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iU PHILOSOPHIE DE LA UAISON PI HE.
il reste toujours dans la nuance : il se donne pour le fils de Dieu, il dit que Dieu est son père, et même que celui qui le voit, voit celui qui Ta envoyé (1). Mais les passages qui paraissent les plus décisifs, pris isolénnenl, sont toujours atténués par un certain vague dans l'expression ou par ce qui les précède ou les suit. Et quant à se dire fils de Dieu, tous les Juifs en faisaient autant, et ils le lui disent : « unum patrem habemus Deura (2), nous n'avons qu'un père qui est Dieu. » Or, un fils peut bien, en un sens, déclarer qu'il est a un » avec son père, comme le fait Jésus, surtout si, comme Jésus, il restreint la portée de ce mot en ajoutant qu'il est « sorti » de son père (3) et que son père lui est a supérieur [h). »
Mais laissons la question de la divinité de Jésus. En philosophie, elle est oiseuse, elle n'a pas de sens. Jamais la raison, qui est ce qu'il y a de vraiment divin en nous, jamais la raison ne reconnaîtra que a toute la plénitude de la divinité» puisse a habiter corporellement » dans un homme (5), qu'un liomme puisse être au sens propre « égal à Dieu (6), » le Dieu souverain et tout-puissant (7). Si « nul n'a jamais vu
(1) Joan., \I[, 45; — XIV, 9.
(2) Joan., VHI, M.
(3) « Exivia pâtre» (Joan., XVI, 28).
(û) « Quia paler major me est : » (Ib. XIV, 28). — Cf., X, 29.
(5) Ad Coloss.., H, 9.
(6) a... esse se œqualern Deo .) (ad Philipp., H, 6).
(7) « Chrislus seciuidum carnem, qui est super omnia Deus., . » {ad Roma, IX, 5. Cf. ad Coloss., I, 16 et al,).
APPEMMCE. - NoriCK S,;„ LA V,E M jfSUS. m
Rie., (1) . comment os.r dire que le fils de Marie a eu « la forme de Dieu (2). „ Ce qu'on peut admettre, c es qu .1 a ete . l'image de Dieu .«.,oZ>.- (3, ;„„,,•: tout homme doue de raison l'est aussi (6), et c'est dans ce sens évidemment que la Grèce et Rome, par labouclie de leurs poètes, ont dit • ba- „iV , • • ~ Uem m nobis agitante calescimus illo
Cependant nous ne devons pas dédaigner les hvperbo^s de Jean et de Paul. Elles sont le produit deFespnt d apothéose qui de tout temps, mais plus particulièrement depuis Alexandre, avait saisi îe monde et qu. poussait toutes les religions aux incarnations divmes.D auteurs c'est par l'influence qu'elles ont sur hmag,nat.on que la doctrine évangélique a pu s'assujeltu- plus facdement les âmes et arriver ainsi plus sûrement à la réforme de la société. C'est ce que savait Jésus, car û connaissait les hommes : ip,e enim sneôot qmd esm in homine (5), et c'est aussi pourquoi il ne leur parlait pour l'ordinaire qu'en paraboles (61 ou allegones. Par là on est autorisé à prendre dans un sens analogue, le défi qu'il adresse aux Juifs, de le convaincre de péché (7), quoiqu'il sût parfaitement que
(1) Joan., I, 18: uDeum nemo viditunquam.a
(2) Ad PhiHpp., H, (i : «,n forma Dei. »
(3) //. Ad Corinth., IV, 4 ; - «d Coloss., 1, 15.
(4) Genève. I, 27 ; V, 2 ; IX, 0 ; ^ ,.p. I. 23 ; ^ Sirach, \YII, 3, et al. '
(5) Joan., II, 25.
(6) MarcIV, ll;-.Maah.,xin, 13 et al.
(7) Joan., Vlll, 46,
I8(i PHILOSOPHIE DK LA HAISON PUIIE.
dans Topinion de plusieurs il passait pour gourmand et buveur, homo devoratoi' , et bibens vinmn (1), et même pour un homme possédé du dial)le (2). Les s eus même, c'est-à-dire sa mère et ses frères, disaient de lui : a (ju'il avait perdu l'esprit, in furorem versus est (3), et le Fait est qu'une fois, au moins, il parle à sa mère avec un sans-façon que les théologiens et les philologues se sont évertués, mais toujours en vain, de rendre acceptable. Dans aucun pays ni dans aucune langue, le sentiment filial n'adoptera le ri tfio\ xat ao't, -Yuvae; femme, qu'y a-t-il entre loi et moi (a)? Cette c( dureté toute gratuite (5) » que Jésus manifeste ici pour sa mère, on la remarque encore en d'autres occasions, et elle trouve son pendant dans la réponse qu'il fait à la mère syrophénicienne qui s'était jetée à ses pieds pour le supplier de guérir son enfant. Il lui répondit : « 11 n'est pas bon de prendre le pain des
(1) Luc, VH, 34.
(2) Joan., VH, 20 ; — VHI, 48; — X, 20. Marc, HI, 30.
(3) Marc, ni, 21, 32.
(4) Joan^ H, 4. — Cette même expression, qui a bien le sens: qu'y a-t-il de commun entre nous? selit ailleurs (Matlh., VIII, 29) employée par deux démoniaques à l'égard de Jésus : Quid nobis, et tibi, etc., preuve qu'elle est réellement très- exclusive. Le récit de S. Jean inspire d'ailleurs des réflexions singulières. Jésus dit ces paroles alors que le vin commence à manquer {déficiente vtno) et que les gens de la noce sont déjà entre deux vins {cum inehriali fuerinl). — Cf. Marc, III, 33.
(5) Berger de Xivrey, Mémoire sur le style du N.-T., dans les Mèm, deVAcad. des Insc, et B.-L.^ \XII1, 78,
APPENDICE. - NOTICE SrH LA VIE DE JÉSUS. 187 enfants pour le jeter aux chiens, et mittere canibvs (1) . . Il est vrai (ju'il Pexauce ensuite, mais un vilain mol avait était dit, et depuis, Mahomet n'a pas manqué de le renvoyer aux chrétiens.
Supposons cependant que tout cela ne jette aucune ombre sur le caractère du fils de Marie, la juste et intègre critique ne se trouve pas encore désarmée par une telle supposition. En effet, elle ne saurait absoudre Jésus d'ambition, de contradiction et de certaines doctrines par trop matérielles ou même contraires à la morale. Ce qu'elle énonce ainsi, il lui incombe de le justifier, et, quand elle l'aura fait, on verra que si, sous beaucoup de rapports, Jésus demeure toujours digne de nous être proposé en exemple, il a cependant été loin d'être cet idéal de sainteté que le mysticisme d'abord, puis la spéculation sophistique de l'Orient et delà Grèce ont successivement élaboré de lui, comme à l'envi run de l'autre et par des motifs que n'avouue ront jamais la saine raison et la bonne morale.
^ 4. — L'ambition d'abord. — Jésus connaissait riiomme; nous l'avons dit déjà. Toutes les natures supérieures le connaissent, non pas tant par l'étude qu'elles en ont faite que parce que cette connaissance leur est innée. Shakespeare, Galderon, Molière, Gœthe, pour ne nommer que ces quatre coryphées de l'art moderne, sont là pour rendre témoignage du fait, et Gœthe s'est expliqué positivement là-dessus (2).
(1) Marc. VII, 27; — Maltli.,XV, 2G.
(2) Voyez Eckermann, Geaprilche mit Gœhe, I, IJ, Ilï, pas^.
Jtsus connaissait donc l'homme, et, puisqu'il se cljargeait d'accomplir la loi et les prophètes, il était tout naturel qu'il désirât que son œuvre réussît. Mais eût-elle réussi s'il s'était borné à passer sa vie dans renseignement de la morale la plus pure et dans la pratique du bien? Il est permis d'en douter. Assurément, une vie, quelque obscure et cachée qu'elle soit, qui s'écoule au service de la vérité et du bien, n'est jamais inféconde pour l'humanité; il y a du moins toujours une partie de l'humanité qui en profite, et quand même cela ne serait pas, le vrai sage ne s'en mettra point en peine : le témoignage de sa conscience lui suffit. Pour Jésus, il voulait que la renommée de ses bonnes œuvres se répandit, parce que c'était assurer à sa mission un succès certain, par la contradiction autant que par l'adhésion. A cet etfet, on le voit se servir d'un moyen qui ne manque pas une seule fois de réussir complètement, ainsi que le constatent les évangélistes. Quand il avait fait une guérison considérable ou provoqué une confession importante, « il défendait (souvent avec menace) de parler de cela à personne (1). » « Mais, plus il le leur défendait, plus ils le publiaient» (2), dit naïvement le chroniqueur, et c'est ainsi que la réputation de Jésus se répandit prom-
(1) vAtille increpans Ulos, prœcepU ne cui dicerent hoc. » (Luc, IX, 21 ;— Matth.,IX, 30 ; — tb. XVI, 20;— Marc, I, ^3; — ni, 12 ; — V, 43 ; - VII, 2A, 25, 36 ; — VIII, 26, 30 ; ubique.)
(2) Marc, VII, 36 : « Quanto autem eis prfecipiebat, tanlo magis plus praedicabant.» — Cf. ib. I, 45;— MaUh., IX, 31.
ptement dans tout le pays : in totu terra illa. On ne l<eu douter que cette publicité ne (ût le bu. qu'il avmt en vue, quand plus d'une fois on le voit qui de-
.«ane à ses disciples :«Oue dit le peuple de ,noi? Qu d,t-d que je suis (I)? „ et qu'impatient de l'incréclul.te que lui témoignaient les gens do son endroit, il
en alla.t adieurs en disant : , Un prophète n'est sans l'cneur que dans son pays, dans sa maison et parmi •ses parents (2). „ Le même esprit d'être reconnu publiquement (3) pour prophète, pour lils de David pour le Mess.e ou Christ, se manifeste encore dans c^s demandes provocantes qu'il adresse aux pharisiens assemb es congrcgath p,,arisœis : „ Que vous semble du Chr,st ? De qu. esl-ii fds? ete. (Z.) „, de même que dans a satisfaction qu'il exprime au sujet des ovations publiques en l'honneur du « fils de David (5) „
Du reste, il faut dire que Jésus, enthousiasmé de luimême ou plutôt de son œuvre (6). y allait avec une lranch.se et une bonne foi entières et qu'il ne se défendait po.nt du reproche que l„i faisaient les pharisiens,
(ULu..,lX, 18; -Maui,. XVI, !;!;„.,,, v„, ,-
2 Ma.c.,V,,M,6;,„e.,,V.2.eta.. ' '
(3) Cf. Luc, VIII, 38, 39 ; Marc, V, 18 1.,
WMaU,.., XX„, ,is,„.;M,.rc..X„.'35s„.;-U.e
(5)MaUh..XXI,15,16;^0f.,.., XX, 30-32; -Marc X ^7sqq.;--Luc, XVm, 38sqq. '
(6) Voyez Luc, \I 27 9R • y oo l(j^^7 ' ' ^^' ^«>- ^, 23 .q. MaUl..,XIH,
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qu'il se rendait témoignage à lui-même. Au contraire, il en convenait positivement en disant : « Je me rends témoignage à moi-même» : ego mm, qui testimonium perhibeo de meipso (1), et cet aveu prouve que, dans sa conviction, il n'y avait absolument rien de répréhensible dans ce que, aujourd'hui, nous appellerions réclame. Passons donc à notre deuxième objection qui est la contradiction.
Nous ne voulons pas insister sur celle qui ressort des paroles qu'il dit à un scribe désireux de s'attacher à ses pàs : a Le fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête (2) », paroles qui nous font entendre que Jésus n'avait, comme on dit, ni feu ni lieu. Qu'il fût dans l'aisance, nous ne pouvons l'affirmer ; mais ce que nous affirmons, parce que les textes nous y autorisent (3), c'est qu'il ne fut pas pauvre ou nécessiteux comme il le donne à comprendre par la réponse précitée. Mais articulons quelque chose de plus grave. Un jour sortant de Béthanie, il eut faim. « Et voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il y alla pour voir s'il pourrait y trouver quelque chose ; et s'en étant approché, il n'y trouva que des feuilles, car ce n était pas le temps des figues. Alors il dit au figuier : Que jamais nul ne mange
(1) Joan, VIII, 13, U, 18 ; — cf. Luc, IV, 21 .
(2) MaUh., Vni, 20 ; — Luc, IX, 58,
(3) Les disciples lui demandent un jour, s'il leur fuut aller acheter pour deux cents deniers de pain (Marc, VI, 37; — Cf. Luc, IX, 13). Voyez Matth., XXVI, 8, 9, 11 ; — Marc, XIV, 5, 7 ; XV, 41;— Joan, XIII, 29; —ift., XU,5, 6, 8;passim.;— Luc.,VlIl,3.
APPENDICE. - NOTICE SVH LA ME DE JÉsrs. lui de toi aucun fruit (1) ». Voilà une première contradiction, mais celle qui va suivre est bien plus forle encore. « Le lendemain matin ils (Jésus et ses disciples) virent en passant le figuier, qui était devenu sec jusqu'à la racine. Et Pierre, se souvenant de la parole de Jésus, lui dit : iMaître voyez comme le figuier que vous avez maudit est devenu sec. Et Jésus, prenant la parole, leur dit : Ayez de la foi en Dieu. Je vous dis en vérité, que quiconque dira à cette montagne • ôle-toi de là, et te jette à la mer, et cela sans hésiter dans son cœur, mais croyant fermement que tout ce qu'il aura dit arrivera, il le verra e-i effet arriver (2) ».
Ne nous arrêtons pas à l'exagération qui respire dans ces paroles ; elle dépasse réellement les bornes, même en langage oriental. Ce qui nous frappe pour'le moment, c'est le dilemme que semble nous poser ici le fils de iMarie : ou bien, semble-t-il nous dire, j'avais foi en Dieu quand j'ai demandé au figuier des fruits qui ne pouvaient s'y trouver naturellement, puisque ce n'était pas la saison ; ou bien je n'avais pas cette foi. Si je l'avais, je suis en contradiction avec mes paroles sur l'infaillible efficacité de la foi, car le figuier est resté vide de figues ; si je ne l'avais pas, je suis en contradiction avec la raison et avec la morale. Avec la raison : car on ne peut maudire un arbre pour n'être pas garni de fruits quand ce n'est pas la saison ; avecla morale: car j'en-
(1) Marc, XI, 13, U.
seigne à mes disciples des choses auxquelles je ne crois pas moi-même.
Notons encore, comme conlradictoires, les paroles que Jésus dit, suivant saint Matthieu, que (de royaume des cieux se prend par violence, et les violents l'emportent (1))), et le passage où il «assure que plusieurs chercheront à entrer dans le môme royaume et ne le pourront pas (2). » La contradiction est flagrante, car si beaucoup [multi) de ceux qui font effort pour entrer {quœrent intrarë) verront leurs efforts inutiles, comment peut-on dire que leurs efforts remporteront [violenti rapiunt)? — Enfin, ailleurs il dit qu'il est « venu dans ce monde pour exercer un jugement (3) » ; et quelques pages plus loin 11 affirme le contraire : a Je ne suis pas venu pour juger le monde {(\) » .
Nous pourrions ainsi citer nombre d'autres contradictions; mais notre but n'est pas d'épuiser le sujet, il nous suffit de l'avoir nettement indiqué.
5. — Arrivons maintenant au troisième point qui est que Jésus a enseigné certaines doctrines par trop matérielles ou même contraires à la morale. Quant au premier point, alors même que nous ne trouverions pas la preuve de ce fait dans les discours que nous ont
(1) Mattli.,XI, 12.
(2) Luc, XIII, 2^.
(3) Joan, IX, 39.
(4) Joan,XIf, 47.
conservé du fds de Marie les quatre évangélistes, nous le verrions encore par les écrits de celui qui ne s'estimait « en rien inférieur aux plus éminents d'entre les apôtres (1) », et qui disait qu'il avait reçu . la doctrine «par la révélation de Jésus-Christ» (2). En effet, et pour ne citer que deux points, saint Paul assure que la dernière trompette est une trompette dans le sens propre du mot (3), et que l'enfer est « dans les parties les plus basses de la terre (k). » Le premier point, la voix éclatante de la trompettii : tuba, et voce magna, nous le retrouvons dans l'enseignement même de Jésus (5), et cela dans un tableau plus qu'étonnant sous plusieurs rapports qu'il tait à ses disciples de la fin des temps. On y voit, par exemple, que « l'arUiclion de ce temps-là sera si grande, qu'il n'y en a point eu de pareille depuis le commencement du monde jusqu'à présent, et qu'il n'y en aura jamais,» qu'il faut donc prier Dieu que la chose (( n'arrive point durant l'hiver, ni au jour du sabbat ». On se demande, ce que l'hiver ou le jour du sabbat pourront ajouter aune affliction poussée déjà par ellemême au dernier degré, à un degré inouï.
(1) //. Ad Corinlh,, XII, 11.
(2) Ad Gai., I, 12; — 1. aiCorinlh., XI, 23.
(3) /. ad Corinth., XV, 52. — Maliomet aussi fait intervenir cette trompette [Cordn, sur. XX III, 103).
(4) Ad Ephesios, IV, 9. — Cela rappelle l'explication que donnent (le l'enfer les Clunois et les Japonais. Ils l'interprètent par «prison de la terre» (Voy. Joum. Asiatique, sept., 1863, p. 277).
(5) Matth., XXIV, 31.
Nous savons que le langage apocalyptique ne souttre pas qu'on y regarde de si près ; passons donc, car il y aurait trop à dire. Mais ce qu'il convient de noter, c'est qu'une doctrine aussi spiritualiste en somme que celle de Jésus, défend • les jurements par le ciel per cœlum ou par la terre per tcrram, à cause que le ciel est le trône de Dieu et que la terre est l'escabeau de ses pieds : quia scabellum est pedwn ejus{i). Voilà un anthropomorphisme des plus caractérisés. On le comprend dans l'Ancien Testament, où d'ailleurs l'image précitée est présentée de manière à n'inspirer de Dieu aucune idée physique (2); au contraire, elle l'y spirilualise. Mais ici, dans la bouche de Jésus, elle donne à Dieu la taille d'un grand roi mogni régis.
N'est-ce pas aussi d'une doctrine passablement matérielle que cette classification de récompenses que Jésus établit par ces paroles : o Celui qui reçoit un prophète, en qualité de prophète, recevra la récompense du prophète ; et celui qu i reçoit un juste, en qualité de juste, recevra la récompense du juste (3)? » Comme cela sent le formalisme pharisaïque que Jésus flétrit ailleurs avec tant de justice [k), et qui dépare même la
(1) Malth., V, 34 sq.
(2) Isaïe, LXVI, 1 : « Ainsi parle Jéhovah : Le ciel est mon trône, et la terre un tabouret pour mes pieds. Quelle est la maison que vous pourriez me bâlir?Où est le lieu de mon ropos? » (Trad. Cahen.)
(3) Mattii. X, 41. — Cf. encore ce qu'il dit de ce qu'on mange et boit dans son royaume, etc. (Matth., XIX, 28 ;— Luc, XXH, 30.)
(4) Matth., XXHI; — Marc, XH, 38-40 ; — Luc, XI, 39-52.
promesse qu'il assure ensuite à « quiconque aura donné seulement à boire un verre d'eau froide à l'un (le ces plus petits »>. Car il ajoute : « comme étant de mes disciples in nomine discipuli ». Est-ce qu'une bonne action faite à un juif, à un musulman., à un bouddhiste, à un païen, à n'importe qui, n'aurait aucune valeur? Pour nous, nous estimons qu'elle a autant de valeur qu'elle a plus de valeur que celle qu'on accomplit à l'égard des personnes de sa propre croyance.
Une classification analogue à celle que nous venons de noter, et qui, pour le dire en passant, se retrouve dans le bouddhisme et dans le mahométisme (1), se remarque encore dans la réponse que Jésus donne à ses disciples, quand ils lui demandent pourquoi ils n'ont pu chasser un certain démon, u Cette sorte de démons, leur dit-il, ne se chasse que par la prière et par le Jeiine {'2). » Un tel enseignement est on ne peut plus favorable à une dévotion toute matérielle, et il en est de même des miracles. Les miracles ne sont bons que pour fonder une religion extérieure. Jésus le sentait fort bien, et quoi qu'il crût ne pouvoir se dispenser d'en faire, on voit plus d'une fois que cela lui pèse. Tout d'abord le premier valut à sa mère, qui l'y poussait, cette rebuffade dont nous avons déjà parlé : Femme, laisse-moi tranquille (3), et par la suite il lui
(1) Voyez Sprenger, Das Leben und die Lehre des Mohammad, II, 195 sqq.
(2) Matth., XVH, 20 ; — Marc, IX. 28.
(3) C'est la traduction en bon français du r\ eaci xai aci, pvat.
arrive de se répandre en imprécations contre ceux qui lui demandent quelque prodige, signum, « Celte race méchante et adultère demande un prodige et on ne lui en donnera point (1) », et il s'en allait la tristesse dans le cœur (2). Toutefois, il n'eut pas la force de s'élever, au sujet des miracles, au-dessus des préjugés de son pays, et on le voit qui fait liabiluellement les prodiges qu'on lui demande. Il y a plus. Il lui arrive de présenter ces prodiges comme la preuve principale de sa mission. Quand Jean envoie deux de ses disciples pour lui iV'^ mander : « Êtes-vous celui qui doit venir, ou devonsnous en attendre un autre (3)? » il répond : a Allez raconter à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu. Les aveugles voient, les boileux marchent, les lépreux sont guéris, etc. » Cependant il ajoute, comme s'il sentait que le miracle est peu lait pour relever la pure doctrine évangélique : « Et heureux est celui qui ne prendra point de moi un sujet de scandale. »
Cette crainte honore, certes, l'esprit de Jésus, mais elle était inutile. Si le vul-aire ne voit des miracles, il no croit pas {lx)\ et quant à ceux qui « n'écoutent ni Moïse ni les prophètes », le njiracle ne pourra les convertir à la religion oflicielle ; « ils ne croiront pas, quand même quelqu'un des morts ressusciterait, n
(1) Matih., XII, 38. 39; - XV(,1, !x ; Marc, VFir, 11, 12. — Luc, XI, 16, 29.
(2) ... iagemiscens spirilu... et dimillens eos.
(3) Maltli., XI, 2-C ; — Luc, VII, 18-23.
(4) Nisi signa et proiigia videritis, non creditis (J.>an., IV, 48).
C'est qu'ils savent que jamais un mort n'est ressuscité... Maintenant, quant aux divers points de l'enseignement de Jésus qui pèchent contre la morale, il suffira de citer pour le moment le conseil qu'il tire de la parabole de l'économe injuste (1), et qui est qu'il est bon d'employer les ricliesses d'iniquité à se faire des amis. Il nous semble que la seule bonne manière d'employer de telles richesses c'est d'en opérer la restitution à qui de droit, et le lecteur sera de notre avis.
6.— Que peut-on répondre de juste et de sensé à ces critiques? Il fallait les présenter, car la raison nous y obligeait, et d'ailleurs pour comprendre l'immense influence (le Jésus sur une partie de la société humaine (2), il faut le considérer dans ses faiblesses aussi bien que dans ses vertus. «Toutes les religions, ditGœthe, sont, en tant qu'œuvres dhommes supérieurement doués, adaptées aux besoins et aux capacités du
(1) Luc, XVI.
(2) La religion de Jésus, tout en méritant de devenir universelle, quant à sa doctrine morale, ne l'a jamais été comme chacun sait. Si donc l'Église officielle s'attribue l'épithète de catholique, c'est sans aucun titre effectif et réel. Cet attribut conviendra à la communion chrétienne, quand elle aura réalisé l'apophthegme de S. Augustin : «M necessariis unilas, in dubiis liber (as, in omnibus carilas. »— Il sera curieux de faire remarquer que celui qui a le plus contribué à faire venir l'idée d'accoler le mot catholique à l'Église, Tévêque martyr Cyprien de Carthage, combattait avec passion une vraie idée catholique qu'enseignait Etienne, évêque deRome (en 256). (Voyez Mœhler, Patrologie, I, p. A88, 492 ; trad. fr.)
198 PHILOSOPHIK DE LA HAISON prUE.
grand Dombre. Si elles étaient l'œuvre de Dieu, personne rie les comprendrait (1). ,, La remarque est des plus sensées. Nous aimons Jésus, nous le considérons à quelque égard comme notre maître, nous suivons l'appel qu'il nous fait par sa doctrine, nous croyons qu'entendu au sens correct, il a des paroles de vie et de résurrection, et que celle-ci surtout : « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité (2)», lui assurera à jamais le respect, la reconnaissance et la sympathie de l'Iuimanité. Cependant la plupart des esprits sont ainsi faits, que le feu sacré, supposé qu'on parvienne à l'allumer en eux, ne trouve pas dans la liberté que la pure doctrine évangélique leur présente un aliment soutenu ; lents et appesantis comme ils sont, ils ne comprendront jamais que le règne de Dieu puisse s'établir sans pratiques extérieures (3). Il leur faut le fardeau des formes, tout un attirail d'observances, des clefs qui n'ouvrent rien mais qui ferment la science (4), un système théologique dont la subtilité sophistique ne fait que mieux ressortir le cru et dur matérialisme du fond ; enfui, des traditions qui leur permettent de faire de la morale ce q.i'ils veulent (5). «Hypocrites, IsHïe a bien prophétisé de
(1) Gesprdche, II, p. 295.
(2) a Spiritus est Deus : et eo<i qui adorunl eum, in spiritu et veritate oportet adorare. » (Joan., IV, 24.)
(3) Luc, XVII, 20 : « Non venit regnuni Dei cum observadone.^y {II) Luc, XI, 52.
(5) Cf. Marc, VII, 13 : Rescidentes verbum Dei per tradilionem vestram, quam tradidislis...}y —Matth., XV, 3, 5, G,
APPENDICE. - NOTICE ^[jH LA VIE DE JÉSUS. 199
VOUS, quand il a dit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi; et c'est en vain qu'ils m'honorent, enseignant des maximes et des ordonnances humaines (1). »
Toutefois, il ne sert de rien do vouloir le taire, le fondement de toute cette religion extérieure, qui enlace et étouffe l'esprit dans les liens d'une doctrine purement matérielle, se trouve autorisé, peut-être même institué, par Jésus en personne. Cela résulte suffisamment déjà de tout ce que nous avons vu dans le chapitre précédent, et, particulièrement encore, de nombre d'autres passages. Il suffira d'en citer quelquesuns, celui, par exemple, où le fils de Marie reproche aux pharisiens d'avoir abandonné pour des observances tout extérieures ce qu'il y a de plus important dans la loi, à savoir: la justice, la miséricorde et la foi. «C'étaient là les choses qu'il fallait pratiquer», leur dit-il, et il ajoute: «sans néanmoins omettre les autres : et nia non omittere » (2). Cependant on peut répondre qu'ici, ainsi qu'en quelques autres endroits (3), il s'agit de la religion qui régnait encore, et non du culte nouveau, inspiré et réglé par l'esprit de liberté. Mais cette objection n'est plus recevable, quand le fils de Marie émet la doctrine qui a produit le dogme de la transsubstantiation et qu'il dit en propres termes que, pour avoir la vie éternelle, il faut manger sa
(1) Matlh., XV, 7-9.
(2) Matth., XXIII, 23. Luc, XI, 42.
(3) Par exemple, Luc, XVII, 14 ; — Marc, I, Mx,
200 PHILOSOPHIE DE LA HAISON PUUK.
chair et boire son sang. Saint Jean nous assure que Jésus dit cela en enseignant dans la synagogue de Capharnaûm (1). Le lieu était bien choisi.
Plusieurs de ses disciples, tout matériels qu'ils Fussent en général, trouvèrent ces paroles bien dures et en furent scandalisés au point qu'ils se retirèrent de sa suite et se dispensèrent d'aller encore avec lui. Jésus s'en aperçut et comprenant qu'il avait été trop loin, il se hâte d'expliquer au spirituel ce qu'il vient de dire. «C'est l'esprit qui vivifie, reprend-il ; la chair ne sert de rien : caro non prodest quidquam. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie(2) ». A la bonne heure ! mais le mal était fait, car l'Église, sans tenir compte des paroles de Jésus rapportées par saint IVlarc : « Vous no m'aurez pas toujours )) , s'est autorisée des paroles précitées, et qui ne sont rapportées que par saint Jean, pour changer le sens puremeat symbolique et commémoratif du : Hoc est corpus meum^ au sens du corps physique ou de la présence réelle et permanente. La même chose a eu lieu pour le : Hic est sanguis meus. Cependant le sens figuré de ces paroles est évident pour quiconque lit avec attention les synoptiques qui les rapportent (3), de même que saint Paul qui ajoute
(i) Joan., YI, 52-60.
(2) Joan., VI, 64.
(3) Voyez Marc, XIV, 22-25; — Malth., XXVI, 26-29; — Luc, XXII, 17, 20 : « Hoc facile in meam commemoralionem.-ù — Après avoir dit que le calice est son sang de la nouvelle alliance, il ne laisse pas de l'appeler encore ce fruit de la vigne. » Dans Vidée de Jésus, la transsubstantiation n'avait donc pas eu lieu.
APPENDICE. — NOTICE SUK LA ME DE JÉï5LS. 201
comme faisant suite à l'institution sacr.imentelle : «Car toutes les fois (jue vous mangerez ce pnin (et non pas ce corps ou cette chair), et que vous boirez ce calice (et non pas ce sang), vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne (1). » Il est vrai qu'il dit ensuite^ qu'il faut faire dans ces espèces « le discernement du corps du Seigneur » ; mais par là il ne détruit pas le sens symbolique des formules précitées^ puisque, étant commémoratives de la mort de Jésus, elles doivent vivement rappeler à l'esprit du communiant le corps qui s'est sacrifié pour lui. Destitué de ce discernement, fait avec distraction ou avec indifférence, le repas n'aurait plus de raison.
Quoi qu'il en soit de l'intention de Jésus et de saint Paul sur le sens des paroles institutrices du repas eucharistique, et nous n'avons en fin de compte aucune preuve décisive et péremptoire à faire valoir contre leur acception matérielle dans l'esprit du fondateur du christianisme et dans celui de son principal apôtre, ce qui est certain c'est que le dogme de la transsubstantiation a prévalu dans l'Église latine et dans l'Église grecque, et qu'il est devenu, par l'aveugle foi qu'il impose, la pierre de l'angle de tout un édifice social et de la discipline qui le maintient. Il faut dire comment : car la philosophie de la raison pure appliquée à la société n'a pas de base d'opération plus sûre que ce dogme.
(1) /. ad Corinth., XI, 26.