RAPPORTS DE L'ÉCONOMIE AVEC LA PSYCHOLOGIE
Mais ces phénomènes sont aussi psychologiques, car ils consistent en actes, et l'activité constitue un des attributs de l'esprit, dont s'occupe la Psychologie. En effet, d'après cette science, l'esprit humain possède trois attributs ou trois fonctions distinctes; la pensée, qu'on appelle aussi intelligence, raison ou réflexion; le sentiment, qu'on nomme aussi sensibilité et qui est la source de nos affections ou nos passions; et la volonté, qui prend le nom d'activité lorsqu'elle est en exercice ou en état actif, et qui a la propriété d'être spontanée, autonome ou indépendante de toute cause ou force étrangcre à elle-même. Par conséquent, tous les phénomènes économiques doivent être à la fois spontanés, rationnels et sensibles ou affectifs, car s'ils étaient dépourvus de quelqu'une de ces conditions, ils
ne seraient pas spirituels, ou propres de Tactivité de notre esprit. Ainsi le travail des animaux, qui n'ont ni raison ni spontanéité, ne doit pas être regardé comme économique. Ce caractère manque aussi dans tous les actes que l'homme fait lorsqu'il pense ou se meut automatiquement, c'est-à-dire sans se rendre compte de ses idées ni de ses sentiments, car ces actes ne sont pas spontanés ni rationnels. Pour que le travail soit vraiment économique, il faut qu'il soit entrepris spontanément, c'est-à-dire sans aucune pression extérieure, et exécuté avec intelligence, avec connaissance de l'objet et avec affection ou amour. Ce travail, ainsi entrepris et exécuté, constitue le vrai travail artistique, car ses oeuvres portent l'empreinte de l'art, qui exige le concours de la raison et du sentiment pour produire la beauté.
On dira, peut-être, que tout travail répugne naturellement à l'homme, et partant qu'un travail économique, et en même temps aimable ou affectif, est tout à fait impossible. Expliquons nous: il est vrai qu'il y a dans notre nature physique, dans l'élément matériel de notre organisme, une force d'inertie, commune à toute la matière, et qui tend à l'inaction et à l'oisiveté. Mais cette force est contrariée par une autre, qui réside dans notre esprit et qui se nomme activité. Laquelle des deux est la supérieure? Peut-on poser en principe que la matière domine l'esprit et que l'activité soit vaincue par l'inertie? Non, sans doute: tout le monde reconnaît que si l'homme, comme être matériel s'incline à l'oisiveté, comme être spirituel il aime le travail, et que si celui-ci lui répugne, celle-là lui est encore plus répugnante, de telle sorte qu'elle lui produit le chagrin et l'ennui.
Aussi tous les hommes travaillent, si peu que ce soit; tous exercent leur activité, avec plus ou moins de réflexion, avec plus ou moins d'amour, plus ou moins économiquement, et personne ne passe la vie dans une oisiveté complète et absolue. On dirait donc vrai en affirmant que nous ne pouvons pas nous détacher de notre double
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nature spirituelle et matérielle, et qu'après avoir vécu quelque temps pour l'esprit, il nous faut vivre aussi pour le corps: de là ces alternatives de travail et de repos, d'activité et de loisir, dans lesquelles notre existence s'écoule.
D'un autre côté, si le but économique ou le bien individuel est psychologique ou spirituel, il doit porter nécessairement l'empreinte de tous les caractères de l'esprit, et naître à la fois de l'activité ou le travail, de la raison et du sentiment. En effet, les biens que l'homme acquiert sans aucun effort, ceux que lui procure la Nature, tels que l'air respirable, la lumière, la chaleur du soleil, en un mot, ceux que dans le langage scientifique on appelle agents naturels, ne sont pas économiques, par eux-mêmes, quoiqu'ils peuvent le devenir si l'activité humaine agit sur eux et les fait servir au bien de l'individu. On ne doit pas non plus regarder comme économique aucun bien, quoiqu'il soit individuel et dû au travail, s'il ne se réalise pas avec le concours de la raison et du sentiment. Le bien purement sensible, celui qui ne touche qu'à la sensibilité ou qui consiste dans le plaisir irréfléchi, de même que le bien purement rationnel, mais non senti ou senti avec répugnance, ne sont pas des biens économiques. Pour que le bien se réalise économiquement, il faut, non-seulement qu'il soit dû au travail et qu'il soit d'accord avec la raison, mais qu'il soit poursuivi avec amour, qu'il soit aimable et aimé. Cet amour du bien individuel ou amour de soi-même est ce qu'on appelle, comme nous l'avons dit ailleurs, intérêt personnel, et il n'exclut pas la bienveillance, la sympathie, l'amour de nos fils, de nos proches, de nos amis, de tous les hommes en général; partant il est parfaitement distinct de l'égoïsme qui, non content de son propre bien, voudrait lui sacrifier celui des autres. L intérêt personnel ne consiste pas non plus dans l'amour du bien du corps, sans avoir égard à celui de l'âme, ni au contraire; il embrasse ces deux biens à la fois; autrement il ne serait pas vraiment économique ou
ne devrait pas être regardé comme tel. Que les néo-économistes et les socialistes de la chaire cessent donc de condamner ce sentiment et de jeter Tanathème sur l'Économie orthodoxe, parce qu'elle ne reconnaît pas d'autre mobile de l'activité économique. Toutes ces censures révèlent un esprit peu philosophique, un étrange oubli de la Psychologie, qui sanctionne l'amour réfléchi de soi-même, comme un des plus forts sentiments du cœur humain, une fausse idée de notre nature, qui n'est pas exclusivement rationnelle, mais aussi sensible et partant intéressée à son propre bien. Bastiat était dans le vrai en désignant l'Économie sous le nom de science de l'intérêt personnel, et elle peut porter cette dénomination sans déroger ni descendre de la place élevée qu'elle occupe si dignement parmi les autres branches des connaissances humaines.
Qu'est ce que l'Éthique? L'Éthique ou Philosophie morale, qu'on appelle aussi d'ordinaire la Morale, c'est la science de tout le bien, ou du bien entier et absolu, réalisable dan la vie par toute l'activité humaine, sans distinction des objets sur lesquels elle agit, soit qu'elle s'exerce sur les choses ou sur les personnes, sur l'homme ou sur la nature physique. De sorte que les œuvres et les actions morales de l'homme peuvent être aussi bien objectives que subjectives, matérielles qu'immatérielles, extérieures qu'intérieures à notre organisme. Nous avons dit et démontré la même chose des œuvres et des actions économiques; donc, considérées en elles-mêmes et dans leurs buts immédiats, sans avoir égard aux derniers buts qu'elles poursuivent, l'activité morale et l'activité économique ne diffèrent point en quoi que ce soit.
Or, l'Étique nous apprend que l'activité morale est
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libre et responsable; donc Tactivité économique doit l'être aussi.
Mais en quoi consiste la liberté? On appelle en Éthique liberté ou libre arbitre la faculté que Ihomme possède, plutôt que de faire, de vouloir le bien ou le mal, c'està-dire de se déterminer à agir dans le sens que la raison lui dicte, soit d'accord, soit contrairement au but moral, qui est, comme nous l'avons dit, le bien entier et absolu '.
Cette liberté, purement interne, spirituelle ou subjective, suffit pour déterminer la moralité de nos actes, et toute action humaine est bonne ou mauvaise, aux yeux de la Morale, selon l'intention bonne ou mauvaise avec laquelle on ait résolu de la faire, quoiques les résultats ne répondent pas à cette intention. Ainsi l'homme qui n'est pas libre dans ses propos, qui manque de raison et ne peut pas discerner le bien du mal, ni partant se déterminer à
* Ce n'est pas ainsi-nous le savons-que plusieurs moralistes conçoivent la liberté. D'abord, ils la distinguent du libre arbitre, qu'ils définissent l'élégibilité ou faculté d'élire arbitrairement, c est-;i-dire sans aucun motif; tandis que la liberté est pour eux la faculté d'agir par nos propres déterminations, sans qu'aucune cause étrangère s'y oppose, et conformément aux lois de la raison et de la conscience. De plus, ils n'admettent que la volonté puisse jamais vouloir le mal, celui-ci étant contraire à la nature humaine, qui aime et cherche nécessairement le bien.
Mais d'un côté, le libre arbitre, tel que ces moralistes l'entendent, n'existe pas; puisque l'homme a toujours pour agir quelque motif, bon ou mauvais; et de l'autre ils méconnaissent la liberté interne ou liberté de la volition, et ne se fixent qu'à la liberté externe ou liberté de l'action. II est vrai, du reste, que l'hemme aime nécessairement le bien et répugne le mal, nous l'avons dit ailleurs; mais c'est le mal et le bien tels qu'il les comprend, tels que l'un et l'autre s'offrent k sa raison; et cette raison, ne peut-elle se tromper? Ne peut-elle prendre le bien pour le mal et vice-versa? Sans doute, et c'est ce qui arrive souvent. L'homme fait le mal par ignorance ou par passion; mais toujours est-il qu'il le fait; et s'il le fait, il est évident qu'il peut le faire, de même qu'il peut faire le bien. Or, comment apellerons-nous cette faculté d'agir bien ou mal, si nous ne l'appelons pas liberté?
6o PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
faire l'un ou l'autre librement, n'est pas non plus regardé comme libre dans son activité, ni personne attribue à ses actes aucune moralité.
Il en est de même en Economie: tout acte, toute manifestation de l'activité, tout travail consacré au bien propre ou bien individuel, doit être entrepris avec une volonté libre pour qu'il soit économique; et cette condition suffit pour qu'il ait ce caractère, quoiqu'il donne un résultat faible ou nul, quoiqu'il ne parvienne pas à réaliser le but que le travailleur se propose.
Il est, toutefois, évident que la liberté interne ou subjective, la liberté de vouloir le bien ou le mal, suppose la liberté de les faire, ou liberté externe et objective; car pour la réalisation des buts de l'homme, une détermination, une résolution de la volonté, ne servirait à rien si elle ne pouvait se traduire en faits, et c'est pour cela que les actes humains, tant moraux qu'économiques, doivent, nonseulement être résolus avec liberté, mais encore exécutés librement. Lorsque nous étudierons les rapports de l'Économie avec la Science du Droit, nous aurons lieu d'exposer les conséquences qui découlent de ce fécond principe.
Pour le moment, il suffit de savoir que l'homme est libre, soit qu'il agisse moralement ou économiquement, et partant qu'il peut vouloir et même faire le bien ou le mal, comme il les fait alternativement, parfois sans le savoir, parfois en toute conscience, selon l'expression du grand poète latin:
Video nieliora, proboque, détériora sequor,
je vois le meilleur, je l'approuve ou je le reconnais comme tel, et je fais cependant le pire.
Mais qu'on ne croie pas pour cela qu'il est indifférent d'agir dans l'une ou dans l'autre direction; car c'est le bien, et non le mal, ce qui constitue le but moral, but nécessaire ou qu'en définitive il faut réaliser, but essentiel ou naturel à l'homme, et auquel celui-ci ne peut pas manquer sans détriment de son essence ou de sa nature, sans
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que tout son organisme, tant spirituel que corporel, s'en ressent et souffre et se détériore. D'un autre côté, il est une loi qui domine tous nos actes, comme elle domine l'Uni, vers entier, loi commune au monde moral et au monde physique, loi qui forme le lien entre l'homme et le reste de la Création, et qui consiste dans le rapport qu'il y a entre la cause et l'effet. En vertu de cette loi, tout effet dépend d'une cause, et toute cause produit un effet déterminé et précis. L'activité humaine est une cause; elle doit donc produire des effets relationnés avec elle-même, bons si elle agit bien, mauvais si elle agit mal, et c'est ce qui arrive réellement. Les actions bonnes de l'homme, celles qu'il pratique d'accord avec son but ou sa destinée, lui procurent des biens, tant pour le corps que pour l'âme, bien-être moral et matériel, contentement de l'esprit et des sens; les actions mauvaises, celles qu'il exécute contrairement au même but, ne lui produisent que des maux, des souffrances et des douleurs. Un des grands poètes contemporains de l'Espagne l'a dit très-énergiquement:
La cidpa engendra la pena, pena que nada detiene; solo quien honra no tiene puede jugar con la agena '.
Or, cette sanction de la liberté humaine, cette résultante inévitable de nos actes, c est ce que l'on appelle responsabilité, et elle se révèle dans l'ordre moral par la satisfaction ou par le remords de la conscience, et dans l'ordre économique par la richesse ou par la misère.
«La conséquence de la liberté, dit Ciconne ", c'est la responsabilité, qui est d'autant plus grande que la liberté
' La faute engendre la peine, — peine que rien n arrête; — celui qui n a pas (1 honneur — peut seulement se faire un jeu de 1 honneur des autres. (D. Adflar.lo Lopez de Ayala, dans sa comédie El tejado de '.idrio.')
' Principi di Kcononiia politica, livre VI, chap. III, ^ IV.
est plus étendue. . . La liberté de l'homme se manifeste dans ce qu'il fait et dans ce qu'il ne fait pas, dans l'action et dans l'abstention, et l'action et l'abstention produisent des effets qui peuvent tourner au profit ou au préjudice d'autrui, d'où il s'en suit une double responsabilité, tant pour lui-même que pour les autres. Sans doute que la seconde espèce de responsabilité se trouve en rapport avec l'Economie; mais celle qui tombe entièrement dans le domaine économique c'est la responsabilité propre ou individuelle. L'homme peut travailler ou ne pas travailler, il peut épargner ou consommer tous les produits obtenus; s'il travaille et il épargne, il s'enrichit; s'il ne travaille pas et il consomme, il s'appauvrit; la richesse et la misère sont la récompense et la peine, la sanction économique.»
L'homme est responsable de toutes ses actions, tant morales qu'économiques, librement pratiquées, et sous ce point de vue, l'Éthique ne diffère pas non plus de l'Economie.
Mais ce n'est pas l'étendue de l'activité, ce n'est pas la sphère où elle agit, ce qui distingue nos actes ou en détermine la nature, mais le but vers lequel ces actes se dirigent; car, quoiqu'il n'y ait réellement qu'un but humain, on envisage ce but, comme nous lavons dit, sous des aspects divers, et on considère scientifiquement ou par abstraction plusieurs buts, entre autres le but moral et le but économique. Le premier consiste dans le bien entier et absolu de l'homme, dans le développement de la nature humaine, non seulement en elle-même, mais encore dans l'ensemble de ses rapports avec Dieu, avec l'Humanité et avec le monde physique; le second dans le bien de l'individu, ou le développement de notre nature individuelle, sans avoir égard aux rapports qui la lient avec les autres êtres. Par conséquent, l'activité économique, tout en agissant, comme l'activité morale, sur tous les objets de l'Univers, et étant douée comme elle de liberté et de responsabilité, n'embrasse pas tous les buts de la vie; d'où il
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résulte que ces deux activités, quoique elles aient la même source, Tesprit humain, qui est celle de Tune et de l'autre, le même point de départ, la création entière, la même direction ou tendance, le bien deThomme, diffèrent cependant dans leur portée ou leur intensité, plus grande dans la première que dans la seconde. L'activité économique est aussi étendue, mais beaucoup moins intense, queTactivité morale.
Tous les actes humains, et partant les actes économiques, tombent sous le domaine de la Morale, parce qu'ils doivent avoir un but, et que la Morale embrasse tous les buts de la vie. Sous ce point de vue, l'Économie, qui examine seulement un but partiel, est subordonnée à l'Éthique, et il n'y a pas de phénomène économique qui ne soit avant tout et surtout moral.
Ainsi le bien de l'individu doit être d'accord avec le bien entier et absolu, et il l'est, en effet, d'une manière essentielle ou permanente, en vertu de notre nature harmonique. Mais historiquement, ou par accident, ces deux biens peuvent se trouver en opposition, et alors on doit sacrifier le premier au second, d'après la loi de subordination qui régit tous les êtres de l'Univers.
Tous les économistes orthodoxes, absolument tous, sont d'accord sur cela; aucun d'eux ne proclame la supériorité des biens économiques sur les biens moraux; aucun ne préfère les jouissances que procure la richesse à la pratique de la vertu, de la piété et de la justice; aucun ne prétend, comme le suppose l'auteur espagnol Mr. Piernas y Hurtado, dans un de ses plus brillants écrits*, que dans les actes de production et de consommation l'intention de la personne est indifférente, «mettant ainsi, dit-il, les principes économiques au service du mal comme du bien, et les livrant à la merci des propos les plus irrationnels.»
* Appendice h la deuxième édition de notre Tr.iité dlkonomie politique. § 1 .
Cette dernière assertion, surtout, proférée par un écrivain si remarquable, demandait sans doute une démonstration, et comme Mr. Piernas ne la donne pas, nous nous croyons en mesure, malgré notre grande estime pour lui, de récuser respectueusement son témoignage.
Il n'y a donc pas lieu, comme le prétendent les socialistes de la chaire, à introduire dans l'Economie ce qu'ils appellent l'élément éthique, qui est déjà introduit dans cette science, de telle sorte qu'il en informe toutes les doctrines, et assurément aucun d'eux, malgré leur sensiblerie pour les classes prolétaires, ne moralise dans ses écrits autant qu'Adam Smith, J.-B. Say, Th. Chalmers, Rossi, Bastiat, Rapet, Dunoyer, Baudrillart, Minghetti, Dameth et tous les économistes orthodoxes, sans en excepter Malthus, Ricardo et Jhon Stuart Mill, contre lesquels ils renouvellent, avec plus de courtoisie peut-être, mais avec moins de dialectique, les attaques de Proudhon et des autres socialistes démagogues.
Mais le grand péché moral de l'Économie, aux yeux de ces sectaires et des néo-économistes, qui se rangent parfois de leur côté, c est de donner pour mobile unique aux actes économiques l'intérêt personnel. L'intérêt personnel, s'écrient-ils, sentiment abject et sordide pour tout le monde, puisqu'on appelle, avec mépris, intéressé celui qui exagère l'importance de ce mobile *. C'est-à-dire que dans la langue vulgaire on désigne souvent avec le même mot l'intérêt personnel et ses excès ou ses égarements. Mais est-ce la faute de l'Économie? Doit-elle être responsable des idées de la foule? Est-ce le vulgaire qui illustre et informe la science, ou la science qui enseigne et donne des leçons au vulgaire?
C'est que l'intérêt personnel, ajoutent nos contradicteurs, livré à lui-même et pris comme critérium de conduite, dégénère en égoïsme, qui est la négation du bien d'au-
Piernas. — Vocabulario de la Economia, art. Intérêt personnel.
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trui *. Mais, est-il un seul économiste qui s'inspire dans ces idées? A quoi sert l'Economie si ce n'est à guider l'intérêt personnel à la lumière de la raison, qui est celle des principes économiques? Et guidé de cette façon, illuminé par la Morale, la Psychologie et l'Anthropologie, d'où découlent ces principes, comment pourrait-il dégénérer en égoïsme? Cela arrivera sans doute s'il est irrationnel ou irréfléchi, s'il n'obéit pas aux préceptes moraux, psychologiques et anthropologiques; mais alors il ne sera plus le véritable intérêt personnel, il ne sera pas un mobile économique, mais anti-économique, et on devra imputer sa dégénération, non pas à la science, mais au même intéressé, c'est-à-dire à l'homme, qui a fermé l'oreille à la voix et qui agit contrairement aux conseils de l'Économie.
«Ce sentiment, dit Ciconne ^, comme toutes les facultés humaines, guidé par la raison et la vertu, est la source des actions honnêtes et utiles; égaré par la passion ou le vice, il ne produit que des actions condamnables et criminelles. Et l'amour-propre s'écarte du droit chemin par erreur ou par malice, soit que Thomme, trompé par de fausses apparences, tombe dans le mal en cherchant le bien, soit qu'instigué par la passion, il cherche le bien propre dans le mal d'autrui. Mais parce que l'amour de soi-même, par erreur ou par malice, soit cause de malheurs et de crimes, ^peut-on justifier la prétention des socialistes, qui le regardent comme la source de tous les désordres sociaux et qui voudraient le remplacer par le sentiment de Fabnégation, de la fraternité, de l'humanité? >se serait-ce pas la même chose que demander l'abolition du feu, parce qu'il produit parfois des brûlures et des incendies, pour lui substituer la chaleur du soleil, que Ton ne peut pas toujours avoir ni au degré voulu? Les dévia-
Le ni("nie. — Ibidem.
Principi «H Kconomia politka, livre Vl.chap. IV, !^ 5.
tions de Tamour-propre qui proviennent de Terreur se corrigent par la connaissance et la diffusion de la vérité; celles qui proviennent de la malice sont réprimées ou punies par la justice publique; mais Tamour-propre et l'intérêt privé, guidés par les principes de la Morale et du Droit, seront toujours le mobile naturel et nécessaire des actions humaines, la source du progrès et de la richesse nationale. »
Ce qu'il ya de plus curieux à ce sujet c'est que, tout en refusant d'admettre l'intérêt personnel comme le mobile de l'activité économique, parce qu'il peut s'égarer et qu'il s'égare souvent en effet, raison qui, étant valable, suffirait pour proscrire tous les sentiments humains, on prétend que ce même intérêt personnel est un aspect de toute espèce de biens, et qu'il agit avec la même intensité dans toutes les sphères de la vie; car, dit-on, si l'homme est intéressé à l'accomplissement du but économique, il ne l'est pas moins à chercher, par exemple, celui de son but religieux ou scientifique, et la langue vulgaire le reconnaît ainsi en affirmant l'existence d'intérêts religieux, moraux, politiques, etc., etc. *. Encore la langue vulgaire! On invoque encore une fois l'autorité du vulgaire contre la science! L'argument, cependant, n'a pas plus de valeur que la source même d'où il provient. C'est à peu près comme si on disait: le mouvement constitue un aspect de toute la Création, et partant il ne saurait pas être exclusivement un objet d'étude pour le naturaliste; car s'il y a un mouvement de la matière ou des corps, on parle aussi des mouvements de l'esprit, d'un mouvement des idées, d'un mouvement des intérêts, d'un mouvement économique, religieux, politique, philosophique, etc., etc. Peut-on imaginer une doctrine moins scientifique? Qui ne sait que dans la langue vulgaire on donne souvent à un même mot des significations différentes, et qu'il y en a plusieurs
Piernas, Vocabulario de la Economia, art. Economie.
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qui ont un sens droit, grammatical ou éthimologique, et un autre sens réthorique ou figuré? On dit intérêts religieux, moraux, politiques, etc. , parce que la Religion, la Morale, la Politique affectent aussi ou excitent l'intérêt personnel ou l'amour du bien propre, et ils y exercent une influence, soit immédiate et directe, soit indirecte ou médiate, de même que l'Art, l'Industrie et toutes les institutions de la Société et même les êtres de la Nature. Mais, est-ce le langage de la science? Fera-t-on un reproche au physicien de ce qu'il ne découvre que vélocité dans le mouvement et calorique dans la température des corps, tandis que le vulgaire trouve lenteur dans le premier et froid dans la seconde? Dira-t-on que l'astronome est dans l'erreur parce qu'il ne voit pas tourner le soleil de l'Orient à rOccident, tandis que le vulgaire croit le voir évidemment?
^D'un autre côté, comment peut-on blâmer, comme égoïste, l'intérêt personnel et Tadm.ettre en même temps comme le mobile de tous les actes humains, en affirmant que tous les biens r\ous intéressent? * ^Serait-ce qu'au fond de toutes nos actions il y ait un germe dégoïsme? Non, sans doute: 1 homme n'est pas si dépravé ni si avili qu'il agisse toujours au détriment du bien d'autrui, ni même au profit exclusif de son bien* l'Économie n'informe pas toute l'activité, ni toutes les œuvres de l'homme sont nécessairement économiques. Il y en a plusieurs, comme dit très-bien Mr. Piernas, et avec lui tous les philosophes, qui exigent le sacrifice du bien-être individuel, et celles-ci sont précisément celles qui ont la plus grande valeur, et qui atteignent la plus haute récompense. Mais, s'en suit-il que les autres, les actions intéressées, n'aient aucun mérite, ou qu'elles soient immorales et indignes de toute estime'!' Point du tout: «aime ton prochain comme toi-même» est un précepte de la loi divine, et l'Église catholique nous
' Piernas. — Loco citalo.
dit que «la charité bien ordonnée doit commencer par soimême,» de sorte que l'intérêt personnel, V amour de soimême, est non-seulement un mobile économique, mais encore un mobile moral, et il ne peut que Têtre pour avoir le caractère économique.
Quelques moralistes s'écrient ici: non, le mobile moral est le devoir et seulement le devoir; Thomme doit faire tout le bien qu'il pourra faire sans aucun mélange de vues sensibles ou personnelles; d'où il s'en suivrait que l'Economie est en contradiction avec l'Éthique, car, tandis que celle-ci prêche l'abnégation, le sacrifice, le détachement des biens de la terre, celle-là enseigne que l'homme ne doit travailler que pour la paye et elle exige que tous les services soient rémunérés. Mais, d'abord, est-il vrai que la Morale prêche, comme règle de conduite, l'abnégation et le sacrifice? Non, ceci c'est l'ascétisme, déviation ou exagération du sentiment chrétien, qui dans les premiers siècles de l'Église, dans le Moyen âge et même de nos temps, a enfanté tant d'anachorètes et d'érémithes, consacrés à une vie contemplative, au jeûne et à la pénitence. Ceci c'est le Boudhisme, qui dans l'Inde a poussé et pousse encore tant de fanatiques à se laisser écraser sous les roues du char où l'on porte en triomphe la divinité cruelle qu'ils adorent. La véritable Morale, la Morale du Christ, celle qu'ont embrassée et que pratiquent tous les peuples policés, ne prêche que l'honnêteté, la bienveillance, la vertu, l'exercice de l'activité, le travail qui donne le bien-être, tant spirituel que corporel, de l'homme, la culture du corps et de l'esprit, pour développer harmoniquement l'un et l'autre, et pour atteindre le bien, non-seulement de l'individu, mais de l'Humanité entière. Cette Morale condamne certainement, comme dit Mighetti, l'idolâtrie des biens finis, périssables, «par la raison que ces biens, s'ils sont regardés avec un amour excessif, nous détournent de la fin plus élevée, proposée à l'exercice de la vertu, et qu'en outre ils sont incapables de satisfaire le cœur humain, qui ne s'appaise que dans l'infini, l'impérissa-
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ble»'. Mais elle condamne aussi toute mortification corporelle, inutile pour notre bien, comme inhumaine ou contraire au but de Thomme; elle n'exige pas le sacrifice des biens économiques, matériels ou immatériels, qu'autant qu'il soit tout à fait nécessaire pour l'accomplissement de ce même but, c'est-à-dire pour réaliser le bien total et absolu, auquel tous les autres buts ou biens de la vie sont subordonnés.
«Satisfaire nos besoins physiques, écrit Mr. Azcârate ', soigner, fortifier et conserver le corps en santé, pour son propre bien et pour celui de l'esprit, c'est, non'seulement une chose licite, mais un devoir sacré et indéclinable, que nous devons remplir comme des êtres rationnels, c'est-à-dire en subordonnant le bien corporel à celui de toute notre nature, dans laquelle le corps s'harmonise avec l'esprit; puisque le corps, rationnellement régi, n'est pas l'ennemi de l'âme, et il n'y a pas besoin qu'il se révolte contre la volonté de Dieu, pour que l'un et l'autre vivent en paix et en repos.»
Il est donc absurde de proscrire l'Economie, sous prétexte de servir à la Morale, et la Religion même approuve et sanctifie tout ce qui contribue à améliorer le sort de l'Humanité.
D'ailleurs, on ne peut pas admettre que le devoir soit le mobile moral, comme quelques philosophes Taffirment: le devoir n'est mobile de rien; le devoir est simplement l'accomplissement du bien, la réalisation du but de l'homme, but nécessaire, ou qui se réalise nécessairement, et qui par cela même reçoit le nom de devoir. On doit, en effet, réaliser le but moral, qui est le bien entier et absolu, comme on doit aussi réaliser le but économique, qui consiste dans le bien individuel, de même que tous les autres biens ou buts partiels de l'homme, qui sont tous nê-
' Rapports de l'Écononùe publique avec la Morale et le Droit, livre 111. * Estudios econômicos y sociales.
cessaires, c''est-à-dire essentiels à notre nature. S'ils ne se réalisaient pas, celle-ci cesserait d'être, dans Tacception philosophique du mot, elle ne serait ou ne subsisterait pas essentiellement., d'une manière essentielle ou conforme à elle-même. Sous ce rapport, l'intérêt personnel, Tamour du bien propre, est aussi un devoir, et c'est ainsi que le précepte divin Fenvisage en ordonnant à l'homme qu'il aime son prochain comme soi-même.
Mais si le devoir n'est pas mobile de l'activité, mais accomplissement nécessaire du but de l'homme et loi suprême et générale de la vie, quel est le mobile des actes purement moraux? D'après les philosophes ci-dessus indiqués, on peut dire que ces actes n'ont pas de mobile; car ce qui met en mouvement, ce qui stimule notre activité à faire le bien, c'est le sentiment actif, la sensibilité, l'amour du même bien, et ils soutiennent, comme nous l'avons dit, que l'homme doit faire tout le bien qu'il pourra, seulement parce que c'est un bien, sans aucun mélange de vues sensibles ou personnelles. Mais ceci n'est pas la Morale chrétienne, c'est la Morale de Socrate, c'est le stoïcisme, qui méconnaît ou méprise le sentiment, et qui affecte devant le bien comme devant le mal une insensibilité absolue.
En effet, la nature grecque, dit Minghetti, vive, polie, laborieuse, adonnée aux arts et à la politique, eut aussi ses théories raffinées. «Tout en ménageant certains mythes et cérémonies qui s'enseignaient dans les mystères, les stoïciens placèrent le bien-être suprême et la grandeur humaine dans une espèce d'impassibilité et dans une attente calme de la mort. Et ayant séparé la raison de toutes les autres facultés, et annulant et méprisant les autres, pour exalter seulement celle-ci, ils en vinrent à opposer entre elles la vertu et l'utilité comme ennemies, et à établir la maxime abstine et sustine comme règle de la vie. Noble devise qui enseigne à combattre les passions.
Rapports de l'Économie publique avec la Morale et le Droit, livre III.
RAPPORTS DE L ÉCONOMIE Jl
source de magnanimité et de fermeté, exemple sublime au . milieu de la société corrompue, mais, en raison de sa sublimité même, ne pouvant devenir d'une pratique universelle, et qui, dénuée qu'elle était d'une espérance de récompense future, aboutit finalement à l'orgueil et à l'égoïsme.»
La Morale du Christ est bien différente de celle-ci. Le Christianisme consacre le sentiment, et Texalte même jusqu'au mysticisme, donnant lieu aux extases de Sainte Thérèse de Jésus et inspirant à Saint François Xavier ces vers sublimes:
No me nnieve, vii Dios, para qncrerte el Ciclo que me tienes prometido, ni me mucve el Infienio tan temido para dejar por eso de o'enderte.
Mucveme, en fin, tu amor de tal manera que, aunque no huhiera Cielo, yo te amara, y aunque no huhiera Infier no, te temiera *,
où le Saint est très-loin d'affirmer qu'il n'ait dans sa pieuse conduite, dans tous les actes de sa vie béatifique, aucun mobile ni sentiment, mais que ce mobile n'est pas l'espoir de sa gloire éternelle ni la crainte de son éternelle condamnation, que c'est seulement l'amour de Dieu qu'il proclame, l'amour du bien suprême et infini. De sorte qu'on ne peut pas dire que l'homme fait le bien pour le bien, sans aucun mélange de vues sensibles ou personnelles, même dans la sainteté; puisque, dans cet état, qu'on peut qualifier de presque surhumain, ou au moins de mi-
' Oh mon Dieu, ce n'est pas le Ciel que tu m'as promis qui m'excite à
t aimer; l'Enfer si redouté ne m'incline pas h ne point t'offenser c'est
ton amour qui m'excite de telle manière que je t'aimerais quand même il 11 y aurait pas de Ciel, et je te craindrais lors même qu'il ny aurait pas <l'Enfer.
raculeux et de préternaturel, l'homme est sensible au bien et il le cherche avec anxiété, et il l'aime de tout son cœur, quoique ce soit avec un amour beaucoup plus élevé et plus pur, dans son objet, que tous les autres amours de la terre.
Et comment pourrait-il en être autrement? Est-il possible de proscrire d'aucun des actes de la vie le sentiment, et de ne pas admettre d'autre activité humaine que l'activité purement rationnelle ou réfléchie? Cela serait mutiler Thomme, lui ôter un des éléments constitutifs de sa nature, l'élément sensible, le dénaturaliser et en faire un être inhumain, une statue intelligente, la statue de rindifférentisme. Et alors, comment réaliserait-il son but, ni quel mérite aurait-il à le réaliser? Conçoit-on un homme bon, seulement par réflexion, c'est-à-dire, seulement parce que sa raison lui dit qu'il doit l'être, mais sans amour, sans désir du bien, froid, insensible devant celuici? Non, ce ne serait pas l'homme, même en supposant qu'une semblable créature pourrait exister; ce ne serait pas rhomme que la Religion nous montre comme modèle; ce ne serait pas le Christ, type sublime de THumanité, exemple unique de tous les hommes. Le Christ se plait dans la compagnie des pauvres et des humbles; il fuit avec horreur les Scribes et les Pharisiens; il aime le bien et déteste le mal, il jouit et souffre, et Homme-Dieu, il ne se place jamais au-dessus de sa nature humaine, de sa nature sensible; au contraire, il meurt, quoi qu'en dise Rousseau *, non comme un Dieu, mais comme un homme, au milieu des tourments et des angoisses propres de THumanité, sentant les horreurs de la mort et s'écriant, selon les Écritures: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?»
L'amour du bien suprême, du bien entier et absolu, et
' Si la mort de Socrates fut celle d'un juste, la mort de Jésuchrist fut celle d un Dieu.
non le devoir, voilà donc le mobile de Tactivité morale, comme Tamour du bien individuel, Fintérêt personnel, ou amourde soi-même, est le mobile de Tactivité économique. Que Tun et l'autre doivent être rationnels, ou conformes à la raison, ça va sans dire, puisqu'autrement ils ne seraient plus humains. Que le seconde, le mobile économique, doit se subordonner au premier, au mobile moral, c'est encore évident, puisquautrement il deviendrait de Tégoïsme.
La Morale informe, donc, toute TEconomie, c'est-àdire toute l'activité économique, non-seulement considérée en elle-même, mais encore dans son but et dans son mobile, et c'est pour cela que cette science exige avant tout et surtout moralité dans la production, moralité dans la distribution, moralité dans l'échange, moralité dans la consommation, et c'est pour cela qu'elle prêche à Touvrier la probité dans le travail, à l'entrepreneur l'équité dans les rétributions, au négociant la bonne foi, source et fondement du crédit, et à tout le monde la prudence dans les dépenses, la prévision, l'épargne, la continence, l'union et l'harmonie, en condamnant également les antagonismes industriels, le désordre dans les moeurs, la prodigalité et l'avarice.
Du point de vue de l'ordre universel, dit Baudrillart ', c'est un bien que de s'aimer soi-même. Le mal est de s'aimer seulement soi-même. Une critique passionnée confond sans raison l'intérêt personnel avec l'égoïsme. Nous avons le droit de nous aimer, mais selon l'ordre, pas contre l'ordre.
«Si quelquefois, dit aussi Madrazo % l'utilité personnelle s'oppose à l'accomplissement du devoir, celle-là doit se subordonner à celui-ci, de même que les mauvais instincts et les désirs injustes se subordonnent à la raison et au sentiment impérieux du bien.»
* Manuel d'I'.cononiie politique.
' Leccioncs de Kconomia polilica. — Deuxi<"me h çon, ^ VI
«Nous ne voulons pas dire, écrit Téconomiste portugais Gomez ', que dans rintérét personnel la raison n'intervienne pas. Mais ce que nous remarquons c'est que Tintérêt se met souvent au service des passions. En cas d'opposition entre ce que la raison prescrit et ce que Tintérêt personnel exige, c'est la Morale qui décide. »
«Il y a entre Futile et l'honnête, remarque très-judicieusement Minghetti ^, une différence essentielle; et si parfois ils se trouvent en conflit, l'honnête doit en pareil cas prévaloir sur Futile, le devoir Femporter sur Faffection, la raison et la vertu triompher des appétits et des passions.»
«L'Economie politique, dit J. Garnier ^, part de ce fait naturel et incontestable, que Fintérêt personnel et individuel est le moteur universel et permanent de Factivité individuelle et sociale; mais elle n'exclut pas les autres mobiles, le devoir inspiré par la conscience, la bienveillance, la sympathie, la pitié.»
«Cette philosophie en matière de fait, dit aussi Wolowsky % en parlant de l'Économie, mattcr offact, comme la nomment les Anglais, qui, suivant le précepte de Bacon, cherche à améliorer les conditions de la vie, n'oublie pas que la source la plus féconde du développement matériel est dans le développement intellectuel; elle reconnaît humblement qu'elle n'est pas raince de la maison, et puise dans cet aveu une force nouvelle. Du moment où c'est l'esprit qui produit et qui gouverne le monde, le perfectionnement intellectuel et moral devient à la fois la cause et l'effet du progrès matériel: Cherchez le royaume de Dieu et sa justice; le reste vous sera donne par surcroît. L'acroisse-
' Ensayo sobre la teoria de la Economia politica.
^ Des rapports de l'Économie publique avec la Morale et le Droit, livre m.
" Traité d'Economie politique. — Notes complémentaires, VI.
* Préface à la traduction française des Principes d'Économie politique deRoscher. ^^§ IVetXI.
RAPl'OHTS DE l'kCONOMIF, jS
ment de la production apparaît alors comme un levier d'élévation morale *; c'est Ténergie de Fâme, ce sont les lumières de l'esprit, ce sont les mâles vertus qui forment la source première de la richesse des nations, qui la créent, la développent et la maintiennent. Elle grandit, décline et disparaît avec ces nobles attributs de Tâme.» Et ailleurs: «Il n y a plus de sécurité stable pour le monde que dans le contentement des âmes: il n'y a plus de repos que si chacun comprend les conditions de sa destinée, que si, au lieu de courir, toujours insatiable et jamais assouvi, après la coupe enivrante des jouissances matérielles (car les besoins qui ne sont pas réglés par le cœur et par lintelligencc sont infinis; chaque besoin satisfait fait naître un besoin nouveau), on se plie à la loi du sacrifice, et si Ton exerce la plus noble des facultés dont le Créateur nous ait doté, Tempire moral! Nous rencontrerons dans ce sentier rude à gravir, non-seulement la joie de l'âme, mais aussi des biens plus réels et plus nombreux que ceux que les séductions de l'erreur font miroiter devant nos yeux. Les plus grands obstacles à vaincre, ce ne sont pas les difficultés matérielles, ce sont les difficultés morales. Celui gui vous dira que votis pouvez réussir aiiirement que par le travail et par l'économie, ne l écoutez pas, c'est un empoisonneur^. Or, le travail est d'autant plus fécond qu'il est plus intelligent, que l'esprit marche mieux avec la main, que de bonnes habitudes morales créent l'ordre et la discipline volontaire.» Et plus loin: «Ces principes suprêmes de l'Economie découlent de la loi morale, et ils n'ont pas. Dieu merci, à redouter le contrôle des faits, car la prospérité des nations tient au respect dont on les entoure et aux garanties qui les protègent. Nous venons de nommer la loi morale; en effet, à notre sens, il est impossible de la bannir de l'Economie politique: tout point de vue contraire nous sem-
Channing Franklin.
yb PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
ble trop étroit, et quand nous voyons des hommes éminents s'égarer à la poursuite d'un idéal qui ne tient aucun compte de l'âme humaine, et qui ne rencontre que des équations là où il y a des idées et des sentiments, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser qu'ils sont infidèles à la pensée du fondateur de la science, d'Adam Smith.»
«Adam Smith, dit Cousin *, est le philosophe de la sympathie. Sa théorie triomphe du lâche et honteux égoïsme qui concentre le vie morale de l'individu en lui-même et le sépare de la société du genre humain, et de ce sto'ïcisme outré qui refuse à la raison le secours du sentiment.»
«Suivant lui, ajoute Wohvsky ^, la loi de la morale privée est la sympathie; la loi de la jurisprudence naturelle, la justice; la loi de la formation de la richesse, le travail libre. Mais s'il a énergiquement défendu ce principe, il ne s'est pas rendu coupable d'une véritable palinodie, en adorant l'idole qu'il venait de renverser; il aurait commis la plus étrange contradiction s'il avait fait du vice qu'il venait de flétrir le pivot même d'une autre partie de son enseignement.»
«Le sentiment du devoir, déclare Dameth ', conservera un nécessaire empire sur les mobiles irrationnels de notre nature, et même sur l'intérêt, quelque légitimes que semblent ses exigences.» Et encore: «L'Économie révèle à la conscience les lois du bien, dans l'inmense domaine des intérêts, et donne à ceux-ci le principe moral pour moteur souverain et pour guide.» Et ailleurs: «Du point de vue des affaires, celui qui avant tout se met d'accord avec sa conscience procure à la société, quelle que soit la place qu'il occupe, un agent infiniment plus productif que celui
' Cours de Philosophie moderne, lerons l6, 17 y l8.
* Préface â la traduction fran(;aise des Principes d'Economie politique de Roscher, § XII.
* Le juste et l'utile.
UAPPORTS DE L ECONOMIE 77
qui met par dessus tout l'idée du profit: omnia post nummos.» Ainsi donc, conclut-il, «en prenant avant tout sa conscience pour guide, le marchand aura choisi le meilleur chemin dans le sens de son intérêt.»
Dernièrement, et pour ne pas fatiguer le lecteur avec d'autres citations, quoiqu'on pourrait en remplir plusieurs volumes, Dunoyer » démontre par de nombreux exemples que le développement de l'Industrie dépend des bonnes mœurs et des habitudes morales, autant que des éléments économiques.
Veut-on plus de moralité dans l'Économie? Faut-il d autres preuves pour savoir que cette science porte dans ses entrailles Vêlement éthique, que les néo-économistes lui refusent et que prétendent y introduire, en la méconnaissant ou en la calomniant?
Oui, l'Economie reconnaît qu'il ny a pas d'activité économique, ni de but économique, ni de mobile économique sans moralité. Les économistes orthodoxes déclarent et proclament que la Morale concourt puissamment à la production de la richesse et au bien-être ou bien individuel de tous les hommes; encore plus, que ce bien n'est aucunement réalisable sans le secours de l'Éthique; mais ils ont aussi la prétention de croire que l'Économie sert parfaitement aux fins morales, et que sans elle on ne saurait espérer une moralité complète et absolue. Quoi donc! les hommes pourraient-ils vivre honnêtement dans l'oisiveté et dans la misère? Est-ce que la faim n'est pas la conseillère du crime et la fainéantise la source de la dépravation et du vice? Est-ce que l'éducation, la culture, la moralisation de l'esprit, n'exigent pas des temples, des écoles, des livres, des articles de subsistance, que le travail économique peut seulement procurer? Est-ce que la richesse n'est pas nécessaire pour l'aumône, pour la protection de nos semblables, en un mot, pour la pratique de la charité, qui est
• Do la lihcrtt' du travail.
la plus grande de toutes les vertus? Est-ce, enfin, que le travail économique n'est pas le meilleur moyen pour dompter les passions et partant pour moraliser les peuples et les individus?
«Quand l'homme, dit Gioberti ', dépense toute sa journée en occupations utiles, ne prenant de loisir qu'autant qu'il en faut absolument pour pouvoir endurer les fatigueSj et cherchant à rendre profitable la récréation ellemême; quand il s'accoutume à ne pas perdre un seul instant, à éviter que les pensées errent dans le vague, au lieu de se rassembler et concentrer sur un seul but, la nature n'a pas le temps de se débrider et de le solliciter trop vivement aux jouissances défendues; et si parfois elle s'éveille, il n'est pas besoin d'une force herculéenne pour la réfréner, parce que, passé l'âge le plus ardent, Thabitude devient nature. La nuit, qui est mère du vice pour les hommes oisifs, ne suggère pas de mauvais désirs à l'homme laborieux, qui la voit venir comme l'heure d'un repos nécesaire au corps et doux à l'esprit. En songeant au bien qu'il a fait dans le jour qui finit, à celui qu'il fera demain, il s'endort consolé et tranquille dans les bras de l'innocence. Et si à la fatigue du corps se joint l'usage de jouir des nobles plaisirs de l'esprit (usage qu'une bonne éducation peut rendre accessible, même à la classe inférieure) la sensualité vient à avoir autant moins d'empire; parce que les jouissances basses et infimes ne sont convoitées que par qui n'est pas habitué à goûter celles dignes de l'homme et d'un ordre plus excellent. Que ceux, donc, qui déplorent l'extrême dérèglement dont est souillée la civilisation moderne, n'en accusent pas ses progrès, mais sa défectuosité principale, qui (je ne me lasserai pas de le répéter) consiste dans la non éducation.»
«L''Economie politique, dit aussi A. Clément ", a pér-
il gesuita modeiiiO, chap. XX.
Dictionnaire de l'Economie politique. Introduction.
HAPPORTS DE l'kCONOMIE "(J
fectionné la Morale, en fournissant de solides bases d'appréciation pour un grand nombre de sentiments, d'actions et d'habitudes que le préjugé avait mal classés. Ce sont d'importants progrès en Morale que la complète réhabilitation du travail producteur, et l'acquisition d'un ensemble de notions positives, permettant de distinguer sûrement l'activité utile de l'activité nuisible, et de faire à l'une et à l'autre la juste part qui leur revient dans l'estime publique
Un autre perfectionnement important que la Morale devra aux lumières répandues par l'Economie politique consiste dans les moyens que fournit celle-ci pour apprécier justement le mérite relatif des différents emplois que l'on peut faire de la richesse. C'est ainsi, par exemple, que la prodigalité et le faste, si souvent préconisés, parce qu'on les confondait avec la générosité ou le désintéressement, et surtout parce qu'on les supposait favorables à l'activité de l'industrie, ont été définitivement reléguées par les démonstrations économiques au nombre des habitudes funestes et par conséquent vicieuses; tandis que l'économie, trop souvent décriée comme un indice d'égoïsme ou d'avarice, et aussi parce que l'on supposait que les valeurs épargnées étaient un aliment enlevé au travail, a été définitivement rangée parmi les habitudes les plus utiles à l'Humanité et par conséquent les plus vertueuses.»
En résumé, l'Economie et la Morale s'influent réciproquement, se complètent l'une par l'autre, et on peut dire que toute la vie humaine se renferme dans l'observance de leuro préceptes.
-RAPPORTS DU L i:CONOMIE AVEC LA SOCIOLOGIE.
La Sociologie est une science embryonnaire, ou en voie de formation, et dont les doctrines ont été jusqu ici mêlées à celles de ri">conomie et de la Science du droit.
8o PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
ainsi que les doctrines économiques le furent longtemps à celles de la Morale et de la Politique.
Mais, selon le concept que nous en avons, d'accord au fond avec ceux qui de nos jours commencent à la cultiver comme une science spéciale, ou comme une branche détachée de l'arbre des connaissances humaines, la Sociologie étudie ou doit étudier le bien social réalisable par l'activité de Ihomme, c'est-à-dire, le développement de notre nature dans ses rapports avec THumanité entière *.
En effet, la division ou classification des sciences doit être logique, comme toutes les classifications, et s'il y a une science, la Morale, qui traite du bien entier et absolu, ou du bien de l'homme, non-seulement à l'égard de lui-même, mais dans l'ensemble de ses rapports, comme ce bien embrasse quatre autres biens partiels, celui de l'homme individuel, celui de l'homme dans ses rapports avec la Divinité, ou bien religieux, celui de l'homme dans ses rapports avec l'Humanité, ou bien social, et celui de l'homme dans ses rapports avec la Nature physique, ou bien cosmique, il est évident qu'il doit y avoir autant de sciences qui s'en occupent: à savoir, une science du bien religieux, une autre du bien individuel, une autre du bien social et une autre du bien cosmique. La première et la dernière se trouvent encore absorbées dans la Morale; la seconde est déjà constituée sous le nom d'Économie; la troisième est celle qui, à notre avis, commence à se former sous la dénomination, parfaitement appropriée à son objet, de Science sociale ou Sociologie.
Quoi qu'il en soit, tous les philosophes et les moralistes admettent ou distinguent, d'une manière subjective ou abstraite, dans le but entier de l'homme, dans le bien absolu, plusieurs buts ou biens partiels, et entre au-
* C'est ainsi que la conçoit Carey, puisqu'il dit qu'elle traite "des rapports réciproques de l'homme avec ses semblables." — Principles of social science, chap. I, § 7.
RAPPORTS DE LKCONOMIE Si
très le bien individuel et le bien social. Ces deux biens doivent être étroitement liés; car, qu'est ce que le bien social sinon le bien de chaque homme dans ces rapports avec ses semblables, ou le bien de l'individu humain dans ses rapports avec IHumanité? Étudions, donc, ces rapports, laissant de côté ceux qui unissent le même individu avec Dieu et avec la nature physique, d'autant plus que nous les avons indiqués ou entrevus en exposant ceux que l'Economie a avec la Morale.
Or, la Sociologie nous apprend qu'aucun individu humain ne se suffit à soi-même pour vivre et pour développer sa nature, ou réaliser sa destinée, qui est le bien entier et absolu; mais qu'il a besoin pour cela du concours de ses semblables, et partant d'entamer avec eux des rapports qui constituent l'état de société. Car la société n'est pas seulement une collectivité d êtres, sans aucun rapport entre eux, ni même un ensemble d individus unis par des liens fatals, comme le sont les lois physiques et physiologiques, auxquelles obéissent toutes les créatures organisées, sans en excepter l'homme lui-même. Alors on pourrait dire que toutes les espèces d'animaux, et même de végétaux, vivent en société, puisque leurs individus se rapprochent, au moins pour la réproduction. La société suppose des rapports rationnels, des rapports moraux entre ses membres, et en ce sens on dit que l'homme ne peut vivre ni se développer que dans l'état de société. Non, ce n'est pas vrai que l'homme soit, comme le pensaient Hobbes et J.-J. Rousseau, un tout parfait et solitaire qui, de sa volonté, s'est transformé en fraction d'un autre tout, nommé société. Le Contrat social, de ce dernier philosophe, n'est qu'un rêve de sa fantaisie, une utopie, un absurde qui n'a existé à aucune époque ni dans aucune partie du Globe.
«L'homme, dit Carey ', élément moléculaire de la So-
Frinciples of social scicnct--, cliap. 11. ;; i.
ciété et sujet de la science sociale, partage avec les autres animaux le besoin de manger, de boire et de dormir; mais son besoin le plus impérieux est celui de Tassociation avec ses semblables. Né le plus faible et le plus dépendant de tous les animaux, il exige le plus de soin dans son enfance et doit son vêtement à des mains étrangères, tandis que la Nature le fournit aux oiseaux et aux quadrupèdes. Capable d'atteindre le plus haut degré de science, il vient au Monde dénué même de cet instinct qui enseigne à l'abeille et à l'araignée, à l'oiseau et au castor, à construire leurs demeures et à pourvoir à leur subsistance. Dépendant de sa propre expérience et de celle des autres pour tout ce qu'il connaît, il a besoin du langage pour se mettre à même, ou de retenir les résultats de ses propres observations, ou de profiter de celles des autres, et sans l'association il ne peut exister aucune espèce de langage. Créé à l'image de Celui qui l'a fait, il devait participer à son intelligence; mais ce n'est qu'au moyen des idées qu'il peut mettre à profit les facultés dont il a été doué, et sans le langage il ne peut exister d'idées ni pouvoir de penser. Sans le langage, il doit donc demeurer dans l'ignorance des facultés qui lui ont été accordées pour remplacer la force du bœuf et du cheval, la vitesse du lièvre et la sagacité de l'éléphant, et rester inférieur aux brutes. Pour que le langage existe, il faut qu'il y ait association et réunion d'hommes avec leurs semblables; et c'est à cette condition seulement que l'homme peut être considéré comme tel; ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons concevoir l'être auquel nous attachons l'idée d'homme. Il ii'est pas bon que rJiomme vive setd, a dit le Créateur, et nous ne le trouvons jamais vivant dans cet état: les souvenirs les plus anciens du Monde nous présentent des êtres vivant réunis et employant des mots pour exprimer leurs idées. D'où sont venus ces mots? D'où est venu le langage? Nous pourrions, avec tout autant de raison, demander: pourquoi le feu brûle-t-il? pourquoi l'homme voit-il, sent-il, entend-il.
RAPPORTS DE L'ÉCONOMIt: 83
marche-t-il? Le langage échappe à ses lèvres par une inspiration de la Nature, et le pouvoir d'employer les mots est une faculté essentielle qui lui est propre, et qui le rend capable d'entretenir commerce avec ses semblables et en même temps apte à cette association sans laquelle le langage ne peut exister. Les mots société et langage représentent à l'esprit deux idées distinctes, et toutefois aucun effort de l'esprit ne pourrait nous faire concevoir l'existence de l'une sans y joindre celle de l'autre.»
La société, donc, constitue le véritable état naturel de l'homme: sans elle no'us manquerions des soins qu'exige notre longue enfance; sans elle il n'existerait pas le langage, instrument nécessaire, non-seulement à l'expression, mais encore au développement de la pensée; sans elle Tactivité humaine, tout en supposant qu'elle pourrait se produire, ce qu'il est permis de mettre en doute, malgré la fable spirituelle de Rohinson, n'aurait plus de portée ni plus d'efficacité que celle des brutes. L'homme est un être naturellement sociable; il aime son bien social de même que son bien individuel; il éprouve pour ses semblables un sentiment nommé sympathie ou intérêt gétiéral, de même qu'il éprouvre pour lui-même cet autre sentiment qui s'appelle intérêt personnel. Ainsi tous les hommes vivent dans une société générale et complète, qui est ï Humanité, et au sein d'elle ils créent diverses associations ou organismes sociaux pour des buts particuliers: tels que la Famille, qui réalise l'amour sexuel et la réproduction de l'espèce; ï Église, qui réalise le bien religieux; l'Industrie, qui réalise le bien économique; la Nation, qui réalise la liberté, etc., etc.
D'où il s'en suit que le bien individuel ne peut se réaliser qu'au sein de la Société, que le bien social est tout à fait nécessaire pour 1 accomplissement du bien individuel. Ainsi le reconnaît rÉconomie dans la division du travail, dans la coopération, dans l'entreprise, dans l'association industrielle, dans l'échange, dans le crédit, dans l'offre et la demande, dans les marchés, dans toutes ses doctrines.
84 PHILOSOPHIE Di; LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
dans tous les phénomènes dont elle s'occupe. Y a-t-il, en effet, aucune théorie économique qui ne suppose Texistence de la Société? Y a-t-il un seul économiste qui la nie, ou qui en méconnaisse la nécessité pour l'acquisition des biens économiques ou la production de la richesse? Au contraire. L'illustre Genovesi, dans l'aurore même de la science, proclamait déjà cette maxime, aussi belle que profonde: «Lhuomo é una tal potenza que, unita ad altra, non fa un equale a la somma, ma al quadrato de la somma;» l'homme est une puissance dune telle nature qu'unie à une autre, elle ne fait pas un équivalent de la somme, mais du carré de la somme, elle ne constitue pas la force de deux hommes, mais de quatre. Il exprimait parfaitement dans ces mots l'importance économique du principe social, que tous les maîtres ont rehaussé après lui, tellement que plusieurs d'entre eux, comme Skarbeck, Ciconne et L. Walras, l'ont pris pour l'objet même de l'Économie, et ils ont donné à cette science le nom de théorie ou science des richesses sociales. G. de Molinari est allé plus loin, et il l'a définie «la description du mécanisme de la Société, ou bien une anatomie et une physiologie sociales.»
Mais si le bien social est nécessaire pour la réalisation du bien individuel, celui-ci ne lest pas moins pour l'accomplissement de celui-là, et on ne saurait concevoir aucune société, régulièrement organisée, dont les individus ne jouissent pas d'un certain degré de bien-être, tant matériel qu'immatériel, de quelques biens économiques, d'une somme de richesses, dues au travail, et au moins suffisantes pour satisfaire aux besoins les plus pressants de leurs corps comme de leurs esprits. "Voyez, en effet, ce qui se passe chez les peuples qui manquent de ces conditions; où la plupart des habitants ont à peine de quoi pourvoir à leur subsistance; où la fortune, bien ou mal acquise, est l'apanage exclusif de certaines classes privilégiées, tandis que les autres demeurent dans l'oisiveté et dans la misère. C'est en vain que ces peuples appartien-
RAPPORTS DE l'Économie ^3
nent à la race ou variété du genre humain la plus virile et la plus intelligente, qu'ils occupent le sol le plus fertile et le mieux doué par la Nature, qu'ils possèdent les institutions religieuses les plus parfaites; ils vivent en proie à des guerres perpétuelles, à des discordes et des luttes civiles; il ne jouissent pas d une heure de paix et de repos; les incendies, les vols, les meurtres, les attaques contre la vie et la propriété des citoyens, les révoltes contre l'ordre public, s'y succèdent continuellement; le lien social, enfin, est faible et fragile, et il ne peut être maintenu que par la force d'un pouvoir tyrannique, par l'oppression et la violence. Telle est l'histoire des nations qui ont méprisé ou foulé aux pieds les lois de l'Économie, et cherché leur prospérité et leur grandeur dans la conquête et dans le pillage, au lieu de les chercher dans le travail; ou qui ont préféré la mollesse et la fainéantise à l'exercice de l'activité économique: toutes, comme Rome et la Grèce dans l'Antiquité, comme le Mexique et les républiques sudaméricaines de nos jours, se sont débattues dans des convulsions sanglantes, oscillant toujours entre le despotisme et l'anarchie, sans pouvoir jamais arriver à se constituer d'une manière solide et à former une société vraiment civilisée et polie.
Il y a donc entre le bien individuel et le bien social, entre l'intérêt personnel ou particulier et l'intérêt général, un lien naturel et indissoluble; ces deux biens ou intérêts s'influent réciproquement, et on ne peut pas réaliser l'un sans l'autre.
«Le concours de l'intérêt personnel et de l'intérêt général, dit Wolowsky *, est toujours nécessaire pour le profit individuel et pour l'avantage social. Il y a autant de danger à anihiler l'individu qu'à l'exalter, l'Histoire nous en fournit de mémorables exemples: elle ne permet point
' Prtface à la traduction lVan.;aise des Principes d'Kconoinic politi<nKde Roscher, ;^ XT.
de s'égarer dans les sentiers étroits d'une personnalité mesquine et jalouse, ni de se perdre dans les vagues contours d'une communauté chimérique et fatale : celle-ci tuerait ce qui fait la force de l'homme et sa dignité; elle effacerait les traits les plus saillants de sa noble nature, en détruisant ce qui entretient l'énergie de l'activité et ce qui alimente la force morale.»
C'est ce qu'a proclamé et mis en relief l'Économie plus qu'aucune autre science. En effet, avant que les doctrines économiques fussent connues, comment concevait-on l'organisation sociale? De quelle manière croyait- on que chacun pouvait prospérer et s'enrichir au sein de la Société? Le monde des intérêts , dit Dameth *, apparaît aux yeux de tous comme le théâtre d'une lutte perpétuelle, où l'individu est condamné à combattre sans trêve ni merci contre ses semblables, et où les armes sont si inégales qu'il en doit sortir inévitablement le triomphe des uns et la défaite des autres. Les vainqueurs s'appellent riches, les vaincus pauvres. Aux premiers tous les avantages et toutes les distinctions de l'ordre social; aux seconds le travail ingrat, l'oppression et l'indigence: vœ victis, comme disaient énergiquement les Romains. Suivant les temps et les lieux, les résultats se modifient, mais le fond reste, et ce fond c'est l'isolement, l'antagonisme de tous les intérêts, comme l'expriment ces maximes élevées à la catégorie d'axiomes:
Homo homini lupus (Hobbes);
Le profit de V un fait le dommage de Vautre (Montaigne);
En ce bas monde il faut être dupé ou dupeur (proverbe vulgaire) .
«De là nécessité d'interventions de tout genre pour comprimer, refréner, enchaîner, diriger et protéger. Le lien social se briserait sous les efforts divergents des intérêts particuliers, sans ces interventions; la conscience humaine
Introduction ;i l'étude de l'Econoniie politique, première séance.
HAPPORTS DE LKCONOMIK °/
^abandonnerait fatalement à la violence des impulsions de légoïsme. L'État, la Morale, la Religion, mterviennent donc, chacun et chacune, avec les moyens qui leur sont propres. L'État impose sa dictature au monde des intérêts pour sauvegarder la paix publique, et pour prémunir l'intérêt contre ses propres excès et sa déraison La Morale bat en brèche le mobile même de 1 intérêt et reconnaissant son incurable perversité, va jusqu a le proscrire: la recherche des biens matériels est déclarée inconciliable avec le respect du bien moral. La Religion, enhn, prêche aux pauvres la résignation, aux riches le renoncement et met à ces conditions notre bonheur éternel dans une autre vie. Les rapports de peuple à peuple présentent un semblable tableau. La prospérité de chacun d eux ne peut être acquise qu'au prix du malheur de tous les autres. Il faut conquérir ou être conquis; et quand les canons se taisent, la guerre nen continue pas moins sous forme de rivalité commerciale, aboutissant de même à la rmne de celui qui n'a pas su ou pu, par force ou par adresse, ruiner ses concurrents.
«Telle est la conception du monde des intérêts fournie par lapparence, et qui, réagissant elle-même sur les faits, leur a imprimé un caractère et une marche conformes malheureusement, sous beaucoup de rapports, à son principe. Puisque les intérêts étaient réputés injustes et contradictoires entre eux par nature, comment laction de l'État aurait-elle pu changer cette nature et donner satisfaction à tous les intérêts en même temps? D'ailleurs 1 Etat, considéré dans sa représentation légale, attribue nécessairement la suprématie à certains individus et à certaines classes. On vit, donc, les garanties de la paix et de 1 ordre public s'identifier avec les intérêts de ces individus et de ces classes. Despotique ou aristocratique, le Gouvernement ajouta aux inégalités naturelles des inégalités factices. Il protégea les uns en leur subordonnant les autres; il mit partout le privilège à la place du droit commun. «Sans ..doute, dit Pascal, l'égalité des biens est juste; mais ne
«pouvant faire quil soit forcé d'obéir à la justice, on a jusotifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemi)ble, et que la paix fût, qui est le souverain bien.» Démocratique, l'Etat eut pour idéal l'égalité de tous dans la pauvreté. «En Démocratie, dit Montesquieu, il ne suffit »pas que les parts soient égales, il faut quelles soient pe- )>tites.») Conséquemment, le bon citoyen, comme le vrai philosophe et le fervent chrétien, dut être pauvre avant tout.
«Cette conception a dominé THistoire. Dans l'Antiquité, l'esclavage, le régime des castes, la guerre de conquête, furent réputés les conditions nécessaires de la vie économique, même pour un peuple républicain. Platon en fait les bases de la société idéale, et Aristote ne le contredit pas sous ce rapport. Au Moyen âge, le servage, les prérogatives féodales, le monopole corporatif des industries, la propriété de mainmorte, l'ascétisme, furent les formes nouvelles et mitigées, à certains égards, de la même théorie. Dans l'âge moderne, à travers toutes les conquêtes de la liberté et du droit commun, la croyance à l'antagonisme fatal des intérêts se maintint et produisit ses fruits: régime colonial, guerres commerciales, monopoles et privilèges, fiscalité inique, lutte des classes, etc. La rénovation de Sg fut elle-même impuissante pour déraciner l'antique préjugé. On continua de regarder comme opposés entre eux les intérêts des particuliers, des professions, des classes et des peuples; on demeura généralement convaincu que l'intervention de l'Etat peut seule sauvegarder efficacement les intérêts au dedans et au dehors.»
Le protectionnisme, ajoute le même écrivain, n'a pas d'autre but que de prémunir les uns contre les autres les intérêts de chaque pays, en repoussant du marché intérieur les produits étrangers. C'est à ses yeux une question de vie ou de mort pour l'industrie nationale. On se souvient de ces paroles, prononcées, il y a quelques années à peine, par un illustre personnage: «J'aimerais
RAPPORTS DE l'kCONOMIK 89
«mieux voir la France envahie par cent mille Prussiens «que par cent mille moutons étrangers!»
Le socialisme ancien et contemporain procède tout entier de la croyance à l'antagonisme inné des intérêts, auquel il prétend remédier en détruisant la vSociété naturelle et en mettant à sa place tel ou tel organisme coercitif et artificiel.
Et, en effet, dit Molinari ', si la Société était abandonnée aux aveugles impulsions du hasard, si la force et la fraude y régnaient d'une manière fatale, il faudrait l'organiser artificiellement, en y substituant la justice à l'oppression et Tordre à l'anarchie. Telle a été toujours la prétention des socialistes, et en conséquence chacun a proposé un plan d'organisation sociale, engendré dans sa fantaisie. Quelques-uns de ces plans ont demeuré dans les régions spéculatives, et ils n'ont eu d'autres effets que de bouleverser, comme les livres de chevalerie ou les romans du romantisme, quelques têtes fiévreuses; mais d'autres ont trouvé des meneurs ou des fanatiques prompts à les mettre en pratique; ils ont passioné la foule, si facile à se laisser séduire par la perspective du merveilleux, et ils ont produit des révolutions épouvantables, comme celle de Munster, au XVP siècle, et celle de la Commune de Paris, de nos jours.
Heureusement, vers le milieu du dernier siècle, il surgit avec la science économique une nouvelle conception de la société humaine. Les économistes étudièrent attentivement cette société, et ils aboutirent à des conclusions bien différentes de celles qui avaient prévalu jusqu'alors. Ils découvrirent que les intérêts, loin d'être livrés à un antagonisme inévitable, tendent de leur nature même à concilier le bien de l'individu avec le bien général.
Et, en effet, il y a, comme nous l'avons vu, en exami-
Cours d'I'xonomie politique, première le(jon.
go PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
nant les rapports de l'Économie avec la Morale, une loi en vertu de laquelle l'homme est un être libre et partant responsable de ses actes. Or, la Sociologie nous apprend que les résultats, bons ou mauvais, de l'activité humaine, ne se bornent pas à l'individu, mais qu'à cause des liens qui le rattachent à ses semblables, ils s'étendent à toute l'Humanité, tellement qu'aucun acte individuel n'est indifférent pour l'espèce. Cette responsabilité sociale ou collective, formulée par le Christianisme dans le dogme du péché originel, est ce qu'on appelle solidarité, et sa découverte, ou du moins la démonstration de sa légitimité et de son importance, est due à la science économique.
"Voici comment s'exprime à ce propos l'illustre F. Bastiat:
«Dans le dix-huitième siècle, on n'y croyait pas, on s'en tenait à la maxime de la personnalité des fautes. Ce siècle, occupé surtout de réagir contre le Catholicisme, aurait craint, en admettant le principe de la solidarité, d'ouvrir la porte à la doctrine du péché originel. Chaque fois que 'Voltaire voyait dans les Ecritures un homme portant ■ la peine d'un autre, il disait ironiquement: «C'est affreux, mais la justice de Dieu n'est pas celle des hommes.» Nous n'avons pas à discuter ici le péché originel; mais ce dont Voltaire se moquait est un fait non moins incontestable que mystérieux. La loi de solidarité éclate en traits si nombreux dans 1 individu et dans les masses, dans les détails et dans l'ensemble, dans les faits particuliers et les faits généraux, qu'il faut pour la méconnaître tout l'aveuglement de Tesprit de secte ou toute l'ardeur d"une lutte acharnée. La première règle de toute justice humaine est de concentrer le châtiment d'un acte sur son auteur, en vertu de ce principe: les fautes sont personnelles. Mais cette loi sacrée des individus n'est ni la loi de Dieu ni même la loi de la Société.
» Pourquoi cet homme est-il riche? parce que son père fut actif, probe, laborieux, économe. Le père a pratiqué les vertus, le fils a recueilli les récompenses. Pourquoi
cet autre est-il toujours souffrant, malade, faible, craintif et malheureux? parce que son père, doué d'une puissante constitution, en a abusé dans les débauches et les excès. Au coupable les conséquences agréables de la faute, à linnocent les conséquences funestes. Il n'y a pas un homme sur la terre dont la condition n"ait été déterminée par des milliers de faits auxquels ses déterminations sont étrangères, et ce dont je me plains aujourd'hui a peut-être pour cause un caprice de mon bisaïeul.
))La solidarité se manifeste sur une plus grande échelle encore et à des distances plus inexplicables quand on considère les rapports des divers peuples, ou des diverses générations d'un même peuple. N'est-il pas étrange que le dix-huitième siècle ait été si occupé des travaux intellectuels ou matériels dont nous jouissons aujourd'hui? N'est-il pas merveilleux que nous-mêmes nous nous mettions à la gêne pour couvrir le pays de chemins de fer, sur lesquels aucun de nous ne voyagera peut-être? Qui peut méconnaître la profonde influence de nos anciennes révolutions sur ce qui se passe aujourd'hui? Qui peut prévoir quel héritage de paix ou de discordes nos débats actuels légueront à nos enfants? "Voyez les emprunts publics. Nous nous faisons la guerre; nous obéissons à des passions barbares; nous détruisons par là des forces précieuses; et nous trouvons le moyen de rejeter le fléau de cette destruction sur nos fils, qui peut-être auront la guerre en horreur et ne pourront pas comprendre nos passions haineuses. Jetez les yeux sur l'Europe; contemplez les événements qui agitent la France, l'Allemagne, 1 Italie, la Pologne, et dites si la loi de la solidarité est une loi chimérique.
» La Société, tout entière, n'est qu'un ensemble de solidarités qui se croisent. Cela résulte de la nature communicable de l'intelligence. Exemples, discours, littérature, découvertes, sciences, morale, etc., tous ces courants inaperçus par lesquels correspondent les âmes, tous ces efforts sans liens visibles dont la résultante cependant
92 PHILOSOPHIE Di: LA SCIENCK KCONOMIQUE
pousse le genre humain vers un équilibre, vers un niveau moyen qui s'élève sans cesse, tout ce vaste trésor d'utilités et de connaissances acquises, où chacun puise sans le diminuer, que chacun augmente sans le savoir, tout cet échange de pensées, de produits, de services et de travail, de maux et de biens, de vertus et de vices, qui font de la famille humaine une grande unité, et de ces milliards d'existences éphémères une vie commune, universelle, continue, tout cela c'est la solidarité '.»
«Non-seulement nous travaillons pour tous, mais nous ne pouvons pas réaliser un progrès, de quelque nature qu'il soit, que nous n'en fassions profiter la communauté tout entière. Les choses sont arrangées d'une façon si merveilleuse que lorsque nous avons imaginé un procédé, ou découvert une libéralité de la Nature, quelque nouvelle fécondité dans le sol, quelque nouveau mode d'action dans une des lois du monde physique, le profit est pour nous momentanément, passagèrement, comme cela était juste au point de vue de la récompense, utile au point de vue de l'encouragement; après quoi l'avantage échappe de nos mains, malgré nos efforts pour le retenir; d individuel i! devient social, et tombe pour toujours dans le domaine de la communauté gratuite. Et en même temps que nous faisons ainsi jouir l'Humanité de nos progrès, nous-même nous juissons des progrès que tous les autres hommes ont accomplis *.»
«Les biens qui semblent être d'abord l'apanage de quelques-uns deviennent, par un admirable décret de la munificence divine, le patrimoine commun de tous; les avantages naturels de situation, de fertilité, de température, de richesses minéralogiques et même d'aptitude industrielle, ne font que glisser sur les producteurs et tournent exclusivement au profit des consommateurs. Chaque progrès qui
Harmonies économiques, art. Solidarité.
Ibidem, art. Les deu.x devises.
RAPPORTS DE l'kCONOMIE g3
se fait à lOrient est une richesse en perspective pour rOccident. Du combustible découvert dans le Midi cest du froid épargné dans le Nord. La Grande-Bretagne a beau faire faire des progrès à ses filatures; ce ne sont pas ses capitalistes qui en recueillent le bienfait, car 1 intérêt de l'argent ne hausse pas; ce ne sont pas ses ouvriers, car le salaire reste le même; mais à la longue, c'est le Russe, c est le Français, c'est l'Espagnol, c'est l'Humanité, en un mot, qui obtient des satisfactions égales avec moins de peine, ou ce qui revient au même, des satisfactions supérieures à peine égale.
»Je n'ai parlé que des biens; j'aurais pu en dire autant des maux qui frappent certains peuples ou certaines régions
Un fléau ravage-t-il les terres des agriculteurs, ce sont les mangeurs de pain qui en souffrent. Un impôt injuste atteint-il la vigne en France, il se traduit en cherté du vin pour tous les buveurs de la terre, etc. *» Y a-t-il, ajouterons-nous, une crise industrielle aux Etats-Unis; aussitôt le commerce de l'Europe éprouve un ébranlement terrible, les Banques font faillite, les ateliers se ferment ou se paralysent, l'intérêt de l'argent monte et les classes ouvrières se trouvent réduites à la misère.
D'où il s'en suit, conclut Bastiat, qu'il n'est aucun pays qui ne soit intéressé à l'avancement de tous les autres, et qu'envier à un peuple la fertilité de son sol, la beauté de ses ports et de ses fleuves, ou la chaleur de son soleil, c'est méconnaître des biens auxquels nous sommes appelés à participer, c est dédaigner l'abondance qu'on nous offre et regretter la fatigue qui nous est épargnée. Il s'en suit encore que les haines et les antipathies nationales sont des sentiments aussi absurdes que pervers.
Rien de plus trompeur, ajoute J.-B. Say, que l'avantage qu'une nation croit retirer d'un empiétement sur le
llainionies économiques, art. Concuiivnci-
domaine d'autrui, de la conquête d'une province ou d'une colonie sur une puissance rivale.
«Toute cette vieille politique tombera. Lhabilité sera de mériter la préférence et non de la réclamer de force. Les efforts qu'on fait pour s'assurer la domination ne procurent jamais qu'une grandeur factice, qui fait nécessairement de tout étranger un ennemi. Ce système produit des dettes, des abus, des tyrans et des révolutions; tandis que l'attrait d'une convenance réciproque procure des amis, étend le cercle des relations utiles, et la prospérité qui en résulte est durable parce qu'elle est naturelle *.»
Nuire à autrui, affirme enfin Bastiat ^, c'est se nuire à soi-même; semer des obstacles dans la voie des autres, c'est embarrasser sa propre voie. Les passions mauvaises ont leur châtiment, comme les sentiments généreux ont leur récompense. L'inévitable sanction dune justice distributive parle à l'intérêt, éclaire l'opinion et doit faire prévaloir, parmi les hommes, cette maxime d'une éternelle vérité: l'utile c'est un des aspects du juste; la liberté c'est la plus belle des harmonies sociales; l'équité c'est la meilleure politique.
Faut-il donner une démonstration plus précise du caractère éminemment social qu'ont les doctrines économiques? Prenons pour exemple la production du pain. «Que nous dévoile, dit Dameth ^, l'analyse de cette production? Qu'elle a exigé le concours d'une multitude infinie d'agents, de la totalité, en quelque sorte, des producteurs de tout ordre. Ainsi, ce ne sont pas seulement le boulanger, le meunier et l'agriculteur qui ont coopéré à la confection du plus simple de nos aliments. Si vous tenez compte du matériel d'outillage dont chacun des industries ci-dessus désignées s'est servi pour remplir son rôle
Traité d'Économie politique, liv. I, chap. IX.
Harmomies économiques, art. Concurrence.
Introduction a létude de lÉconomie politique, première séance.
RAPPORTS DE l'ÉCONOMIE 9 5
dans Tœuvre générale de la production du pain, vous voyez s'élargir le cercle des coopérateurs avec une ampleur telle que presque toutes les industries du Monde y prennent place. Pour fournir seulement à l'agriculteur son mobilier aratoire, et ce qui s'y rattache, il a fallu le concours des industries constructives, métallurgiques, sylvicoles, textiles, etc.; il a fallu des préparations multi. pies pour le sol, procurer au cultivateur et à ses aides le logement, le vêtement, la chaussure, un certain degré d'instruction, des aliments et mille autres choses qu'ils ne produisent par eux-mêmes. Pareille nomenclature est à établir pour l'industrie du meunier et pour celle du boulanger. L'un et l'autre tiennent les instruments de travail d'une foule de professions entièrement distinctes des leurs. Et puis, entre chacune des façons successives qu'a subies le blé pour devenir pain, sont intervenues des fonctions non moins indispensables et non moins différentes les unes des autres: l'industrie des transports, le commerce, la monnaie, le crédit, la sécurité donnée aux travaux par l'office des pouvoirs publics. Et encore, à un autre point de vue, les industries essentielles et accessoires qui ont contribué à la production du pain, ne sontelles pas le résumé et Ihéritage de tous les progrès accomplis dans la suite des siècles et sur toute la face du Globe, en Agriculture comme dans tout le reste? La charrue ne vient-elle pas du grec Tryptolème? L'art de moudre le grain ne s'est-il pas développé lentement, par le secours de maintes sciences, qui nous ont appris à utiliser tour à tour la force du vent, la chute d'un cours d'eau, l'élasticité de la vapeur et les merveilles de l'outillage mécanique? On ne finirait point si l'on voulait poursuivre cette analyse jusque dans ses derniers détails; et pourtant, il n'est pas une bouchée du pain que nous mangeons qui ne porte tout cela avec elle, qui ne soit le résultat de cet immense concours, qui ne fasse en un mot éclater la prodigieuse et admirable solidarité dont relèvent tous nos travaux productifs.»
q() PHILOSOPHIE DE LA SCIKNCE ÉCONOMIQUE
En présence de ces faits, sécrie le même auteur ', et quand ils caractérisent toute l'existence économique, comment peut-on croire que Tisolement, l'insolidarité, l'antagonisme forment l'essence des rapports sociaux? N'est-il pas, au contraire, de la dernière évidence que les intérêts ne sauraient se satisfaire sans un perpétuel échange de services, sans une réciprocité incessante? N'y voit-on pas un des objets essentiels de la sociabilité humaine et un de ses plus beaux triomphes? «On parle beaucoup, dans notre temps, d'association, et certes, ce principe, sagement appliqué, possède une fécondité pour ainsi dire inépuisable. Cependant je désirerais qu'on fit, en même temps, un peu plus d'attention à l'existence de cette association première, inhérente à la nature humaine, qui va s'élargissant d'elle-même par tous les progrès de la civilisation, et dont les bienfaits sont mille fois plus grands que ne sauraient l'être ceux de quelque association partielle que ce soit. Concluons, donc, avec toute certitude, que la loi fondamentale, que le rapport premier et essentiel des intérêts entre eux, c'est la solidarité, la mutualité, l'échange des services, et cela sur l'échelle la plus vaste qu'il soit possible de concevoir, pour la totalité du genre humain, dans l'espace et dans le temps. »
Tels sont les enseignements de la science économique: le bien social est étroitement lié avec le bien individuel; il y a un rapport naturel et nécessaire entre l'intérêt privé et 1 intérêt public; tous les intérêts sont essentiellement harmoniques ou s harmonisent de leur nature elle-même. Ils s'agit, bien entendu, des intérêts légitimes, car l'Economie n'en protège pas d'autres, et ce n'est pas vrai qu'elle légitime tous les besoins, comme l'affirment quelques néoéconomistes.
Mais, dit-on, cette distinction serait seulement efficace si l'on déterminait avec clarté quelle est la sphère de la
* Loco citato.
RAPPORTS DL L ÉCONOMIL: 97
légitimité '. Eh bien, c'est ce que fait précisément la science économique, et tous les économistes orthodoxes, même les plus individualistes ou radicaux, reconnaissent, dans le but moral ou bien absolu, le principe supérieur que leurs adversaires demandent pour décider sur la légitimité des intérêts. On vient de voir, en effet, comment ces économistes formulent et développent jusqu'à ses dernières conséquences la loi de la solidarité ou responsabilité collective. Or, qu'est ce que cette loi sinon la manifestation dans l'ordre social du principe ci-dessus indiqué?
Oui, nous l'avons déjà dit, en traitant des rapports de l'Economie avec TEthique: le bien absolu est essentiel ou nécessaire, de même que le bien individuel et le bien social; mais le premier comprend tous les biens partiels; partant les intérêts légitimes pour l'Economie, comme pour la Sociologie, sont ceux que sanctionne l'Ethique, et c'est de ces intérêts que parlent les économistes quand ils les qualifient d'harmoniques; car tous les biens s'harmonisent dans le bien moral ou absolu, et à ce bien doit se subordonner l'activité de l'individu ainsi que celle de l'Humanité.
Il faut ajouter à cela que le rapport établi entre l'intérêt personnel et l'intérêt général n'est pas d'égalité, mais de supériorité du second sur le premier, car la société humaine est supérieure à chacun de ses membres, comme l'espèce à l'individu. En effet, la Nature qui s'est montrée si prévoyante pour la conservation des espèces, en les douant d'une énergie réproductive ou vitale vraiment merveilleuse, a livré en quelque sorte les individus à leurs faibles forces, en les exposant à tout genre de dangers et en condamnant la plupart à une mort prématurée. L'espèce humaine ne pouvait pas se soustraire à cette loi. Un grand nombre de ses individus sont détruits avant d'atteindre leur maturité, parfois même sans dépasser l'état de germes; d'autres
Vocabulario de la IC.onoiuia, art. Coacuirencc et liulividualismc.
périssent dans radolescence, dans la puérice, dans l'enfance, dans les premiers jours de leur développement; mais l'espèce ne s'éteint pas pour cela; au contraire, elle se multiplie et se répand sur toute la surface du Globe, grâce à cette puissance de réproduction qu'elle possède et que Malthus a traduite, ne s'écartant pas beaucoup de la vérité, par une progression géométrique. Pourquoi ce contraste entre la vitalité de l'individu et celle de l'espèce? Parce que Dieu a voulu subordonner le bien individuel au bien social, et faire dépendre la destinée de chaque homme de celle de ses semblables.
Il n'est donc pas licite, car il n'est pas non plus naturel, de mettre l'intérêt particulier au-dessus de l'intérêt général : au contraire, quoique ces deux intérêts soient essentiellement harmoniques, lorsque par une cause accidentelle ils se trouvent en désaccord, on doit sacrifier le premier au second, et sauver la Société, même au dépens du bien-être, de la santé et de la vie d'un ou de plusieurs de ses individus, de même qu'on sauve l'âme en laissant périr le corps, ou qu'on conserve le corps en amputant, s'il le faut, quelqu'un de ses membres.
Après cette déclaration, franche et exphcite, accusera-t-on encore l'Économie d'être une science anti-sociale et dissolvente? Ne s'en suit-il pas, au contraire, de tout ce qu'on vient d'exposer, que l'intérêt personnel, proclamé par elle comme le seul mobile des actes économiques, l'intérêt rationnel, l'intérêt légitime, loin de ne produire que des antagonismes, comme l'affirment les néo-économistes, qui se font l'écho des préjugés vulgaires, c'est le lien le plus fort entre toutes les activités individuelles et l'élément le plus efficace de l'ordre social?
"Une fois pour toutes: le bien de l'individu et le bien de la Société sont également nécessaires ou essentiels à la nature humaine, c'est-à-dire qu'en définitive ils se réalisent nécessairement: l'un et l'autre s'unifient ou s'harmonisent sous l'influence de la solidarité ou responsabilité collective; l'un et l'autre se subordonnent au but moral ou au
bien entier et absolu; mais toutes les fois qu'il y ait de l'opposition entre eux, comme cela peut arriver par accident, non essentiellement, puisque leur essence est précisément l'harmonie, on doit préférer le second au premier, en faisant le sacrifice de l'individu sur les autels de la société humaine.
N"'oublions pas, cependant, que Ihomme est libre, comme nous l'avons déjà dit, en étudiant les rapports de l'Économie avec rÉthique; partant que le bien social, comme le bien économique, comme le bien moral, comme tous les buts de la vie, en général, doivent être accomplis par lui librement. Certes qu'en vertu de la responsabilité inhérente à sa liberté même et qui le soumet d'une manière inévitable aux conséquences de ses actes, il aura, selon qu'il réalise ou non le dit bien, la récompense ou le châtiment; mais, enfin, cela ne dépend que de sa conscience, de sa volonté libre et autonome, et il peut agir dans l'un ou dans l'autre sens, selon qu'il le croit convenable ou que la raison le lui conseille. Telle est la loi morale, là loi naturelle, la loi constitutive de notre nature, et cette loi, qui régit l'individu, s'étend à l'Humanité et à tous les organismes sociaux.
Il n'est donc pas, il ne peut exister aucune société, moralement constituée, qui n'ait pour base et pour fondement de sa constitution la liberté individuelle. Sur ce principe roule toute la science économique, et si pour cela les économistes méritent l'épithète à^ individualistes, qu'on leur applique comme une marque d'infamie, ils l'acceptent volontiers, le regardant au contraire comme un titre de noblesse. Ils sont, en effet, individualistes, en ce sens, qu'ils prennent pour objet de leurs études spéciales l'activité agissant en vue du bien individuel, et qu'ils ne conçoivent Tindividu que dans toute son intégrité, dans le développement entier de sa nature spirituelle, dans la plénitude de ses facultés, et partant libre et responsable, tel que nous le montrent la Psychologie et l'Éthique. Sont-ils dans l'erreur? Qu on en accuse ces deux sciences, où ils puisent
lOO PHILOSOPHIE DE L.V SCIE.NXE ÉCONOMIQUE
les principes dont il s'agit, mais non l'Economie, qui assurément ne les a pas découverts ou imaginés, et qui se borne à en tenir compte dans ses recherches.
On a vu cependant que notre individualisme n'est pas un système d'isolement et d égoïsme, comme le définit Mr. Piernas Hurtado ', d'après le Dictionnaire de la langue espagnole, en invoquant une fois de plus dans les discussions scientifiques l'autorité du vulgaire. On a vu que cette doctrine ne relâche pas les liens sociaux ni ne proclame la tout-puissance de l'activité privée, comme le suppose aussi le même écrivain, s'unissant, sans doute malgré ■lui, aux détracteurs inconscients de TÉconomie.
Non, ce que tous les économistes proclament, c'est que toute société doit se constituer et fonctionner librement, c'est-à-dire respectant avant tout et surtout l'activité individuelle avec tous ses attributs, et partant avec sa liberté et sa responsabilité. Et voilà pourquoi ils donnent tant de valeur à l'association libre, qui est la véritable association, l'association naturelle, tandis qu'ils combattent si énergiquement ces autres associations forcées, violentes^ artificielles que les socialistes de toutes les écoles, tant démagogues ou révolutionnaires qu'autoritaires ou de la chaire, voudraient imposer aux peuples par l'intermède des lois positives ou des gouvernements.
Pas de force, pas de violence, pas d'artifice dans l'ordre économique: voilà le sens de la maxime des physiocrates laissez faire, laissez passer, que les économistes ont pris pour devise: maxime qu'interprétée sagement, ne saurait mieux exprimer l'importance du principe de la liberté; car, comme dit très-bien F. Passy % «la liberté ne signifie pas l'absence de règles, étant elle-même la règle de nos actions, et laisser faire le bien c'est empêcher le mal.»
Après tout ce qu'on vient d'exposer, nous croyons avoir
Vocabulario de la Economia, art. Individualisme. De la contrainte et de la liberté.
RAPPORTS DE L ECONOMIE lOI
éclairci et justifié suffisamment le caractère individualiste de rÉconomie, tout en démontrant quil n'est pas en contradiction, mais en parfaite harmonie, avec le caractère social de la Sociologie, et en déterminant en même temps les rapports qui unissent ces deux sciences.
*5 6.e — RAPPORTS DE LÉCONOMIE AVEC LA SCIENCE DU DROIT.
Si, comme le dit Jouffroy, «une science ne peut pas se constituer tant qu'elle a une idée vague et indéterminée de son objet,» cette maxime, que Mr. Azcârate applique bien à tort à TEconomie *, à aucune branche du savoir ne pourrait être mieux appliquée qu'à la Science du Droit.
Ce n'est pas vrai, en effet, que TEconomie, comme le croit cet écrivain ', «n'ait pas encore pu fixer son objet propre, ni qu'elle se meuve dans la détermination de cet objet avec une extraordinaire indécision, qui donne lieu à une grande diversité dans la manière d'envisager la nature de ses connaissances.»
Nous avons montré le contraire dans notre étude du concept de 1 Economie, en prouvant que ce concept est parfaitement déterminé, et que s'il y a quelque divergence parmi les économistes, c'est seulement sur les formules qu'ils emploient pour Texprimer.
Il n'en est pas ainsi pour la Science du Droit; car il n'y a aucune notion plus vague, ni plus obscure, ni moins définie que celle du droit qui en forme l'objet.
«Les origines et la nature du droit, dit Minghetti ', ont
' Estudios econijiiiicos y sociales. — Sur l'objet de la science économique, 8 1.
' Ibidem.
' Des rapports de l'Economie put)li<iue avec la Morale et le Droit, livre V.
I02 PHILOSOPHIE DE h\ SCIENCE ECONOMIQUE
été l'objet des recherches des érudits, surtout à Tépoque moderne; ils ont donné à ce sujet beaucoup d'attention. Mais ils se sont formé une différente idée selon le point d'où ils partaient, tellement qu'on peut dire qu'autant il y en a de systèmes fondés par les philosophes, autant aussi il en a découlé pour le droit.»
Ainsi les uns conçoivent le droit subjectivement «comme une extension» et objectivement «comme une restriction de la liberté *;» les autres «comme le pouvoir dont un homme est irréfragablement faculté pour dicter sa volonté à ses semblables ';» ceux-ci «comme tout ce qui est conforme à la loi naturelle et positive ^;» ceux-là «comme 'la raison humaine en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre.» A ces concepts il faut encore en ajouter plusieurs, et en premier terme deux qui se disputent l'assentiment des juristes modernes, à savoir: celui de Kant, pour qui le droit est un «ensemble de conditions moyennant lesquelles la liberté de chacun peut coexister avec la liberté de tous, conformément à un principe générale de liberté,» et celui d'Ahrens, qui, d'accord avec Krauss, le définit comme «un ensemble de conditions dépendantes de la liberté et nécessaires pour l'accomplissement harmonique de la destinée humaine.»
Le même Mr. Azcârate, qui n"hésite pas à adopter l'échange comme l'objet de l'Economie, la systématisant suivant ce principe, et qui va jusqu'à entrevoir une science économique fondée sur la propriété, ne réussit pas à déterminer le concept du droit, et il se borne à dire * que le droit consiste dans «toutes les conditions nécessaires pour l'accomplissement de notre destinée, que les hommes doivent se prêter comme une conséquence de la dépendance mutuelle où ils vivent.»
Ferran. — Extrait méthodique d'un Cours de Droit publique. Taparelli. — Cours élémentaire de Droit publique. Eschbach. — Introduction h l'étude du Droit. Estudios econômicos y sociales. — Notion du Droit.
RAPPORTS DE l'Économie io3
Pareillement Mr. Piernas dit que «le droit considère l'activité en tant que d'elle dépendent les conditions de la destinée humaine '.»
Mais, comme on le voit, ces deux définitions, si on peut les appeler ainsi, sont très-loin de nous donner une idée claire du droit, et celle même qui en ressort diffère, nonseulement dans la forme, mais encore dans le fond, de presque toutes les autres ci-dessus exposées, de même que celles-ci diffèrent entre elles au point d'être contradictoires.
En présence d'une telle confusion , comment établir les rapports de l'ordre économique avec l'ordre juridique? N'est-il pas évident que pour cela il faut avant tout avoir le concept du droit? Et si ce concept n'est pas encore trouvé, ou s'il y en a plusieurs différents, quoi de plus naturel que les économistes s en forment un pour leur usage, au risque d'encourir, comme ils encourent, dans les anathèmes des juristes?
Or, c'est ce que nous allons faire, malgré ces anathèmes; car, après tout, nous ne sommes pas tout à fait étrangers au sujet, et nous nous croyons investis de la même autorité pour pénétrer dans le domaine du droit que nos honorables contradicteurs pour empiéter, comme c'est leur habitude, sur celui de l'Economie.
Qu'est ce que le droit? «Le mot droit, dit Minghetti % peut se prendre en deux sens: comme loi ou comme puissance de l'homme. Dans le premier cas, il exprime la volonté divine, en tant qu'elle est principe de Tordre universel et enjoint aux hommes obéissance. Ratio gubeniativa totius universi in mente divina existens. Telle est la définition du droit donnée par St-Thomas. L'étymologie l'indique, soit que le mot jus dérive de Joiis, Jupiter, ou de jubeo, je
* Vocabulario de la Econoiuia, art. Economie.
* Des rapports de l'Econoiuie publiijue avtc la Morale et le Droit, livre V.
commande; aussi dans les langues modernes, le mot diritio, droit, signifie ce qui va à son but sans dévier ou se plier, c'est-à-dire la règle, le modèle d'agir. On voit que dans ce cas le droit s'identifie avec le commandement moral.» Mais, le mot droit, ajoute le même écrivain, se prend aussi dans un sens subjectif, et alors on pourrait le définir ce que la loi (morale) ne défend ni ne commande pas.
Nous le prendrons dans ce dernier sens, et nous définirons le droit la faculté d'agir avec droiture, ou d'élire les moyens qui conduisent directement au but moral, c'est-àdire au bien entier et absolu. Cette faculté découle du devoir ou nécessité de faire le bien *; car, si le bien est nécessaire à l'homme, ou si celui-ci doit l'accomplir nécessairement, comme nous l'avons dit, il est évident qu'il en a le pouvoir ou la faculté, et voilà pourquoi tous les juristes s'accordent à déclarer qu'à tout droit répond un devoir et à tout devoir un droit.
J'ai la faculté de faire telle chose, parce que j'ai aussi la nécessité de la faire, et si je n'avais pas cette nécessitéci, je manquerai absolument de cette faculté-là.
C'est le bien qui est nécessaire, essentiel, substantiel ou conforme à la nature humaine; le mal est accidentel, adjectif, contra naturam; partant il n'est aucun droit au mal, personne n'a de droit que pour faire le bien.
La pratique du droit et la loi même d'où il dérive s'appellent justice, ainsi que la pratique du devoir se nomme vertu.
Le droit n'est qu'un aspect du devoir, de même que le bien social et le bien individuel ne sont qu'autant d'aspects du bien entier et absolu.
Dans le droit on regarde surtout l'acte; dans le devoir l'intention de l'agent.
* «Le devoir et le droit se rattachent a une même loi» — Minghetti, loco citato.
RAPPORTS DE l'kCONOMIE I05
La Science du Droit est la Science de la justice; elle s'occupe des actes de l'homme en tant qu'ils sont justes ou ajustés au devoir: la Morale est la science du devoir; elle recherche le devoir même, ou le bien entier et absolu réalisable par l'activité humaine.
Le droit n'a pas seulement un caractère social, ainsi que le prétendent la plupart des juristes; il ne réside pas exclusivement dans les actes de l'individu par rapport à ses semblables. Il y a certainement un droit humain, ou de la société humaine, qui comprend, plusieurs droits correspondants aux divers organismes sociaux; mais il y a aussi un droit individuel ou de l'homme sur lui-même, un droit religieux ou de Thomme dans ses rapports avec la Divinité, et un droit cosmique ou de l'homme dans ses rapports avec la Nature, de même qu'il y a un devoir social, un devoir individuel, un devoir religieux et un devoir cosmique, c'est-à-dire une nécessité de faire le bien par rapport à la Société, à l'individu, à Dieu et au monde physique.
Ainsi chaque homme a le droit de se conserver soi-même, ou de développer sa nature propre, de s'associer avec ses semblables, d'adorer l'Etre suprême, de soumettre à son domaine les autres créatures, parce qu'il a le devoir ou la nécessité de faire toutes ces choses, et dans ce devoir-ci est fondé ce droit-là.
Tout être capable de droits et devoirs se nomme personne. En ce sens, il n'y a pas d'autre personne que l'homme, non-seulement considéré comme individu, mais encore dans la société humaine et dans les divers organismes sociaux qu'elle embrasse, et qui constituent autant de personnes ou à' entités juridiques.
Le droit et le devoir sont corrélatifs dans une même personne, mais pas entre des personnes différentes, comme le supposent plusieurs juristes.
J'ai le devoir d'aider mes semblables; mais ils ne peuvent pas prétendre pour cela que je leur vienne en aide, à moins que je ne leur aie donné ce droit en vertu d'un
contrat ou d'un engagement pris spontanément par moimême.
L exercice du droit, ainsi que l'accomplissement du devoir, est libre, cest-à-dire que Tun et l'autre se réalisent librement, car la liberté est un des premiers attributs de notre esprit, et si chacun a celle d'accomplir ou non ses devoirs, il est évident qu'il a aussi celle d'exercer ou non ses droits.
Je suis libre de faire ou non Taumône, parce que j'en ai le droit; mais je ne suis pas libre pour que d'autres la fassent, car je n'ai pas le droit de les y obliger. Ce droit réside en eux, pas en moi: le droit de chacun est une règle de conduite pour lui-même, mais pas pour les autres.
D'un autre côté, la liberté suppose la responsabilité, comme nous l'avons dit dans l'étude des rapports de l'Économie avec la Morale; et puisque le droit s'accomplit librement par l'homme, celui-ci doit répondre de son accomplissement. L'homme est, en effet, responsable de l'usage qu'il fait de son droit, et s'il l'accomplit, il en reçoit la récompense dans son bien-être, tant spirituel que corporel, tandis que s'il l'enfreint, il en souffre la peine dans les douleurs de son corps et de son âme.
Mais cette responsabilité ne peut lui être exigée que par Dieu, dont il a reçu sa liberté: partant il n'est aucune force extérieure à nous-mêmes, aucun pouvoir extrinsèque, ni individuel ni social, aucune loi humaine ou positive, qui puisse nous contraindre à l'exercice de notre droit, de même qu'il n'en est pas qui puisse nous obliger à la pratique de notre devoir. Le droit, comme le devoir, ne dépend que de notre conscience. Le droit, comme le devoir, n'est aucunement obligatoire ou coercitif. Il n'y a pas de droit contre le droit.
«Le droit vit premièrement et fondamentalement dans la conscience, exercé par la volonté, sans d'autres motifs que ceux de la pure raison ni d'autre garantie que celle de l'ordre moral, et tant dans cette sphère immanente ou interne que dans les actes qui révèlent les déterminations
RAPPORTS DE L KCONOMIE lOJ
de la volonté, le droit échappe à toute influence étrangère *.»
Le droit s'exerce, comme nous Tavons dit, librement, et en ce sens on affirme que la liberté est le premier de nos droits.
Mais à la rigueur on ne doit pas confondre le droit avec la liberté: celui-là consiste dans la faculté d'agir avec droiture ou conformément au bien; celle-ci dans la faculté de se déterminer à agir dans la même direction ou dans la contraire.
Toujours est-il que la liberté est une condition indispensable, sine quâ non, de l'exercice du droit, et qu'il n'y a pas de droit possible, ni pour l'individu ni pour la Société, si l'un et l'autre n'ont pas de liberté pour 1 exercer.
La liberté, donc, doit exister et pour la Société et pour chacun de ses membres. Il ne suffit pas, pour que le droit se réalise, que l'hom.me, individuellement considéré, soit libre: il faut encore qu'il le soit dans tous ces rapports avec Dieu, avec les autres hommes et avec la Nature.
Or, cette liberté peut être contrariée ou restreinte par deux genres de causes: les unes cosmiques ou naturelles, les autres humaines ou dépendantes de l'homme. Les premières n'agissent que sur nos facultés physiques, et nous ne pouvons rien contre leur action, car elles sont fatales et inévitables pour toutes les créatures: les secondes se montrent, soit comme force exercée sur les déterminations de notre volonté, sur notre liberté interne ou libre arbitre, c'est-à-dire sous la forme de fraude ou de menace, soit comme force exercée sur nos actes, c est-àdire sous la forme d'agression matérielle ou de violence, et dans 1 un comme dans l'autre cas elles peuvent être prévenues ou repoussées par l'homme lui-même, ou par une autre force de la même nature: vim vi repellere.
* Manual de Institucionesdf Hacienda pi'iblica espafiola, par MM. Picrtias et Miranda, partie j,énérale, sect. premii re, chap. I.
Cette répulsion de la force dun homme par celle d'un autre ou de tous les autres, et vice-versa, est parfaitement licite ou morale, parce qu'elle est nécessaire pour le maintien de la liberté, qui à son tour l'est aussi pour l'exercice du droit, et de cette nécessité découle la faculté d'en faire usage, ce qui constitue un droit spécial nommé droit de défense.
Le droit de défense appartient à la Société de même qu'à l'individu, parce que celle-là a les mêmes droits que celui-ci; partant il peut être exercé tant indivuellement que socialement ou collectivement.
Dans le premier cas, il serait insuffisant pour maintenir la liberté, parce que chaque individu ne se suffit pas à lui-même dans l'accomplissement de ses buts, et c'est pour cela que, sans renoncer à faire usage isolément de son droit de défense, il forme avec ses semblables, pour leur défense commune, diverses associations qui se nomment en général nations ou sociétés politiques.
Une nation est, donc, un ensemble d'individus, qui par rapport à elle s'appellent citoyens, et qui, ayant certaines affinités, soit par le territoire qu'ils occupent, soit par la langue qu'ils parlent, soit par d'autres causes physiques ou morales, géographiques ou historiques, s'associent pour vivre librement, c'est-à-dire pour exercer tous leurs droits, et partant pour défendre leur liberté, tant individuelle que sociale, contre toute espèce d'agressions.
A cet effet, et en vertu de leur propre liberté, ils instituent un pouvoir public, ou force directive de l'action commune, nommé aussi Autorité par rapport à la personne qui en est investie, et qui se divise en plusieurs pouvoirs suivant les fonctions qu'on lui attribue. L'ensemble de ces pouvoirs, ou l'organisme spécial qui les embrasse et les lie, prend le nom d'État, de même que l'ensemble de fonctionnaires ou d'agents qui représentent et servent l'Etat se dénomine Gouvernement, ses mandats se disent lois (positives ou humaines pour les distinguer de celles de la Nature) et
les citoyens s'appellent sujets, par rapport au Gouvernennent ou à l'État.
Le Gouvernement n'est, donc, que la représentation personnelle de l'État, et l'État la société politique ou la nation elle-même organisée pour l'exercice collectif du droit de défense, c'est-à-dire pour maintenir la liberté de tous et de chacun des citoyens, partant le libre exercice de tous les droits.
«Chacun de nous, dit F. Bastiat *, tient certainement de la Nature, de Dieu, le droit de défendre sa personne, sa liberté, sa propriété, puisque ce sont les trois éléments constitutifs ou conservateurs de la vie, éléments qui se complètent l'un par l'autre et ne se peuvent comprendre l'un sans l'autre. Car, que sont nos facultés sinon un prolongement de notre personnalité, et qu'est ce que la propriété si ce n'est un prolongement de nos facultés?
»Si chaque homme a le droit de défendre, même par la force, sa personne, sa liberté, sa propriété, plusieurs hommes ont le droit de se concerter, de s'entendre, d'organiser une force commune pour pourvoir régulièrement à cette défense.
»)Le droit collectif a, donc, son principe, sa raison d'être, sa légitimité dans le droit individuel, et la force commune ne peut avoir rationellement d'autre but, d'autre mission que les forces isolées auxquelles elle se substitue.
"Ainsi, comme la force d'un individu ne peut légitimement attenter à la personne, à la liberté, à la propriété d'un autre individu, par la même raison la force commune ne peut être légitimement appliquée à détruire la personne, la liberté, la propriété des individus ou des classes.
••Qui osera dire que la force nous a été donnée, non pour défendre nos droits, mais pour anéantir les droits égaux de nos frères? Et si cela n'est pas vrai de chaque force in-
Œuvres complotes. — I,a loi.
dividuelle, agissant isolément, comment cela serait-il vrai de la force collective, qui n'est que Tunion organisée des forces isolées?
))Donc, s'il est une chose évidente, cest celle-ci: la loi (l'État) c'est l'organisation du droit naturel de légitime défense: c'est le substitution de la force collective aux forces individuelles, pour agir dans le cercle où celles-ci ont le droit d'agir, pour faire ce que celles-ci ont le droit de faire, pour garantir les personnes, les libertés, les propriétés, pour maintenir chacun dans son droit, pour faire régner entre tous la justice.»
C'est en cela que consiste, à notre avis, la mission de rÉtat, et c'est ainsi que le conçoivent plusieurs juristes éminents.
Pour Kant, «ce n'est pas le bien ou le bonheur des citoyens, mais l'accord de la constitution avec les principes du Droit qui fait le but de l'Etat *.»
Suivant Fichte, «la volonté générale, la volonté de l'État, ne veut qu'une chose, la sûreté des droits ^.»
Guillaume de Humboldt restreint l'action et le but de l'État au maitien de la sécurité intérieure et extérieure ^.
Eôtvôs affirme que «l'État n'a d'autre but que la sûreté des individus '".»
En fin, Laboulaye soutient que l'Etat n'est qu'une garantie de liberté.
Nous savons bien que ce n'est pas le concept de l'Etat, qui domine dans toutes les écoles du Droit. Mais, y a-t-il un autre plus clair et plus défini? 'Voilà celui de Bluntschli, qui peut être considéré comme le dernier mot de la science politique en Allemagne.
' Rechslehre, § 47 à 49.
2 Naturrecht, III, l52.
' Abhandlungen ûber Geschichte ûnd Politik, miteiner Einleintungverseher von Dr. Gorster.
* Moderne idéen, II, § 91.
«Le but véritable et direct de l'État, c'est le développement des facultés de la Nation, le perfectionnement de sa vie, son achèvement, par une marche progressive, qui ne se met en contradiction avec les destinées de l'Humanité, devoir moral et politique sous-entendu. Cette formule comprend tout le but, rien que le but de l'Etat; elle respecte les caractères et les besoins particuliers des nations, les variétés de leur développement, tout en assurant l'unité du but. Le premier devoir de l'individu, n'est-il pas dans le développement de ses facultés, dans la manifestation de son être? De même la personne de l'État a pour mission de développer les forces latentes de la Nation, de manifester ses qualités, ce qui implique en deux mots la conservation et le progrès, l'une gardant les conquêtes du passé, l'autre cherchant celles de l'avenir '.»
Mais, qu'est ce que veut dire tout cela? Est-il quelque jurisconsulte qui se charge de nous en donner l'explication? Comment pourrions-nous l'espérer s'ils avouent qu'on manque encore d'une idée claire de l'État, et quelques-uns vont jusqu'à dire qu'aujourd'hui il est impossible de l'avoir?
«Que l'idée de l'État, écrivent deux des plus distingués % est très-loin de la clarté nécessaire, on le conaît rien qu'à remarquer la variété et même la contradiction des systèmes destinés à la rechercher. Que cette confusion est aujourd'hui inévitable, on le comprend aussi en considérant que le concept de l'État doit être conséquence d'autres concepts supérieurs ou intégrants de lui-même, et que les incognites ne s'eclaircissent pas tant que l'on ne découvre la valeur des termes qu'elles contiennent. L'État implique un rapport très complexe, et tant que ses éléments ne seront pas parfaitement déterminés dans
' Théorie générale de l'iûat, livre V, chap. IV.
' Piernas et Miianda, Maiiual de Instiluciones de Hacienda pi'ihlica espafiola, part, générale, section l.o , chap. I.
leur nombre et dans leur nature, on ne peut pas attendre une définition précise de cette institution, quelle que soit Turgence à la demander.»
Admettons, donc, au moins pour le moment et jusqu'à ce que les néo-économistes ne nous en donnent une notion plus claire, que TÉtat a pour mission de garantir la liberté, et qu'il n'est que la société politique organisée, c'est-à-dire une association partielle, très importante sans doute, mais pas autre chose.
C'est ainsi que le définissait Cicéron, et que de nos jours le définit Bluntschli, quoique lui attribuant une sphère d'action et un caractère, à notre avis, aussi faux que "dangereux.
«La cité, dit le premier ', c'est la constitution du peuple.»
«L'État, écrit le second % c'est la personne politiquement organisée de la Nation dans un pays déterminé.» Et ailleurs -^r «La Nation est une communauté d'hommes unis et organisés en État. L'idée de Nation se réfère toujours à l'État: sans État, point de Nation.»
D'autres juristes, cependant, ne veulent pas que Ton confonde la Nation avec l'État.
«La Nation, disent MM. Piernas et Miranda *, n'est pas l'État; c'est une société formée en vertu de certaines conditions de territoire, de race ou d'idiome, qui établissent une communauté entre un nombre plus ou moins grand d'hommes. Le rapport de la Société-Nation à l'Etat national est le même qui existe entre la Société et l'État, considérés en absolu. C'est pour cela qu'on voit les États se former malgré les nationalités, et que celles-ci subsistent malgré les États, comme le prouvent éloquemment
' Derep.1, 26.
' Théorie générale de l'État, livre premier, chap. III. ^ Ibidem, livre deuxième, chap. II.
* Manual de Instituciones de Hacienda pûblica espafiola, part, générale, .section première, chap. I.
RAPPORTS DE L'ÉCONOMIti Il3
quelques pages, encore récentes^ de notre histoire contemporaine.»
Mais en cela nous croyons que M, M. Piernas et Miranda confondent les États réels, ou tels qu'ils se constituent quelquefois, avec l'État idéal ou fondé sur des bases naturelles, c'est-à-dire conformément au droit, ce qui est le vrai sens du mot État,
Quoi qu'il en soit, ce que surtout on ne doit pas confondre, c'est l'État avec les autres associations humaines, et à plus forte raison avec la Société en général.
Celle-ci poursuit des buts beaucoup plus vastes et plus étendus, puisqu'elle est, non-seulement politique, mais encore religieuse, économique, scientifique, artistique et même morale et juridique, organismes qui n'ont rien à voir avec le pouvoir public, si ce n'est pour qu'il garantisse la liberté à tous et à chacun des hommes qui en font partie.
Cette confusion de la Société avec l'État est cependant très fréquente, même parmi les juristes.
Ainsi J.-S. Mill, qui en est un des plus distingués, soutient que «le Gouvernement existe pour les mêmes buts que la Société, et qu'il doit faire tout le bien et empêcher tout le mal qui dépende de son existence '.»>
Hluntschli distingue l'État de la Société, mais en annulant presque entièrement celle-ci, ou au moins en la subordonnant à celui-là, tellement que pour cet auteur l'État est tout et la Société une chose très secondaire.
«La Nation, dit-il, est un tout nécessairement uni; la Société une luiion accidentelle d'individus. La première est organisée de pied en cap dans l'État; la seconde n'a pas d'organisation à elle. L'une est une personne juridique, l'autre n'a pas de personnalité d'ensemble. Celle-là a l'unité de la volonté et le pouvoir public de la réaliser; celleci n'a ni volonté une ni pouvoir public propre: elle ne peut
' PrJnciples of poHtical Econoinv, livre V, ciiap. II, ^ 2.
ri4 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ECONOMIQUE
ni légiférer, ni gouverner, ni rendre la justice; elle ne crée que l'opinion publique et n'est ainsi dans l'État qu'une influence indirecte, variant avec les vues, les intérêts, les désirs des individus. La Nation est une conception de droit public, la Société n'est qu'une liaison changeante à& personnes privées dans les limites de l'Etat * . »
Et ailleurs, en comparant la Société avec le peuple, il ajoute: «On peut reconnaître dans le peuple un organisme naturel, au moins pour le rapport physique; la Société n'est ç\\iune somme d'individus ^.»
Cela revient au même qu'à nier absolument l'existence de la Société, en la mettant à l'égal d'un troupeau d'hommes que l'État peut gouverner à son gré, comme le pasteur gouverne un troupeau de bêtes.
Mais Bluntschli va encore plus loin, et il soutient que l'idéal de l'État n'est rien moins que l'Humanité corporelle et visible.
«Les États bornés à une nation n'ont qu'une valeur et une vérité relatives. Le penseur ne saurait voir en eux la réalisation de l'idée la plus élevée de l'État. Pour lui, l'État est un organisme humain, une personne humaine. L'esprit qui l'anime est celui de l'Humanité; c'est, donc, l'Humanité qui doit être son corps, car il faut à l'esprit un corps correspondant. Une âme humaine ne saurait vivre que dans un corps humain. Le corps de l'Etat doit imiter le corps de l'homme. U Etat parfait et V Humanité corporelle et visible sont, donc synonimes \))
Nous n'ignorons pas que Bluntschli tend dans ce passage à prouver la nécessité d'un Etat universel. Conception magnifique et qui, réalisée, non par la force, ainsi que l'ont prétendu les grands conquérants, Alexandre, Jules César, Charlemagne, Mahomet, Napoléon I, mais par l'assenti-
Théorie générale de l'État, livre deuxième, chap. V Ibidem, livre premier, chap. II.
Ibidem, livre premier, chap. H.
RAPPORTS DE l'ÉCONOMIK Ii5
ment de tous les États partiels et sans aucun détriment de leur autonomie ou indépendance, suivant le sens que lui donne le même publiciste, fait vraiment honneur à son talent. Mais, on peut très-bien imaginer un État universel sans que pour cela on identifie 1 État avec l'Humanité, surtout quand , d'après Bluntschli, l'État universel ne serait qu'un nouvel organisme social destiné à unir et harmoniser les diverses nationalités, en administrant leurs intérêts communs et en donnant une solution pacifique aux querelles internationales.
On le voit: annulation de la Société, confusion de l'État avec elle et même avec l'Humanité entière; doctrines dangereuses qui ont été la source ou qui ont donné gain de cause à toutes ces écoles politiques et économiques qui, proclamant comme justes et légitimes les intrusions du Gouvernement dans le domaine de toutes les activités, conduisent, directement ou indirectement, àl'absortion de rindividu dans la Société et de celle-ci dans l'État, restreignent la liberté dans ses diverses manifestations, sanctionnent l'arbitrariété des pouvoirs publics, qui se traduit par despotisme ou tyrannie, et vont jusqu'à prétendre détruire toute association libre et partant naturelle, pour lui substituer tel ou tel système d'association artificielle et forcée.
On dit d'ordinaire que l'État définit le droit. Expliquonsnous. Si par ces mots on veut signifier que cette institution, chargée comme elle est de maintenir la liberté de tous et de chacun, partant d'empêcher les collisions entre les libertés des divers individus et des divers organismes sociaux, met des bornes ou des limites à la liberté, et par conséquent aux droits qui s'exercent librement, nous n'avons pas de difficulté à admettre une telle doctrine. Mais si on prétend en déduire que tous les droits sont à la merci du Gouvernement, et qu'en sus de leurs limites naturelles, qui sont celles de la liberté, il peut encore les restreindre à son gré, albrs nous la repoussons comme despotique et contraire à la justice, et même à la
Il6 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
Morale, qui déclare l'homme libre, tant comme individu que comme membre de la Société.
On dit aussi que lÉtat réalise le droit, et ceci demande également une explication. Il est, en effet, un droit de rÉtat, correspondant à son devoir, et qui consiste dans la faculté de décerner la justice à tous les citoyens; mais ceuxci ont aussi leur droit ou leurs droits propres, inhérents aux devoirs que la Morale leur prescrit et qui sont très différents de celui de l'État. Le premier se nomme droit public ou politique, qui comprend le droit administratif, et se réalise par cette institution, ou bien par le Gouvernement qui la ■personnifie; le second se dénomine droit commun ou civil, et il se réalise par les personnes auxquelles il concerne, c'es-à-dire par les individus ou par les divers organismes sociaux, selon qu'il se rattache à l'une ou à l'autre de ces deux entités juridiques.
De sorte que le seul droit que l'État réalise c'est son propre droit. S'il devait réaliser tout le droit, «son action s'étendrait à la vie entière, depuis l'intimité de la conscience, où nos actes commencent, jusqu'à leur manifestation extérieure, ce qui n'est nullement, parce qu'à l'idée d'État se joint toujours celle de coaction ou force collective, et le droit donne lieu à un grand nombre de rapports tout à fait étrangers à la sanction externe, qui est la seule applicable par le pouvoir public * . »
Nous ne nous arrêterions pas à cette longue explication, si tous les juristes avaient un concept précis de l'État; mais il n'en est pas ainsi, comme nous l'avons dit, puisque, partant de l'idée que cette institution réalise le droit, ils confondent la sphère de l'État avec celle du droit, ainsi que la sphère de la Nation ou société politique avec celle de toute la société.
De cette confusion se ressentent la plupart des défini-
' Manual de Instituciones de Hacienda pùblica espafiola, partie générale, section première, chap. H.
RAPPORTS DE l'ÉCONOMIK IIJ
tions qu'on a données du droit, et surtout celles de Taparelli, Kant et Ahrens, ci-dessus exposées. Qu'on examine attentivement ces définitions, et l'on verra qu'elles se rapportent, non pas au droit, mais à TÉtat, deux choses tout à fait différentes et que cependant ces écrivains ne réussissent pas à distinguer.
En effet, qu'est ce que le droit pour Taparelli? Le pouvoir par lequel un homme est irréfragablement faculté pour imposer sa volonté aux autres. Or, ce pouvoir ne réside que dans l'Etat.
En quoi le droit consiste-t-il suivant Kant? Dans l'ensemble de conditions moyennant lesquelles la liberté de chacun peut coexister avec la liberté de tous. Or, c'est seulement l'Etat qui procure ces conditions.
Comment Ahrens conçoit-il le droit? Comme l'ensemble de conditions dépendantes de la liberté et nécessaires pour l'accomplissement du but humain. Or, c'est aussi l'Etat qui doit maintenir la liberté.
Toujours la même confusion, de l'Etat avec le droit, en supposant que l'un et l'autre ont la même sphère d'action, tandis que le second s'étend à tous les actes de la vie et le premier seulement à ceux qui troublent ou empêchent l'exercice de la liberté.
C'est ainsi qu'Ahrens et toute son école, aujourd'hui prédominante dans la Science du Droit, ont pu dire que «l'Etat doit protéger directement tout le développement social * » tandis que cette mission appartient au droit, et encore le droit est charge de protéger aussi le développement individuel.
C'est ainsi qu'on a attribué à lÉtat deux fonctions, l'une régulatrice, qui consiste à maintenir l'équilibre, la proportion et l'harmonie entre toutes les activités sociales — et pourquoi pas entre les activités individuelles? — ce qui revient au même qu'à garantir la liberté, et l'autre
Pliilosopliie (lu Droit, deuxitine volume, page. 33y.
Il8 PHlLOSOPUth: DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
dite complémentaire, supplémentaire ou de tutelle, que l'on fait consister à suppléer l'insuffisance des mêmes activités sociales — toujours la Société et jamais l'individu! — en venant directement à leur aide pour qu'elles puissent accomplir le but humain \
Il est vrai que dans ces vagues indications il ny a rien de précis sur la prétendue fonction complémentaire; son propre inventeur Ahrens reconnaît quon n'a pas encore fixé la manière comme l'État doit protéger la culture sociale, et quoique il prétend de le faire, c'est avec si peu de succès qu'il va jusqu'à défendre les doctrines les plus .absurdes, telles que c'est au Gouvernement de déterminer les fruits de la terre qu'on doit cultiver de préférence et de pourvoir à la subsistance de ceux qui exercent les plus hautes professions de la Société, surtout celle de ministres de la Religion.
Mais tous les disciples d'Ahrens n'acceptent pas ces conclusions. Ainsi Mr. Piernas, qui appartient sans doute à ce nombre, quoiqu'il admet que TEtat ne doit pas être indifférent à l'égard d'aucun des buts humains et que cette institution doit y pénétrer en quelque sorte — laquelle? — ajoute quelle doit le faire sans détriment des efforts individuels et respectant dans tous les cas leur indépendance, «tellement qu'il ne lui appartient de diriger l'industrie ni de réglementer le commerce, mais c'est son droit de limiter le travail des enfants et des femmes à ce qui est propre de leur condition *,» comme si cette limitation n'était pas dépressive des efforts individuels, qui d'après le même auteur doivent être respectés dans tous les cas.
Bluntschli, qui en sus du but principal et direct de l'État, se rattachant, dit-il, à la Nation, lui attribue des devoirs indirects ou relatifs aux intérêts privés des personnes, s'exprime à ce propos comme il suive:
Cuesta, Elementos del Derecho polltico, chap. III, ^. IV. Vocabulario de la Economia, art. Etat.
RAPPORTS DK l'ÉCONOMIK IIQ
«L'homme doit développer son individualité, ses facultés, son caractère, dans le cercle harmonique des devoirs de la famille, du peuple, de l'Humanité. Pour accomplir ce devoir, la liberté privée lui est indispensable. L'État doit, donc, la protéger contre toute attaque injuste; il lui est interdit de l'opprimer. Il faut ici que l'État se rende clairement compte des bornes de sa nature même.
»i. Organisation externe de la vie commune, il n'a des organes que pour la vie extérieure; il n'en a pas pour la vie interne de Tesprit, tant quelle ne s'est pas manifestée par des paroles ou par des actes. Il est impossible que l'État s'étende à toutes les fins de la vie individuelle, par cela déjà que plusieurs d'entre elles sont cachées à ses yeux, soustraites à sa puissance. Ce n'est pas l'État qui distribue les aptitudes; il ne peut ni guérir le fou, le poltron ou l'aveugle, ni suivre la pensée du savant ou réfuter les vieux préjugés. Le domaine de la vie individuelle, surtout celle de l'esprit, est donc naturellement hors de son pouvoir.
»2. L'État repose entièrement sur la nature commune des hommes, et spécialement de ses habitants. Son pouvoir ne s étend donc pas à la vie privée dans ce qu'elle a d'essentiellement individuel, mais seulement dans ce qui est déterminé par la nature commune de tous et dans la mesure des besoins communs. Ainsi 1 État peut protéger également la propriété de chacun; mais c'est à 1 individu qu'il appartient de disposer de la chose à sa manière. Il y a dans la propriété un côté délicat, qui est purement individuel et dont lÉtat n"a point à s'occuper. La propriété de Paganini sur son violon, de Litz sur son piano, de Kaulbach sur son crayon, a un sens tout différent de celle qui appartient au premier venu sur des instruments semblables. De même 1 État peut bien marquer en traits généraux et grossiers les conditions du mariage et les droits des époux; il le doit même pour le maintien des familles et des mœurs. Mais sa puissance ne va point jusqu'à en régler la consommation, ou jusqu'à déterminer la forme
délicatement individuelle de la vie de famille. Humboldt allait trop loin en soustrayant toute l'institution du mariage au pouvoir de l'État, pour Tabandonner complètement à la liberté privée. Le droit canon tombe dans Texcès contraire, en réglementant des choses qui appartiennent à celle-ci. L'Etat qui punissait Thérésie, comme un crime, franchissait les bornes naturelles de son pouvoir.
»3. L'État ne peut commander que lorsqu'il s'appuie sur un droit, car toute contrainte légitime a un fondement juridique. Inversement, le droit des individus est limité:
»a. Par les nécessités de la coexistence paisible et rapprochée des personnes, c'est-à-dire par les règles reconnues des conditions nécessaires de la vie commune (droit privé et droit pénal);
))6. Par l'existence et le développement de la Nation, supérieure au droit privé dans la mesure des exigences du bien public (impôt, service militaire, droit constitutionnel, droit administratif).
wLÉtat est l'autorité suprême en matière de droit; la loi et l'application du droit sont essentiellement choses de rÉtat.
))4. Lorsque l'action de l'État cesse de s'appuyer sur un droit et sort ainsi des bornes de l'ordre juridique, elle perd essentiellement la forme de la contrainte; elle n'est plus qu aide, tutelle, encouragement {économie générale, soins deVÈlat pour les progrès de la civilisation). Le bien public s'étend ici au bien de la Société, à cause de ï appui dont celleci a besoin ' . »
Tels sont, aux yeux de Bluntschli, les devoirs indirects de l'État, ou bien ses fonctions supplémentaires, dont nous avons parlé ci-dessus. Azcârate va plus loin et il s incline à croire — ne cherchons pas dans l'école des convictions arrêtées — que l'État doit protéger directement le développement social, seulement par des raisons historiques, qui le forcent à exercer une véritable tutelle sur les autres buts
' Théorie générale de l'État, livre cinquième, chap. IV.
RAPPORTS DK L ECONOMIE 121
et sociétés partiels; «mais non parce qu'une telle intervention découle de l'idéal de l'Etat ';» ce sont ses propres mots.
Cette manière de voir réduit déjà la prétendue fonction supplémentaire de lEtat à une attribution circonstantielle, accessoire, historique, comme le même écrivain la qua lifie parfaitement, attribution pareille à celle qui réserve certains services publics au Gouvernement, tels que la fabrication de la monnaie, la construction des voies de communication, les postes, les télégraphes, etc., et en ce sens nous n'avons pas de difficulté à l'admettre, comme tous les économistes, même les plus individualistes ou radicaux.
Ainsi A. Smith reconnaît dans TEtat trois devoirs, très importants, dit-il, mais clairs, simples et aisément compréhensibles. «Le premier c'est le devoir de défendre la Société de tout acte de violence ou d'invasion de la part des autres sociétés indépendantes. Le second c'est le devoir de protéger, autant que possible, tous les membres de la Société contre l'injustice et l'oppression de tout autre membre, ou le devoir d'établir une bonne administration de la justice. Le troisième c'est le devoir de fonder et d'entretenir certains travaux publics et certaines institutions, que l'intérêt privé ne saurait jamais parvenir à fonder ni à entretenir, parce que le profit ne compenserait pas la dépense pour un ou pour plusieurs particuliers, quoique pour une grande société cette utilité soit plus que suffisante pour en compenser la dépense *.»
Et ailleurs l'illustre économiste ajoute:
«Les dépenses pour maintenir les voies sûres et commodes, et pour faciliter les communications, sont sans doute profitables pour la Société, et partant elles peuvent sans
' Estudios econômicos y sociales. — Notion du droit, note. ' An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations, livre IV, ch. i\.
injustice se faire payer au moyen d'une contribution générale.» «Les dépenses des institutions pour Téducation publique et pour l'instruction religieuse sont pareillement sans doute des dépenses qui profitent à toute la société, et elles peuvent aussi sans injustice se faire avec le produit d'une contribution générale. » « Lorsque les établissements et les travaux publics, utiles à toute la société, ne peuvent être, ou ne sont pas de fait, entretenus en totalité aux dépens des membres particuliers qui en profitent plus immédiatement, il faut que le déficit soit comblé dans la plupart des cas avec le produit de la contribution générale de toute la société: outre l'obligation de pourvoir aux dépenses de la défense publique et de celles qu'exige la dignité du premier magistrat, elle doit être encore employée à suppléer le déficit de beaucoup de branches particulières de revenus * . »
J.-B. Say distingue parfaitement les organes essentiels des organes accidentels de l'Etat, en appelant accidentels ceux qui peuvent être ou ne pas être sans que le corps social en dépende à la rigueur " , et à propos de l'instruction populaire, il dit que ce qui n est pas dans l'intérêt privé, mais qui touche à l'intérêt universel, doit être fait aux dépens du public ^
Bastiat, qui passe pour être le plus grand adversaire de l'ingérence gubernative , et le représentant le plus autorisé de l'école individualiste, ne se montre pas plus rigide que J.-B. Say sur les attributions de l'État. «Qu'une nation, dit-il, après s'être assurée qu'une grande entreprise doit profiter à la communauté, la fasse exécuter sur le produit d'une cotisation commune, rien de plus naturel "".))
' Loco citato, livre V, chap. I.
' Cours complet d'Economie politique pratique. — Part. IX, tableau général, 2. s .section.
^ Ibidem. — Part. VII, chap. 28.
* Petit.s pamphlets. — Travaux publics.
Mais ceux qui ont interprété le mieux, à notre avis, la pensée des économistes à ce propos sont Minghetti et 0p20omer.
«Il me semble, dit le premier, qu'outre le maintien de la justice, attribut essentiel de l'autorité civile et que tous lui concèdent, on doit lui assigner aussi celui de fournir et de compléter le déficit de la tâche des particuliers, des familles, des associations, dans ces parties qui regardent directement l'utilité publique. Cependant, mettons que la famille, les institutions spéciales, l'Église, suffisent à pourvoir à l'instruction, à l'éducation populaire; mettons que les travaux de routes, de ponts, de canaux, soient conduits et entretenus par des compagnies particulières; mettons, en fin, que le système d'assurances mutuelles soit combiné et étendu de manière à réparer les calamités inopinées. Il n'y aurait point alors besoin de s'en remettre au Gouvernement, ni pour l'enseignement, ni pour les travaux publics, ni pour la bienfaisance.» «On ne peut donc établir, comme maxime absolue et immuable, que l'unique office du Gouvernement soit de protéger la sécurité et les droits privés, et qu'il lui soit interdit de mettre le pied en dehors de ce cercle. Une intervention ultérieure dans les choses d'importance, ou pour écarter ce qui fait obstacle à l'activité privée, ou pour en faciliter l'exercice, peut être juste et opportune, pourvu qu'elle ait les deux conditions suivantes: i.^ qu'elle soit supplétive et complémentaire, et de là que le Gouvernement s'abstienne de se mêler de tout ce qui peut être fait convenablement par les particuliers, par les familles, par leurs associations volontaires, et se garde, pour faire autrement ou mieux, d'usurper la tâche d'autrui; 2.^' Qu'elle soit temporaire , et de là que le Gouvernement tende toujours à déposer le fardeau à lui conféré par la nécessité des temps, et restreigne d'autant son action que va se développant l'activité des particuliers et des corporations. Je vois là une conciliation de la méthode rationnelle et de la méthode historique, en posant la liberté comme la
ï 24 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ECONOMIQUE
fin à la quelle on vise, mais en tenant compte de ces difficultés pratiques , trop souvent méconnues par les économistes ou par eux négligées avec une légèreté excessive * .»
De son côté, Opzoomer, en commentant la formule d"Adam Smith, s'exprime comme il suit:
<(i. La principale fonction, toujours indispensable et indiscutible de l'État, c'est la protection des personnes et des propriétés contre toute offense qui vienne de l'extérieur ou de l'intérieur, c'est-à-dire le maintien du droit contre d'autres Etats ou d'autres individus, nationaux ou étrangers.
«2. Tout autre office de l'Etat est sujet à discussion, et celle-ci doit se borner à la recherche des avantages et des dommages, qui dépendent toujours des circonstances.
))3. Toute nouvelle attribution que l'on veuille donner à l'Etat, doit être préalablement examinée avec attention, et accordée seulement quand il sera démontré d'une manière péremptoire que la chose est nécessaire et urgente dans l'intérêt de la Nation, qu'elle peut être utilement et promptement exécutée par l'État et qu'autrement elle ne le serait qu'incomplètement et tardivement.
»4. Il ne faut pas que l'État se débarrasse subitement ou s'occupe légèrement de ce dont il est depuis longtemps chargé. Il faut qu'il tienne ferme à ce qu'il a créé et fondé, et qu'il ne le laisse pas périr par la seule raison qu'il le juge étranger à ses attributions.
))5. Il ne doit pas s'obstiner non plus à le retenir indéfiniment dans ses mains. Au contraire, il doit constamment permettre et même exciter les tentatives pour transférer une partie de ses labeurs aux citoyens et aux socié. tés libres. Qu'en tout cela, il agisse surtout selon les vœux et les idées de la Nation. S'y opposer serait un grand er-
* Des rapports de l'Economie publique avec la Mjrale et le Droit, livre IV.
RAPPORTS DE L KCONOMIE I2D
reur; qu'il y consente volontiers, en y concourant de bon gré et en préparant les voies sans une dangereuse précipitation *.»
On voit donc que les économistes orthodoxes ne refusent pas absolument à l'État ce que Bluntschli appelle ses devoirs indirects et d'autres juristes sa fonction supplétive ou complémentaire; mais considérant toujours cette fonction comme un simple accident, et n'accordant à l'État d'autre but que celui d'organiser et de réaliser le droit de défense, ou bien de maintenir, ainsi que nous l'avons dit maintes fois et nous le répétons encore, la liberté de linvidu et de tous les organismes sociaux.
Ce but est essentiel ou nécessaire; partant l'État, institué pour le réaliser, lest également. Ainsi le déclarent tous les économistes, et si Molinari a nié quelque part, comme l'affirment MM. Piernas et Miranda % la légitimité de l'État, en supposant que c'est une institution condamnée à disparaître avec la civilisation et le progrès, voilà comment il s'exprime en revanche dans l'article Nation du Dictionnaire de l'Économie politique:
«L'Économie politique n'est ]pas aii-archiste. Les économistes sont parfaitement convaincus que les gouvernements remplissent au sein de la Société un rôle nécessaire, et c'est même parce qu'ils apprécient toute l'importance de ce rôle qu'ils sont d'avis que les gouvernements ne doivent pas s'occuper d'autre chose.» Et plus loin, il ajoute: «En résumé, l'Économie politique reconnaît que le fractionnement de l'Humanité en nations a son utilité, sa raison d'être; elle reconnaît qu'aucune nation, à moins de la supposer composée d'anges, ne saurait se passer de gouvernement.»
' Die Giezen (1er Staatsmatch.
^ Manual de Instiluciones de Hacienda pi'iblica espafiola, part, pénéialr. première section, chap. II. — Vocabulario de la Economia. art. Individualisme.
126 PHILOSOPHIK DE LA. SCIENCK ÉCONOMIQUE
Les socialistes de la chaire accusent cependant les éco- • mistes, qu'ils appellent smithiens, de regarder TEtat comme un mal nécessaire, qu'on doit restreindre autant que possible.
Ils ont trouvé sans doute un prétexte à cette accusation dans certaines phrases échappées à quelques économistes allemands, dans l'ardeur de la lutte que ceux-ci ont soutenu avec la nouvelle école, et que Cusumano, un des plus enthousiastes propagateurs de ses doctrines en Italie, se plait à faire ressortir. Voici ces phrases, selon cet écrivain ':
«L'Etat devrait se disoudre plutôt que de donner un cours forcé aux billets de Banque.»
« L'État et la Société sont de simples abstractions, et non des réalités: attribuer quelque responsabilité à l'un ou l'autre c'est la même chose que ne latribuer à personne.»
Quant à A. Smith, il ne défendit jamais de telles idées, et vainement chercherait-on dans ses écrits quelque chose qui leur ressemble. C'est J.-B. Say qui a dit que les lois et l'administration devraient être considérées comme un remède que nos maux font nécessaire, et dont il convient de faire le moins d'usage possible ^. Mais, comme Ciconne le remarque avec raison % il y a des propositions qui s'émettent seulement pour frapper l'imagination : elles sont comme des mots aigus, qui ont plusieurs côtés, et regardés dans un sens, elles sont vraies, et dans un autre, elles sont fausses. Le mot mal nécessaire, appliqué a I État, ou pour mieux dire au Gouvernement, en est un exemple. Le Gouvernement agit par la force: se soumettre à la force est sons doute un mal, mais un mal nécessaire pour obtenir un bien, qui est la justice et l'ordre. Les lois qui menacent de peines sont pour les méchants;
Le scuole economiche délia Germania, pags. 36 y 68.
Cours complet d Économie politique pratique, part. VII, chap. 16.
La nuova scuola economica tedesca, chap. VI.
si ceux-ci n'existaient pas, l'amour de la vertu suffirait au lieu des lois.
Au surplus, comment peut-on accuser les économistes orthodoxes ou individualistes d'anarchistes ou ennemis de l'État, quand ce sont eux qui attribuent au Gouvernement le caractère de producteur, que lui refusent leurs accusateurs, les socialistes de la chaire et les néo-économistes?
Mais c'est assez de disquisitions juridiques. Nous croyons avoir déterminé clairement le concept du droit et de l'État. Cela fait, la détermination des rapports de l'Économie avec la Science du Droit c'est la chose la plus simple.
Nous avons vu que le bien individuel est le but nécessaire de l'activité économique.
Nous avous dit, aussi, que le droit se fonde sur la nécessité de réaliser le bien.
Il est, donc, évident que l'exercice de l'activité économique, et partant tous les actes et toutes les œuvres de ce genre supposent un droit.
Et, en effet, la science juridique reconnaît comme autant de droits:
I." L'élection d'art ou profession, qui comprend celle du maître, de la méthode et de la doctrine dans l'apprentissage.