Arthur Young, Voyage en France, t. II, c. xxi
2. Pour ce qui concerne les classes agricoles, on comparera les conclusions de M. Léonce de Lavergne avec celles de M. Camille
donne avec délai! et sans aucune théorie abstraite, leâ causes réelles de la révolution, toutes empruntées awî cahiers. Ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, les lettres de cachets et les emprisonnements arbitraires qui sont pour lui les causes principales : car ce mal était beaucoup plus rare qu'on ne l'a cru, et d'ailleurs il ne frappait guère que les classes élevées. Mais voici les maux bien plus réels, signalés par Arthur Young, qui pesaient sur les habitants des campagnes : — La répartition des impôts, faite arbitrairement par les intendants de provinces, sans aucune responsabilité et sans contrôle; — les corvées qui ruinaient annuellement plusieurs centaines de cultivateurs; — l'inégalité des impôts, la noblesse et le clergé étant exempts de la taille; — le recrutement qui portait exclusivement sur les classes pauvres; — la disproportion odieuse de la peine et du délit dans le code pénal des finances (I);
Daresie, et celles de M. Douniol, qui ont écilt l'un et l'autre une Histoire des classes agricoles ou rurales. Quant à ce qui concerne ' les classes ouvrières, la comparaison du passé et du présent a été I faite avec beaucoup de science, de sagacité et d'impartialité par , M. Emile Levasseur, dans sa gi-ande Histoire des classes ouvrières, j (Seconde partie, t. II. — Conclusion.)
1. On était obligé, sous peines d'amendes, de prendre une quantité de sel donnée pour sa consommation, qu'on en eût besoin oa non. Le nombre des faux-saulniers, empiisonnés par an, était de 3,437.
— les capitaineries, droits des princes du sang sur tout le gibier d'un district, gibier qui, étant en liberté, même les sangliers et les cerfs, détruisait les récoltes du paysan, etc. Telles étaient les vexations qui venaient du pouvoir royal. Voici celles qui venaient des nobles et du clergé : les justices seigneuriales, qui n'étaient que pur arbitraire, avec juridiction indéterminée ; appels sans fin, ruines des parties; — rentes fixées et onéreuses; — retraits féodaux; — banalités; — innombrables droits féodaux, etc. — Young est plus favorable au clergé qu'à la noblesse; mais il est surtout sévère pour les parlements. Peut-être se laisse-t-il aller à l'exagération en les accusant de faveur et de partialité; mais certainement il n*a pas tort de les accuser de routine.
On est porté à croire aujourd'hui, dans un esprit de réaction assez naturel contre la révolution, que la noblesse et le clergé étaient tout prêts à sacrifier leurs privilèges abusifs, et que s'ils sont devenus les ennemis de la révolution, c'est la faute de la révolution ellemême. Mais l'examen des cahiers réfute ces apologies complaisantes. On y voit dans nombre d'entre eux la noblesse demander la confirmation de ses droits féodaux, la défense à d'autres qu'aux nobles de porter les armes, la continuation des abus du recrutement, la pro-
hibition de défricher les terres vagues et d'enclore les communaux. On demande que la noblesse parvienne seule dans l'armée et dans l'Église, le maintien des lettres de cachets, l'abolition de la liberté des grains. — Le clergé, de son côté, demande le maintien des lois contre la presse, le maintien des lettres de cachets, proteste contre la liberté des clôtures, contre Texportalion des grains, etc. Cependant, dans le clergé, le nombre des cahiers inspirés par des pensées rétrogrades est beaucoup moins grand que pour la noblesse.
Après avoir expliqué les causes de la révolution, Arthur Young cherche à en prévoir les effets à venir; et il fait preuve ici d'une grande perspicacité. La révolution doit, suivant lui, en fin de compte avoir des résultats heureux pour les petits propriétaires. Cette classe, il nous l'apprend, était déjà nombreuse de son temps, puisque, d'après son évaluation, la moitié et peut-être les deux tiers de la France étaient déjà occupés par la petite propriété, mais accablée par les exactions féodales; délivrés de ces entraves, ces petits propriétaires verront augmenter leur bien-être. Déjà ce phénomène commençait à se faire remarquer. En. résumé, Arthur Young termine par ce jugement qui, je crois, reste le vrai : « Tout ce que j'ai vu, et beaucoup de ce que j'ai entendu, en
France, m'a donné la conviction la plus profonde qu'un changement était devenu nécessaire pour le bonheur du peuple, un changement qui limitât l'autorité royale, restreignît la tyrannie féodale, ramenât l'Église dans l'État, corrigeât les abus de finances, purifiât l'administration de la justice, donnât au peuple du bien-être, et l'importance qui le lui assure. »
Il est inutile de dire que Young a vu et signalé les fautes et les erreurs de la révolution dès les premiers jours, les violences, les atteintes portées au principe de la propriété. Il maintient comme nécessaire un élément aristocratique, ou tout au moins conservateur, et voudrait que le droit de suffrage appartînt exclusivement aux propriétaires : « Car, dit-il, il est tellement de l'intérêt de ceux qui n'ont pas, de partager avec ceux qui ont, qu'aucun gouvernement ne pourra tenir la balance égale. L'intérêt des premiers est dans la démocratie pure et dans le partage des biens, chemin sûr de l'anarchie et du despotisme. »
On peut considérer Arlh. Young comme un des juges les plus sagaces de la révolution française. Il en a vu nettement les causes, en a reconnu la nécessité et la justice; et en même temps il a vu de loin l'immense difficulté sociale, née d'un régime qui, supprimant tous les privi-
iéges, ne laisse subsister d'autre principe d'inégalité que la propriété. Mais il en est de la politique comme de la science : on ne résout une difficulté que pour en voir apparaître une nouvelle, plus grande que la précédente.
Si nous comparons les jugements de l'observateur contemporain de la révolution avec les jugements de l'observateur de nos jours, nous verrons que ces jugements s'accordent sur les points essentiels. Seulement, tout en reconnaissant les bienfaits de la révolution, M. L. de Lavergne (1) essaie de faire la moindre part possible à Tesprit révolutionnaire , en réduisant ces bienfaits aux premiers actes de la révolution , antérieurs à toute violence, et en montrant comment la violence, bien loin d'ajouter à ces bienfaits, les a au contraire compromis. De plus il essaie de reporter sur le règne de Louis XYI, une partie du mérite attribué à la révolution en général. Les édits de Turgot sur la fiberté des grains et des vins, sur l'abolition des corvées et des jurandes, suffisaient pour changer l'économie du travail agricole et industriel (2), Necker introduit de
1. Economie rurale de Ja France depuis 1789 (3« édilioo, Paris, 1866). — Introduction.
2. Ces édits avaient été portés, mais étaienl-ils exécutés? Comment s'expliquer que li plupart des cahiers demandassent encore l'abolilion des corvées et des jurandes, si elles étaient déjà abolies?
l'ordre dans les finances; les derniers serfs sont affranchis (1). La question est supprimée (2), l'état civil est rendu aux protestants. Aussi, déjà sous Louis XYI, la prospérité allait-elle grandissant. Néanmoins l'auteur reconnaît qu'il y avait encore à faire toute une révolution. Il reconnaît comme légitime la Déclaration des droits qui, « sous une forme trop métaphysique sans doute, mais très-énergique et ferme, exprime les principes immortels qui sont la foi commune des peuples civilisés. » Il reconnaît comme légitime la nuit du 4 août qui fut « l'abandon spontané des privilèges par les privilégiés eux-mêmes; » et les décrets qui furent la confirmation des résolutions de cette nuit mémorable. 11 reproche, à la vérité, à ces réformes d'avoir été trop précipitées, relève la justesse des objections opposées par le roi à quelques-uns de ces décrets, fait luimême quelques réserves, en particulier au sujet de la dîme; mais, en définitive, si l'on tient compte de l'infirmité des choses humaines, où rien n'est parfait, Fauteur accorde au nom de la saine économie politique, que les principes essentiels de la révolution étaient
1. L'auteur oublie les serfs du Jura qui n'ont été affranchis qu'en
2- Même observation que pour les jurandes. Maint cahier demande encore l'abolition de la question,
justes, et qu'ils devaient avoir des conséquences heureuses sur la situation et le bien-être des hommes. Ajoutez aux décrets du 5 et 6 août, la loi de septembre 1791 sur les biens et usages ruraux, qui établissait la liberté du sol, comme la déclaration des droits et le 4 août avaient établi la liberté de l'homme et du citoyen, voilà l'ensemble des conquêtes «. qui ont survécu et fécondé le sol; » voilà le résultat solide, effectif, incontestable de la révolution. Dès lors tout était dit; la révolution légitime était accomplie; au-delà, ce n'est plus la justice, c'est la violence qui prend en main le gouvernement.
M. L. de Lavergne essaie surtout de démontrer que deux des actes les plus approuvés de la révolution comme ayant amené la division du sol, n'ont pas eu cet effet : à savoir la vente des biens du clergé et celle des biens d'émigrés. Il établit d'abord que la valeur des biens ecclésiastiques était bien au-dessous de ce qu'on est tenté de se figurer et se réduisait tout au plus à GO millions de rente. L'extension démesurée des propriétés ecclésiastiques avait été déjà contenue sous l'ancien régime par plusieurs arrêts et ordonnances, et entre autres par l'édit de 1740. Le clergé d'ailleurs était dis- / posé à une transaction, et eût consenti à une liquida-
tion qui eût pu donner 400 millions comme garantie à la dette publique. Il lui serait resté 50 millions, chiffre bien dépassé dans notre budget actuel par les frais de la charité publique et qui fussent restés à la charge du clergé. Ajoutez à cela que le nombre des religieux était bien inférieur à celui qu'on a cru ; ajoutez enfin le principe de la liberté religieuse qui eût dû interdire la fermeture des cloîtres. Quant aux résultats obtenus par cette mesure, l'auteur les déclare fictifs. Il ne suffit pas de vendre des biens ; il faut des capitaux pour les mettre en valeur ; et c'est ce qui manquait alors. D'ailleurs ces biens mêmes n'ont pas été tous vendus : la propriété des pauvres s'est reconstruite sous un autre nom (les biens des hospices), et l'on peut soutenir que la main* morte entre les mains de l'État est au moins égale à ce qu'elle était aux mains du clergé. Enfin, les communautés ecclésiastiques ont reformé des propriétés ecclésiastiques presque égales à celles de l'ancien régime; et le nombre des corporations religieuses égale, s'il ne dépasse, celui des anciens couvents. Tant il est vrai que toute révolution violente est impuissante à changer les mœurs et les choses, quand elles résistent à la théorie. Il en a été de même pour la confiscation des biens d'émigrés : les propriétés aristocratiques se sont reconsti-
tuées ; et si l'on y regardait de près, on trouverait que la plupart des familles que la révolution a cru ruiner, sont aujourd'hui plus riches qu'en 1789.
Nous ne sommes pas en mesure de discuter ces assertions, si remarquables, de M. L. de Lavergne. Il nous sera seulement permis de faire remarquer qu'elles peuvent avoir deux significations, et servir deux thèses opposées. Car si elles démontrent d'une part que la violence et l'injustice sont inefficaces et impuissantes, elles démontrent en même temps que la révolution, si l'on en croit l'auteur, n'aurait en réalité détruit ni la grande propriété, ni la propriété ecclésiastique; que par conséquent ces deux grandes forces, ces deux grands agents (que l'on supposera, si l'on veut, bienfaisants dans leur action) ne sont point incompatibles avec les principes de la société de 89. Or, ce qui importe aux générations actuelles, ce n'est pas de justifier des actes dont, après tout, elles ne sont pas responsables, mais de savoir si les principes sous lesquels elles vivent sont légitimes, et si elles excluent quelques-unes des grandes forces morales et sociales de l'humanité. Si les faits invoqués par M. de Lavergne sont vrais, il s'ensuit qu'une société peut devenir démocratique , ouvrir à tous le champ le plus large, enrichir, nous Talions voir, les classes populaires,
sans porter atteinte (sauf pour un temps de crises), aux justes avantages dus aux services militaires ou religieux du passé. Rien ne serait plus honorable pour notre société si encore une fois, les choses étaient ce que l'on dit qu'elles sont. Qu'il y ait eu d'ailleurs dans la révolution des actes injustes et violents, il faut le déplorer; mais c'est là malheureusement ce qui fait que c'est une révolution.
Quant aux résultats obtenus, l'auteur distingue deux époques : la première de 1789 à 1815, la seconde de 1815 à 484-8. Dans la première, les effets ont été lents à se produire, et le progrès très-inférieur à celui qui a eu lieu depuis; dans la seconde, le partage s'étant fait entre le bon et le mauvais, le vrai et le faux, le progrès a été rapide. Cette division ne sera contestée par personne; car il va de soi que ce n'est pas pendant la guerre civile et la guerre étrangère que la richesse publique trouve à s'augmenter. La paix est la vraie source de la prospérité. Je ne conclurai pas précisément avec l'auteur que c'est dans cette période de 1815 à 4848, que le partage du vrai et du faux a été fait, mais simplement que la paix et un gouvernement libre et régulier ont enfin permis aux principes de 89 de porter leurs
fruits. Or, ici les résultats sont considérables. Le nombre
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des grands propriétaires a doublé : celui des petits a augmenté d'un tiers. Il y aurait donc en France près de cinq à six millions de propriétaires fonciers, grands ou petits. Lorsqu'on sait quel esprit d'ordre et de conservation donne la propriété foncière, on a droit de se demander s'il est vrai que l'esprit de la révolution soit d'engendrer et de favoriser le communisme, et si, en enfantant le mal, elle ne porte pas aussi en elle-même le remède.
LA CRITIQUÉ FRANÇAISE. — ■ LA CRITIQUE ALLEMANDE. M. DE TOCQUEVILLE. — M. DE SYBEL.
L'année 185^ a déterminé une véritable crise dans la j)hilosophie de la révolution française. Une profonde déception, une déviation inouïe des principes chers jusque-là au pays, on le croyait du moins, une tendance tnalheureuse à sacrifier les résultats moraux de la révolution aux résultats matériels, une nouvelle forme d'absolutisme se produisant sous le prestige même des idées qui avaient dû effacer à jamais le despotisme du monde, — en même temps une science un peu plus étendue,une comparaison de notre état avec celui des peuples voisins, la triste conviction — trop justiiiée par l'expé-
rience — que plusieurs de ces peuples, sans tant de crises ni de désastres, avaient atteint peu à peu par le cours des choses celte liberté politique que nous avions rêvée et que nous avions manquée, et même, au point de vue de quelques grandes liberlés sociales, nous avaient devancés et surpassés, tandis qu'un grand peuple au delà de l'Atlantique réalisait à la fois dans toute son étendue ce grand programme de liberté et d'égalité dont nous commencions déjà à sacrifier la moitié, sauf plus tard à abandonner l'autre : toutes ces vues , toutes ces réflexions, expériences et comparaisons ont contribué à jeter des doutes sur cette croyance à la révolution que tous partageaient à quelque degré, les sages avec réserve, les exaltés avec fanatisme, mais qui semblait faire partie de la croyance de la France en elle-même, croyance que tant de grandeur dans le passé et dans un passé si récent paraissait justifier.
De là une direction toute nouvelle donnée aux théories récentes sur la révolution française. On commence à être frappé du peu de respect que la révolution avait eu pour la liberté de l'individu, de son culte pour la ' force, de son idolâtrie pour la toute-puissance du pouvoir central; on se demande si, en établissant dans le monde moderne l'égalité des conditions, la révolution,
comme autrefois l'empire romain, n'avait pas préparé les voies à une nouvelle forme de despotisme.
Aucun publiciste n'a été plus frappé de cette pensée que le célèbre et pénétrant Alexis de Tocqueville, et il l'avait eue bien avant tout le monde. Le premier, dans son livre si original de la Démocratie en Amérique, il avait, en des temps pacifiques, modérés, constitutionnels, menacé les peuples modernes « de la tyrannie des Césars, y> prédiction étrange que nulle circonstance, nul événement, nul symptôme apparent ne paraissait autoriser. Plus tard, justifié en quelque sorte par les événements, il reprenait cette pensée et la développait avec la plus rare sagacité dans son beau livre sur l'Ancien régime et la révolution (1),
Il y réfute ceux qui ont cru que la révolution était essentiellement anarchique. C'était, selon lui, prendre l'apparence pour la réalité, la forme pour le fond. Sans doute, la révolution a beaucoup détruit; comme elle était appelée à mettre fin au régime féodal, elle a dû s'attaquer à la fois à tous les pouvoirs établis, ruiner toutes les influences reconnues, effacer les traditions et « vider en quelque sorte l'esprit humain de toutes les idées sur lesquelles s'étaient fondés jusque-là le respect