‹ Philosophie de la raison pure [microform]Chapitre 11 sur 13 · NOTICE SUR LA VIE ET LA DOCTRINE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LA VIE ET LA DOCTRINE DE JÉSUS

1. Diuis la longue et glorieuse liste des instituteurs de la société, aucun, assurément, n'est plus grand et plus digne de notre admiration que celui qui fut si bien nommé Jésus, c'est-à-dire Sauveur. Kssayons donc de

(1) Il est à peine besoin de rappeler que cela doit s'entendre avec la restriction indiquée ci-dessus, p. 171, note. A l'exception de quelques minimes fractions de l'Asie et de l'Afrique, lechrislianisme n'a jamais réussi à s'implanter ailleurs qu'en Europe ou parmi les peuples sortis de son sein. Et cela prouve que ce n'est pas par sa seule vertu qu il conquiert les peuples, mais que celle vertu reste stérile partout où elle ne trouve le terrain préparé par un élément civilisateur sympathique à son action. L'érudition de M. Alph. Castaing a déjà fait ressortir ce point. — Peut-être cependant aussi cette stérilité est-elle, en partie du moins, la conséquence de la forme théologique qu'on a imposée à la doctrine de Jésus, et pour nous, la chose n'offre pas l'ombre d'un doute. La pure morale évangélique se fait accepter parlont,

i7û PHILOSOPHIE DE J.A RMSON PLUE.

tracer substanlieilement, guidé par l'iinparlialecritique, l'histoirodecet (diomme célèbre )j. Mais avant d'aborder cette tâche, il nous paraît à propos de rappeler ces paroles d'un savant historien, prématurément enlevé a la science : a 11 est indubitable que, lorsque l'exploration d'une question historique est arrivée à un certain point, la masse des résultats obtenus commence à converger vers une solution à laquelle les recherches ultérieures n'apportent plus de changements fondamentaux. Et certainement, l'historien a le droit, sinon le devoir d'indiquer cette solution lorsqu'il croit être sûr de l'entrevoir (1). »

Jésus de Nazareth (2), l'apôtre de la religion chrétienne (3), naquit d'une femme (k) appelée Marie, en l'an 7^4 7 de la fondation de Rome, six ans avant l'ère

(1) F. Wœpcke, Mémoire sw la propagation des chiffres indiens dans \c Journal Asiatique, janv., 1863, p. 29.

(2^ Tout le monde; même ses disciples croyaient qu'il était né à Nazareth. ;joan., I, ^5; — i6., Vil, 11, 52.;

(3) ÂdHebr.^m, 1.

(4) Ex muliere. [Ad Galatas^ IV, 4.) — Mulier de mêmeque pvr, {ix. pvat/.ô;), qui est le terme du texte, n'ont jamais le sens que nous attachons au mol vierge. 11 n'est pas du tout probable qu'Hérorodote ait entendu lui attribuer ce sens dans le passage où il parle d'une femme qui couchait à Babylone et à Thèbes dans le temple de .lupiter et avec laquelle nul homme n'avait aucun commerce : pvy;, àu.'jdiepai ^ï aurat Xs-^ovrai àvîpwv où^îajAwv è; 6(ji.iXîy,v çciràv

Hérod., I, 182). Pour exprimer le sens que nous attachons au mot vierge, les Grecs ne manquaient pas de terme : ils avaient le mol TjapÔc'vc;. Pourquoi aucun des écrivains du N.-T., qui ont parlé

APPENDICE. — NOTICE SUU LA VIE UE .lÉSUS. 17',

vulgaire, on ne sait ni le mois ni le jour (1). I/histoire n'a pas conservé le nom de son père; nous savons seulement qu'il fut le premier-né (2) de Marie, et qu'il passa toute sa vie pour le propre fds d'un homme bon, appelé Joseph (3), que Marie avait épousé étant enceinte (le Jésus (/i).

On sait très-peu de chose de la jeunesse du fils putatif de Joseph, et cela ne laisse pas d'étonner quelque peu. En effet, on vivait alors en pleine histoire; la lumière de l'hellénisme et les armes romaines avaient fouillé depuis longtemps la Palestine aussi bien que tout le reste de l'Orient proprement dit; d'ailleurs, plusieurs disciples de Jésus, saint Luc et saint Paul entre autres, ne manquent pas de tout sens historique, et il semble que leur curiosité devait être vivement excitée à connaître en détail la jeunesse de «l'homme que Dieu

de la mère de Jésus, n'a-t-il directement attribué la qualité de rapOi'voç à Marie devenue mère ? On ne peut pas dire que cela soif le cas pour Matthieu et pour Luc.

(1) Il est certain que ce ne fut pas le 25 déc, car à cette époque de l'année les bergers ne passent pas la nuit dans les champs (Luc, II, 8.), pas même en Syrie. Du reste, ce n'est qu'assez tard que l'Église a adopté cette date.

(L)Matth.,I, 25; — Luc, II, 7.

(3) Matth., XIII, 55; — Luc, IV, 22; — Jean, IV, 42.

■4) « Antequam convenirent » (Matth., I, 18). — Cf. Luc, I, 34 : Quomodo fiel islud^ quoniam virum non cognosco ? — ^ Si elle était vierge, danr, le sens de jeune fille intègre, elle n'aurait absolument pas pu faire une telle réponse.

avait rendu célèbre (1) * dans toute la Judée. Eli bien, non ; tous les détails que les biographes du fds de Marie nous ont conservés sur le jeune âge du »• Nazaréen (2),» se réduisent à ces trois: 1° qu'il était soumis à ses parents; S'» qu'il exerçait le métier de son père, Joseph, qui était charpentier; 3° qu'il était doué d'une intelligence précoce (3). Ce dernier renseignement est surtout intéressant, parce qu'il nous a été conservé sous la forme épique du récit qui nous montre l'enfant «dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant;» puis, parce que l'écrivain nous assure que cette maturité anticipée est allée en croissant avec l'âge en grâce et en sagesse (U). Cela n'arrive pas toujours aux génies précoces, mais il est bon de savoir que cela a eu lieu pour Jésus. Lu critique y trouve quelque garantie de la réalité iiistorique du grand rôle dans lequel on nous montre ensuite le médiateur, (d'homme Ch^istus Jesus{5). »

Le tils de Marie avait environ {quasi.) trente ans (6) lorsqu'il commença sa carrière d'enseignement. Combien de temps dura-t-elle ? G'est-ce qu'il est à jamais impossible de savoir au juste avec les données chronologiques si indécises et si flottantes des récils évangéli.

(1) Act. II, 22.

(2) Matth., II, 23.

(3) Marc, VI, 3 ; — Luc, II, 51 ; ib., 62, 66, sqq. (à) /6/d.,52. Cf. t6.il V, 22.

(5) Epist. ad Timoth., II, 5.

(6) Luc, III, 23.

ques. Aussi tous les exégctcs diffèrent d'opinion en ce sujet. La durée de trois ans, quoique la tradition l'ait adoptée, est celle qui est la moins vraisemblable, car comme le dit S. Jean, en se servant de termes fort exagérés sans doute (1), Jésus a fait plus de choses que ses historiens n'en ont rapporté. D'ailleurs il y a une preuve positive que Jésus a atteint un âge fort supérieur à celui de trente-trois ans, et cette preuve, dont saint Irénée du moins a tenu compte, est dans ces paroles que lesjuifs dirent un jour au sauveur : « Vous n'avez pas encore cinquante ans, et vous avez vu Abraham ! (2) ») Il est évident que personne, à moins qu'il ne soit aveugle, ne dira à un homme de trente ans qu'il voit devant lui, qu'il n'a pas encore cinquante ans, alors qu'il s'agit de le convaincre de sa jeunesse. On peut bien se tromper dans ces approximations de cinq ans ou même, pourvu qu'on y mette une robuste bonne volonté, de dix ans ; mais se tromper de vingt ans ! pourquoi pas de trente ? etc. On est bien plus sûr encore d'y aller « péremptoirement ». Au fond, la chose est indifférente, pour notre sujet.

(1) « Sunt aulum et alia mulla quaî fccit Jésus; quae si scribantur per singula, nec ipsiim arbilror niundum capere posse eos qui scribendi sunt libros (Joan., \\I, 2.") ; cf. XX, 30).

(2) Joan., VIII, 57 : « quinquagiiila aiinos nonduni habes, etc. » — Irenaei Adversus Hœreses, 1. H, ch. XXXIII, h ; édit. W. Harvey, tome I, p. 332: «Irrationabile est enim omnino viglnti annos mentiri eos, volontés eum juniorem ostendere temporibus Abrahge ...Non ergo multum aberat a quinquaginta annis. »

il!

Si nous en parlons, c'est pour l'aire ressortir dès l'abord, par le caractère vague et indécis des données concernant l'âge de Jésus, que les évangélistes ort négligé, plus que ne l'excusent les exigvnces les plus niodestos, l'élément le plus positil' de l'histoire en général et de la biographie en particulier. Nous devons ainsi nous attendre de leur part à un exposé plus subjectif qu'objectif (le la vie de Jésus, et ce procédé, où le sentiment peut trouver toute satisfaction, convient peu à la réalité pure et simple, à la rigide vérité historique.

2.— L'apostolat de Jésus tombe dans un temps difficile, et c'est par les dures conditions qui étaient faites alors aux Juifs que l'historien s'explique la vocation qui poussa le jeune charpentier à se charger de l'œuvre consolante, quoique périlleuse, ou parce que périlleuse, qui était prédite devoir échoir au Messie. Voyant placé son pays entre l'enclume, TEmpire romain, et le marteau, la dynastie hérodienne ; ce pays, qui était épuisé déjà par les longues et sanglantes luttes intestines que lui avaient préparées l'ambition des Asmonéens et la haine réciproque des sadducéens et des pharisiens ; il sentit

son âme s'entlammer d'une généreuse inspiration, etentrant un jour de sabbat dans la synagogue de son endroit, la petite ville de Nazareth, il U on\â (invenit), pour lire devant toute l'assemblée avec l'intention de se les appliquer, ces paroles du prophète Isaïe : « L'esprit du Seigneur est sur moi; c'est pourquoi il m'a consacré par son onction et m'a envoyé, pour prêcher Tévangiie aux pauvres, pour guérir ceux qui ont le

APPENDICE. — NOTICE SLR LA VIE DF JÉSUS. 179 cœur contrit ; pour annoncer aux captifs leur délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue; pour mettre en liberté ceux qui sont brisés; pour publier l'aufiée favorable du seigneur, et le jour où il se vengera (1).

Voilà le progrannne que se proposa le fils de Marie, et qu'd accomplit avec une puissance de parole et d'action qu'on ne saurait jamais assez admirer. Toujours les yeux sur les prédictions messianiques, il sut mettre en harmonie avec elles toutes les circonstances, tous les événements, tous les actes de sa vie publique, depuis le commencement (2) jusqu'à la fin (3). Certes, il fallait vraiment que le logos du voO,-, Tintelligence incréée fût avec lui à un degré d'intensité tout à fait extraordinaire pour qu'il réalisât un prodige pareil de contention d'esprit et de cœur. Si jamais on a pu dire d'un homme qu'il était né de l'esprit {natas ex spiritu), qu'il était esprit, c'est de Jésus, et c'est pourquoi il devait réussir dans la volonté qu'il avait de régénérer la société et de la rédimer dans ce qu*il appelait le royaume de Dieu. L'établissement du royaume de Dieu, tel était le but du Christ, et il nous dit assez, soit par lui-même, soit par ses disciples, ce qu'il entend par là. Le royaume de Dieu est l'institution sociale par excellence; c'est cet état vraiment politique où l'empire de la matière et de ses suggestions est rem-

(1) Luc, IV, 17,gqq, :2) Matth., IV, 13, sqq.

(3) Joan, XIX, 28.

placé par le règne de la liberté sans autres limites que l'amour ou la charilé (1), c'est toute l'humaîiité dans l'union de la concorde : unu7n ovile et unus pastor. Une discipline fondée sur ces bases, voilà toute la bonne nouvelle.

Ce n'est pas Jésus qui l'a inventée ; rien dans sa doctrine n'est nouveau, ni le fond, ni la forme. Quant au fond, on le retrouve tout entier dans les écrits des prophètes et des sages qui ont précédé le fils de Marie de toute antiquité, depuis l'Egypte et la Grèce jusqu'à la Chine et au Japon. En lisant parmi les paroles de Jésus : « Vous avez appris qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi (2). Et mol je vous dis : Aimez vos ennemis, etc., » on est porté à croire que la haine de l'ennemi était commandée dans l'ancienne humanité. Il n'en est rien. Ni le bouddhisme, ni le paganisme grec ou romain, encore moins le mosaïsme (3), n'ont connu une telle loi, au contraire. Toujours l'humanité a eu le sentiment de la charité universelle, charitas humani generis, comme dit Cicéron, et même la religion des Romains, peuple si dur pourtant, connaissail une institution, les charisties {charistia),

(1) Joan., X, Iti; — Matth., XX, 26, sqq. ; —7. ad Corinth., XUI;— ad Ga/a/., V, IZl, 18, 23; —/. ad 7Vm., 1,5,9;—//. Corintli., HI, 17;—/. ad Cown//i., VI, U 42: « /« spiriluDci... omnia mihi liceut, etc. »

(2) Matth,, V, A3.

(3) Voyez Exode, XXII, 21 ; Lev., XIX, J7, 18; Deut.y XXIV, 17, ah

dont le but était de rapprocher et de réconcilier ceux (lui étaient ennemis. La Grèce avait des hospices pour les malades (voaoxo/xerov), pour les pauvres {KvuyytTo^j) et pour les étrangers {^..oSo^-Jo.), qui pouvaient être des barbares, et ses philosophes, ses véritables précepteurs religieux, enseignaient une providence qui veille sur tout le monde sans distinction. Quant à la morale des soâtras ou discours doctrinaux du bouddha (1), elle n'est en rien inférieure à celle de l'évangile. Çàkyii enseigne formellement la charité {makri) envers toutes les créat'jres sans distinction, et il dit : « La bienveillance {maitrî) est la première des vertus. »

Maintenant, il y a la forme de l'enseignement de Jésus, consistant en un mélange de discours où les principes de la doctrine sont énoncés et développés tantôt par des expressions directes, tantôt d'une manière parabolique. En cela aussi l'évangile ne présente rien de nouveau, car cette méthode d'enseigner a été connue et pratiquée de tout temps, mais particulièrement en Orient. Plusieurs doctrines, celle du soufisme, par exemple, en ont usé même jusqu'à l'exagération * Ainsi il n'y a en réalité rien d'absolument nouveau dans l'enseignement de Jésus ; ce n'est pas Jésus qui a découvert la bonne et grande loi sociale que personne na découverte. Toutefois s'il n'a pas découvert /«ôom,. Nouvelle qui est ancienne comme l'humanité, il a eu le mérite, mérite immense, de la formuler avec une

(i) Voyez mon liistoire du Bouddha et du houddh 2'», 26, 29 ; alibi.

SCHOKDEL.

nsme, p. 12,

précision et avec une originalité qui frappent l'esprit et pénètrent le cœur plus que ne l'a jamais fait aucun enseignement; puis, il l'a confirmée et accomplie avec un succès inconnu avant lui, on peut le dire, puisque sinon la plus grande partie de l'humanité du moins la partie la plus intelligente l'a acceptée sur son autorité. Il est vrai cependant, et il convient de le dire, que le mérite et !e succès de Jésus auraient eu en définitive aussi peu de résultats en Europe qu'ils ont toujours eu, à quelques courtes époques près, dans tous les pays du vaste Orient, si les conjonctures ne s'y fussent, comme à souhait, prêtées dans notre Occident. Parmi ces conjonctures, les deux plus marquantes sont sans contredit l'apparition de saint Paul et celle d'une race qui joignait à sa barbarie un goût éminemment spiritualiste (1), la race germanique. Sans la bonne fortune de compter tout d'abord parmi ses adhérents cet homme prodigieusement actif et universel qui lui-même se nomme si bien l'apôtre des nations (2),

(l)«Deorum nominibus appellant secretum illud, qiiod sola reverenlia vident. » (Tacitus, De moribus Germanorum.) Une autre coï^joncture favorable et qu'il faut au moins indiquer, c'est l'avénement dans l'Église de la force impériale des potentats de Constan-

linople*

(2j /. ad Timotheum, II, 7 : ego prœdicator et aposloîus, doclor gentium. —Ad Romanos, I, 5 ; et alibi. — De Maistre a tout à fait tort de croire que le christianisme a été cru par des savants « parce qu'il a été prêché par des ignorants. » {Consid, sur la France, p. 77.) Saint Paul n'était certes pas un ignorant, et c'est lui qui a principalemerit fait Vœuvre de la propagation première.

APPENDICE. ~ NOTICE SIK LA ME DE .IKSLS. iH,

le christianisme aurait difticilement pris racine en Grèce et en Italie, et il aurait fini par disparaître ou SI 1 on veut, par dégénérer entièrement en Europe si à l'époque où il périclitait sous la pression du formalisme romain et de la théologie sophistique des Grecs la race germanique ne se fût trouvée là pour le relever de son abaissement et pour rendre à son règne la vie et la force, faute desquelles, par suite de conjonolnres tout opposées dans la rencontre de la race mongole ou tatare, le bouddhisme a disparu dans d'irréformablés altérations.

3. ~ La vie de Jésus a été pure sous le rapport des mœurs, et héroïque de dévouement pour sa doctrine Est-ce à dire qu'elle ait été sans ombre aucune? Jésus lui-même quel(|ue enthousiaste qu'il fût de sa personne (1) ne semble pas l'avoir pensé toujours, car d répondit à un jeune homme .^ui lui dit : .Bon maître » etc. « Pounfuoi m'appelez-vous bon? Il n'y a que Dieu seul qui soit bon : unus est bonus Dcus (2) » S'il avait réellement cru qu'il était sans tache, qu'il était Dieu, Dieu en personne, il n'aurait absolument pas pu reprendre ainsi son interlocuteur; cela est de la dernière évidence. D'ailleurs Jésus ne déclare jamais nettement et sans ambages qu'il est Dieu (3); à cet égard

(1) Luc, X, 23.

(2) Matth.,XIX, IG, 17.

(3) Nulle part, l'équivoque qu'il maintient en ce sujet n'apparaît plus manifestement que dans le récit de S. Jean, X, 24-38.

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