LIVRE PREMIER
ÉCOLE HISTORIQUE. — ÉCOLE PT LOSOPHI ,UE. BURivE ET FICHTE.
A peine la révolution française avait-elle éclaté, qu elle suscitait à l'étranger, aussi bien que parmi nous, les plus ardentes controverses. De nombreux écrits, en Angleterre et en Allemagne, étaient publiés pour et contre les principes, les actes, les acteurs de ce grand événement. Deux surtout ont survécu à cette nuée de pamphlets et de brochures : l'un en Angleterre, l'autre en Allemagne, l'un critique, l'autre approbateur; l'un, publié en 1790, avait pour auteur Edmond Burke, célèbre orateur et publiciste Anglais, l'adversaire de Pitt, l'ami de Fox, avec lequel cependant il rompit dans une mémorable séance du parlement,
précisément à cause de ses opinions sur la révolution française; l'aulre, publié en 1797, avait pour auteur Fichte, l'illustre disciple de Kant, alors dans Tenthousiasme de la révolution, et qui tourna plus tard contre nous cet enthousiasme, lorsque de libérateurs des peuples, nous en fûmes devenus les dominateurs. Le livre de Burke, intitulé Réflexions sur la révolution de France (1), fait valoir le principe de la tradition et les droits du passé contre les principes abstraits et métaphysiques de la révolution française : il peut être rapporté à ce que l'on a appelé plus tard l'école historique. L'autre, intitulé Considérations sur lar évolution française (2), se place au contraire dans le domaine delà pensée pure, et représente les principes de l'école philosophique.
1. Reflectiona on the révolution in France. (OEuvres de Burke, London, 1823, t. V.) Le livre de Burke fut écrit à l'occasion d'un sermon du docteur Richard Priée , et d'une adresse envoyée à la suite de ce sermon à l'Assemblée nationale. Ce sont les argumeiils et les paroles mêmes de Priée qui servent de thêniie à la réfutation de l'auteur. Le livre des Réflexions fit la plus grande sensation en Europe. Plusieurs écrivains célèbres y répondirent, môme en Angleterre, entre autres, Mac-Intosh, Pricstley, et le célèbre Américain Thomas Payne. Benjamin Constant dans ses lettres à madame de Charrière fait allusion, avec beaucoup de mépris, à l'ouvrai,-e de Burke. — Voir sur Burke, les belles Éhtdes sur l'AngJeerre au XVIII^ siècle, de M. Ch. de Rémusat.
2. Cet ouvrage a été traduit en français avec une longue et forte Introduction, par M. Jules Barui. Paris, i8o9.
L'Angleterre, habituée depuis longtemps aux discussions politiques, et qui nous avait donné Texeuiple d'une révolution sennblable à la nôtre, se montrait à la fois fière de notre imitation, et inquiète d'en ressentir les contre-coups. C'est ce second sentiment qui domine surtout dans le livre de Burke. Il ne manquait pas en effet alors, même en Angleterre, d'esprits ardents pour faire remarquer que la constitution Anglaise reposait ou semblait reposer sur le principe que l'on essayait d'introduire en France, à savoir le principe de la souveraineté populaire: ce qui pouvait donner lieu de craindre que l'on n'en tirât les mêmes conséquences. Burke dut donc s'attacher dans son ouvrage à distinguer les principes qui avaient présidé à la révolution anglaise, et ceux qu'invoquait la nouvelle révolution. Sans doute, ce n'est pas un partisan aveugle du passé. Il ne défend pas, comme les Jacobites, le principe du droit divin et de l'obéissance passive ; mais il soutient que le changement de dynastie qui a eu lieu en Angleterre au XVII® siècle, n'a été qu'une « dérogation exceptionnelle » [occasional deviatioji) à la loi de la succession héréditaire, et encore une dérogation que l'on a essayé de rendre aussi étroite que possible. « Sans doute, dit-il, on s'écarta un peu pour cette fois
de l'ordre strict et régulier de la succession dans la personne du roi Guillaume. Mais il est contre tous les vrais principes de la jurisprudence d'établir en règle générale une loi faite pour un cas particulier, et pour un individu particulier. Privilegium non transit in exempliim (p. 54).... » — « Il est très-aisé, dit-il encore, de concilier avec l'existence d'une règle fixe le fait d'une dérogation exceptionnelle, de concilier le principe de l'hérédité de la couronne avec le pouvoir de changer son application... Celle altération ne peut avoir lieu qu'à l'égard de la partie ^ecc^nie {To the peceant part)... sans décomposer la masse entière du corps politique , sous prétexte de vouloir créer avec les éléments de k société un ordre îout-à-fait nouveau (p. 58). ))
Burke reconnaît qu'il doit y avoir, pour qu'uue société se maintienne, un a principe de conservation » et un « principe de redressement (1). » Mais ce redressement doit être limité au strict nécessaire, et se rapprocher autant que possible de l'ordre régulier et traditionnel. C'est ainsi que, lors de la révolution de 1688, le roi Jacques II fut censé avoir abdiqué la couronne (p. 59); et le trône dut être considéré comme vacant (p. 67,