‹ Philosophie de la Révolution françaiseChapitre 37 sur 41 · Ibid., t. II, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. II, p

Catherine, comme si tous ceux qu'on appelle les grands politiques, eussent obéi jamais à d'autres mobiles qu'à celui de l'avidité, de l'esprit de pillage et de la folle ambition! Si un peuple devenu conquérant mérite quelque excuse, ne serait-ce pas plutôt celui qui, provoqué dans ses foyers, refoule l'invasion (1), et qui, entraîné d'ailleurs par une fougue naturelle, enivré par des succès éblouissants, se précipite sur ceux qui ont voulu porter atteinte à son indépendance, étouffer sa liberté? Quant à l'originalité propre de la révolution, nous avouons, pour notre part, être assez peu sensible à la question de savoir si elle est un point de départ ou une conséquence, un commencement ou un couronnement. Qu'elle soit juste et qu'elle ait raison, c'est la seule chose importante. Plus on démontrera qu'elle se rat' tache à la révolution américaine, à la révolution d'An-

1. II est vrai que Tau leur allemand essaie d'établir 1° que la France n'a pas été provoquée, mais que c'est elle qui a provoqué; 2» qu'elle n'a pas refoulé l'invasion, mais que cette invasion s'est arrêtée ellemême par timidité, désunion et incapacilé. Ces assertions ne peuvent être admises que sous bénéfice d'inventaire, vu l'esprit de haine, de sophistique qui anime l'ouvrage et dont nous avons donné les preuves. D'ailleurs un peuple qui se croit attaqué est aussi excusable que celui qui l'est réellemenl, et, si ses ennemis sont ineptes, ce n'est pas une raison pour qu'il leur p:\rdonne plus volontiers, leur sachant gré de leur ineplie. Ainsi, même dans l'hypothèse fort controversable de M. de Sybel, l'esprit de conquête de la révolution s'explique naturellement par les passions les plus ordinaires du cœur humain.

gleterre, à celle des Pays-Bas, à la réforme de Luther, plus on prouvera par là que ce n'est pas une révolution arbitraire et a priori^ née de fausses conceptions et d'utopies abstraites, qu'elle est au contraire, comme tous les grands mouvements de l'histoire, une résultante de tout ce qui a précédé, plus on réfutera le paradoxe de l'école historique, selon laquelle il semble que les préjugés et les privilèges auraient seuls une histoire, tandis que le droit n'en aurait pas!

Tout en rattachant cependant la révolution au mouvement protestant du xvi® siècle, il faut aussi savoir l'en distinguer. La révolution est issue de la philosophie française du xviii^ siècle, laquelle est toute autre chose que la réforme protestante. Celle-ci a pu arriver à l'idée de la liberté et de l'égalité, mais elle n'en est pas partie. La rédemption par le Christ, tel est son principe fondamental : les droits de l'homme, tel est le principe de la philosophie du xviii« siècle et de la révolution. C'est bien à la vérité par le développement du principe protestant que l'on est arrivé à cette conséquence; mais la conséquence est bien éloignée du principe, et elle a un tout autre caractère. Or ce principe des droits de l'homme, c'est le xviii' siècle qui l'a formulé et c'est la révolution qui s'est fait fort de l'appliquer dans l'intérêt

du genre humain. De là un caractère de généralité qui a frappé tous les observateurs, et a fait de cette grande période une crise pour l'humanité en général, toutes les autres révolutions protestantes étant plutôt des révolutions locales. Celle d'Amérique seule a déjà un caractère plus général et plus abstrait : cela tient aux mêmes causes que pour la révolution française; elle a également, aussi bien que celle-ci, reçu l'empreinte de l'esprit du xviii^ siècle; il ne faut pas d'ailleurs les séparer l'une de l'autre, la France étant pour moitié dans le succès de la révolution américaine.

M. de Sybel ne serait pas de son temps, s'il ne considérait comme une conséquence fatale et logique de la révolution rétablissement du « césarisme », c'est-à-dire du système qui reconnaît, dit-il, l'égalité des droits pour tous, et ouvre à tous la carrière du service de l'état, mais qui entraîne à sa suite « les prohibitions commerciales, la servitude de la presse et de l'enseignement, et l'oppression de l'église ». Ce sont là des assertions vagues, et même, sur certains points, contraires aux faits, car il se trouve précisément que c'est le césarisme qui a essayé d'introduire en France la liberté commerciale. Quant à l'oppression de l'église, on ne sait Irop à

quels actes l'auteur veut faire allusion. Le point le plus

faible de ce réquisitoire, c'est de prendre un accident pour une loi. Ce qui paraît bien le propre de la révolution, c'est d'avoir été jusqu'ici impropre à fonder un gouvernement, et on ne peut la justifier sur ce fait; cependant le césarisme n'en est pas plus la conséquence nécessaire que la monarchie constitutionnelle ou la république. L'avenir résoudra cette question, et partir d'un fait accidentel pour le transformer en loi absolue est un procédé peu scientifique. Enfin M. de Sybel, ainsi que tous les écrivains du même temps, reproche à la France d'avoir ignoré le principe du self-government^ d'avoir exagéré la centralisation, comme si la Prusse était un modèle de self-government, et comme si elle avait peu de goût pour la centralisation!

En résumé, la critique française et la critique allemande, par des motifs différents, aboutissent à la même conséquence, à savoir que la révolution a péché par deux grands vices, le culte de la force, l'exagération de l'idée de l'état. Tandis que l'une impute ces deux maux à la révolution, comme si elle les eût créés, l'autre plus profonde en trouve l'origine dans l'histoire. Cette phase de la critique française, représentée par Tocqueville, va être bientôt dépassée en France même par d'autres critiques plus sévères et plus hardis.

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LES DERNIERS CRITIQUES. — M. E. REN.slN. — M. Eil. MOXTÉGUT. — M GOURCELLE-SENEUIL.

De tous les écrivains remarquables qui dans notre siècle ont remué les esprits, il n'en est pas un qui n'ait tenu à honneur de s'expliquer sur la révolution. M. Cousin, dans son introduction aux Fragments politiqueSj M. Guizot, dans ses Mélanges politiques^}!, de Rémusat, dans sa Politique libérale, d'un souffle si noble et si généreux, Mme G. Sand, dans ses romans et dans mille pages éparses, tous ont émis des jugements intéressants, dignes d'être recueillis, sur les principes, les causes, les effets, les lacunes de la révolution ; mais ces vues rentreraient toutes plus ou moins dans les cadres déjà signalés; nous devons nous borner dans

ce travail rapide à ce qui paraît être une phase précise et nouvelle de la philosophie de la révolution. Or, ce caractère, nous croyons le trouver dans les quelques pages éparses que M. Ernest Renan a consacrées, selon l'occasion, à ce grand sujet. On voudrait qu'il les eût condensées et développées dans un ouvrage; mais telles qu'elles sont, et même dans leur état de dispersion, elles constituent une manière de penser particulière et très-arrêtée, qui est véritablement, selon l'expression hégélienne, un moment de l'idée de la révolution. Avons-nous besoin de dire que tout ce qui sort de cette plume a une souplesse, une grâce de formes qui rendent tout spécieux, et qui, malgré la rébellion d'un froid jugement, captivent et subjuguent le lecteur?

Jusqu'ici nous avions rencontré bien des amis, bien des ennemis de la révolution, amis de toutes nuances, ennemis de tous degrés; mais en général tous les ennemis venaient d'un certain camp, tous les amis de l'autre. En général, du côté de la foi orthodoxe, étaient les adversaires, du côté de la libre pensée les adhérents. Si l'on avait vu des croyants passer à la cause de la révolution, on n'avait guère vu d'incrédules qui lui fussent contraires. Ici, c'est un libre penseur qui se range parmi 1 les ennemis déclarés, ou tout au moins parmi les cen-

MM. RENAN — MONTÉGUT — COURCELLE-SENEUIL iW

seurs très-sévères de la révolution : c'est l'un des maîtres de la critique qui défend la foi monarchique et aristocratique contre les préventions des démocrates, c'est l'auteur de la Vie de Jésus qui donne la main à l'auteur du Pape. De là l'originalité piquante et en même temps la faiblesse des vues politiques de M. Renan. Il paraît du reste avoir passé par plusieurs phases d'opinion à l'égard de la révolution française. Lui-même nous apprend qu'il en a subi d'abord comme tout le monde le prestige, et qu'elle l'avait subjugué par son air de fierté et de grandeur ; toutefois une étude plus attentive le conduisit à une plus grande sévérité. Cette seconde phase d'opinion place M. Renan à peu près dans la même nuance d'opinion que M. de Tocqueville, et que tout le parti libéral du second empire; il s'y mêlait seulement quelque chose de l'école historique, et comme c'était la mode alors, d'un peu de germanisme. Il reprochait à la France d'avoir sacrifié « l'élément germanique à l'élément gaulois », c'est-à-dire la liberté à l'égalité, ou le principe individualiste au principe de l'état. Telle paraît être l'opinion de M. Renan dans ses premiers travaux (1). D n'y avait rien dans ces

1. Voyez Mélanges littéraires, ses chapitres sur M. Guizot et lu. de Sacy»

critiques qu'un ami sincère de la révolution ne pût accepter. De tous côtés, par des chemins difiérents, les esprits libéraux tendaient à se réunir dans cette opinion moyenne, à la fois contraire au socialisme et au césarisme, ces deux écueils de l'esprit révolutionnaire. Bientôt nous voyons apparaître dans les écrits de M. Renan un point de vue nouveau tout différent du précédent (1). Ce n'est plus seulement le sacrifice de l'individu à l'état, de la liberté à l'égalité, qui est l'objet de ses critiques, c'est le principe d'égalité lui-même. La démocratie n'est plus, comme le pensait Tocqueville, un état sage et juste, d'ailleurs nécessaire, qu'il faut corriger, surveiller, perfectionner. La passion de l'égalité est une passion grossière qui vient de la pauvreté des vues ; l'aristocratie devient un idéal devant lequel notre pauvre société d'aujourd'hui paraît plate et vulgaire, en même temps que dévorée des plus basses pas* sions. L'erreur de la démocratie est de ne pas com» prendre que la société est « une hiérarchie ï; c'est tin vaste organisme où des classes entières doivent vivre (( (le la gloire et des jouissances des autres. y> Le paysan de l'ancien régime « travaille pour les nobles », et les aime pour cela; il jouit « de la haute existence que d'au-

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