‹ Philosophie de la Révolution françaiseChapitre 39 sur 41 · Questions cjutcmporaines, préface · texte numérisé non relu

Questions cjutcmporaines, préface

le code civil eût aboli Théritage, « où les enfants sont un inconvénient pour le père, » comme si, dans l'ancien régime, les filles des familles nobles n'étaient pas un grand inconvénient, puisqu'on en faisait des religieuses malgré elles, et comme si les cadets aussi ne fussent pas un inconvénient, qui n'avait de compensation que dans les faveurs du roi. Le code de la révolution est encore un code « où l'homme avisé est l'égoïste qui s'arrange pour avoir le moins de devoirs possible; » hélas ! il en a été ainsi de tous les temps, et l'on ne voit pas en quoi les privilèges, en permettant plus de jouissances à l'homme avisé, auraient pour résultat de le rendre moins égoïste 1

Insistons seulement sur un point, que l'auteur n'indique que dans une parenthèse (selon sa méthode), mais qui est en effet toute une théorie. Il reproche à la révolution d'avoir détruit « les personnalités collectives, » qui sont, dit-il, « les seules véritables. » Pourquoi seraient-elles les seules véritables? et comment udie collection peut-elle être une personne? c'est ce qu'on n'explique pas. Si les personnes collectives sont les seules vraies, pourquoi l'État, qui est aussi sans doute une personne collective, ne serait-il pas la dernière, la plus complète des personnalités, et pourquoi

n'embrasserait-il pas, n'absorberait-il pas toutes les autres? Au nom de quel principe décidera-t-on que c'est telle collection plutôt que telle autre qui est le vrai noyau social? si les individus ne valent que par leur rapport avec les corporations dont ils font partie, pourquoi ces corporations elles-mêmes auraient-elles un mode d'existence indépendant d'une collection plus va94e?et de groupe en groupe, chacune se perdant dans un groupe supérieur, n*iront-elles pas toutes à leur tour se noyer dans l'État? Que si ces groupes formés par l'histoire et par la force des choses ont eu une raison d'être et une vie propre, tant qu'elles répondirent à une situation sociale déterminée, quelles raisons pourraient-elles avoir de continuer à vivre, cette situation ayant changé? N'est-ce pas ce qui est arrivé aux groupes détruits par la révolution? Ces groupes n'étaient en réalité que des ligues pour défendre l'individu dans un état d'anarchie, où la société civile, la loi, l'autorité publique n'existaient plus, ou n'existaient pas encore. C'est ainsi que les universités, les ordres, les communes, les corporations marchandes et industrielles étaient des sociétés d'assurance mutuelle contre la violence et l'oppression. De ce fait ne résulte nullement pour ces corporations un droit naturel et essentiel à exister tou-

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jours. Que si elles ne rendent plus de services, ou même si elles sont devenues des obstacles à la civilisation, rien de plus légitime que de les supprimer, et de les remplacer par d'autres institutions. Ce ne sont après tout que des unités relatives, qui n*ont le droit de vivre que tant qu'elles sont douées de vitalité. Or c'est ce qu'on ne peut dire de ces vieilles institutions du moyen âge qui ne répondaient plus à rien au xviii^ siècle, et n'étaient que des ruines médiocrement vénérables. Si la personne collective est la seule vraie, l'État qui est aujourd'hui la seule personne collective qui ait hérité de toutes les autres (et cela par un droit historique égal à celui qui avait formé celles-ci), l'État, dis-je, doit être tout, et nous voilà en plein socialisme. Quant à soutenir qu'il eût fallu créer artificiellement des corporations nouvelles, rien de moins conforme aux principes d'une vraie philosophie : en politique, on ne peut rien créer artificiellement. Sans doute il faut que la loi puisse permettre la formation d'unités collectives, de groupes, de personnes morales. De là le principe de la liberté d'association; mais ce principe repose précisément sur le droit de la personne individuelle, la seule véritable, et non pas sur celui des personnes collectives, qui n'existent pas encore, et qu'il s'agit de constituer.

C'est donc à relever l'individu en face de TÉtat, et non à défendre des groupes factices, disparus très-légitimement, qu'une vraie philosophie de la révolution doit s'appliquer. Ce serait alors revenir simplement à la pensée de Tocqueville, pensée vraiment sage et philosophique, dont les vues de M. E. Renan ne sont que la chimérique et dangereuse exagération.

Au reste, nous ne pensons pas nous tromper en supposant que M. Renan, sans renier ces critiques, serait plus disposé aujourd'hui à relever les grands aspects de la révolution qu'à en accuser les erreurs. Désabusé, il nous l'apprend , dans quelques-unes de ses illusions germaniques, fort étonné, paraît-il, que les soldats allemands eussent des passions grossières et brutales « comme les soudards de tous les temps, » il ne serait peut-être pas aussi prompt qu'autrefois à sacrifier l'élément gaulois à l'élément « germanique. » Avec la sagacité si rare qui le caractérise, il comprend aussi que ce n'est pas le moment d'affaiblir aucune des forces vives du pays; or l'une de ces forces est la croyance en la vérité de la révolution, croyance qui n'implique nullement l'aveuglement sur ses erreurs. Tel nous paraît être l'esprit des dernières pages écrites par M. Renan, et qui sont au nombre des plus nobles et des plus belles

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qu'il ait écrites (1). Il y revendique contre l'Allemagne Toriginalité du génie français : « L'Allemagne, dit-il, ne fait pas de choses désintéressées pour le reste da monde. Très-noble sans doute est le libéralisme allemand se proposant pour objet moins l'égalité des classes que la culture et l'élévation de la nature humaine en général; mais les droits de l'homme sont bien aussi quelque chose. Or c'est notre xviii® siècle et notre révolution qui les ont fondés. » On le voit, ici l'éminent critique relève l'idée de la révolution précisément dans ce qu'elle a de plus philosophique, de plus général, de plus humain; il la relève dans ce que l'école historique a le plus attaqué, les droits de l'homme. Là en effet est la pierre angulaire de la révolution, et c'est sur cette pierre que l'humanité future bâtira son église. Construisons le temple, si nous le pouvons, sans ébranler la pierre.

Un autre critique a été plus loin encore que M. Renan dans la sévérité contre la révolution. Si M. Renan exagère la pensée de Tocqueville, M. Emile Montégut exagère la pensée de M. Renan (2). Il ne se contente pas de

\, La Réforme intellectuelle et morale, préface (Paris, 1872). 2. Voir ses deux articles de la Revne des Deux-Mondes, soas ce titre : Où en est la Révolution française (1871).

proclamer a la banqueroute » de la révolution, mais il la déclare a irrévocable. » Il est bien dangereux de prononcer de telles paroles. Nous ne savons si la banqueroute de la révolution est irrévocable ; mais ce qui est certainement irrévocable, c'est la révolution ellemême. Hors de là, c'est l'abîme. Il n'y a que trois types de société possibles : la société de l'ancien régime, celle de la révolution, celle du socialisme. La première a péri sans retour ; si la seconde a fait banqueroute, il ne reste que la troisième. C'est ainsi que, pour guérir un mal, on nous y précipite de plus en plus.

A toutes les critiques précédentes, déjà discutées, M. Em. Montégut en ajoute une nouvelle qui mérite une attention particulière. Il a étudié la révolution dans ses rapports avec l'idée de patrie. Il a essayé de démontrer que la révolution a effacé, ou tout au moins atténué en France et en Europe le patriotisme. La révolution en effet avec son caractère humanitaire et cosmopolit tend à affaiblir ce sentiment. On voit les partis révolutionnaires dans tous les pays faire cause commune, au nom d'une certaine république universelle dans laquelle ces différents peuples iraient se noyer sans frontières et sans limites. On voit de plus en plus les classes

laborieuses de tous les pays européens faire alliance contre les classes possédantes, former ainsi une famille et une patrie plus chère à leurs yeux que la patrie natale. Il y a de la vérité dans ces observations ; mais si les faits sont vrais, les conséquences que l'on en tire sont excessives. Le fait que l'on invoque ici n'a rien de particulier à la révolution, et n'en est pas la conséquence. Dans tous les temps il a été conforme à la passion des partis et des sectes de faire prédominer leurs intérêts propres sur les intérêts de la patrie. Rien de plus commun dans notre histoire (1) ; et c'est un vice qui n'est pas plus celui du parti démagogique et révolutionnaire que des autres partis. Est-il nécessaire de rappeler par exemple qu'au xvF siècle, le parti catholique avait son chef à Rome, que pendant le siège de Paris par Henri IV, le légat du pape était l'âme du gouvernement, que, si les modérés d'entre les ligueurs se rattachaient aux Guise et à Mayenne, les ardents, les seize, les curés recevaient l'or de l'Espagne , et travaillaient pour la cause de Philippe II? Ne sait-on pas que ce sont les armées espagnoles commandées par le duc de Parme qui ont forcé Henri IV à lever le siège de Paris? Si cou-

1. Il en est de même dans toute histoire. Les Jacobiles d'Angleterre n'invoquaient-ils pas les armes de la France pour rétablir leur roi dépossédé?

pables que soient nos modernes révolulionnaires, on ne peut cependant leur imputer rien de semblable. Ce n'est pas seulement le parti catholique qui s'est allié à l'étranger contre la patrie : c'est encore le parti protestant ; ne recevait-il pas du secours de l'Angleterre, comme les catholiques de l'Espagne? c'est aussi le parti aristocratique qui, sous Richelieu et sous Louis XIV, ne craignait pas de semblables alliances, non plus par conformité de croyance et par une sorte de fanatisme de foi, plus ou moins respectable, mais uniquement dans un intérêt de caste, et plus souvent encore dans un intérêt tout personnel. Eh quoi ! on accusera notre siècle de manquer de patriotisme, et l'on oublie que Condé, le grand Condé, cette vieille gloire de l'ancienne France, de la France traditionnelle et monarchique, a commandé les armées espagnoles contre les armées françaises, et cela sans une foi, sans un principe, même sans un fanatisme quelconque, sans autre mobile que la plus grossière ambition, ici pour la cour, là contre elle, selon qu'on obéissait ou qu'on résistait à ses caprices tyranniqnes et à ses rapacités; et ce héros, avide, traître et homicide, qui, à Paris même, à riIùtel-de-Ville(l), donnait à de futurs démagogues l'exemple de l'incendie et de

1. Voir, (JaiH ['Histoire de la Frowl^ t. II, c. ïx, de M. dO

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Tassassinat, est sans cesse représenté depuis deux siècles aux générations françaises comme le type de la grandeur !

Pour arriver à des temps plus récents, qui donc a défendu le sol de la patrie, qui donc au contraire a combattu la patrie avec l'aide des étrangers? On dit que l'intérêt révolutionnaire réunit les partis démagogiques sans distinction de frontières ? Mais peut-on oublier qu'il en a été exactement de même de l'intérêt aristocratique et monarchique ? Les émigrés élaient-ils du côté de la révolution, ou du côté contraire?

On ne voudrait pas opposer paradoxe à paradoxe ; mais on serait presque tenté de dire que la révolution, bien loin d'affaiblir l'idée nationale, lui a donné au contraire un élan nouveau, et que c'est elle qui a vraiment créé une tradition française? A quelle époque, dans quel temps, les souvenirs de la patrie, les gloires des anciens temps ont-ils occupé une aussi grande place que de nos jours, dans les lettres, dans les arts, dans les entretiens familiers? Cherchez dans les écrivains illustres du temps de Louis XIV des allusions courantes aux événements du passé ! Rien de plus rare. Est-il

Sainte-Aulaire, le rôle odieux de Gondé dans l'affaire de l'Hôtelde-ViUe.

jamais question de Jeanne-d'Arc, de Bayard, de L'Hôpital, de Duguesclin, même de saint Louis et de Henri IV, noms si populaires aujourd'hui, dans les écrits de Bossuet, de La Bruyère, de Mme de Sévigné, de Boileati, de Racine, de La Fontaine? Non; pas de souvenirs, tel est le caractère du xvii^ siècle. Tout est dans le roi, adoré comme une idole pendant sa vie, mais dont on cassera le testament quand il sera mort! De notre temps, au contraire^ la peinture, la comédie, le roman, la controverse politique, tout est plein de la France ; non-seulement, comme on l'a dit, de la France révolutionnaire, mais de la France tout entière. N'est-ce que l'érudition qui animait les Thierry, les Guizot, les Michelet, et qui renouvelait , rajeunissait, enrichissait notre histoire nationale? Non, c'était l'amour du pays, devenu plus cher depuis qu'il était devenu un peuple, et qu'il avait des droits I

Dans le même ordre d'idées que les écrivains précédents, mais avec un esprit plus ferme, plus poliliqtie, plus éclairé, je distingue l'auteur d'un écrit récent sur Y Héritage de la révolution (1), M. Courcelle-Seneuil, économiste distingué, qui signale à son tour « l'avorle-

i. Pciris, 1S72.

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ment » de la révolution ; mais d'abord il ne croit pas cet avortement irrévocable, et de plus il n'entend pas par là que la révolution aurait été un fruit malsain, mal venu, mal conçu ; au contraire il pense que ce fruit, bon en lui-même, aurait été vicié et mutilé par de faux médecins et de coupables charlatans, en d'autres termes par de mauvais gouvernements. Il proteste, comme Tocquevilîe et tous les écrivains de l'école libérale, contre les tendances autoritaires et centralisatrices de notre société ; mais au lieu de rapporter ces tendances, ainsi qu'on le fait d'ordinaire, à la révolution elle-même, il affirme que c'est contre cela même qu'elle a été faite. C'est l'ancien régime qui seul est coupable, et, si nous sommes encore sous le règne d'un despotisme administratif, fiscal, universitaire, clérical, militaire, en un mot a du mandarinisme, » c'est que l'édifice détruit par la révolution a été en grande partie reconstruit par l'empire et par tous les gouvernements ultérieurs, le parti républicain lui-même n'ayant pas été moins empressé que les autres à utiliser cette grande machine à son profit.

Ces vues mériteraient d'être démontrées historiquement et appuyées sur des preuves plus nombreuses et plus précises; c'est ce que ne fait pas l'auteur, son but

étant plutôt de proposer un plan de reconstruction politique que de nous donner une explication historique ou philosophique de la révolution. Il est vrai que l'on a fait souvent valoir très-faussement au profit du césarisme une prétendue indifférence de la révolution en faveur de la liberté, et que l'on a systématiquement, dans un intérêt de domination, réduit le but de 1789 à l'égalité des conditions sous un gouvernement fort. C'est là sans doute une très-fausse théorie; et sous le dernier empire, tous les écrivains libéraux, M. de Rémusat par exemple, ont souvent protesté contre cette philosophie césarienne de la révolution française. L'auteur est donc dans le vrai, quand il réclame à son tour, en faveur des principes de 89, contre ceux qui veulent les accaparer au profit d'une dictature quelconque. Seulement, est-il bien vrai que la révolution soit aussi innocente qu'il le dit des excès autoritaires, qu'il reproche à la société passée, et à la société présente ? Il a raison de dire que la dictature jacobine s'explique par les nécessités de la guerre; mais de quelque manière qu'elb s'explique, toujours est-il que la révolution se trouvai', dès son début, engagée dans les voies de la tyrannie. Cette dictature militaire était en même temps une di *lalure politique, et même sacerdotale; car la théor/e

jacobine n'imposait pas seulement l'obéissance; elle allait jusqu'à imposer la vertu et la croyance. Ainsi, à peine la révolution était-elle proclamée qu'elle était déjà entraînée à emprunter à Vancien régime, en les poussant à l'extrême, les moyens les plus arbitraires de gouvernement Quoi qu'on fasse, on ne peut donc la justifier sur ce point ; c'est elle-même qui préparait au pouvoir militaire les moyens de la paralyser et de l'asservir.

Au reste, en signalant la dictature jacobine et plus tard le despotisme impérial comme la conséquence des grandes guerres que la révolution a eu à subir, l'auteur ne paraît pas s'apercevoir qu'il touche ici à l'une des difficultés principales de sa théorie de libéralisme radical et absolu. Pourquoi la France était elle en guerre en 93? C'était en raison de sa situation continentale, qui ne permet pas que rien se passe chez nous qui soit indifférent à nos voisins. Mais cette situation continentale n'est pas un fait accidentel et passager. Elle lui est essentielle; par le fait de cette situation, la France menace ses voisins, et en est menacée. Elle est menacée par leur ambition; elle les menace par ses instincts de conquête qui sont insensés sans doute, mais qui font partie des folies inhérentes à la nature humaine et qui sont

communs à tous les peuples. Chez un peuple placé dans cette situation, l'élément militaire devra toujours jouer un rôle considérable ; et un gouvernement qui aura à sa disposition une grande force militaire, sera toujours un gouvernement fort. On peut sans doute chercher à atténuer cet excès de force, en introduisant le plus possible la nation dans l'armée : mais, de quelque manière qu'on s'y prenne, une forte armée, nationale ou non, devra toujours obéir au gouvernement : car une armée qui n'obéit pas, non-seulement ne protège pas, mais elle opprime, elle déchire le pays; et, encore une fois, un pouvoir qui a une armée entre les mains, de quelque manière qu'elle soit organisée, sera toujours un pouvoir fort.

Il y a une autre raison qui contribue en France à donner une plus grande puissance à l'État que dans d'autres pays. C'est que la France est catholique : or c'est le propre de la religion catholique, que son chef réside en dehors de l'État : il est donc, soit un souverain étranger, soit le sujet d'un gouvernement étranger, soit enfin, comme aujourd'hui, une personne exceptionnelle, ni souverain, ni sujet. Il donne des ordres à tous les fidèles, et quoique ces ordres ne soient d'ordinaire que relatifs aux choses spirituelles, qui ne regardent

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pas l'État, il peut en donner aussi de temporels, comme au moyen âge, la publication des croisades, la déposition des rois, etc. Aujourd'hui sans doute de tels actes ne sont plus à craindre; mais il peut toujours s'en produire d'analogues ; par exemple, qui doute que le pape ne puisse, le cas échéant, faire injonction à tous les fidèles de prendre les armes, ou même de faire prendre les armes à leur gouvernement pour lui faire restituer son pouvoir temporel*? En supposant qu'il y réussît, voilà donc le pays entraîné dans une guerre sur l'ordre d'un souverain étranger. Un tel pouvoir est-il conciliable avec l'indépendance du pays? Si un peuple est autorisé à prendre des précautions soit contre le pouvoir exécutif, pour qu'il n'empiète pas sur le législatif, soit contre le pouvoir militaire pour qu'il n'empiète pas sur les lois, on se demande pourquoi il ne serait pas permis d'organiser un système de précautions, aussi conciliables que possible avec la liberté religieuse, contre un pouvoir sacerdotal dont le chef irresponsable réside en dehors de l'action du gouvernement. Que les précautions prises jusqu'ici soient ou ne soient pas sages et efficaces, c'est une question à examiner ; mais qu'il soit légitime d'en chercher d'efficaces, c'est ce qui me paraît évident; et, ce système de précautions, quel qu'il soit,

constituera toujours une force importante entre les mains du gouvernement. Ces observations ne sont pas pour défendre les abus du système autoritaire, et nous sommes d'accord avec toute l'école libérale que ce système a de beaucoup dépassé en France le strict nécessaire, et qu'il a atteint la limite où il paralyse l'énergie individuelle, l'esprit d'invention, le courage civil et le sentiment de la responsabilité. Sur ce point, la lumière est faite, et tous les bons esprits sont gagnés à ces vérités; on ne gai^nerarien de plus en les exagérant. La seule réserve que nous ayons à faire, c'est que ce n'est pas seulement par un esprit de despotisme que la révolution d'abord, que les régimes ultérieurs ensuite, ont fait à l'État une part plus grande que ne l'auraient exigé les principes bien entendus de 89; et que dans un pays continental (et par conséquent militaire), catholique (et par conséquent soumis à deux souverains) , l'État a par la force des choses une responsabilité plus grande, et en raison de cette responsabilité même, de plus grands moyens d'action. Ce sont là des conditions fâcheuses d'existence, mais dont il faut accepter les conséquences, en les réduisant au strict nécessaire. La politique abstraite a raison de poser les vrais principes; mais la politique concrète a pour objet de faire cou-

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corder ces principes avec les éléments tels quels d'une situation donnée.

On ne peut que louer d'ailleurs la fermeté avec laquelle l'auteur, lui-même républicain, combat les préjugés révolutionnaires de son parti (1), et surtout ceux du parti socialiste, dont les républicains ont si imprudemment, selon lui, accepté trop souvent l'alliance. Il réfute, après Michelet, l'interprétation historique qui représente la révolution comme « faite par les ouvriers, et escamotée par les bourgeois (2). » Il se plaint avec raison de l'ignorance publique qui ne sait pas bien encore s'il y a ou s'il n'y a pas « une question sociale (3). »

Cette question sociale est un monstre dont on a peur, mais on n'est pas bien sûr qu'il n'existe pas. De là des espérances, d'une part, des craintes de l'autre qui rendent toute liberté impossible : Car « dès que la crainte et l'espérance prennent sur 1 ame du peuple un certain empire toute raison s'éclipse^ et les multitudes deviennent un jouet. » L'auteur cherche les causes du socialisme ; il les voit dans le passage subit du système des corporations à la liberté du travail. Les ouvriers

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