‹ Philosophie de la Révolution françaiseChapitre 8 sur 41 · ÉCOLE MYSTIQUE ET THÉOGRATIQUE. — SAINT-MARTIN ET JOSEPH DE MAISTRE · texte numérisé non relu

ÉCOLE MYSTIQUE ET THÉOGRATIQUE. — SAINT-MARTIN ET JOSEPH DE MAISTRE

L'histoire et la philosophie ne sont pas les deux seuls points de vue auxquels on puisse se placer pour juger les événements humains. Au-dessus de l'un et de l'autre est le point de vue religieux. Lorsqu'il ne s'agit que des faits ordinaires de la vie des peuples, non-seulement il n'est pas habituel, mais il est indiscret d'y faire intervenir d'une manière trop précise la Divinité : c'est presque la rabaisser que de lui donner à jouer un rôle au milieu des petites passions et des vulgaires intérêts qui s'agitent dans les affaires des hommes. Mais lorsque les événements prennent de vastes proportions, lorsqu'ils

provoquent, par leur grandeur inattendue, l'étonnement, l'admiration, l'épouvante, c'est alors que le penseur et le croyant échappent difficilement à la tentation de voir dans ces grandes crises la présence vivante et la main terrible de la Providence. L'évêque Salvien nous apprend que, lors des grandes invasions, les peuples étonnés se demandaient avec effroi : « Pourquoi des Romains, pourquoi des chrétiens étaient-ils vaincus par des barbares ? » De même Joseph de Maistre nous apprend que les vaincus de la révolution éprouvaient la même surprise, et ne pouvaient rien s'expliquer de ce qui se passait devant eux : « Je n^y comprends rien, c'est le grand mot du jour. Comment! les hommes les plus coupables de l'univers triomphent de l'univers ! y) De part et d'autre à la même question, même réponse. Les inva» sions , comme les révolutions, étaient un châtiment divin : « Nous sommes jugés, disait Salvien, par un jugement de Dieu, et c'est pour notre perte qu'a été envoyée contre nous cette race qui marche de pays en pays, et de ville en ville, ravageant tout sur son passage : c'est la main céleste qui les a poussés en Espagne pour châtier les forfaits des Espagnols : c'est elle qui les a contraints de passer en Afrique pour tout dévaster. Euxmêmes avouaient que ce qu'ils faisaient n'était pas leur

œuvre, et qu'ils étaient poussés par un ordre divin. » Un même sentiment d'effroi et de sévère mysticisme a dû s'emparer des âmes à la vue des destinées prodigieuses de la révolution, et de cette nouvelle invasion des barbares^ comme l'appelait Mme de Staël, aussi meurtrière, aussi dévastatrice que celles qu'avait vues Salvien.

Ce sentiment se fait jour dans deux penseurs trèsdifférents, mais liés par quelques traits communs, et qui ont donné l'un et l'autre de la révolution française une théorie analogue : Saint-Martin, le philosophe, le hardi et candide mystique ; Joseph de Maistre, l'auteur du Pape, l'éloquent et intrépide théocrate ; Tun passablement hérétique, plus préoccupé du ciel que delà terre, l'autre plus orthodoxe, mais beaucoup plus attentif aux intérêts de la terre qu'à ceux du ciel ; l'un plutôt ami , l'autre l'adversaire déclaré de la révolution. Tous deux lui prêtent un sens religieux, l'un plein de l'espoir qu'elle va réaliser l'idéal mystique qui est dans son âme et aboutir à une forme nouvelle de religion ; l'autre la croyant appelée au contraire à se terminer par la restauration de tout ce qu'elle a détruit.

C'est dans une Lettre à un ami (1) que Saint-Martin

1. Lettre à un ami nur la révolution française, Paris, l'an m,

a exprimé ses vues sur la révolution et a ouvert la voie à M. de Maistre. Saint-Martin est un des premiers qui aient signalé dans la révolution non-seulement un grand événement de l'histoire de France, mais encore un événement de l'histoire de l'humanité : « C'est, ditil, la révolution du genre humain (1). » Il y voit n la

Providence s'y manifester à tous les pas. » « C'est une fièvre, une opération magique. » Quelle est donc la signification de cet événement providentiel ? C'est une grande expiation, c'est « une miniature du jugement dernier. » C'est une figure dans laquelle est représenté d'une manière successive tout ce qui, dans cette crise finale et suprême, se réalisera instantanément. La France a été « visitée (2) » la première, et très-sévèrement parce que c'est elle qui a été la plus coupable ; les autres nations ne seront pas plus épargnées qu'elle.

La révolution française est donc, pour Saint-Martin aussi bien que pour Joseph de Maistre, une expiation ;

pans nom d'auteur. Nous devons la comnounication de cet opuscule assez rare et si curieux, à notre collègue et anai, M. Caro, dont on connaît l'intéressant écrit sur la Vie et la Doctrine de Saint-Martin. Nous avons aussi consulté l'ouvrage de M. Matler sur Saint- Martin.

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