailes de sou moulin, de crainte que le vent ne le lui renverse.

Ou sait que l’araignée, à peine éclose, se met à tisser le réseau géométrique de sa toile et la tisse aussi bien du premier coup quelle le fera jamais. Gâtons lui pourtant sa toile et elle s’apercevra dç son dégât et va le réparer. L'araignée a donc une perception de ce dégât, car elle s’en est aperçue; elle a une raison, car elle a compris son importance et qu’elle sait la réparer, elle a une volonté, car elle va réparer.

Une araignée, connue sous le nom de mygale (mygale fodiens) (’) est aussi ingénieux architecte qu’artisan consommé. Rien ne manque dans sa maison , dit Blanchard, vous y trouvez une serrure, des gonds, une porte à charnière et même de la tapisserie de soie, et lorsqu’elle entend quelqu'un s’approcher de sa demeure elle s’accroche, avec ses pattes de devant, à la porte maintenue au moyen d’une charnière, s’appuie avec ses pattes de derrière, contre une des parois de son appartement faisant tous ses efforts pour empêcher qu’on l’ouvre de dehors.

Est-ce que nous ne voyons pas dans ce fait tout l’artisme, toutes les combinaisons de l’intelligence, de la pensée, de la raison, du jugement, de la prévoyance et du courage?

Mais tout ce que nous savons sur l’intelligence des êtres inférieurs n’est rien en comparaison avec les conclusions que Pierre Huber a tirées de ses ingénieuses observations sur les fourmis.

(') Voyez Blanchard: Métamorphoses, moeurs et instincts des Insectes. Paris 1868 p. 67C.

Je ne puis résister au plaisir de rapporter ici quelquesunes de ces observations, et de passer sous silence les conclusions de ce grand penseur.

Je commence par l architecture des Fourmis, et voici ce que je lis à ce sujet dans Pierre Huber (

,,Les fourmis ramassent auprès de leur habitation tous les brins de chaume, tous les fragments ligneux, les petites pierres, les feuilles et autres objets à leur portée qui peuvent servir a en augmenter l'élévation, jusqu’à des teignes, de petits coquillages, du blé, de l'avoine ou de l’orge; ce qui sans doute à donné lieu à leur ancienne renommée: mais si cette prévoyance qu’on leur supposait n’a pas pour objet de les préserver de la faim pendant l’hiver, époque où les fourmis ne mangent guère, et surtout pas de grains, elle n’en est pas moins admirable lorsqu’on la considère sous son véritable point de vue.

Ce monticule, qui, au premier coup d’œil, ne parait qu’un amas de matériaux confusément épars, est cependant, par sa simplicité et son organisation, une invention ingénieuse pour éloigner les eaux de la fourmilière, pour la défendre des injures de l’air, des attaques de ses ennemis et pour ménager la chaleur du soleil; ou la conserver dans l’intérieur du nid. L’assemblage des divers éléments dont il est composé présente toujours l’aspect d’un dôme arrondi, dont la base, souvent couverte de terre et de petits cailloux, forme une zone au-dessus de laquelle s’élève en pain de sucre la partie ligneuse du bâtiment.

(') Pierre Huber Recherche* eur lee raoeur» de» Fourmi» In' digène». Genève 1861.

Mais ce n'est encore là que la couverture extérieure de la fourmilière; la portion la plus considérable en est cachée à nos yeux, et s’étend dans la terre à une profondeur plus ou moins grande.

Des avenues, ménagées soigneusement, en forme d’entonnoirs assez irréguliers, conduisent du faite de la fourmilière dans l’intérieur: leur nombre dépend de sa population et de son étendue; l’ouverture en est plus ou moins large; on en trouve quelquefois une principale au sommet; souvent il y en a plusieurs à peu près égales, autour desquelles beaucoup de passages plus étroits sont placés presque daus un ordre symétrique, circulairement et jusqu’à la base du monticule.

Ces portes étaient nécessaires pour laisser une libre issue à cette multitude d’ouvrières dont leurs peuplades sont composées. Non-seulement leurs travaux les appellent continuellement au dehors, mais, bien différentes des autres espèces, qui se tiennent volontiers dans leurs nids et à l’abri du soleil, les fourmis fauves semblent au contraire préférer vivre en plein air et ne pas craindre de faire en notre présence la plupart de leurs opérations.

Si l’on observe la fourmi jaune, la noir-cendrée etc., on 11e verra jamais chez elles d’entrées assez spacieuses pour laisser à leurs ennemis un accès facile, ou permettre à l’eau des pluies de s’introduire dans leur habitation; elle est couverte d’un dôme de terre formé de tous côtés; elle n’a d’issue que près de sa base, et même on n’y parvient souvent que par une galerie longue et tortueuse qui serpente dans le gazou à plusieurs pieds da la fourmilière.

D’ailleurs, la petitesse de ces portes, toujours bieu gardées au dedans, prévient l’entrée des insectes ou des reptiles qui pourraient s’y glisser.

Les fourmis fauves, établies eu foule pendaut le jour sur leur nid, ne craignent pas d’être inquiétées au dedans; mais le soir, lorsque, retirées dans le fond de leur habitation, elles ne peuvent s’apercevoir de ce qui se passe au dehors, comment sont-elles à l’abri des accidents dont elles semblent menacées? comment la pluie ne pénètre-t-elle pas dans cette demeure, ouverte de toutes parts? Ces questions, si simples, ne paraissent point avoir occupé les naturalistes. N’ont-ils donc pas prévu les résultats auxquels ces fourmis auraient été exposées, si la sagesse qui règle l'univers n’eût pris soin de leur sûreté? Frappé de ces réflexions lorsque j’observai pour la première fois les fourmis fauves, je portai toute mon attention sur cet objet, et mes doutes ne tardèrent pas à se dissiper.

Je m’aperçus que l'aspect de ces fourmilières changeait d’une heure à l’autre, et que le diamètre de ces avenues spacieuses, où taut de fourmis pouvaient se rencontrer à la fois, au milieu du jour, diminuait graduellement jusqu’à la nuit. Leur ouverture disparaissait enfin: le dôme était fermé de toutes parts et les fourmis retirées au fond de leur demeure. Cette première observation, eu dirigeant mes regards sur les portes de ces fourmilières, éclaircit infiniment mes idées sur le travail de leurs habitants, dont auparavant je ne devinais pas précisément le but; car il régne une telle agitation à la surface du nid; on y voit tant d’insectes occupés à charier des matériaux, dans un sens et dans un autre, que ce mouvement u‘ offre d’autre image que celle de la confusion.

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Je vis donc clairement qu'elles travaillaient à fermer leurs passages; elles apportaient d'abord, pour cela, de petites poutres auprès des galeries dont elles voulaient diminuer l’entrée; elles les plaçaient au-dessus de l’ouverture, et les enfonçaient même quelquefois dans le massif de chaume. Elles allaient ensuite en chercher de nouvelles, qu’elles disposaient audessus des premières, dans un sens contraire, et paraissaient eu choisir de moins fortes, à mesure que l’ouvrage était plus avancé; enfin elles employèrent des morceaux de feuilles sèches, ou d’autres matériaux d’une forme élargie, pour recouvrir le tout. N'estce pas là, en petit, l’art de nos charpentiers, lorsqu’ils établissent le faite du bâtiment. La nature semble avoir partout devancé les inventions dont nous nous glorifions; celle-ci est, sans doute, une des plus simples. Voilà, nos fourmis en sûreté dans leur nid; elles se retirent graduellement, dans l’intérieur, avant que les dernières portes soient fermées, et il en reste une ou (leux en dehors , ou cachées derrière les portes, pour faire la garde, tandis que les autres se livrent au repos oh d différentes occupations, dans la plus parfaite sécurité.

J’étais impatient de savoir comment les choses se passaient le matin sur ces fourmilières; j’allai donc un jour de très-bonne heure, les visiter; je les trouvai encore dans le même état où je les avais laissées la veille; quelques fourmis rôdaient sur les dehors du nid, cependant il en sortait de temps en temps quelques-unes, par-dessous les bords des petits toits pratiqués à l’entrée des galeries, et j’en vis bientôt qui essayèrent d’enlever les barricadés: elles y réussirent aisément. Ce travail les occupa pendant plusieurs heures, et je vis enfin les passages libres de tout obstacle, et les matériaux qui les obstruaient, répartis çà et là sur la fourmilière.

Chaque jour, soir et matin, pendant la belle saison, j'ai revu les mêmes faits, l’exception cependant des jours de pluie, où les portes restent fermées sur toutes les fourmilières. Lorsque le ciel est nébuleux dès le matin, le3 fourmis, qui paraissent s'en apercevoir, n’ouvrent qu'en partie l’entrée de leurs avenues, et, lorsque la pluie commence, elles se hâtent de les refermer: il paraît, d'après cela, qu'elles ri ignorent pas la raison pour laquelle élit s construisent ces clôtures momentanées

„C’est par excavation, eu minant leur édifice même, que les fourmis y pratiquent des salles très-spacieuses, fort basses, à la vérité, et d'une construction grossière; mais elles sont commodes pour l’usage auquel elles sont destinées, celui de pouvoir y déposer les larves et les nymphes à certaines heures du joui’. Ces espaces vides communiquent entre eux par des galeries faites de la même manière. Si les matériaux du nid n’étaient qu’entrelacés les uns avec les autres, ils céderaient trop facilement aux efforts des fourmis, et tomberaient confusément lorsqu’elles porteraient atteinte à leur ordre primitif; mais la terre contenue entre les couches dont le monticule est composé, étant délayée par l’eau des pluies, et durcie ensuite par le soleil, sert à lier ensemble toutes les parties de la fourmilière, de manière, cependant, à permettre aux fourmis d’en séparer quelques fragments sans détruire le reste: d’ailleurs elle s’oppose si bien à l’introduction de l’eau dans le nid, que je n’en ai jamais trouvé, même après de longues pluies, l’intérieur mouillé à plus d’un quart de pouce de la surface

„La fourmi brune, l’une des plus industrieuses, construit son nid par étages de 4 à 5 lignes de haut

Ces étages ne sont pas toujours arrangés avec la même régularité: car les fourmis ne suivent pas un plan bien lise; il semble, au contraire, que la nature leur a laissée.' (comme à l’homme) „unecei'taine latitude d cet égard, et qu’elles peuvent, selon les circonstances, le modifie)' d leur

„Si l'on examine chaque étage séparément, on y voit des cavités travaillées avec soin, en forme de salles, des loges plus étroites et des galeries alongées qui leur servent de communication. Les voûtes des places les plus spacieuses sont supportées par de petites colonnes, par des murs fort minces, ou enfin par de vrais arcs-boutants. Ailleurs, on voit des cases qui n'ont qu’une seule entrée; il en est dont l'orifice répond à l'étage inférieur; on peut encore y remarquer des espaces très larges, percés de toutes parts et formant une espèce de carrefour où toutes les rues aboutissent. Tel est à peu près l’esprit dans lequel sont construites les habitations de ces fourmis: lorsqu’on les ouvre, on trouve les cases et les places les plus étendues remplies de fourmis adultes; mais on voit toujours que leurs nymphes sont réunies dans les loges plus ou moins rapprochées de la surface, suivant les heures et la température, car à cet égard les fourmis sont douées d’une grande sensibilité et paraissent connaître le degré de chaleur qui convient à leurs petits.

La fourmilière contient quelquefois plus de vingt étages dans sa partie supérieure, et, pour le moins, autant au-dessous du sol. Combien de nuances de chaleur doit admettre une telle disposition et quelle facilité les fourmis ne se procurent-elles pas, par ce moyen, pour la graduer? Quand un soleil trop ardent rend leurs appartements supérieurs plus chauds qu’elles ne le désirent, elles se retirent avec leurs petits dans le fond de la fourmilière. Le

rez-de-chaussée devenant à son tour inhabitable pendant les pluies, les fourmis de cette espèce transportent tout ce qui les intéresse dans les étages les plus élevés, et c’est là qu’on les trouve rassemblées avec leurs nymphes, et leurs œufs lorsque leurs souterrains sont submergés.

Il ne suffisait pas de connaître la disposition intérieure de ces fourmilières, il fallait encore découvrir comment les fourmis, travaillant dans une matière assez dure, avaient pu ébaucher et finir des ouvrages aussi délicats, avec le seul secours de leurs dents; comment elles savaient ramollir la terre pour la miner, la pétrir et la maçonner, quel ciment elles employaient pour joindre ensemble ces particules. Etait-ce au moyen d’un mucilage, d’une résine ou de quelque autre suc tiré de leur propre corps?

J’aurais peut-être dû analyser la terre dont les fourmilières sont composées; mais je craignais de m’engager dans des difficultés qui n’étaient point de mon ressort, et je m’en tins à la voie lente et sûre de l’observation, au moyen de laquelle j'espérais parvenir au même résultat.

Je m’obstinai donc à observer une de ces fourmilières, jusqu'à ce que j’aperçusse quelque changement dans sa forme

Une circonstance m’a fait découvrir, tout cela, dit Huber: car ayant visité les fourmis brunes par une pluie douce, je pus les voir déployer tous leurs talents pour l’architecture.

Dès que la pluie commença, je les vis sortir en assez grand nombre de leurs souterrains; elles rentrèrent aussitôt, mais revinrent ensuite, tenant entre leurs dents des molécules de terre, qu’elles déposèrent sur le faîte de leur nid. Je ne concevais pas, au premier abord, ce qui

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devait en résulter; mais je vis bientôt s’élever de toutes parts de petits murs qui laissaient entre eux des espaces vides. En plusieurs endroits, des piliers placés à distance les uns des autres annonçaient déjà la forme des salles, des loges et des cheudns que les fourmis se proposaient d’établir: c’était, en un mot, l’ébauche d’un nouvel étage.

J’observai avec curiosité les moindres mouvements de mes maçonnes, et je vis bientôt qu’elles ne travaillaient point à la manière des guêpes ou des bourdons lorsqu’ils sont occupés à faire l’énveloppe de leur nid. Ceux-ci se mettent, pour ainsi dire, à cheval sur le bord de cette enveloppe, et la prennent entre leurs dents, pour la modeler et l’amincir à leur gré: la cire dont elle est composée, et le papier dont la gûepe se sert, humecté au moyen d’une sorte de colle, se prêtent à ce genre de travail; mais la terre, souvent très-incohérente, dont les fourmis font usage, devait être maçonnée d’une autre manière.

Chaque fourmi apportait donc entre ses dents une petite pelote de terre quelle avait formée en ratissant le fond des souterrains avec les bout de ses mandibules: cette petite masse de terre étant composée de parcelles réunies seulement depuis quelques instants, pouvait aisément se prêter à l’usage que les fourmis voulaient en faire; aussi, lorsqu’elles l’avaient appliquée à l’endroit où elle devait rester, elles la divisaient et la poussaient avec leurs dents, de manière à remplir les plus petites inégalitées de leur muraille. Leurs antennes suivaient tous leurs mouvements, en palpant chaque brin de terre et quand ils étaient disposés ainsi, la fourmi les affermissait en les pressant légèrement avec ses pâtes antérieures; ce travail alait fort vite.

Après avoir tracé le plan de leur maçonnerie, en plaçant çà et là les fondements des piliers et des cloisons qu’-

elles roulaient établir, elles leur donnaient plus de relief en ajoutant de nouveaux matériaux au-dessus des premiers. Souvent deux petits murs, destinés à former une galerie, s’élevaient vis-à-vis l'un de l’autre (comme dans la maçonnerie humaine ) et à peu de distance, lorsqu’ils étaient à la hauteur de 4 ou 5 lignes, les fourmis s’occupaient à recouvrir le vide qu’ils laissaient entre eux, au moyen d’un plafond de forme cintrée, cessant alors de travailler en montant, comme si elles avaient jugé leurs murs assez élevés, elles plaçaient contre l’arrête intérieure de l’un et de l’autre, des brins de terre mouillée, dans un sens presque horizontal, de manière à former au dessus de chaque mur un rebord qui devait, en s’élargissant, rencontrer celui du mur opposé: leur épaisseur était ordinairement d’une demi-ligne. La largeur des galeries qui résultaient de ce travail était le plus souvent d’un quart de pouce.

Ici plusieurs cloisons verticales formaient l’ébauche d’une loge qui communiquait avec différents corridors par des ouvertures ménagées dans la maçonnerie; là, c’était une véritable salle dont les voûtes étaient soutenues par de nombreux piliers; plus loin on reconnaissait le dessin d’un de ces carrefours dont j’ai parlé ci-dessus, et auquel aboutissent plusieurs avenues. Ces places étaient les plus spacieuses; cependant les fourmis ne paraissaient point embarrassées à faire le plancher qui devait les recouvrir, quoiqu’elles eussent souvent deux pouces et plus de largeur: c’était dans les angles formés par la rencontre des murs, puis le long de leurs bords supérieurs, qu’elles eu plaçaient les premiers éléments; et de la sommité de chaque pilier s’étendait, comme d’autant de centres, une couche de terre horizontale et un peu bombée, qui allait se

joindre à d'autres parties de la môme voûte, partant de différents points de la grande place publique.

Cette foule de maçonnes, arrivant de toutes parts avec la parcelle de mortier qu’elles voulaient ajouter au bâtiment, l’ordre qu’elles observaient dans leurs opérations, l’accord qui régnait entre elles, l’activité avec laquelle elles profitaient de la pluie pour augmenter l’élévation de leur demeure, offraient l’aspect le plus intéressant pour un admirateur de la nature

Cependant, je craignais quelquefois que leur édifice ne pût pas résister à sa propre pesenteur, et que ces plafonds, si larges, soutenus seulement par quelques piliers, ne s’écroulassent sous le poids de l'eau qui tombait continuellement et semblait devoir les démolir, mais je me rassurai en voyant que la terre apportée par ces insectes adhérait de toutes parts au plus léger contact et que la pluie, loin de nuire au bâtiment par sa chute, contribue à le rendre plus solide; car ces parcelles de terre mouillées qui ne tiennent encore que par juxta-position, n’attendent qu'une averse qui les lie plus étroitement et vernisse, pour ainsi dire, la surface du plafond qu’elles composent, ou les murs et les galéries restées à découvert. Alors les inégalités de la maçonnerie disparaissent: le dessus de ces étages, composés de tant de pièces rapportées ne présente plus qu’une seule couche de terre bien unie et n’a besoin, pour se consolider entièrement, que de la chaleur du soleil.

Ces faits prouvent incontestablement que les fourmis n’emploient ni gomme, ni aucune autre espèce de ciment pour lier ensemble les matériaux de leur nid: elles sont donc instruites à se servir de l’eau pour maçonner la

terre, et savent profiter du soleil et du vent pour durcir leur ouvrage. A la simplicité de ces moyens , je reconnaissais les voies de la nature

Les fourmis ne se contentent pas d’augmenter l’élévation de leur demeure, elles creusent dans la terre des appartements plus spacieux encore, et les matériaux qu’elles en retirent sont employés, comme nous l’avons déjà dit, dans leurs constructions extérieures. Ainsi l’art de ces insectes consiste à savoir exécuter à la fois deux opérations opposées: l’une de miner et l’autre de bâtir et à faire servir la première à l’avantage de la seconde; ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu'on observe le même esprit dans ces excavations que dans la partie du bâtiment qui s’élève au-dessus du sol. L’humidité qui pénètre au fond de leur nid, les aide sans doute dans ces travaux

A propos de la conduite des fourmis ouvrière à C égard des femelles fécondes, voici ce que je trouve dans le livre de P. Huber:

„Les ouvrières comme si elles sentaient l’importance de conserver au milieu d’elles des femelles capables de maintenir la population de la république, retiennent soigneusement ces précieux dépositaires de la génération future: ce trait remarquable de leur prévoyance ou de leur instinct s’est manifesté devant moi, non-seulement sur les fourmilières naturelles, mais encore dans mes appareils vitrés, où j’ai pu l’observer avec plu3 de détails.

J’avais enlevé la cloche de verre qui les recouvrait, parce que je m’étais aperçu quelle concentrait tellement

les rayons du soleil sur le nid, que ses habitants ne pouvaient en supporter l'ardeur, j’avais placé la fourmilière vitrée dans un jardin où je pouvais observer les fourmis ailées comme si elles eussent été en pleine liberté — La plupart des femelles s’éloignèrent sans retour; d’autres, en petit nombre, furent fécondées sur le nid.

L’une d’elles, après la copulation, allait prendre le vol, lorsque les ouvrières la retinrent par les pattes, s’y cramponnèrent avec force, lui arrachèrent ses ailes et la conduisirent dans leurs souterrains, où elles la gardèrent obstinément. Plusieurs autres furent saisies par les ouvrières pendant l’accouplement même, et entraînées aussitôt au fond du cadre, où je les vis mutilées et retenues en captivité

Plusieurs femelles peuvent vivre dans le même nid; elles n’éprouvent point de rivalité; chacune d’elles a sa cour; elles se rencontrent sans se faire de mal, et soutiennent en commun la population de la fourmilière, mais elles n’ont aucun pouvoir, il serait plutôt entre les mains des fourmis neutres. Cependant, comme elles reçoivent les mêmes honneurs que les reines-abeilles, je leur donnerai quelquefois le titre de reine.

Pour donner une plus juste idée du genre d’intérét qu’inspirent les femelles aux ouvrières, et des soins qu’elles en reçoivent, je vais entrer dans quelques détails qui mettront leur instinct à découvert.

M’étant un jour arrêté près d’une de ces bandes de fourmis qui vont à. la file les unes des autres, je vis une femelle portée par une ouvrière; elle était accrochée et suspendue aux mandibules de celle qui la portait; leurs

dents étaient croisées, et le corps de la femelle roulé comme la trompe d’un papillon. 11 parâitra sans doute étonnant qu'une ouvrière puisse porter une femelle; mais celleci ont l’art de se pelotonner si bien qu’elles tiennent fort peu de place, et ne gênent point les mouvements de l'ouvrière: on sait que les forces des fourmis ne sont point en proportion avec leur petitesse. Je saisis la femelle et son ouvrière, que je reconnus pour être de l’espèce des fourmis fauves; les ayant remises ausitôt en libérté au milieu de leurs compagnes, plusieurs d’entre elles environnèrent la femelle et la flattèrent avec leurs antennes; ensuite une de ces ouvrières, après leur avoir donné plusieurs petits coups d'antennes sur la tète, la prit par ses mandibules; la femelle se suspendit à ce point d’appui, et se mit en boule au-dessous du corselet de l’ouvrière, qui reprit sa route, chargée de son lourd fardeau: elle cheminait cependant fort vite; les autres fourmis la suivaient à la hâte, et venaient de temps en temps palper l’objet de leur sollicitude. La fourmi porteuse était-elle fatiguée, elle se retournait; la femelle déroulait son corps, et au lieu d’être portée n’était plus que trainée ou dirigée par l’ouvrière, qui la tirait par ses mâchoires, en reculant, avec très-peu d’effort. Quelquefois la reine s’arrêtait pour changer de conductrice: toute sa cour l’environnait alors et lui prodiguait ses soins

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