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Je trouve dans P.Huber, en faitrfea relations des fourmis entre elles et de leur langage antennal, les passages suivants:
„L’histoire des insectes qui vivent solitairement se compose de leur génération, de leurs habitudes particuliè-
res, des métamorphoses qu’ils subissent, de leur manière de vivre sous chacune des formes qu’ils revêtent successivement, de leurs ruses pour attaquer leurs ennemis, et de l’art avec lequel ils construisent leur habitation; mais celle des insectes qui forment ensemble des sociétés nombreuses ne se borne pas à quelques procédés remarquables, à quelque talent particulier, elle offre de nouveaux rapports, qui naissent de l’utilité commune, de l’égalité ou de la supériorité de rang, du rôle que chacun des membres joue dans la société; et tous ces rapports supposent entre les individus des différents ordres une liaison qui ne saurait exister sans l'intervention du langage.
J’appelle ainsi, poursuit P. Huber, tout moyen quelconque d’exprimer leurs désirs, leurs besoins et leurs idées même, si l’on peut donner ce nom aux impulsions de l’instinct 11 serait difficile d'expliquer dune autre manière ce concours de toutes les volontées vers un même but, et t espèce dé harmonie qu'offre t ensemble de leurs institutions.
Choisissons pour cela les traits les plus simples et le plus ordinaires de la vie de ces insectes: la garde de la fourmilière nous fournira les premiers exemples de leurs relations sociales.
On pourrait, sans doute, irriter les fourmis qui se trouvent à la surface du nid, sans alarmer celles de l’intérieur, si elles agissaient isolément et n’avaient aucun moyen de se communiquer leurs impressions mutuelles.
Celles qui sont occupées au fond de leurs souterrains éloignées du danger, ignorant celui dont leurs compagnes sont menacées, ne viendraient point à leur secours; mais il parâit qu’elles sont, au contraire, très bien et très promptement informées de ce qui se passe à l’extérieur.
Quand on attaque celles du dehors, la plupart se défendent avec courage; mais il en est toujours quelquesunes qui se précipitent au fond de leurs galeries, et jettent l’alarme dans la cité souterraine; l’agitation se communique aussitôt de quartier en quartier, et les ouvrières accourent en foule, avec toutes les démonstrations de l’inquiétude et de la colère. — Ce qui me parâit surtout digne d’étre remarqué, c’est que les fourmis préposées à la garde des petits et qui se tiennent dans les étages supérieurs, où la température est la plus chaude, averties aussi du danger qui menace leurs élèves, et toujours dirigées par cette sollicitude que nous avons souvent admirée, se hâtent de les emporter dans les caveaux les plus profonds de leur habitation, et de les mettre ainsi à l'abri de toute atteinte.
Pour pouvoir étudier en détail la manière dont l’alarme se répend dans la fourmilière, j’inquiétais les fourmis les plus éloignées de leurs compagnes, en les observant de trop près ou en leurs soufflant dessus légèrement, je les voyais accourir vers d’autres fourmis, leur donner de petits coups de tète contre le corselet, et leur communiquer par ce moyen leur crainte ou leur colère; elles allaient de l’une à l’autre en parcourant un demi-cercle, et heurtaient à plusieurs réprises celles qui ne se mettaient pas à l’instant en mouvement. Celles-ci, averties du danger commun partaient aussitôt èn décrivant à leur tour differentes courbes, et s’arrêtaient pour frapper de leur tête toutes celles qui se trouvaient sur leur passage. En un instant, les signes se répétaient de toutes parts: toutes les ouvrières parcourraient avec agitation la surface de l’arbre, et celle de l’intérieur, averties probablement par le même moyen, sortaient en foule et se joignaient à ce tourbillon.
Philosophie de U Nature. 22
Les mêmes signes qui produisaient sur les ouvrières l’éffet dont nous avons parlé, causaient une impression différente sur les mâles et les femelles; dès que l’ouvrière leur avait communiqué la nouvelle du danger, ils cherchaient un asile et rentraient précipitamment dans l’intérieur du tronc; mais aucun d’eux ne songeait à se rétirer, jusqu’à ce qu'une ouvrière ne s'en fût approchée et ne leur eût donné le signal de la fuite: la sollicitude des ouvrières à leur égard se manifestait par l’activité avec laquelle elles leur donnaient l'avis ou leur intimaient l’ordre de s’éloigner; elles redoublaient alors les signes que nousavons observés, comme si elles avaient jugé qu’ils dussent les comprendre moins facilement que les compagnes de leurs travaux: celles-ci les entendent, pour ainsi dire, à demi-mot; cependant, il est des cas où elles ont besoin d’avis réitérés.
Les fourmis emploient encore d’autres moyens pour se diriger dans leurs voyages et dans leurs migrations.
Toutes les fois, dit à ce propos P. Huber,queles fourmis se rencontraient elles s'arrêtaient, se frappaient avec leurs antennes d’une manière très marquée, et paraissaient mieux instruites de la route qu’elles devaient suivre etc. etc.
Le langage antennal eu égard à la construction des antennes, qui présentent une suite de phalanges douées d’une extrême sensibilité et à leurs rapports intimes avec l’instinct, exigerait sans doute une étude très-approfondie , si ou voulait connaître toutes les impressions qu’il est susceptible de communiquer; il est comme tous les autres signes que j’ai observés chez les fourmis, fondé, non sur des gestes visibles, mais sur l’at-
touchement de certaines parties; parce qu’il fallait qu’il pût servir dans l’intérieur de la fourmilière, où la lumière du jour ne pénétre jamais; il en résulte qu’une fourmi ne peut se faire entendre que d’une seule de ses compagnes à la fois; mais l’impression qu’elle a donnée se propage de l’une à l'autre avec une extrême rapidité.
Si nous parvenons à prouver qu’elles savent encore se faire entendre d’autres insectes, il faudra convenir, qu’elles ont été singulièrement favorisées par la nature.
A propos de f affection des fourmis pour leurs compagnes, P. Huber s’exprime ainsi:
„L’affection des membres d'une même famille est sans doute la vraie base de l’harmonie et du bien public: si l’on n’était pas accoutumé (je souligne ce mot) (‘) à considérer les actions des insectes comme machinales, on ne saurrait expliquer l’ordre qui régne chez les abeilles et les fourmis, sans leur supposer pour leurs concitoyennes un attachement qui seul peut leur inspirer ce zèle pour le bien de la peuplade, ces soins assidus, ce dévouement dont elles donnent l’exemple dans tous les instincts de leur vie.
Chez nous, l’intimité est l’effet d’une préférence; chez elles, l’affection n’a rien d’exclusif, mais elle offre bien mieux l’idée du patriotisme qui convient à des états républicains; leur amitié n’est jamais combattue par le choc des passions; il n’y a chez elle ni haine, ni rivalités , ni dissensions.
(') Remarque do l’auteur.
Qui ne connâit le dévouement des abeilles pour leur république! Les femelles des grands animaux ne défendent pas leurs petits avec plus d’acharnement. Les fourmis ne le cèdent en rien aux abeilles: on sait qu’on peut les partager par le milieu du corps sans leur ôter F envie de défendre leurs foyers; que la tête et le corselet séparés de F abdomen marchent encore et portent les nymphes dans leur asile, ainsi le grand secret de F harmonie qu’on admire dans ces républiques, n’est point un mécanisme aussi compliqué qu’on le suppose, c'est dans leur affection réciproque qu’il faut le chercher." Que les hommes sont inférieurs sur ce point à la fourmis! (*).
„ü me suffirait, dit à ce propos Huber, de rappeler le trait raconté par Latreille, de ces fourmis qui, voyant souffrir leurs compagnes auxquelles il avait coupé les antennes, faisaient sortir de leur bouche une goutte transparente d’une liqueur dont elles connaissaient peut-être la vertu, et la versaient sur la partie blessée. Je n’ai point de faits aussi touchants à rapporter; mais j’en ai deux qui prouvent du moins l’attachement durable des membres d’une même république et le désir de faire partager aux autres leurs jouissances.
Je pris au mois d’avril une fourmilière des bois, dans l'intention de peupler mon grand appareil vitré, mais ayant beaucoup plus de fourmis qu’il ne m’en fallait, j’en remis une partie en liberté dans le jardin de la maison que j’habitais, et celles-là se fixèrent au pied d’un maronnier; les autres devinrent l’objet de quelques observations particulières. Je les suivis pendant quatre mois sans les
(*) Remarque de l’auteur.
laisser sortir de mon cabinet: à cette époque, voulant les rapprocher davantage de l’état de nature, je transportai la ruche dans le jardin, à dix ou quinze pas de la fourmilière naturelle. Les prisonnières, profitant de ma négligence à renouveler l’eau de leurs baquets, s’évadaient quelquefois et parcouraient les environs de leurs demeures; les fourmis établies auprès du marronnier rencontrèrent et reconnurent leurs anciennes compagnes; on les voyait gesticuler et se caresser mutuellement avec leurs antennes, se prendre par leurs mandibules; et les fourmis du maronnier emmener les autres dans leur nid; elles vinrent bientôt en foule chercher les fugitives au dessous de ma fourmilière artificielle, et se hasardèrent même jusque sous la cloche, où elles établirent une désertion complète, en enlevant sucessivement toutes les fourmis qui s’y trouvaient; en peu de jours elle fut dépeuplée: ce8jounmis étaient restées quatre mois sans communication
Ces observations et bien d’autres, dit Huber, que je ne rapporterai pas, en montrant quel intérêt les fourmis prennent au bien-être de leurs compagnes, nous rappellent ces républiques idéales où tous les biens devaient être en commun, et où l’intérêt public devait servir de règle à tous les citoyens.
Il n’appartenait qu’à la nature de réaliser cette chimère, et ce n’est que chez les insectes exempts de nos passions qu’elle a cru pouvoir établir cet ordre de choses. Elle a donné aux fourmis la faculté de communiquer entre elles par l’attouchement de leurs antennes; par ce moyen elles peuvent s'entr’aider dans leurs travaux, se secourir dans les dangers, retrouver leur route lorsqu’elles sont égarées, et faire connaître leur besoins à leurs semblables.
Les insectes qui vivent en société sont donc en possession (Tun langage-, ce rapport qu'ils ont avec nous , quoique dans un degré si inferieur , ne les élève-t-il pas à nos yeux et n'embellit-il pas le spectacle même de H univers?. . . . »
Dans le chapitre: Industrie presque humaine des fourmis, il y a des fourrais, dit P. Huber, qui ne sortent presque jamais de leur demeure; on ne les voit aller ni sur les arbres ni sur les fruits, elles ne vont pas même à la chasse d’autres insectes; cependant elles sont extrêmement multipliées dans nos prés et nos vergers: ce sont les fourmis jaunes, appelées par le peuple fourmis rousses et qui auraient mérité le surnom de souterraines. Elles n’ont pas deux lignes de longueur.
Je savais où toutes les autres fourmis cherchaient et trouvaient leur nourriture; mais je me demandais souvent comment celles-ci faisaient pour subsister, et de quels aliments elles pouvaient se fournir sans s’écarter de leur habitation, lorsqu’un jour, ayant retourné la terre dont elle était composée, pour découvrir si elles avaient quelques provisions, je trouvai des pucerons dans leur nid: j’en vis sur toutes les racines des gramens dont la fourmilière était ombragée; ils y étaient rassamblés en familles assez nombreuses et de différentes espèces; les plus communs étaient couleur de chair et en forme de boule; d’autres étaient blancs et avaient le corps plus aplati, mais ils étaient du même genre; il y en avait de violets, de rayés noirs et verts; ceux-ci étaient plus hauts sur jambe, et d’une forme plus allongée.
La plupart étaient fixés aux racines; on en voyait, à une plus grande profondeur, d’attachés à leurs dernières
ramifications; d’autres étaient errants au milieu des fourmis, soit dans leurs cases, soit dans leurs souterrains. Celles-ci semblaient épier le moment favorable pour obtenir leur pâture; elles s’y prennaient comme à l’ordinaire, et toujours avec le même succès.
Ces observations expliquaient fort bien pourquoi les fourmis de cette espèce ne s’éloignaient pas de leur demeure: elles avaient, sans en sortir, tout ce qui était nécessaire au soutien de leur vie. Je me hâtai de vérifier cette découverte, en fouillant dans un grand nombre de nid defourmis jaunes, et j’y trouvai toujours des pucerons; c’était surtout après des pluies un peu chaudes qu’il était facile de les voir, parcequ’ils se tenaient alors à la surface du sol; des plantes auxquelles ils étaient attachés se déracinaient aussi plus facilement, et l’on risquait moins de les écraser que lorsque le terrain était trop sec.
Je ne tardai pas à voir que les fourmis jaunes étaient fort jalouses de leurs pucerons; elles les prenaient souvent à leur bouche, et les emportaient au fond du nid; d’autres fois elles les réunissaient au milieu d’elles, ou les suivaient avec sollicitude.
Je profitai des notions que j’avais acquises sur leur genre de vie, pour nourir chez moi une de leurs peuplade; je les logeai dans une boite vitrée avec leurs pucerons, en laissant dans la terre que je leur donnai les racines de quelques plantes dont les branches végétaient au dehors; j'arrosais de temps en temps la fourmilière, et par ce moyen les plantes, les pucerons et les fourmis trouvaient dans cet appareil une nourriture abondante. Les fourmis ne cherchaient point à s’échapper; elles semblaient n’avoir rien à désirer; elles soignaient leurs larves et
leurs femelles avec la même affection que dans leur véritable nid; elles avaient grand soin des pucerons, et ne leur faisaient jamais de mal; ceux-ci ne paraissaient point les craindre; ils se laissaient transporter d’une place à une autre, et lorsqu’ils étaient déposés, ils demeuraient dans l’endroit choisi par leurs gardiennes; lorsque les fourmis voulaient les déplacer, elles commençaient par les caresser avec leurs antennes, comme pour les engager à abandonner leurs racines, ou à retirer leur trompe de la cavité dans laquelle elle était insérée; ensuite, elles les prenaient doucement par-dessus ou par-dessous le ventre avec leurs dents, et les emportaient avec le même soin qu’elles les auraient donné aux larves de leur espèce. J’ai vu la même fourmi prendre successivement trois pucerons plus gros qu’elle, et les transporter dans un endroit obscur. Il y eneûtun qui lui résista plus longtemps que les autres; peut-être ne pouvait-il pas retirer sa trompe, engagée trop profondément dans le bois. Je m’amusai à suivre tous les mouvements que se donna la fourmi pour lui faire lâcher prise; elle le caressait et le saisissait tour à tour jusqu’à ce qu'il eût cédé à ses désirs. — Cependant les fourmis n’emploient pas toujours les voies de la douceur avec eux; quand elles craignent qu’ils ne leur soient enlevés par celles d’un autre espèce et vivant près de leur habitation, ou lorsqu’on découvre trop brusquement le gazon sous lequel ils sont cachés, elle les prenuent à la hâte et les emportent au fond des souterrains. J’ai vu les fourmis de deux nids voisins se disputer leurs pucerons: quand celles de l’un pouvaient entrer chez les autres, elles les dérobaient aux véritables possesseurs, et souvent ceux-ci s’en emparaient à leur tour; car les fourmis connaissent tout le prix de ces petits animaux, qui semblent leur être destinés,
c'est leur trésor; une fourmilière est plus ou moins riche selon qu'elle a plus ou moins de pucerons: c'est leur bétail , ce • sont leurs vaches et leurs chèvres ; on n’eût pas deviné que les fourmis fussent des peuples pasteurs! (1).”
Ainsi, nous avons vu des phénomènes bien extraordinaires de l'intelligence des fourmis, mais il en est un surtout, spécialement dévolu à certaines espèces et qui est sans contredit le plus élevé de ceux que nous connaissons chez les animaux et dont les fourmis sont dotées à un haut degré: je veux parler de l'instinct de la guerre chez les fourmis.
„Le fléau de la guerre, dit à ce propos Huber, seraitil inséparable de l’état de société? Les fourmis, dont la civilisation paraît plus développée qu’on n’avait lieu de le croire, dont les mœurs n’annoncent qu 'harmonie, soins réciproques, égards pour leurs femelles, union et parfaite égalité entre tous les membres de leur république, nous donneront-elles l’exemple de cette loi qui ordonne que des espèces trop multipliées se détruisent par elles-mêmes? La nature l’a voulu.” Il fallait pour notre honte éternelle que les fourmis eussent encore avec nous ce rapport, et que l’homme, même sur ce point, ne soit pas supérieur à un pauvre insecte (2).
„Le genre d’agressions qui s’exerce par des armées considérables, et se manifeste par des combats multipliés,
(l) On sait que les pucerons rendent par les cornes qui terminent leur abdomen une liqueur transparente et douoe, dont les fourmis sont très friandes, comme de toutes les douceurs en général et que c’est pour cette liqueur qui fait leurs délices et leur nourriture qu’elles les recherchent tant. — (Note de l’auteur).
(*) Remarque de l’auteur.
Pblloeopbia de la Nature. 23
est bien différent de ces ruses de quelques insectes qui surprennent leur proie: les uns, au moyen des filets qu’ils savent leur tendre, d'autres, à l’aide de ces pièges ingénieux où les fourmis elles-mêmes tombent sans le savoir. Ce n’est qu’à nos guerres qu’on peut comparer celles des fourmis; on voudra donc bien tolérer , en faveur de cette ressemblance, des expressions un peu trop pompeuses pour les héroïnes dont j’écris l’histoire: on ne saurait inventer un langage particulier pour ces insectes; il faut donc leur adapter les termes employés en parlant de
guerre
Nous n’avons vu jusqu’ici que des fourmis laborieuses, des cociétés composées de trois sortes d’individus, des travaux également répartis entre toutes les ouvrières, des guerres passagères sans but déterminé, ou n’ayant pour objet que la défense commune. Les fourmis amazones vont nous offrir des mœurs bien différentes: des républiques d’une constitution et d’une organisation particulière un caractère très distinct, et des guerres instituées régulièrement; en un mot, une histoire à part et dont aucun auteur n’avait encore fait mention.
Le 17 juin 1804, en me promenant, dit P. Huber, aux environs de Genève, entre quatre et cinq heures de l’après midi, je vis à mes pieds une légion d’assez grosses fourmis rousses ou roussâtres qui traversaient le chemin. Pilles marchaient eu corps avec rapidité; leur troupe occupait un espace de huit à dix pieds de longueur sur trois ou quatre pouces de large; en peu de minutes elles eurent entièrement évacué le chemin: elles pénétrèrent au travers d’une haie fort épaisse, et se rendirent dans une prairie où
je les suivis; elles serpentaient sur le gazon sans s’égarer, et leur colonne restait toujours continue, malgré les obstacles qu’elles avaient à surmonter.
Bientôt elles arrivèrent près d’un nid de fourmis noir-cendrées dont le dôme s'élevait dans l’herbe, à vingt pas de la haie. Quelques fourmis de cette espèce se trouvaient à la porte de leur habitation. Dès qu’elles découvrirent l’armée qui s’approchait, elles s’élancèrent sur celles qui se trouvaient à la tête de la cohorte ; l’alarme se répandit au même instant dans l’intérieur du nid, et leurs compagnes sortirent en foule de tous les souterrains. Les fourmis roussâtres, dont le gros de l’armée n’était qu’à deux pas se hâtèrent d’arriver au pied de la fourmilière; toute la troupe s’y précipita à la fois, et culbuta les noir-cendrées, qui, après un combat très-court, mais très-vif, se retirèrent au fond de leur habitation; les fourmis roussâtres gravirent les flancs du monticule, s’attroupèrent sur le sommet, et s’introduisirent en grand nombre dans les premières avenues; d’autres groupes de ces insectes travaillaient avec leurs dents à se pratiquer une ouverture dans la partie latérale de la fourmilière: cette entreprise leur réussit, et le reste de l’armée pénétra par la brèche dans la cité assiégée. Elle n’y fit pa3 un long séjour: trois ou quatre minutes après, les fourmis roussâtres ressortirent à la hâte par les mêmes issues, tenant chacune à leur bouche une larve ou une nymphe de la fourmilière envahie. Elles reprirent exactement la route par laquelle elles étaient venues, et se mirent sans ordre à la suite les unes des autres: leur troupe se distinguait aisément dans le gazon, par l’aspect qu’offrait cette multitude de coques et de nymphes blanches, portées par autant de fourmis rouges. Celles-ci traversèrent une seconde fois la haie et le chemin dans le même endroit où
elles avaient passé d’abord, et se dirigèrent ensuite dans des blés en pleine maturité, où j’eus le regret de ne pouvoir les suivre.
Je retournai vers la fourmilière qui avait souffert cet assaut, et j’y trouvai un petit nombre d'ouvrières noircendrées, perchées sur des brins d’herbes, tenant à leur bouche quelques larves qu’elles avaient sauvées du pillage, elles ne tardèrent pas à les rapporter dans leur habitation *
Suivons encore la troupe pillarde: elle retourne à l’assaut de la fourmilière quelle a déjà dévastée; mais ses habitants ont eu le temps de se rassurer et de placer de fortes gardes à chaque porte. Les légionnaires, en trop petit nombre d'abord, fuient lorsqu’elles voient les noir-cendrées en défense; elles retournent vers leur troupe, s’avancent et reculent à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’elles se sentent en force; alors elles se jettent en masse sur une des galeries, chassent, mettent en déroute les noircendrées; toute l’armée s’introduit dans la cité souterraine et enlève une grande quantité de larves qu’elle emporte à la hâte; mais on ne voit jamais les amazones emmener de prisonnières; ce n’est point aux fourmis qu’elles en .veulent, c’est à leurs élèves.
A leur retour dans la fourmilière mixte, les amazones reçoivent encore le meilleur accueil: leurs noir-cendrées ont serré la première récolte; chaque fourmi pose derechef sa nymphe à l’entrée de l’habitation, ou la remet immédiatement à quelques noir-cendrées, et celles-ci s’empressent de les emporter dans l’intérieur du nid.
Croirait-on que ces intrépides guerrières retournèrent une troisième fois au pillage! Mais elles eurent à entreprendre un siège dans les formes; car les fourmis
auxquelles elles avaient enlevé à deux reprises leurs larves et leurs nymphes, s’étaient hâtées de se retrancher, de barricader leurs portes, et de renforcer la garde intérieure, comme si elles eussent prévu une troisième attaque de la part des mêmes ennemies: elles avaient rassemblé tous les morceaux de bois et de terre qui s’étaient trouvés à leur portée, et les avaient accumulés à l’entrée de leurs souterrains, dans lesquels elles étaient en force. Mes légionnaires n’osent d’abord en approcher; elles rôdent alentour ou retournent en arrière, jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment escortées: le signal se communique dans la troupe; elles avancent en masse avec une impétuoisité extraordinaire, et lorsqu’elles sont parvenues sur la fourmilière ennemie, elles écartent avec leurs dents et leurs pattes les obstacles qui se présentent, se précipitent dans l’ouverture, malgré la résistance des noir-cendrées, et pénètrent par centaines dans la fourmilière. -Elles en ressortent, emportant fièrement leur butin, et arrivent eu corps à leur habitation; mais cette fois, au lieu de remettre à leurs associées le fruit de leurs rapines, elles l’introduisent elles-mêmes dans les souterrains, et n’en ressortent plus de tout le jour.”
P. Huber assure, que lorsque l’ennemi se montre seulement à distance, et que les fourmis ne peuvent l’atteindre, qu’elles se redressent toutes sur leurs pattes de derrière, et faisant passer leur abdomen entre leurs jambes, font jaillir leur venin ‘avec force; et qu’on voit partir alors de toute la surface du nid une pluie ascendante d’acide formique, qui exhale une odeur presque sulfureuse.
„On serait étonné, dit-il, de l’acharnement de ces insectes dans leurs combats. Il serait plus facile d’arracher leurs membres et de les mettre en pièces, que de les forcer à lâcher prise; aussi voit-on souvent une tête de
fourmi suspendue aux jambes ou aux antennes de quelque ouvrière qui porta en tous lieux ce gage de la victoire, on voit même assez communément des fourmis traîner après elles le corps entier de quelque ennemie tuée depuis longtemps, et accroché à leurs pattes, sans qu'il leur soit possible de s’en débarrasser
A la fin du livre de P. Huber je trouve un article curieux, extrait du livre de Charles Darwin au sujet de F abominable instinct qui porte certaines fourmis à se servir d'esclaves, où je lis les lignes suivantes:
„Ce remarquable instinct fut découvert d’abord dans la Formica rufescens par Pierre Huber, observ ateur plus habile encore que son illustre père. Cette fourmi dépend complètement de ses esclaves; sans leur aide, l’espèce s'éteindrait certainement dans l’espace d’une seule année. Les mâles et les femelles fertiles ne travaillent pas. Les travailleuses ou femelles stériles, quoique très-énergiques et courageuses pour la capture des esclaves, ne font aucun autre ouvrage. Elles sont incapables de construire leur propre nid, ou de nourrir leurs piopres larves. Quand le vieux nid se trouve insuffisant, et qu’elles doivent émigrer, ce sont les esclaves qui décident l’émigration, et transportent leurs maîtres entre leurs pattes. Les maîtres sont tellement impuissants, qu’ Huber en ayant enfermé trente sans une esclave, mais avec de la nourriture en abondance et leurs larves et leurs nymphes pour les stimuler au travail, ils ne firent rien, ne surent pas même manger et la plupart périrent de faim. Huber introduisit alors une seule esclave (formica fusca) qui se mit aussitôt à l’oeuvre, nourrit et sauva les survivantes; elle construisit quelques cellules, y plaça les larves et mit
tout en ordre. Quoi de plus extraordinaire et de plus merveilleux que ces faits bien constatés”.
De même que Darwin, j’ai sur les fourmis des observations qui me sont personnelles et j’en ai même rapporté une, dans ma dernière édition polonaise; mais comme ce ne sont en partie que les répétitions de celles de P. Huber, et quant aux originales, comme elles sont de beaucoup inférieures à celles de l’illustre observateur de Genève, j’ai jugé superflu de les rapporter ici. Je ferai même remarquer à cette occasion, que la dernière observation sur le même sujet, que je viens d’emprunter à Ch. Darwin n’est pas supérieure à celle de P. Huber, qu’elle n’est que la vérification de la découverte de l’esclavage chez les fourmis , que P. Huber a consignée, dans son immortel ouvrage.
Le Cardinal Fleury cite un fait, ( ') où ,,les fourmis étaient parvenues à se faire un pont sur l’eau d’un vase, dans lequel était posé un pied de caisse d’oranger. Elles transportèrent, sous scs yeux, dit-il, de petits brins de bois, et, les ayant disposés les uns auprès des autres depuis le bord du vase jusqu’à la caisse, elles pouvaient se rendre à celle-ci à pied sec. Le Cardinal Fleury m’a assuré, dit Réaumur, en avoir vu encore qui eurent recours à un expédient assez semblable, dans un autre cas. Pour les arrêter, on avait mis autour de la tige de l’arbre, une ceinture de glu, qui rendait le chemin impraticable: pour le raccommoder, elles travaillèrent à y faire une chaussée; elles apportèrent et mirent les uns auprès des autres des grains de terre, des
(') Ftourens. Psychologie comparée p. SI. article tiré du ma* n uscrit inédit de Réaumur, qui devait former le 7 -e vol. de aea oeuvres.
grains de sable et même de petites pierres. Après quoi, elles se trouvèrent en état de franchir le mauvais pas.’’
Dans les observations sur les fourmis, que nous ve^. nons de rapporter, nous «voyons ces insectes faire, ce que la raison, le jugement, le çoeur et la volonté de l'homme seule peut faire!
F. Cuvier prétend que l’instinct est d’autant plus développé qu’on se rapproche des êtres les plus inférieurs de l'échelle animale; et que l’intelligence des animaux se rapproche d’autant plus de la nôtre, qu’ils sont plus près de l’homme.
George Cuvier enseignait, que chaque espèce avait reçu dans le principe telle dose d'intelligence et telle provision d’instinct sagement balancées, pour assurer la permanence de cette espèce jusqu'à la fin des temps, ou au moins jusqu’à la prochaine révolution du globe.
Je dirai, contrairement à la loi posée en principe en physiologie, qui veut: que l’intelligence aille ensemble avec le développement organique du cerveau, c\ViQ ce n'est pas l’instinct mais bien l’intelligence raisonnée, qui préside aux actes des êtres inférieurs, et que si leur cerveau n’est pas construit, au point de vue anatomique, à savoir: au point de vue de sa structure tant externe qu’interne, comme celui du singe, et semble être si éloigné du cerveau de l’homme, il s’en suivrait seulement, quant àmoi, (question, sur laquelle je reviendrai encore une fois) que le volume et la structure externe et interne de l’organe de la pensée ne constitue pas sa supériorité au point de vue physiologique, mais que ce cont les qualités intimes de la matière de son organisme, inaccessibles au scalpel, qui la constituent
Flourens dit explicitement, que tous les animaux depuis la plus simple organisation jusqu’à la plus élevée
sont doués d’intelligence, seulement, il leur conteste la fa* eulté de réfléchir sur leurs actions ( *).
Nous voyons donc, que l'homme doué de la plus haute intelligence n’est pas privé d’uue certaine dose d’instinct; mais qu’il est doué de l’instinct mécanique, qui consiste, par exemple, en ce qu'au moment de recevoir un coup, il ne peut s’empêcher de détourner la tête ou de fermer les yeux. „ A lors, dit Bossuet, si notre raison avait
quelque force, elle nous rassurerait contre un ami qui se joue; mais, bon gré mal gré, il faut fermer l'oeil ou détourner la tête, et la seule impression de l’objet opère invinciblement en nous cette action.”
I/instinct donc fait en nous ce que la raison aurait fait, si elle avait eu le temps d’agir.
D’où il résulte, que la raison et l’instinct sont même chose dans le principe. D’où, encore une fois, nous concluons: que tous les animaux depuis les plus inférieurs, jusqu’à l’homme ont une même intelligence dans le principe — seulement , la nôtre a besoin dans sa sphère d’une longue réflexion pour agir, tandis que celle des animaux va droit au but et fait bien du premier coup; ce qui n’exclue pas chez ces derniers la réflexion et le jugement.
De là une grande analogie entre l’instinct et l’intelligence raisonnable, ou la raison. Le premier agit promp tèment et bien, sans avoir besoin de réfléchir longtemps sur ce qu'il fait, quoique ses actes soient marqués au coin de la raison — tandis, que notre intelligence n’agit qu’après une longue réflexion sur la cause et le but de ses actions,
(') Fleurons. Psychologie comparée. Paris 1868.
(2) Bossuet. De la connaissance île Dieu et île soi-même.
Philosophie de U Nature.
tout enr se trompant le plus souvent. Grande différence, je le répète, et grande analogie en même temps. Dieu agit en quelque sorte, caché dans le premier, tandis que la même Sagesse agit, comme je l'ai déjà dit, dévoilée en nous au compte de notre individualité, qui est son image; que nous avons autant d'intelligence comme êtres agissants de nous mêmes, comme notre machine matérielle , comme notre organisme nous le permet; d’où, par parenthèse, tant de nuances entre l’intelligence d'un homme et d’un autre, une si grande identité eutre l’intelligence d'une fourmi, par exemple et d’une autre, une si grande analogie entre les actions des forces simples comme la chaleur et la lumière.
On m’objectera avec raison, que ma proposition ne fait pas loi: car autrement l’intelligence d’une abeille serait la même que l’intelligence d’un éléphant. Je répondrai à cette objection , que quoique les animaux s’écartent rarement de la vraie raison dans leurs actions, il a plu à Dieu de varier leur organisme et que, si Dieu apparaît dans sa sagesse ici avec plus d éclat, là avec moins d'éclat, que cela a’empèche pas, que depuis la matière simple et la force simple, jusqu’à l’organisme des êtres supérieurs, jusqu’à leur intelligence, nous ne la voyons pas partout se manifester, mais que si nous voyons cette sagesse cachée, d’accord avec le calcul le plus raffiné de nos mathématiciens, dans les forces simples , elle nous frappe dans la fourmi aussi bien que daus l'éléphant par la raison et la volonté individuelle plus ou moins rapprochée de celle de l’homme.
Les naturalistes nous enseignent, que les abeilles dont le génie industriel est si connu, font ainsi que les autres animaux machinalement et sans penser, comme faisaient leurs parents et leurs aieux. Les savants ont oublié
que si nous réfléchissions bien sur les oeuvres de notre pensée et sur les œuvres de nos pères, nous dirions la même chose de l'homme, ce que l’homme dit des animaux, . Car, est ce que notre intelligence , ainsi que ses œuvres, n’est pas limitée, est-ce que nous ne construisons pas nos demeures, comme les abeilles, les fourmis, les castors, les oiseaux et les autres animaux construisent les leur? est-ce que nous ne nous occupons pas à tisser de la toile, des étoffes de laine et de soie pour nous couvrir, comme le font les animaux pour envelopper leurs larves et leurs nymphes? est-ce que nous ne nous défendons pas contre les invasions barbares des nos ennemis? est-ce que nous ne menons pas des guerres fratricides, nous, qui sommes inférieurs aux animaux en cela, que ces derniers attaquent en majeure partie ouvertement leurs adversaires et qu’une fois rassasiés ils sont généreux — tandis, que nous nous faisons souvent déclarer la guerre pour l’unique plaisir de torturer l’ennemi plus à notre aise, pour rendre plus légitimes nos atrocités, pour être enfin plus à couvert de nos instincts sauvages devant l’histoire? est-ce qu’elle ne roule pas depuis l’éternité dans le cercle qui lui a été tracée d’avance par le Créateur?
Parce que l’homme a la conscience de ses actions, s’en suit-il, qu’il aurait le droit de la contester aux animaux, par le seul motif, qu’il ne les comprend pas, qu’il voit les animaux depuis l'éternité répéter les actions de leurs pères, sans en dévier?
Parce que l’homme n’a point su pénétrer les mystères de l’intelligence des animaux, qu’il met tout sur le compté de la fatalité, n’est ce pas encore une preuve palpable de son intelligence bornée. Et la supposition de la raison et de la volonté dans l'intelligence des animaux, ne constituer t-elle pas le côté instinctif de notre intelligence? * >
Les animaux humilient l’homme par les facultés de léur intelligence, car ils agissent de concert avec les lois prescrites par la Sagesse suprême dans les circonstances données: ce que, l’ignorance de l'homme appelle fatalité. — L’homme seul dans toute la création ne sait jamais le mit dn premier coup et il est forcé le plus souvent de conquérir le droit de cité, à la vérité, au prix de son sang dans des combats avec ses semblables — si toutefois il ne devient pas victime de ses triomphes, eu recevant des générations futures une récompense pour les découvertes, dans lesquelles il a été devancé par les animaux (*).
Pour nous, l’intelligence des animaux, comme nous l’avons déjà dit, est une perception, une mémoire, une raison, une volonté et si elle diffère de notre intelligence, c’est seulement, parce qu’elle ne commit pas son moi et ne peut s’élever jusqu’à la Morale, jusqu’à Dieu.
Que, si toutefois elle ne connaît pas son moi, c’est que Dieu seul s’y connaît, c’est que Lui seul y connaît son moi.
Ainsi donc, l’intelligence est un instint réfléchissant; l'instinct est une intelligence qui agit vite et bien, et
(') J'ajouterai aux faits connus du lecteur et qui justifient mon assertion, une observation qui m'est personnelle. Or, j'ai eu l’occasion do voir une jument pouliucr. Quel fut mon étonnement, lorsque jo vis cette jument, qui certes n'avait jamais appris l'art de l'accouchement, déchirer avec scs dents la poche, qui contenait le poulin, puis, mâcher le cordon ombilical tout près du nombril de son petit et le découper si bien, qne pas une goutte de sang ne suivi celte opéfttion. Or, cetto jument, qui n'svait jamais vu nos instruments d'obstétrique, qui n'avait pas connu l'teraiiur, ni son application dans les amputations sans béinorrbagie, a devancé l'invention de cet instrument et ton application, ou la méthode opératoire.
sans longue réflexion. Donc, l’instinct et l’intelligence sont dans le principe une seule force spirituelle, avec une nuance de différence, qui dépend du point de vue dans lequel nous les envisageons, à savoir: si nous les envisageons du côté actif ou passif de la Sagesse, et dont Dieu, dans tous les cas, est le moteur suprême.
Ch. Darwin enseigne, entre parenthèse, théorie, qui semble plaire à certains philosophes, que l'ensemble d'habitudes acquises d la longue et fixées par l hérédité, constitue f instinct . Quant à moi, tout en avouant, que l’hérédité n'est pas sans influence sur la transmissibilité de certains caractères, de constitution, de conformation organique et des facultés de l’âme, basé sur la loi, que des intelligences d’élite ne lèguent ordinairement à leurs enfants d’autre héritage qu'un esprit borné et que les hommes simples d’esprit peuvent donner le jour aux génies même, que les connaissances acquises par le père ne se transmettent pas à l'enfant, à moins que cet enfant ne les acquiert par un travail personnel, que par l’étude méthodique et contiuue nous rendons seulement le cerveau apte ii servir d’organe à la dose d’intelligence nouvellement acquise, que nous le développons — je regarde la théorie du naturaliste anglais comme fausse, tant par rapport à l’instinct, que par rapport à l’intelligence. Pour être dans le vrai, je suis plutôt porté à croire: que l'intelligence gagnant continuellement dans son développement depuis la création du monde par les travaux collectifs de l’humanité entière, que ces progrès étant soigneusement enregistrés par toutes les générations, que le cerveau d’un individu donné étant apte à se perfectionner graduellement par le travail, jusqu a pouvoir embrasser et exprimer plus ou moins la somme de notions acquises, que chez les animaux les parents donnant une éducation à leurs petits comme nous l’avons vu
chez les fourmis, chez les loups et ce que notre poule domestique, notre oie et notre canard nous montrent journellement, que les progrès acquis dans le domaine de l’intelligence chez les animaux n’étant pas enregistrés par leurs générations— je suis, dis-je, porté à croire, que non seulement les animaux n’apportent pas en naissant la somme des habitudes, ni des connaissances acquises à la longue par l’habitude dans leurs espèces, respectives, qu’ils ne possèdent pas les moyens de les acquérir, seulement, que leurs cerveaux sont aptes à apprendre par l’éducation ou par la combinaison des notions élémentaires acquises à exprimer la somme des connaissances acquises par leurs parents, abstraction faite d’une dose minime d’aptitude naturelle du cerveau on d’instinct inné, qui n’a pas changé depuis la constitution définitive de chaque espèce et qui a été telle dans l’origine de ces espèces comme elle l’est maintenant. — Autrement, que le cerveau d’animaux n’exprime pas davantage à leur naissance et ne fonctionne pas mieux, que leurs estomacs, ou leurs poumons. Les petits canards couvés par une poule et qui à peine éclos, se trouvant au bord de l’eau s’y précipitent et nagent avec aisance, malgré les cris et les avertissements de la poule-mère déséspérée, nous en donnent un exemple. 11 est vrai, que le cerveau s’est progressivement développé avec le perfectionnement lent et progressif de chaque espèce, depuis que ces espèces sont définitivement constituées et avec le cerveau son instinct inué; mais je le répète, que cette aptitude du cerveau, quant à son instiuct naturel ou inné, n’a pas changé beaucoup depuis cette époque; mais que l’aptitude intellectuelle du cerveau dans notre espèce seulement à se développer par l'étude, a immensément progressé surtout depuis le dernier déluge.
J’ajouterai même à ce propos, quanta l’homme, auquel cette loi s’applique parfaitement, que la masse de ses connaissances, acquises par toutes les générations jusqu’à ce jour, dépassant la force d’un seul organe de l’intelligence, a nécessité, comme nous le verrons en son lieu, la division du travail intellectuel, qui fait le cachet de notre époque et que chez les animaux, les petits n'apprenant que ce que savent leurs parents, ne savent jamais plus qu’eux, quec'est dans notre espèce seulement, que nous pouvons acquérir les notions dans le domaine de l’intelligence collective et acquises par toutes les générations qui nous ont précédées.
Ainsi, la seule différence philosophique selon nous, entre l’instinct et l’intelligence, en laissant de côte le développement plus grand de l’un que de l’autre, et le degré de métamorphose plus élevé dans l’une que dans l’autre, ainsi que leur identité en principe, en mettant de côté, que les animaux ne connaissent pas leur moi intérieur, leur Dieu, leur violeur invisible, et ne puissent s’élever jusqu’à Dieu; la seule différence, dis-je, pour nous entre l'intelligence des animaux et celle de l’homme consiste, en ce que la première a une sphère de son action limitée: car un individu de la même espèce n’en sait pas plus qu’un autre, le fils n’en sait pas davantage que savait son père etc., etc., tandis , que les limites de la perfection et du progrès de l'autre se trouvent comprises dans dés grandes époques de temps et de générations: de même, comme cela a lieu, et ce que nous verrons tout à l'heure, avec des mutations de la matière dans la création, qui s’opère dans tout moment donné, et est continue dans les individus, et qui embrasse un vaste laps de temps dans les familles, qui a besoin de plus de temps encore dans les gé-
Itérations et qui enfin aura besoin des éternités d’éternités dans le changement d’une création en une autre.
Snrtaut de ce principe, il nous semble, que l'humanité arrivera un jour dans les oeuvres de son intelligence collective, dans la voie du progrès, à la même certitude et perfection, à la même inspiration allant droit et sans se tromper au même but, que nous admirons dans une certaine sphère chez les animaux qui du premier coup exécutent les oeuvres de leurs pères.
Ainsi, je raie le mot instinct de l’intelligence des animaux et je l’applique exclusivement aux fonctions organiques, comme à la fonction de la respiration, de la digestion, de la circulation etc., qui seules s’effectuent instinctivement, et sans connaissance de leur action, en substituant au terme d'instinct des animaux celui de l'intelligence.
11 est vrai, que l’analyse a démembré l’intelligence en instinct et en intelligence, il ne s’en suit pas, que la nature dans la sagesse de ses lois ne soit supérieure à la science, que la nature dans l'unité de ses lois ne soit supérieure à l'analyse.
Pourrait-elle nous dire, l'analyse, où finit l’instinct et où commence l’intelligence?
Nous croyons, par exemple, que l’enfant qui vient de naître, dont l’intelligence se borne à l’instinct de chercher la mamelle de sa mère, a une âme; nous croyons, chose plus extraordinaire encore, que la foetus de l’homme, qui ne mauifeste encore aucune intelligence, a une âme; que l'ovule à peine fécondée a une âme; pourquoi alors les animaux qui ont une intelligence bien plus développée que celle d’un enfant à la mamelle ou d’une ovule à peine fécondée n’auraient-ils pas une âme comme nous?
Nous concluons, basé suc ce <jui précède, (jue de même que les hommes ne sont pas égaux, sous le rapport de l'intelligence, que dans un certain âge les facultés intellectuelles sont en quelque sorte à letat de germe ou réduites aux forces organiques seules, et même si nous remontons au moment de la conception de l’homme, à l’oeuf à sou point cristalin, que ces facultés sont réduites aux forces simples ; que dans un autre moment de la lie, de ce même homme, les mêmes forces, les mêmes facultés brillent dans tout l’éclat de leur développement; que certains hommes ont peu de raison et ne connaissent pas leur moi, tandis que d’autres brillent par leur génie, que de même que tout homme ne peut devenir un Raphaël, un Paganini ou un Cicéron, que les animaux, comme nos frères cadets, de l’époque primitive de la création, comme nous le verrons en son lieu, ont une âme, plus ou moins développée, plus ou moins assoupie; que tous sans exception, sans en excepter même les plantes, jusqu’à la matière simple, ont une âme sui generis; ((lie les animaux savent à leur manière ce qu’ils font, et que tandis que la plante en fermant son calice à l’approche de la nuit ou en tournant le disque de sa corolle du côté du soleil, en plein jour, n’a pas la connaissance de son action, quoiqu’elle traliit déjà par ces mouvements, le germe de l’intelligence, que la fourmis aussi bien que le chien, que le chat, que le singe, comme nous avons vu avec Milne Edwards, savent très-bien ce qu'ils font, perçoivent, se souviennent, ont une volonté et un haut degré de véritable jugement (’).
(■> Milite Kdwards, sur l'instinct et l'intelligence îles unimnux, Zoologie. Paris 2-<lc édit
Philosophie «le la Nature.
Une pierre donc pour nous, ou ce qui revient au même le monde appelé par la science inorganique, quoiqu'il ait son organisme propre, comme tout être organique végétal et animal a sa raison, a une âme, seulement à l’état de germe, tandis que les animaux ont une âme comme les simples d’esprit en ont une; je dirai même, qu’il y a des animaux supérieurs à certains gens par leur intelligence!
Parceque tu ne vois pas. homme orgueilleux , de chêne dans un gland, est-ce que le gland pourrait produire le chêne s’il ne le contenait pas en germe jusqu’à sa dernière feuille?
Tout tend comme nous le voyons à l'uuité, tout n’est qu’un, seulement plus ou moins développé dans la voie de la métamorphose.
11 y a des hommes qui viennent au monde avec des talents innés, et qui brillent de tout l'éclat de l'intelligence dès leur jeunesse, d'autres voient clair a l’âge mûr — d’autres n'arrivent à connaître la vérité qu’au déclin de leur vie, tandis que la majeure partie des hommes naissent, vivent et se retirent de la grande scène du monde sans avoir jamais réfléchi à ce qu’ils étaient, quels étaient leurs devoirs envers leur famille, envers l’humanité et quelle était leur parenté avec la nature, avec Dieu!
Chose remarquable, que, ce que nous appelons instinct dans la bête, fait le génie dans l’homme! Haller très-jeune eucore commentait déjà son maitre Boerhaave; Mozart â peine âgé de quatre à cinq ans se faisait admirer pour son talent, Bordeu ;i l’âge de 20 ans a écrit une thèse sur la sensibilité empreinte, comme dit Floureus, du génie philosophique de Voltaire et de Montesquieu, Pascal à l’âge de 1 6 ans a écrit un traité sur les sections coniques, qui a surpris Descartes, Byron aimait à l’âge de
5 ans, E. Geoffroi Saint-Hilaire à l'âge de 23 ans a formulé sa doctrine sur l'unité de composition organique. Newton â l’âge de 22 ans a découvert la loi de \a. gravitation, Galilée à peine sorti de son enfance a observé dans une église de l’ise les lustres oscillant et chose étonnante que l'isochronisme de ces oscillations ait pu frapper une attention encore si jeune et si vierge? Matejko à peine âgé de trente «ans ( •) a su s'immortaliser par la résurrection des époques historiques de son pays comme peintre et comme maître dans son art, il a égalé les plus grands peintres de tous les siècles.
Raphaël, Mozart. Bichart. et Byron sont morts à peine âgés de 33 à 35 ans consumés par le feu de leurs passions et de leur génie, en laissant à la postérité des productions incomparables dans le domaine des sciences et des arts, tandis que Pline s’étant adonné aux scieuces naturelles à l'âge de 50 ans avec une verve juvénile, s'est immortalisé.
Pourquoi donc les animaux ne viendraient-ils pas ingénieux au monde et ne sauraient pas sans apprendre, des choses que l'homme a besoin d’apprendre. — Pourquoi ne devraient-ils pas penser et aimer comme nous (a). Pourquoi l’instinct dans l'homme, guidé et soutenu par le travail ne serait-il pas génie? Est-ce parce que Dieu n’a pas donné à l’homme la clef de tous ces mystères?
Par la clef des mystères de la nature nous n’enteudous pas ici, à ce que l’homme ne soit pas doué dans son intelligence du pouvoir de comprendre la nature; par la
f1) Xé k Cric ovio lo 3o Juillet 1S3P-
Voyez le» citation» rapportée» dans ce livre Se I’. Huber «tir le» fourmi*.
clef des mystères de la nature, nous comprenons ici le côté le plus subtil de la question, comme celle par exemple: que Dieu n’a pas doué l’homme de pouvoir comprendre le langage des animaux. Une poule au moment du danger pousse un certain cri, pour réunir les poussins sous ses ailes, elle en pousse un autre, lorsqu'elle les convie il manger, lorsqu’elle leur apprend à manger: — fait, qui, entre parenthèse, nous démontre clairement, que les parents chez les animaux, connue nous l’avons d’ailleurs vu chez les fourmis, ne laissent pas leurs petits sans leur donne)- une certaine éducation élémentaire. — Cette vérité nous paraîtra plus évidente lorsque nous nous rappellerons comment les loups, les renards, les chats et autres
animaux dressent leurs petits pour la chasse etc
l)ieu, dis-je, n’a pas donné à l’homme la clef pour comprendre la voix de la poule-mère, conune elle est comprise de ses poussins; qu’il ne nous a pas donné, en un mot, la clef pour comprendre la langue de ces galinacés, bien qu’il lui a donné l'intelligence, que cet appel de la mère est une langue sui geueris, qu’il est le symbole d’une Certaine pensée, d’une certaine idée, d'un certain sentiment, d'une certaine impression, qu’en fin. les animaux s'entendent entre eux, qu’ils ont une langue et chaque espèce la sienne.
D'où vient donc cet orgueil de l'homme, de fouler aux pieds des ctres inférieurs à lui et devant lesquels cependant il est si petit sous certain rapport. 11 n'y a pas de petites choses ni de grands êtres; tout est grand dans la nature!
Les animaux resteront-ils donc pour toujours les automates de Descartes, voués à la brutalité et au mépris de l'homme? Et pourtant la colombe humilie l'homme par sa douceur et. par son amour, le chien par sa fidélité, la
fourmi pur sa sociabilité et son dévouement pour ses semblables, le lion par sa générosité !
Nous oublions dans notre orgueil, que si Dieu a créé les auimaux pour l'harmonie et l'intelligence de l’univers, qu'il a eu aussi en vue de nous humilier quelquefois, par les qualités dont il les a doués, de nous rappeler à cha jue moment le rang que nous occupons dans la création et qu'eu nous écartant de notre poste élevé connue hommes, nous devenons aussi parfois chats, tigres, hyènes, serpents vipères, crapauds et que uous tombons même au dessous de la bète, cherchant son bonheur dans la boue
Nous voyons par là que l'homme dans son unité individuelle, quoiqu'il soit composé d’organes et que ces organes soient composés de la matière, qu'il est un tout solidaire, que la matière dans tous ses atomes est la mét nnorphose de la force, que la force en lui est par conséquent la mère de la matière, que toutes les forces en lui sont une seule et même force dans l’harmonie de toutes, depuis la force élémentaire qui gouverne l’atome, jusq’à la plus élevée, qui règne dans le cerveau, que toutes sont de la même nature avec une différence dans le degré de leur développement; autrement, elles ne pourraient pas agir l’une sur l'autre, autrement, l’une ne pourrait pas devenir l’autre et ne pourrait se changer en une autre, autrement, les forces ne pourraient pas agir sur la matière et réciproquement, en un mot, que les forces et la matière ne pourraient pas constituer un tout harmonieux.
Ce qui nous prouve aussi, que la matière vue dans l’homme, dans tous ses états divers, se réduit à l’atome de la matière simple, combiné seulement avec d'autres atomes, de mille façons diverses et métamorphosé en même temps, de toutes les manières possible. Que la ma
tière en conséquence et la force sont sous un point de vue un seule et même chose, que la matière simple est une expression ou métamorphose de la force élémentaire simple, dans l’atome simple, de la force organique dans la molécule organique, de l'intelligence dans l'homme et dans les animaux. — Je ne dis pas à dessein dans le cerveau de l'homme, mais dans l'homme; car le cerveau séparé de l'homme, l'intelligence meurt avec toutes les autres forces qui sont en lui.
Ainsi donc, l'unité de la force est dans la diversité de ses phénomènes, l’unité de la matière est dans la diversité de ses formes ou degré d'organisation; l'unité de la force et de la matière est dans la force métamorphosée en matière, est dans la création.
L’intelligence est donc aussi bien dans les êtres organisés que dans les corps simples, elle est quoique à l’état d’élement dans les forces élémentaires simples, dites forces cosmiques. Métamorphosons l'atome, disposons les atomes d’une manière convenable, élevons les ainsi transformés dans cette voie, .au degré de l’organisme de l'homme et la force simple, cosmique, qui régissait en eux, qui faisait leur essence, leur esprit, éclatera à nos yeux avec la lumière de l’intelligence! Dieu en créant la nature par Lui-inéme et en Lui-même n’a rien fait de plus que cela.
La vie de l’homme depuis son berceau jusqu’à sa tombe, est un fait qui confirme cette vérité. Les molécules de son corps s'approchent chaque jour davantage de la matière au déclin de sa vie, se matérialisent, retournent à la matière simple. L’homme meurt, tout meurt en lui, tout retourne à la matière simple, à la force cosmique. La matière simple à son tour, par le soutte de la force à la vie, de tel ou tel degré, entre en mouvement de l’impulsion
de telle ou telle autre force, et devient à son tour plante, animai, homme, dont l’existence, de la plante comme de l'homme, bien entendu, est une nouvelle mutation de la matière, est le moment d’existence d’une nouvelle matière, est la mort de la matière qui vivait avant un instant, qui vivait en eux, qui se comprenait en eux, parce quelle vivait, parce quelle était force. Ainsi les forces simples arrivent dans l'homme à des degrés de plus en plus élevés, se développent, acquièrent une puissance de plus en plus grande
La matière simple étant l’expression de la force simple dans un atome, n’étant que la métamorphose de la force, devient sous l’impulsion de ce développement, de cette transformation des forces, par l’arrangement, par la merveilleuse combinaison de ces arrangements et de la métamorphose de ses éléments primordiaux, la matière simple, dis-je, devient matière organique à des degrés de plus en plus élevés, jusqu’à ce qu’elle atteigne le summum de la perfection organique dans l’homme.
Nous avons dit, que les mutations des atomes élémentaires, ont lieu continuellement dans un corps organique, qu’elles ont lieu dans tous les instants de la vie individuelle — que les nouveaux y entrent pour chasser les anciens — et que la continuité de ces mutations de la matière constitue la vie.
Or, l’âge de l'homuic nous donne sur une plus grande échelle le tableau de ces mutations, les époques de la nature sur une plus grande encore.