‹ Philosophie de la Révolution françaiseChapitre 5 sur 41 · Pajres 119 et suivantes · texte numérisé non relu

Pajres 119 et suivantes

dans une sorte de milieu, qu'il est impossible de définir, quoiqu'il ne soit pas impossible de l'apercevoir. »

Et cependant Burke lui-même, sans s'en douter, nous fait une énumération des droits (1), qui n'est pas au fond bien différente de la déclaration de la Constituante : « Tous les hommes, dit-il, ont droit à la justice ; et ce droit leur appartient contre tous les plus forts de même que contre les plus faibles. Ils ont droit à tous les produits de leur industrie et à tous les moyens de la faire fructifier. Ils ont droit d'appartenir à leurs père et mère. Ils ont le droit d'élever et de perfectionner leurs enfants. Ils ont droit aux instructions pendant leur vie, avec consolation pour le moment de leur mort. Quelque chose qu'un homme puisse entreprendre séparément pour son propre avantage, sans empiéter sur l'avantage d'un autre, il a le droit de le faire : il a en commun avec toute la société un droit incontestable à prendre sa part dans tous les avantages combinés d'industrie ou de force qu'elle possède. » Voilà ce que Burke appelle les vrais droits de l'homme? En quoi une telle table des droits diffère -t-el le de celle de 89 ? C'est ce qu'on ne voit

pas clairement. Sans doute Burke exclut expressément 1. Page 119.

et absolument le droit de souveraineté. Mais la doctrine des droits de l'homme est indépendante de celle de la souveraineté du peuple. Hors cette question réservée, rénumération de Burke est à peu de chose près la table même des droits de l'homme, peut-être même un peu plus ample qu'il ne conviendrait : car le dernier droit signalé par Burke, à savoir le droit de participer à tous les avantages de la société, pourrait être aisément transformé par un socialiste moderne en un droit au travail, ou un droit à l'assistance, ou un droit au bonheur commun. Quoi qu'il en soit, l'exemple de Burke lui-même nous prouve que, s'il y a lieu de discuter sur le nombre et la définition des droits particuliers, il est impossible d'en éluder le principe.

Il est permis sans doute de regretter que la révolution ait débuté par une préface métaphysique; il était inutile et peut-être dangereux de formuler ces droits sous une forme abstraite et absolue , qui en rendait l'application très-difficile; mais peut-être après tout n'est-ce là qu'une question de forme et de conduite ; et en examinant de près ce décalogue célèbre des droits de l'homme et du citoyen, peut-être trouverait-on que les droits réclamés étaient précisément cette moyenne de besoins légitimes et nécessaires auxquels les mœurs,

les lumières , les intérêts grandissants avaient graduellement amené les esprits, et que, s'il y a eu une explosion soudaine et effroyable , c'est que ces besoins n'avaient pas été satisfaits à temps.

Il faut d'ailleurs, dans cette célèbre déclaration, distinguer les principes de l'ordre politique et ceux de Tordre civil. Autant les premiers ont été impuissants jusqu'ici à nous donner un ordre politique quelconque, autant les seconds ont été vivaces et énergiques malgré de partielles et passagères mutilations. C'est un fait que les principes de la déclaration des droits sont précisément ce qu'il y a eu de plus solide et de plus persistant dans l'histoire de nos révolutions. Tous les établissements politiques qui ont essayé de se fonder ont péri les uns après les autres, et c'est encore un problème de savoir si une révolution aussi radicale peut enfanter et supporter un gouvernement; mais, tandis que les constitutions périssaient, les bases sociales posées par la déclaration des droits demeuraient inébranlables. La charte de 1814, aussi bien que la constitution de 1852, reconnaissait explicitement ces principes fondamentaux. Bien plus, ces principes tendaient à devenir les principes de toute société civilisée, et l'aristocratique Angleterre elle'méme y pliait peu à peu, sage-

ment et graduellement, son immuable constitution. Il sera sans doute éternellement regrettable que la révolution française n'ait pu se dénouer, comme l'eût désiré Burke, par une transaction entre le passé et l'avenir, entre l'aristocratie et la démocratie, la royauté et le peuple, entre la tradition et le progrès, entre le privilège et le droit. Nul doute qu'un progrès continu et régulier ne vaille mille fois mieux que ces évolutions brusques qui détruisent tout, et ont en outre le malheur de produire dans la suite toutes sortes de contre-coups où s'épuisent les forces des peuples. N'oublions pas cependant les faits et les événements qui rendaient si difficile, peut-être impossible la transaction que les critiques regrettent, et que l'on doit regretter avec eux.

Burke , prévenu par le modèle qu'il avait en Angleterre sous les yeux, croyait trop facilement à la possibilité d'imiter en France un pareil exemple. Montesquieu semble avoir mieux vu quand il a dit : « Détruisez dans un pays monarchique les prérogatives des corps , vous aurez bientôt un état despotique ou un état populaire. » Qu'avait donc fait l'ancienne monarchie, et cela depuis deux ou trois siècles? Elle avait détruit toutes les libertés héréditaires : communes, parlements, aristocratie, états-généraux, clergé, tout avait

été effacé, détruit, nivelé au profit du prince. Comment reconstruire ce vieil édifice de la constitution française? Où retrouver les vieilles chartes et les titres de cette liberté traditionnelle, qui eût dû être notre héritage? Burke a bien raison de dire « qu'aucun pouvoir, aucune institution ne peut rendre les hommes différents de ce que Dieu, la nature, l'éducation et les habitudes les ont faits. » Mais en France, précisément, la tradition était niveleuse ; c'est la royauté qui, la première, avait commencé à niveler; la démocratie semblait donc en France une conséquence historique, aussi bien que l'aristocratie en Angleterre.

Burke et ses modernes disciples opposent sans cesse à la France l'exemple de l'Angleterre, mais ils ne parlent jamais que de 1688, et ils semblent oublier qu'il y a eu une certaine année 164-0, où les Anglais sont loin d'avoir montré ce même esprit de sage réformation sans violence qu'ils ont fait voir cinquante ans plus tard. Oui, sans doute, en 88, les Anglais ont fait une révolution sage et habile, mais c'était quarante-huit an^ après la première. Ne semble-t-il pas que ce soit une révolution assez radicale que celle qui a décapité Charles I", établi la république en Angleterre et fait de Cromwell un protecteur! En supposant que la France,

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comme le voulait Burke, eût dû imiter les Anglais, elle avait devant elle cinquante ans pour cela. Jusqu'en 1830, l'Angleterre n'avait pas le droit de nous rien reprocher, car nous n'avions fait que ce qu'elle avait fait ellemême. C'est elle qui nous avait donné l'exemple du régicide, celui de la république, celui du gouvernement militaire, celui d'une contre-révolution, celui enfin d'une révolution nouvelle dans une branche cadette. Que l'on reproche aujourd'hui à la France de n'avoir pas su encore s'arrêter dans une combinaison raisonnable et de courir éternellement dans l'inconnu, je le veux bien ; mais Burke n'avait pas ce droit : c'était lui qui était l'impatient en demandant à la France de s'arrêtCx* du premier coup à cet état que l'Angleterre n'atteignit qu'après un demi-siècle.

D'ailleurs, en comparant la révolution française, tantôt à la révolution américaine, tantôt à la révolution anglaise, on ne tient pas compte de la différence des situations, et de la disproportion des difficultés. Pour ce qui est de la révolution américaine, par exemple, qui ne voit qu'elle a été plutôt une Sécession qu'une Révolution^ Elle a confirmé par la force des armes une séparation qui existait déjà matériellement, et qui, en partie, existait aussi politiquement. Elle n'a pas eu à

déraciner des institutions séculaires et puissantes, et elle a trouvé en elle-même tout préparés les éléments de sa réorganisation : ainsi point ou peu de résistance, par conséquent point de luttes, point d'excès; ou du moins excès rares et limités. Il faut admirer la sagesse américaine; mais avouons que "cette sagesse a eu du bonheur. En France, au contraire, de vieilles institutions qui avaient pu avoir leurs raisons d'être, mais qui ne répondaient plus à rien, et qui en même temps, comme le dit Tocqueville, tenaient au corps social tout entier, ne pouvaient disparaître sans un affreux déchirement, sans des convulsions terribles. Comment auraient -elles abdiqué sans résistance, comment la résistance n'eût- . elle pas redoublé l'énergie de l'attaque? La guerre civile était donc dans la nature des choses; et la guerre civile a des entraînements funestes sans doute, mais inévitables, tant que les hommes seront des hommes et qu'ils auront des passions.

La révolution anglaise a eu à détruire beaucoup plus que la révolution américaine, aussi a-t-elle duré plus longtemps, et a-t-elle été souillée de beaucoup plus d'excès. Et cependant, il y avait bien moins à détruire en Angleterre qu'en France; la liberté religieuse et le droit de voter l'impôt étaient au fond les seules causes

de la révolution. Les abus du système féodal y existaient sans doute comme en France, mais ils étaient moins sentis qu'ils ne le furent deux siècles plus tard, et ils avaient leurs compensations. En France, les abus de la féodalité avaient survécu à sa chute politique, et le pays souffrait à la fois et de l'oppression des grands et de celle de la couronne. Les réformes n'ayant pas été faites à temps, tous les abus s'étaient accumulés. Tout fut réclamé à la fois parce qu'on souffrait de tout. La royauté qui avait sans doute été utile aux progrès de la bourgeoisie, ne l'avait pas été autant qu'elle aurait pu l'être; au lieu de marcher en avant, elle avait souvent rétrogradé. Les demi-garanties qui résidaient dans le Parlement, dans les États provinciaux avaient disparu peu à peu. La tolérance religieuse accordée par Henri IV avait été supprimée par Louis XIV. Sous celui-ci, une certaine liberté permettait encore aux roturiers l'accès des grades militaires : ce fut sous Louis XV que la condition des quatre quartiers de noblesse fut rigoureusement exigée. La taille, à l'origine, nous dit Vauban, avait été un impôt assez doux; avec le temps, il devint intolérable. L'abus des pensions royales alla toujours en augmentant. De plus, le progrès même des lumières et de la civilisation rendit odieux ce qui avait été insen-

sible aux temps précédents; par cela seul que la révolution française eut lieu deux siècles plus tard que celle d'Angleterre, elle dut être plus vaste, toucher à plus de choses, blesser et menacer plus d'intérêts, susciter de plus ardentes résistances, et préparer une explosion plus violente et plus compliquée.

Tandis que Burke se plaçait, dans sa critique, au point de vue exclusif de l'histoire et de la tradition, le philosophe allemand Fichte, alors dans sa jeunesse, et tont plein de cette ivresse idéologique et spéculative dont TAllemagne s'est bien guérie depuis, développa le point de vue philosophique avec la naïveté la plus intrépide et avec une exubérance de phraséologie abstraite, qui au moins n'était pas au xviii® siècle le défaut de nos philosophes. Fichte nous apprend que, « pour juger de la légitimité d'une révolution, » il faut « remonter jusqu'à la forme originale de notre esprit, » que (( c'est de notre moi non pas en tant qu'il est façonné par l'expérience, mais du moi pur en dehors de toute expérience (1), » qu'il faut tirer ce jugement. On voit à quelle subtilité d'abstraction il faut s'élever, selon le philosophe allemand, pour être en état de dire son avis sur la révolution française.

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