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UNITÉ DE COMPOSITION ORGANIQUE DU RÉGNE ANIMAI

Etienne Geoffroy Saint-Hilaire a démontré le scalpel à la main, avec les faits sans exception, et la science a adopté la loi qu’il a formulée: que (es animaux vertébrés si dissemblables dans leur forme , se réduisent d un type unique.

Il s’exprime d'ailleurs lui-méme dans un mémoire sur le Makis, écrit en 1795 ('), dans des termes, qui formulent son idée de l’unité de composition organique, au développement de laquelle il a consacré une grande partie de sa vie.

„Une vérité constante pour l’homme, dit-il, qui a observé un grand nombre de productions du globe, c’est qu’il existe entre toutes leurs parties une grande harmonie et des rapports nécessaires; c’est qu’il semble que la nature s’est renfermée dans de certaines limites, et n'a formé tous les êtres vivants que sur un plan unique, essentiellement le même dans son principe, mais qu'elle a varié de mille manières dans toutes ses parties accessoires."

„Si nous considérons particulièrement une classe d’animaux, c’est là surtout que son plan nous paraîtra évident: nous trouverons que les formes diverses sous les-

( 1 ) V oyez: Vie, Travaux et Doctrine» scientifiques il'K. G - Saint' Hilaire par son Fils, Izidore G. Saint-Hilaire. Paris, 1817.

quelles elle s’est plu à faire exister chaque espèce, dérivent toutes les uues des autres; il lui suffit de changer quelques unes des proportions des organes, pour les rendre propres à de nouvelles fonctions, ou pour en étendre ou restreindre les usages. La poche osseuse de l'Alouette, qui donne à cet animal une voix si éclatante et qui est sensible au-devant de son cou par une bosse d’une grosseur si extraordinaire, n’est qu'un renflemeut de la base de l'os hyoïde; la bourse des Didelphes femelles, un repli de la peau qui a beaucoup de profondeur; la trompe de l’Eléphant, un prolongement excessif de ses narines; la corne du Rhinocéros, un amas considérable de poils qui adhèrent entre eux, etc. Ainsi les formes, dans chaque classe d’animaux, quelque variées qu’elles soient, résultent toutes au fond, d’organes communs à tous; la nature se refuse à en employér de nouveaux. Ainsi toutes les différences les plus essentielles qui effectent chaque famille dépendent d’une même classe, viennent seulement d’un autre arrangement, d’une complication, d’une modification enfin de ces mêmes organes.”

Daus un autre mémoire communiqué à l’Institut du Caire et qui à pour objet F aile de V Autruche, G. Saint- Hilaire s’exprime ainsi:

„Ces rudiments de fourchette n’ont pas été supprimés, parce que la nature ne marche jamais par sauts rapides, et qu’elle laisse toujours des vestiges dun organe, lors même qu'il est tout à fait superflu , si cet organe a joué un rôle important dans les autres espèces de la même famille. Ainsi se retrouvent, sous la peau des flancs, les vestiges de l’aile du Casoar; aussi se voit chez l’Homme, à l’angle interne de l’oeil, un boursoufflement de la peau qu’on reconnaît pour le rudiment de la membrane clignotante, dont beaucoup de Quadrupèdes et d’Oiseaux sont pourvus.”

Dans un autre mémoire lu en 1800 à l’Institut du Caire, E. G. Saint-Hilaire cite quelques faits remarquables d’analogie, et il ajoute:

„Je ne finirais pas, si je voulais davantage multiplier ces exemples. Ils se rencontrent si souvent dans l’étude de l’anatomie comparée, qu’ils m’ont bien convaincu que les germes de tous les organes que l’on observe, par exemple, dans les différentes familles d’animaux à resspiration pulmonaire, existent à la fois dans toutes les espèces, et que la cause de la diversité infinie des formes qui sont propres à chacune, et de V existence de tant d'organes à demi effacés ou totalement oblitérés, doit se rapporter au développement proportionnellement plus considérable de quelques-uns; développement qui ne s’opère toujours qu'aux dépens de ceux qui se trouvent dans le voisinage.”

Dans l’article l’Ane et dans le discours général sur les Singes, on lit dans le premier:

„I1 existe un dessein primitif et général qu’on pourrait suivre très-longtemps. . . Eu créant les animaux, l’Être suprême n’a voulu employer qu’une idée et la varier en même temps de toutes les manières ...” Et dans le discours sur les singes . . . „Ce plan, toujours le même, toujours suivi de l'Homme aux Singes, du Singe aux Quadrupèdes, des Quadrupèdes aux Cétacés; aux Oiseaux, aux Poissons, aux Reptiles; ce plan dis-je, bien suivi par l’esprit humain, est un exemplaire fidèle de la nature vivante, et la vue la plus simple et la plus générale sous laquelle on puisse la considérer.”

Dans un autre mémoire sur les Poissons, nous trouvons le passage remarquable suivant: „ ... la nature

travaille constamment avec les mêmes matériaux; elle n'est ingénieuse qu'à en varier les formes. Comme si, en effet, elle était soumise à des premières données, on la voit tendre

toujours à faire reparaître les mêmes éléments, en même nombre dans les mômes circonstances et avec les mêmes connexions. S’il arrive qu’un organe prenne un accroissement extraordinaire, l’influence en devient sensible sur les parties voisines, qui dès lors ne parviennent plus à leur développement habituel ... ; elles deviennent comme autant de rudiments, qui témoignent en quelque sorte de la permanence du plan général.”

Il est impossible d’énoncer avec plus de netteté des idées sur l’unité de composition organique, et pourtant nous trouvons plus loin une expression plus précises encore et plus claire sur la théorie en question:

„Cependant, dit G. Saint-Hilaire, comme tout le succès de ces recherches, devait dépendre de mon point de départ, je me suis d’abord tracé le plan que j’aurai à suivre. La nature, ai-je dit plus haut, tend à faire reparaître les mêmes organes en même nombre et dans les mêmes relations, et elle en varie seulement la forme à l'infini. D’après ce principe, je n'aurai jamais à me décider, dans la détermination des os de la tête des Poissons, d’après la considération de leur forme, mais d'après celle de leurs connexions.”

Et plus bas, dans nn passage qui fait partie des Notes: „Je n’aurais pas cité ces faits, si je n’avais, en outre, manifestement observé dans les gencines (chez un foetus de Baleine) des germes de dents, qui m’ont paru distribués comme les dents elles-mêmes des Cachalots. . . . On sait cependant que les Baleines adultes n’ont point de dents. ... J’ai rapporté cette observation pour donner une nouvelle preuve de la tendance de la nature à faire reparaître partout les mêmes organes, et pour faire voir que si quelques-uns de ceux qui appartiennent à des clas-

scs, manquent quelquefois dam certaines espèces, on en doit chercher la cause dans le développement excessif d'organes contigus ou voisins. Cet aperçu ne serait-il pas applicable aux Oiseaux eux-mêmes?”

Qui, dans le premier de ces passages, dit à ce propos l’illustre fils (*) de l’ingénieux auteur de la théorie de l’Unité de composition organique, qui, même en faisant abstraction des développements que renferment les deux autres, qui ne reconnaîtrait trois des propositions fondamentales de la Théorie des Analogues, savoir: la fixité des connexions, la compensation ou balancement qui s'établit entre les développements inégaux des organes voisins, et l’importance des organes rudimentaires, comme traces et comme preuves de la permanence du plan général? Que manque-t-il donc pour que la méthode de la Philosophie anatomique se trouve tout entière en germe dans la première page de ce mémoire? Une idée seulement: celle de l’analogie des caractères transitoires des animaux supérieurs avec les caractères permanents des animaux inférieurs.

Or, cette idée, la plus grande, et bien qu’entrevue par Harvey dès le 17-e siècle, la plus hardie de toutes, nous la trouvons quelques lignes plus bas, non moins clairement énoncée; et déjà en est faite à l’anatomie philosophique l’une des plus larges applications que l'on ait tentées. L’auteur, à la fin de la première partie de son Mémoire, ajoute:

„Toutefois j’ai cru un moment que, nonobstant ces réductions, le crâne des Poissons renfermait encore plus de pièces que n’en montre celui des autres animaux verté-

(') Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.

brés; mais j’en ai pris une autre opinion, dès que j’eus songé à considérer les os du crâne de l’Homme dans un âge plus rapproché de l’époque de leur formation. Ayant imagiuô de compter autant d’os qu'il y a de centres d’ossification distincts, et ayant essayé de suite cette manière de faire, j'ai eu lieu d’apprécier la justesse de cette idée: les poissons, dans leur premier âge, étant dans les mêmes conditions, relativement à leur développement, que le foetus des Mammifères, la théorie n’offrait rien de contraire à cette supposition.’’

Le Professeur Serres (*) en relevant les observations et la pensée d’E. Geoffroy Saint-Hilaire s’exprime à propos de sa Théorie en ces termes: „Au moment où l’idée que les Poissons sont, pour un grand nombre de leurs organes, des embryons permanents des classes supérieures, devient en quelque sorte classique parmi les zoologistes, la justice nous fait un devoir de rappeler que le professeur Geoffroy Saint-Hilaire a le premier émis cette grande vérité.”

Enfin Etienne Geoffroy Saint-Hilaire en 1818, après avoir passé toute sa doctrine par l’épreuve de la plus rigoureuse observation s’ecrie: présentement que toute exception disparaît, on peut proclamer loi de la nature,

l’Unité de composition organique pour tous les animaux vertébrés.”

La loi donc de l’Unité de type pour les animaux ou de composition organique animale étant sanctionnée par la science, je ne puis m’empêcher de jeter en passant un coup d’oeil rétrospectif sur l’histoire de cette découverte aussi simple que grandiose et riche en conséquences.

(’) Serro», Auatomie comparée du Cerveau, t. I, p. 188. 1824.

Mou embarras ne sera pas grand, car voici ce que je trouve à ce propos dans l’ouvrage même d’Isidore G. Saint- Hilaire, à qui j’ai emprunté tous les intéressants passages touchant la doctrine de son illustre père.

„ Assimiler dit-il le germe d’une découverte future à la découverte elle-même, ce serait confondre l’humble source et le fleuve majestueux auquel elle va donner naissance.”

„Si Geoffroi Saint-Hilaire se fut arrêté en 1805, l’honneur de la création de la Théorie des analogues ne resterait pas attaché à son nom."

„Les historiens de la science l’eussent un jour compté parmi les précurseurs de l’auteur de ce progrès, non pour cet auteur lui-même.”

„Trouverait-on, a dit Condorcet, une grande théorie dont les premières idées, les détails et les preuves appartiennent à un seul homme? Et n’est-il pas juste d’accorder plutôt la gloire d’une découverte à celui à qui on en doit le développement et les preuves, à celui qui, avec autant de génie, a été utile, qu’à l’auteur d’une première idée vague, souvent équivoque, et dans laquelle on n'aperçoit quelquefois le germe d’une découverte que par ce qu’un autre l'a déjà développé?”

„Et combien cette règle d’appréciation, depuis longtemps consacrée dans la jurisprudence scientifique, est-ici confirmée par les enseignements de l’histoire! Plus d’un exemple illustre atteste que les passages que nous avons cités, si remarquables qu’ils soient, seraient ou restés ou promptement tombés dans l’oubli, sans l’importance qu’ils ont reçue des travaux ultérieurs de l’auteur. Qui se souvenait, avant Geoffroy Saint-Hilaire, que Belon avait osé, eu 1 555, dresser le squelette de l’oiseau vis-à-vis de celui

de l’homme? Qui, depuis deux siècles, avait vu, dans l’immortel livre de r Optique l’idée de l’uniformité d’organisation (*), jusqu’au jour ou Laplace vint dire à Geoffroy Saint-Hilaire: Vous pensez comme Newton! Le grand nom de Buffon, le nom illustre de Vicq-d’Azyr, avaient-ils sauvé de l’oubli les beaux passages où l’un en 1753 et 1756, l’autre en 1774 et 1786 indiquent très-explicitement l’Unité de composition organique? Bien plus, dans l’ouvrage même qui a créé, il y a plus de deux mille ans, l’anatomie comparée, dans cette Bible de la science, consultée chaque jour avec vénération par les zoologistes, un seul de ceux-ci, jusqu’à Geoffroy Saint-Hilaire, avait-il aperçu le germe de la Théorie des analogues? „On sait, en passant, qu Aristote, à qui Isidore G. Saint-Hilaire fait ici allusion a dit:

„La plume étant à l'Oiseau (2) ce que l écaille est au Poisson, on peut comparer les plumes et les écailles, et de même, les os et les arêtes, les ongles et la corne, la main et la pince d’écrevisse. Voilà de quelle manière les parties qui composent les individus , sont les mêmes et sont différentes ( iieqct xaç r« avtd)."

„En ajoutant aux noms d’Aristote de Belon, de Newton, de Buffon, de Vicq-d’Azyr, ceux de Herder (3) qui, en 1784, proclamait l'existence d’un type exemplaire de la création animée; de Goethe qui, vers 1785 concevait à son tour un type anatomique, un modèle universel ( Ana tomischer typus, aUgtmeincs Bild); de Pinel qui en 1193

( 1 ) Newton. Uuiforinitiis ilia quae est in curporibua animale, cto. (a) Aristote. Histoire des animaux trad. de Camus, 1. 1, p. 6. (’) Idées sur la philosophie de l'humanité, t. I, p. 89 tradd’E. Quinct,

admettait un type primitif, de Lamarck etc., on voit que l’idée de l’unité de composition s’était, avant 1795, présentée à huit reprises différentes, aux esprits les plus émiuents de la science et de la philosophie. Et môme, si l'on devait tenir compte de quelques paroles vagues de S*- Augustin ,,Natura appétit uni ta tan” et de Paracelse, on pourrait presque dire que cette grande idée ne s’est jamais effacée de la tradition du genre humain.”

Nous dirons en son lieu quelques mot sur Lamarck et sur Charles Darwin et hâtons nous de revenir à notre question principale.

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