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révolution a été provoquée, ce qui explique en partie ses fureurs : il est très-vrai aussi que la Convention a sauvé le pays malgré sa tyrannie. Mais il faut convenir que ces deux principes sont d'une application bien difficile, car les circonstances explicatives peuvent se transformer en circonstances nécessitantes; et au nom des services rendus, on peut être conduit sinon à justifier le mal, du moins à l'excuser comme un accompagnement nécessaire du bien ; et l'on glisse sur la pente du fatalisme. On sait que les éminents historiens n'ont pas toujours échappé à ce danger. Sans doute, le fatalisme dans leurs livres n'est pas systématique et prémédité; il y est inconscient, mais quelquefois sous une forme très accentuée. En un mot, ils se sont laissé trop entraîner par leurs principes. Ne voyant pas comment une autre histoire eût été possible, ils ont été conduits à croire que celle qui a été était nécessaire. C'est là une pente dangereuse sur laquelle il faut s'arrêter. Nous rendons justice à la Convention et au Comité de Salut Public et leur savons gré des services rendus à la patrie; mais après tout, rien ne nous prouve que les mêmes services ou de plus grands n'eussent pu être rendus par un pouvoir plus régulier et plus humain. On peut concevoir comme possible une certaine concentration de pouvoir et d'au-
torilé qui n'aurait pas été celle des jacobins. Entre l'anarchie et le despotisme il y a bien des degrés ; la dictature elle-même a les siens. D'ailleurs n'avons -nous pas le droit en histoire de dire que telle chose n'aurait pas dû être, même quand on ne saurait dire comment elle eût pu être autrement? Le dogme de la liberté morale ne réclame nullement des historiens qu'ils reconstruisent rétroactivement une histoire qui n'a pas existé. II est permis de dire que Louis XI a été un méchant homme, sans être chargé d'expliquer ce qu'eût été l'histoire de Louis XI s'il eût été un saint Louis. De telles hypothèses sortent du rôle sévère de l'historien, dont l'objet n'est pas le possible, mais le réel. Il n'a pas à dénouer les difficultés théologiques et métaphysiques du libre arbitre; placé à un point de vue purement pratique, il a à la fois le droit d'expliquer les faits et le devoir de les juger; en faisant la part des causes secondes, ce qui est le rôle de la science, il ne sacrifie pas pour cela la conscience morale, qui est d'un autre ordre, et d'un ordre supérieur à la science elle-même.
Si les nobles esprits qui ont les premiers repris en main la défense énergique de la révolution française sont tombés dans quelques excès, la faute en est surtout au temps où ils ont écrit. C'était le temps où la
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révolution croyait encore en elle-même , et n'était pas arrivée au doute et au scepticisme. Elle n'en était pas encore à faire son examen de conscience, et ses amis la défendaient, comme on l'attaquait, avec l'ardeur un peu tranchante de la ^eunesse et de la passion»
ÉCOLE DÉMOCRATICO-GATHOLIQUE. — ECOLE SOCIALISTE, M. BUCHEZ. — M. LOUIS BLANC.
A mesure que la révolution s'éloigne de ses origines, on voit se former peu à peu et grandir une sorte de mythe révolutionnaire qui peut nous expliquer les vieilles légendes traditionnelles des peuples primitifs. La révolution devient un dogme; tous ses actes sont héroïques et sacrés; ses instruments, même les plus vils, sont des prêtres chargés des immolations et des sacrifices. Le fanatisme révolutionnaire, comme tous les fanatismes, se complaît surtout dans la partie la plus aiguë et la plus violente de son dogme. Ce ne sont plus les constituants, ce n'est plus la gironde, c'est la mon-
tagne; ce n'est pas même toute la montagne, c'est le jacobinisme qui seul a le droit de représenter la*révoIution dans sa pureté, dans sa vérité, dans son idéal. Tout ce qui est en deçà est réaction; tout ce qui est au-delà est ultra. Entre le dautonisme et l'hébertisme, il n'y a qu'un parti qui ait le vrai sens de l'orthodoxie révolutionnaire : c'est la petite église de Robespierre et de Saint-Just.
C'est sous le gouvernement de juillet que s'est fait jour et qu'a dominé, surtout dans les écoles démocratiques, cette théorie absurde de la révolution française. Au lieu de comprendre, comme le disait alors le pénétrant TocqueviJle, que c'est l'ignorance et le mépris de la liberté qui a été le vice et le crime de la révolution, que c'est par là surtout qu'elle est incomplète et débile, l'école démocratique était exclusivement préoccupée de l'idée d'égalité, traitait la liberté en ennemie, la proscrivait sous le nom d'individualisme ; et, au lieu d'en apprendre au peuple le mâle exercice, elle le corrompait par un mirage décevant, celui de la fraternité. Ces vues étaient communes à deux branches importantes de l'école démocratique : la branche démocratico-catholique représentée par M. Bûchez, et la branche socialiste représentée par M. Louis Blanc. Il s'était fait dans
ce temps de travail confus des esprits et de pensées nuageuses, un singulier mariage entre la pensée catholique et la pensée révolutionnaire. Tandis que le catholicisme officiel et orthodoxe rétrogradait jusqu'en deçà de 89, que l'encyclique de Grégoire XVÎ condamnait les doctrines libérales de V Avenir, tandis que d'autre part Lamennais lui-même sacrifiait son catholicisme à ses nouvelles idées politiques, l'école confuse et prétentieuse de Bûchez persistait à soutenir je ne sais quel catholicisme jacobin qui, malgré l'absurdité souvent odieuse de ses doctrines, a eu sa part d'influence et d'action dans le mouvement démocratique de notre siècle.
L'Histoire parlementaire de la révolution, œuvre très-utile d'ailleurs par les documents qui y sont rassemblés, fut le produit de cette conception malsaine et bâtarde, dans laquelle quelques idées justes servent de passeport aux idées les plus dangereuses et les plus révoltantes. C'est ainsi par exemple qu'on ne peut que louer les auteurs de V Histoire parlementaire lorsqu'ils blâment l'assemblée constituante d'avoir sacrifié l'idée de devoir à l'idée de droit. Il est certain que le droit, sans son corrélatif le devoir, devient bien vite un principe dissolvant. Exiger toujours quelque chose des autres sans rien exiger de soi-même, imposer tous les
devoirs au gouvernement et ne s'en imposer aucun, réclamer la liberté sans respecter les lois, ne connaître d'autre devoir que d'être en armes contre une autorité quelconque, tel est le vice révolutionnaire dans son essence; et le principe du droit mal entendu peut, chez les esprits faux et les âmes serviles, porter de telles conséquences; mais il est douteux que ce fût dans ce sens que Bûchez entendait ce qu'il appelait le devoir social. Pour lui, la formule assez vague d'ailleurs « que le droit émane du devoir (1), » signifiait que la société, avant de proclamer les droits des individus, doit reconnaître ses propres devoirs et non les leurs, que les droits des individus ne sont autre chose que l'accomplissement à leur égard des devoirs de la société. Or, ces devoirs de la société, quels sont-ils? Ils se résument en un seul mot, en un mot chrétien : la fraternité, devoir social supérieur au droit individuel; la fraternité, vrai principe de l'égalité et de la liberté. La révolution se trouvait donc avoir le même principe que le christianisme : l'égalité par la fraternité.
Tout en faisant reposer la révolution sur un principe chrétien, Bûchez n'entendait pas prendre en main la cause de l'Église catholique. L'Église, selon lui, avait