‹ Philosophie de la Révolution françaiseChapitre 38 sur 41 · Revue des Deux-Mondes, nov · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, nov

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très mènent avec ses sueurs » . Tandis que la jalousie démocratique ne comprend pas les beautés du régime féodal et aristocratique, la philosophie « revêche et superficielle » de cette école n'a jamais rien compris au rôle de la royauté. Cette royauté française fut plus qu'une royauté, elle fut c< un sacerdoce ». Pour elle, la France avait créé « un nouveau sacrement » . Ce roi sacré c( faisait des miracles ». Cette religion de Reims fut la religion de Jeanne d*Arc : elle en vécut, elle en mourut. « Légende incomparable, fable sainte ! » dit M. Renan, dans le style de M. Michelet. En face de ce tableau enchanteur du passé, la société nouvelle fait triste figure : c'est « un régiment matérialiste où la discipline tient lieu de vertu ». Le peuple sorti de la révolution est « un peuple rogue et mal élevé. » Le principe de toutes nos lois est « la jalousie ». Dans la fausse philosophie démocratique, la vertu n'est que « l'âpre revendication du droit », et la race la plus vertueuse est « celle qui fait le plus de révolutions ». Il y a encore des races vertueuses dans le monde, mais ce ne sont point les races démocratiques, ce sont des races féodales, les Lithuaniens, les Poméraniens, comprenant encore le devoir a comme Kant », ce dont il est permis de douter (1). !• Kant est précisément un des philosophes qui a le plus contri-

On ne peut nier ce qu'il y a d'ingénieux et de profond dans ces observations critiques. Si, comme le dit Aristote, lorsqu'on veut redresser un bâton courbé, il faut le courber en sens contraire, on peut croire que ces avertissements amers à l'endroit de la démocratie et de ses vices sont d'une grande opportunité; cependant c'est à la condition que ces critiques ne soient prises que comme des avertissements, et non comme des vérités absolues, car alors elles ne serviraient plus à rien. Dire que la société féodale est supérieure à la société de la révolution n'est qu'une opinion théorique, qui, vraie ou fausse, n'est intéressante que pour le philosophe et pour l'historien; ce n'est pas une vérité politique, car la politique n'a rapport qu'à l'action et à la possibilité. Il peut être légitime de rendre à la royauté et à l'aristocratie un juste hommage; mais cette peinture rétrospective d'un passé à jamais détruit ne peut en rien nous servir à corriger les maux du mal présent. Le huitième sacrement a perdu sa vertu; le roi ne fait plus de miracles. Disons plus, depuis longtemps la royauté n'en faisait plus lorsqu'elle a succombé. Hélas 1

bué à représenter la vertu « comme une âpre revendic.ilion du droit», et qui a le plus combattu la soumission de l'homme à l'homme. Rien de plus démocratique que la morale de Kant, et l'influence de Jean- Jacques Rousseau sur celle morale est manifcslc.

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à la légende de Reims avait succédé la légende du Parcaux-Cerfs. La nation est-elle si coupable d'avoir cessé de croire ?

Le tableau que fait M. Renan de l'ancien régime peut être vrai idéalement et poétiquement; mais, si l'on veut être conséquent avec soi-même , on ne peut sérieusement nous proposer ce régime, sans admettre en même temps le principe sur lequel il reposait : le principe religieux. De là un argument ad hominem auquel le spirituel critique ne saurait échapper. Admettons, si l'on veut, qu'en théorie, une société fondée sur la hiérarchie et sur les privilèges vaille mieux qu'une société livrée à la poursuite brutale de l'égalité; qui ne voit que l'un des piliers de cette société hiérarchique était la foi? Qui ne voit que l'inégalité n'est supportable aux hommes que quand elle vient de Dieu? Et comment se figurer qu'un homme qui ne croit plus à l'église continuera de croire à son seigneur et à son roi ? Rendez-nous la sainte ignorance du moyen-âge, et nous aimerons encore nos seigneurs (en supposant qu'on les aimât tant), nous aimerons nos rois, nos prêtres, nos églises, nos reliques. Pour retrouver ce temps d'innocence, il faudrait que l'esprit d'examen consentît à disparaître, et rendît les armes à

toutes les vieilles autorités. La critique peut-elle nous

domander de croire encore à la sainte légende de Pieims lorsqu'elle nous dépouille de la légende de Jésus'? On ne doit point, dans la société nouvelle, prendre et rejeter ce qui convient, au gré de ses goûts personnels, prendre le principe de la liberté de la pensée et de la science, et rejeter le principe de l'indépendance politique. Tout cela forme une société une, qui n'a pas encore trouvé son assiette, mais qui n'a plus rien de commun avec celle du moyen-âge. La politique consiste à voir les choses comme elles sont, et non comme on voudrait qu'elles fussent. L'utopie du passé est aussi dangereuse peut-être que l'utopie de l'avenir.

C'est d'ailleurs un procédé trop facile que de prendre le bien d'un côté, de l'autre le mal, d'idéaliser l'un et d'exagérer l'autre. L'histoire rigoureuse n'a rien à voir avec une telle méthode, et c'est trop confondre la politique avec l'esthétique et la poésie. Il faut comparer chaque société avec ses biens et ses maux, sans exagérer par l'imagination ni les uns ni les autres : or ce travail fait avec soin donnerait peut-être des résultats bien différents de ceux que proclame notre brillant critique. Sur un point essentiel, on peut dire que la lumière est faite : c'est la question du bien-être. On reconnaît au moins sur ce point la supériorité de la

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société nouvelle; mais on en parle avec quelque dédain,, comme d'une chose de peu d'importance, en comparaison des beautés morales et pittoresques du régime aristocratique. Cependant, lorsque nous lisons dans Yauban que le dixième de la population était réduit à la mendicité, il faut reconnaître qu'il y avait quelques ombres à ces beaux tableaux. Encore une fois, la politique n*est pas l'esthétique. Elle n'a pas le droit de traiter de haut le bien-être des hommes, et il est permis de dire que le vrai critérium d'une société bien constituée est précisément ce bien-être si méprisé. Une société riche est une société qui travaille; une société qui travaille n'a pas de mauvaises mœurs, quoi qu'on puisse en dire sur les fausses apparences que présentent les grandes villes. Une société qui a des mœurs a de bons soldats, et avec l'instruction elle aura de bons citoyens. Telle est la série de faits qui permet de conjecturer que, malgré les crises les plus douloureuses, une telle société a en elle-même les moyens de salut, sans aller se reprendre à des institutions épuisées, qui ont épuisé toute leur vertu. Que si cependant cette société avait en soi un principe de corruption véritablement incurable, on aurait encore le droit de demander .si ce principe ne lui a pas été transmis par le passée et

si la révolution, au lieu d'en être la cause, n'en serait pas uniquement le remède impuissant.

Dans un autre de ses écrits (1) M. Renan a résumé en quelques aphorismes hardis et cruels le procès de la révolution française. On peut regretter que ces critiques si vives ne soient pas accompagnées de preuves suffisantes. La révolution, dit-il, a été une tentative infiniment honorable; mais ce n'est là qu'une politesse faite au peuple français, car il ajoute aussitôt que c'est « une expérience raanquée. » Pourquoi manquée? Expliquezvous. Au contraire rien n'a mieux réussi que les réformes sociales de la révolution; elles ont traversé tous les régimes, et il n'est pas besoin d'être un grand prophète pour prédire qu'elles résisteront à tous les assauts. Une expérience aussi solide et aussi durable n'est pas une expérience manquée. Le code de la révolution semble avoir été fait, selon M. Renan, pour quelqu'un qui naîtrait a enfant trouvé, et mourrait célibataire. » A quel article du code s'applique cette critique? S'agitil de l'égalité des partages? Cette égalité suppose précisément un père qui n'est pas célibataire, et des enfants qui ne sont pas enfants trouvés. On ne s'explique pas davantage un code qui rend tout a viager, » comme si

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