La contractation de toute espèce de rétributions
5 ." L'appropriation et la transmission de toute sorte de produits (possession, propriété, épargne, hérédité, échange, crédit et consommation de la richesse).
Tout principe, toute institution, tout acte qui s'oppose à ces droits, est faux, injuste, abusif, et on peut le repousser par la force (droit de défense).
L'iitat ne doit faire autre chose que garantir le libre exercice des droits, et partant:
La liberté de l'instruction et de l'enseignement;
La liberté du travail et du travailleur;
La liberté du capital et du capitaliste;
La liberté de réunion et d'association;
La liberté de contractation, qui comprend celle du commerce et du crédit;
La liberté de tester;
La liberté de la consommation.
Tels sont, à notre avis, les rapports de l'Économie avec la Science du Droit. Teut ce qui, d'après la première, est utile, convenable ou conforme au bien individuel, la seconde le déclare juste et l'Etat le fait libre, en se chargeant de maintenir la liberté nécessaire à Taccomplissement du droit, comme à l'exercice de l'activité économique. Ni plus ni moins.
«L'Économie politique estime, donc, que l'État a rempli toute sa mission et tout son devoir, en Industrie, quand il a garanti la sécurité et la loyauté des transactions, quand il a assuré à chaque producteur la liberté, la justice et le droit commun. Elle repousse une immixtion directe de l'État, soit à titre de producteur, soit à titre de régulateur ou de protecteur.
» D'abord l'État n'est pas compétent en semblable matière. Où l'homme d'État puiserait-il le principe de cette compétence? Les fonctions si grandes, si vastes, si complexes par elles-mêmes, qui lui incombent en propre, ne sont-elles pas d'un ordre tout différent que ce qui constitue les aptitudes industrielles, soit agricoles, soit manufacturières, soit commerciales, soit même, généralement parlant, économiques? Il faudrait des connaissances et un génie universels pour pouvoir décider pertinemment sur toute chose.
«Qu'arrive-t-il, dès lors, si l'homme politique veut faire acte d'autorité hors de la sphère de ses légitimes attributions? Il arrive que c'est dans les considérations d'ordre politique que le Gouvernement cherche comment il doit décider et agir. C'est par rapport aux intérêts politiques, dont il est le représentant et l'instrument, qu'il résoudra
RAPPORTS DE L KCOXOMIE I29
les questions d'Économie sociale, attribuées indûment à son arbitrage. Il favorisera les uns et maltraitera les autres, suivant les convenances ou la situation gouvernementale du jour, suivant les doctrines officielles en honneur, suivant les influences de classe ou de parti, dont il relève plus ou moins. Ainsi, la politique, à son tour, sera viciée dans son principe, et tirera une puissance abusive du maniement des intérêts. La corruption des gouvernants et celle des gouvernés sortiront fatalement d'une telle source.
»I1 y a encore autre chose à voir. Lorsque l'État prend rinitiative de telle ou telle entreprise, ou lorsqu'il fait pencher la balance dans tel ou tel sens, au milieu de la compétition des intérêts, sur qui retombe la responsabilité effective de son action? Est-ce sur les gouvernants eux-mêmes? Nullement: si un particulier entreprend, dépense, échange, etc., il le fait à ses risques personnels; il s'enrichit ou se ruine, suivant l'issue de ses opérations. II est donc sollicité de la façon la plus énergique par son propre intérêt à agir prudemment et économiquement. Mais, quand l'Ii^tat opère, soit qu'il dépense, soit qu'il emprunte, soit qu'il accorde des privilèges, ce n'est point sa fortune propre, car il n'en a pas, c'est la fortune des gouvernés qui est en jeu et qui devra, en fin de compte, d'une façon ou d'une autre, supporter la conséquence des faux calculs, ou des entreprises mal conduites. "Voilà pourquoi ce que fait l'État coûte habituellement plus cher que ce que fait l'industrie privée. Toute responsabilité directe, au sens économique, manque à l'action de l'État. — Verrait-on les nations modernes chargées , comme elles le sont, pour la plupart, dune dette publique énorme, si la position personnelle des gouvernants eût dû s'en trouver atteinte?
«Faire l'ordre, la paix, la sécurité; rendre justice à chacun, garantir le droit commun et toutes les libertés publiques et privées, voilà au contraire une mission aussi pure que grande, une mission vraiment morale, vraiment
l3o PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
digne de l'ambition et des hautes capacités du souverain OU de ses auxiliaires * . »
S'en suit-il, comme le supposent quelques néo-économistes ', que nous prenions la liberté comme but de l'activité humaine, tandis qu'elle en est seulement le moyen? Au contraire.
» La grande importance de la liberté, dit Ciconne \ pour le progrès de la vie des nations, a donné lieu au faux concept vulgaire qui regarde la liberté comme un but, tandis qu'elle ne peut constituer qu'un moyen; car, n'étant qu'une forme et une manière d'exercer nos facultés, elle doit nécessairement en partager la nature. Or, nos facultés ne sont pas un but en elles-mêmes, mais des moyens pour obtenir un but, qui est celui de nous procurer les ressources capables de satisfaire nos besoins, et si parfois, dans les actes qui visent au perfectionnement de nos facultés, il semble que celles-ci sont un but en elles-mêmes, c'est une pure illusion; parce qu'alors il s'agit de perfectionner le moyen, pour le faire plus approprié à l'accomplissement de son office: c'est comme lorsqu'on aiguise le fer pour le rendre plus apte à couper. Et cette vulgaire préocupation , qui regarde la liberté comme un but, est peut-être la cause qui fait que les peuples trouvent insuffisantes les plus amples libertés, et qu'ils ne se croient jamais assez libres s'ils ne peuvent pas abuser de la liberté impunément.»
«Le but économique , avons nous dit ailleurs *, ne saurait s'accomplir tant que l'homme ne soit pas libre, tant qu'il n'exerce son activité sans que les mœurs ni les institutions politiques s'y opposent. Si quelque obstacle difficulté cet exercice, si quelque cause l'annule ou
' Introduction n l'étude de l'Economie politique, X.® séance, § 111. * Voyez Vocabulario de la Economia, par Mr. Piernas, art. Con-
currence.
' Principi di Economia politica, livre VI, chap. III, § 3.
* Tratado didàctico de Economia politica, 3.6 édition, p. 27-
le limite, on ne doit pas attendre que les théories de la science se traduisent en faits: elles demeureront toujours vraies, mais stériles et infécondes, dans les régions spéculatives.
«Les lois économiques ne se réalisent qu'au milieu de la liberté. L'activité libre est le seul moyen que l'homme possède, la seule force qu'il porté dans lui-même pour atteindre son bien-être. Lorsqu'on empêche cette force d'agir, lorsqu'on lui donne une direction contraire ou seulement distincte de celle que l'intérêt personnel voudrait lui donner, le bien-être devient tout à fait impossible. C'est pour cela que le travail, premier et principal facteur de la richesse, est si peu productif dans le régime de l'esclavage; que l'échange, source de tout progrès, s'arrête ou dégénère dans le système du protectionnisme; enfin, que l'association forcée conduit fatalement à l'inertie et la misère.» Où l'on voit que la liberté n'est pour nous, comme pour tous les économistes orthodoxes, qu'une condition indispensable de l'exercice de l'activité en Economie. Mais ceci est notre véritable péché, aux yeux de nos adversaires, comme le prouvent leurs attaques contre la concurrence, qui est la forme de la liberté économique.
Nous ne nous arrêterons pas ici à défendre ce grand principe: on ne défend pas le soleil, comme dit très-bien Coquelin *, quoique il brûle quelquefois la terre qu'il est destiné à éclairer et réchauffer: or, la concurrence est au monde industriel ce que le soleil est au monde physique.
«La concurrence, dit aussi Dameth ', est une loi naturelle de l'économie sociale, par cette raison décisive, qu'elle est la liberté en action, la liberté se réalisant et se protégeant elle-même. Sans concurrence, il n'existe aucun refuge certain contre le monopole, c'est-à-dire contre
Dictionnaire de Tlxonomie politique, art. Concurrence. Introduction ."i l'étude dell-'-conomie polifiiiue. — Appendice, j^ V.
l32 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
r asservissement de l'intérêt général à l'intérêt particulier.»
«La liberté, en Économie, écrit enfin Ciccone *, se montre sous la forme de la concurrence, et elle a été invoquée par les économistes comme le remède aux vices d'un autre système, celui du privilège. Or, il faut chosir, ou le privilège ou la concurrence; entre les deux, il n'y a qu'une sortie, le communisme. Mais le communisme est hors de question: le privilège et la concurrence ont subi l'épreuve de l'expérience, et il est maintenant démontré que le développement merveilleux de la richesse dans ce siècle est dû à la concurrence substituée au privilège. Sans doute que de la concurrence est découlé, avec beaucoup de bien, quelque peu de mal; mais sans l'eau et le feu on ne peut pas vivre, et de l'eau viennent les inondations et du feu les incendies. Ainsi que l'on cherche les moyens de prévenir les dangers du feu et de l'eau sans renoncer à leur usage, il est raisonnable de faire une étude attentive des maux causés par l'abus de la concurrence et d'en chercher les remèdes opportuns. Les socialistes de la chaire proposent l'intervention de l'Etat; une proposition aussi générale peut dire trop ou trop peu: mais discutée dans chaque cas particulier, elle ne serait pas absolument repoussée par les économistes orthodoxes.»
Ciccone est dans le vrai: nous admettons volontiers l'intervention de l'État pour empêcher ou pour réprimer les abus de la liberté économique: c'est précisément le rôle que nous attribuons à cette institution: seulement nous n'en avons pas une idée si élevée que nos adversaires.
Pour eux l'État c'est:
Un moyen universel de culture ";
Le créateur et l'organe suprême du droit '';
La nuova scuola economica tedesca, chap. V. Scheel— Die théorie der socialen frage, p. 36. Rossler, cité par Block, — Journal des économistes, april 187'ï-
RAPPORTS DE I.'ÉCONOMIE l33
Le plus important des organismes moraux, famille, Église et Municipe, qui complète et fait plus forte la vie 'ndividuelle, et qui a pour but de réaliser l'homme idéal dans le grand organisme de le collectivité ';
La force puissante de la totalité organisée, organe de civilisation, force et volonté commune %•
La plus haute potentialisation possible sur la terre de tous les intérêts généraux humains ^;
L'esprit présent à lui-même et se développant dans la forme et dans l'organisation réelle d'un monde '';
Le directeur du plus féconde enchaînement et ordonnement de toutes les économies privées *;
Le représentant de la collectivité la plus étendue et la mieux contituée, la Nation ^;
L'institution sociale la plus avancée, celle qui réalise le mieux l'unité et qui se rapproche le plus du concept de Société %•
La plus magnifique et la plus glorieuse institution morale et éducative de la race humaine ^;
En résumé, une espèce de Providence sur la terre, ainsi que le rêvait déjà J.-J. Rousseau et que Lamartine le dépeignait avec sa grandiloquence quand il s'écriait: «L Etat se donne la mission d'éclairer, de développer, d'agrandir, de fortifier , de spiritualiser et de sanctifier l'âme des peuples ^.»)
i Singulière foi dans l'État! Nous croyons, au contraire,
' Schmoller.— I )ie Lehre von Einkommen in ikrem /.usammenkang mit der grund principien der Steuerlehre. ' Schunberg. — Arbeitsiimter.
•* Held. — TJie Arbeitergilde.
* Hegel. — Philosophie du Droit.
* Schiiffle. — Das gesellschaftliche systeni der rocnschlichen Wirtchs — chaft, Y, I.
'' Piernas. — Vocabulario de la Kcononiia, art. Concurrence. ' Le même. — Ibidem, art. Ktat
* Luzzati. — Nuova Antologta, se[it. 1874.
* Voyez le pamphlet de Bastiat "l'Etat."
l34 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
qu'il a été souvent un instrument d'oppression et de tyrannie.
Dans l'Antiquité, dit Bluntschli *, il ne reconnaît les droits personnels de l'homme, ni par suite les droits individuels de la liberté; la moitié au moins de la population est esclave, et Tesclave n'a pas de patrie; les droits d'homme lui sont refusés '. A cette époque lÉtat embrasse la vie entière; le sacerdoce est une fonction publique ^; le pouvoir de l'État a un caractère absolu; il se trouve bien limité au dehors par la résistance des autres Etats; mais c'est en fait seulement, ce n'est pas en vertu du droit international; Rorrie poursuivait sans scrupule l'empire du Monde, comme un privilège naturel.
Au Moyen âge, ajoute le même auteur % on fait dériver de Dieu même l'État et le pouvoir; le prince est le représentant de Dieu; les incrédules et les hérétiques n'ont aucun droit public; on les poursuit, on les extermine, tout au plus on les tolère; le clergé s'élève bien au-dessus des laies; l'Église dirige l'éducation de la jeunesse et étend son autorité sur la science elle-même; la souveraineté territoriale est assimilée à une propriété privée, le pouvoir du prince à un bien de famille, etc.
Et du temps des monarchies absolues, que Bluntschli passe en silence ou il confond avec celui du féodalisme, comment rÉtat se conduit-il? Il comprime toutes les activités; il se mêle de toutes les affaires privées; il entrave le commerce; il étouffe le génie et arrête les progrès de l'Industrie sous le régime des maîtrises; il taxe l'usure et les prix; il met des limites arbitraires à la consommation, en marquant à chacun les vêtements et jusqu'à la coiffure qu'il doit
' Théorie générale de l'État, livre premier, chap. VI.
' La loi romaine regardait l'esclave, non comme un homme, mais comme une chose; non tamqtiam homo sed tamquani res.
' A peu près comme de nos jours dans les pays protestants et dans tous ceux où le clergé perçoit un ti alternent de l'Etat.
* Loco citato.
RAPPORTS DE l'ÉCONOMIE ï33
porter; il s attribue un empire absolu sur les vies et sur les fortunes des particuliers, il fait régner partout le monopole et le privilège.
Et c'est en présence de ces faits que les néo-économistes et les socialistes de la chaire s'adressent à l"État pour pousser directement, selon les vœux d'Ahrens, au développement social ! Ne dirait-on pas qu'ils ont oublié l'Histoire ou qu'ils ferment volontiers les yeux et les oreilles à ses enseignements?
Mais ce n'est pas l'État historique, ce n'est pas l'Etat de l'Antiquité, du Moyen âge ou des derniers siècles, c'est l'État moderne qu'ils ont en vue lorsqu'ils nous vantent les excellences et les vertus de cette institution. VÉtat moderne! Mais est-ce que par bonheur l'État est déjà constitué sur des bases plus conformes au droit? Nullement: il maintient encore des lois aussi injustes qu'oppressives;^ il accable les peuples sous le poids d'impôts et de taxes insupportables; il arrache les bras de la jeunesse aux fécondes labeurs de l'Industrie et des Arts, pour les charger des armes de la destruction et de la mort; il asservit les citoyens, en les soumettant tous indistinctement au joug de la discipline militaire; il rêve toujours de guerres et de conquêtes; il s'entoure d'ordinaire d'une bureaucratie aussi ignorante que tracassiere; il énerve l'initiative individuelle avec les passe-droits et les entraves de la centralisation administrative; il donne partout l'exemple de la dissipation et du gaspillage.
L'État moderne\ Mais c'est le plus arriéré des organismes sociaux. L'Église, la Science, l'Industrie, tous lui ont devancé, malgré les désordres et les troubles qu il a porté au sein deux, par ses fréquentes invasions dans le domaine de leurs activités. L'Église est déjà, il y a plusieurs siècles, en possession d'une morale et d'un dogme acceptés par tous les peuples civilisés. La Science a conquis des vérités éternelles, et brille aux horizons de la pensée avec tout léclat de sa lumière éblouissante. L'Industrie a fait d'immenses progrès, et elle est aujourd'hui la
t36 PHILOSOPHIE DE LA SCIEN'CE ÉCONOMIQUE
source de richesses qui, mieux distribuées et plus sagement employées, suffiraient sans doute pour pourvoir aux besoins toujours croissants de l'Humanité. Tandis que l'Etat, non-seulement manque encore d'une organisation solide et régulière, mais il ignore son propre but, et si quelquefois il l'entrevoit, c'est pour marcher vers lui comme à tâtons, par des chemins étroits et tortueux, et presque toujours à travers de révolutions, c'est-à-dire de ruines et de sang.
Et comment pourrait-il en être autrement? L'Etat n'agit que par la force, et la force est de sa nature aveugle et brutale: aussi, au lieu de se mettre au service du droit, elle se tourne souvent contre lui et s'emploie à maintenir l'injustice et la spoliation légale. C'est pour cela qu'il y a eu de tous les temps une lutte, tantôt sourde, tantôt ouverte, entre gouvernants et gouvernés; c'est pour cela que tous les peuples civilisés s'évertuent aujourd hui à prendre dans leurs constitutions politiques tant de garanties contre l'Etat.
Pour prétendre que l'Etat ou le Gouvernement se charge de diriger tous les intérêts sociaux, il faut avoir une confiance ilHmitée dans la capacité et dans l'honnêteté des gouvernants. Cependant les socialistes de la chaire n'en ont pas apparemment, si Ton doit juger par la manière dont s'expriment quelques-uns de leurs prédécesseurs, comme Schaffle, ou de leurs coriphées, comme Schmoller et Scheel.
«L'abus, dit le premier ', n'est pas seulement dans la dégéneration de la noblesse territoriale et sacerdotale; on trouve plus de raffinement encore dans les abus de la noblesse de For, que Platon et Aristote, dont les opinions étaient d'ailleurs si diverses, se sont accordés à marquer du sceau de l'infamie. De nos temps cet abus est plus
• Das gessellschaftlîche system der nienshlichen Wirthschaft, V. 1 . page 33-
RAPPORTS DE l'ÉCONOMIE l'ij
grand que jamais de la part de l'aristocratie de Ter, qui se dit libérale. Beaucoup de millions ont été usurpés par les chefs influents parlementaires du libéralisme; la justice est devenue un instrument de parti, et avec 1 abominable abus du nom de la liberté constitutionnelle, ce libéralisme expoliateur ne prend pas le moindre souci pour émanciper la grande majorité des populations.»
«Dans quelques Etats, dit encore Schmoller *, Tadministration des affaires publiques n'est qu'un moyen de faire de Targent. Même chez nous, on commence à croire que Ton s'évertue à faire dégénérer nos libres formes constitutionelles, l'administration autonome et le système parlementaire , comme nous voyons dans l'Histoire toute constitution libre dégénérer avec le temps en un moyen d'enrichissement pour ceux qui ont une influence politique, et de là la domination des classes possédantes.»
Selon Scheel % «la question ouvrière est une question de lutte entre les faibles et les forts; partant elle exige qu'un pouvoir plus haut intervienne en faveur des premiers: c'est en outre une question de classes, et de là vient, pour la résoudre, la nécessité de mesures qui s'étendent à toutes les classes et aux grands groupes de celles-ci. "Voilà pourquoi on attribue à l'État la solution de la question sociale. Mais comment pourrait-il la donner? Là où les possédants sont ceux qui gouvernent et ils sont intéressés à maintenir l'État actuel» il n'y a pas lieu à espérer un changement favorable aux prolétaires.
Non, on ne peut pas avoir dans l'État la foi que suppose le concept que le socialisme de la chaire s'est formé de cette institution.
«L'État, comme le remarque parfaitement Ciconne %
* Ueber einige Gruncifragcn 'les Rechts un dcr WolkswirthclisnO P- Ï34.
' Die théorie der socialen frage, p, 104-131. ■* La nuova scuola econoniica ledesca. cliap. V.
l38 PHILOSOPHIE DE LA SCIKNCK ÉCONOMIQUE
est une entité morale, et il prend seulement une forme concrète lors qu'il est représenté par des entités réelles: l'État ne se conçoit pas sans citoyens. Le pouvoir politique fort est une autre entité morale, le Gouvernement; mais le Gouvernement ne peut pas exister sans hommes qui gouvernent et hommes qui se laissent gouverner. Pourquoi les socialistes de la chaire veulent-ils substituer Tautorité à la liberté? Parce que les hommes sont pervers, et que, forts de leur liberté, ils mettent dans les transactions économiques Tégoïsme au lieu de la morale. Mais qu'est ce que 1 Etat dans l'administration? C'est le Gouvernement, et le Gouvernement c'est l'ensemble des hommes qui ont dans leurs mains le pouvoir politique fort. Or, quelle raison y a-t-il pour croire que les gouvernants ne se laissent pas guider par 1 égoïsme, plutôt que par la morale? D'autant plus que le pouvoir n'est pas exercé seulement par ceux qui occupent les hautes places de l'administration, mais encore par la série infime des fonctionnaires pubHcs, depuis le Ministre de la Justice jusqu'au dernier greffier, depuis le Ministre des Finances jusqu'au dernier douanier, depuis le Ministre de l'Intérieur jusqu'au dernier gendarme.»
Gournay et Quesnay connaissaient, donc, bien la nature de rÉtat lorsqu'ils donnaient une portée scientifique à ces mots, adressés à Colbert par le négociant Légendre , et devenus après célèbres : Laissez faire, laissez passer. Seulement il ne faut pas les détourner de leur acception véritable, ni se méprendre sur l'intention qui les dictait.
Que disait Quesnay? «Laissons faire tout ce qui n'est nuisible ni aux bonnes mœurs, ni à la hberté, ni à la propriété, ni à la sûrecé de personne. Laissons vendre tout ce qu'on a pu faire sans délit.» Et il ajoutait: «Il n'y a que la liberté qui juge bien, et que la concurrence qui ne vende jamais trop cher et qui paye toujours au raisonnable et légitime prix.»
Il faut, cependant, comme le remarque très-justement
RAPPORTS DE L^ÉCONOMIE l39
Wolowski ', des institutions qui complètent l'exercice de l'indépendance acquise au travail, et des Lois qui régularisent cet exercice. Le laissez faire et le laissez passer des économistes, ajoute cet éminent écrivain ^, ne ressemble nullement à cette formule absolue que l'on a voulu, dune part, dénoncer et, d'autre part, utiliser, comme dispensant l'autorité de tout soin et de toute intervention.
«Pour bien comprendre cette maxime, il faut se reporter au régime oppressif de l'ancienne société; la formule de Quesnay a surtout été une protestation contre les entraves qui gênaient le libre développement du travail; mais elle ne tendait point à faire abdiquer l'office du législateur, ni à retirer à la société et à l'individu l'appui de la force publique, qui veille sur l'accomplissement de nos destinées.
))I1 a pu paraître commode de trouver dans la solennité d'un prétendu principe d'Économie politique une excuse . pour les douceurs du far niente législatif et administratif; mais on est généralement arrivé à comprendre que le rôle de Tautorité s'est agrandi sous le régime de la liberté du travail, au lieu de s'effacer \ La tâche est aujourd'hui rude pour tout le monde, pour le Gouvernement comme pour les particuliers; car la liberté ne dispense ses bienfaits qu'aux mâles vertus d'un peuple laborieux et éclairé.»
«Dire, d'un autre côté, que le laissez faire et le laissez passer des économistes signifie: laissez commettre le vol, laissez passer la fraude, c'est se livrer à un jeu d'esprit peu digne d'une discussion sérieuse: sous prétexte de tracer le tableau des doctrines économiques, on en crayonne la caricature.
»Tel n'est pas, tel n'u jamais été le système à lélabo-
' Préface ;i la tiach'ction française des Principes d'I*"-cononiic politique, de G. Rorscher, S^ X.
* Ibiilem.
On pourrait dire qu'il a perdu beaucoup en étendue, luiis qu'il a gagné autant en intensité.
rat' on duquel ont contribué les plus nobles intelligences, les cœurs les plus purs et les plus dévoués: une négation ne constitue point la science de l'Économie politique.
1)11 est commode de renfermer l'Humanité dans un cercle d'action rigoureusement tracé, et de régler des mouvements prévus à l'avance; mais ces conceptions artificielles mutilent l'activité de l'homme. Lui garantir toute liberté et en empêcher les abus, telle est la donnée du problème. L'œuvre est grande et difficile: loin de le céder en élévation aux systèmes idéalistes, elle l'emporte par l'étendue et la variété des combinaisons: ceux qui en méconnaissent la portée cèdent peut-être à une certaine paresse d'intelligence.
» Maintenu dans ses limites naturelles, le ïa.mQux laissez faire et laissez passer des physiocrates mérite encore aujourd'hui notre respect et notre confiance; il doit être con- . serve dans la mémoire reconnaissant des hommes à côté de cette maxime que Quesnay parvint à faire imprimer à Versa-'les, de la main même de Louis X'V: Pauvres paysans, pauvre royaume; pauvre royaume, pauvre souverain.))
Limitons donc l'État: renfermons-le dans ses fonctions naturelles : ne lui accordons d'autres attributions que celle d'assurer la liberté de tous les individus et tous les organismes sociaux. Encore s'il remplissait bien cette tâche! Elle est assez lourde et assez noble pour absorber l'activité et pour faire la gloire des princes et des magistrats, des législateurs et des hommes d'État.
C)UALIFICATION DE L" ECONOMIE.
Nous avons jusqu'ici qualifié l'Économie àc science, pour nous conformer au langage des maîtres; mais cette qualification n"est pas universellement admise par le vulgaire, et il y a, à Theure qu'il est, des gens qui se demandent si l'Économie a vraiment un caractère scientifique.
L'impertinence dune telle question ressort , à notre avis, de tout ce que nous venons d'exposer dans les chapitres précédents, et nous pourrions opposer un silence dédaigneux à ceux qui la soulèvent, ou nous borner à les envoyer à lÉcole, ainsi que le fait si justement J. Garnier ' ; mais, comme ils ne laisseraient alors de traduire notre conduite par impuissance, nous voulons bien leur donner une réponse, qui sera, nous l'espérons, concluante.
Pour cela, nous commencerons pour dire ce que c'est une science, puisque nos contradicteurs semblent le méconnaître ou l'oublier.
' Notes et petits traités. — But et limites de l'I-coiiDinie pulitique.
On donne le nom de science à un ensemble systématique de connaissances sur un objet quelconque.
La science entière est le système complet des connaissances humaines.
Par système on entend un tout, dont les parties ne sont pas seulement juxta-posées, mais organiquement liées entre elles et chacune avec le tout.
Une connaissance est un jugement complet et définitivement formé dans notre intelligence. Lorsque ce jugement n'est que rudimentaire, primitif, encore obscur ou confus, on le dénomine notion.
Juger veut dire percevoir et affirmer un rapport entre deux choses, nommées idées ou termes du jugement.
Dans toute connaissance on distingue un snjet, qui est le moi ou celui qui connaît, et un objet, qui est la chose connue.
Si la connaissance se rapporte à certains faits particuliers, dits aussi phénomcnes, observés comme constants et immuables, on l'exprime par une proposition nommée loi. Les lois scientifiques sont des expressions générales ou des généralisations des faits particuliers.
Si la connaissance consiste dans l'affirmation de la cause qui produit ces mêmes faits, on l'appelle principe ou connaissance première. Les principes scientifiques expriment la nature ou l'essence des phénomènes connus par l'observation.
Les lois et les principes doivent être vrais et certains: autrement ils ne seraient ni des principes ni des lois, ils ne seraient pas des connaissances scientifiques.
On dit qu'une connaissance est vraie quand il y a accord entre le moi et l'objet, ou quand l'objet connu est réellement tel que le sujet le connaît.
On dit qu'une connaissance est certaine quand on a la conscience de sa vérité, ou bien quand cette vérité est ou peut être démontrée.
La démonstration consiste à rattacher une vérité à une autre antérieure et supérieure qui la contient.
QUALIFICATION DE l'ÉCONOMIE 143
D'après cela, le principe de la science entière est indémontrable, car il n'est pas contenu dans aucun autre, luimême étant la vérité première, antérieure et supérieure à toutes les vérités connues. Et, en effet, il faut admettre cette vérité comme un axiome, c'est-à-dire comme une vérité évidente /'«jr se, ou renoncer à toute connaissance scientifique. Ainsi toute la science humaine repose sur une de ces vérités, sur l'existence de Dieu, ou de l'Etre un, infini et absolu, qui na été jusqu'ici démontrée a priori, quoique on Ta essayé quelquefois, et qui ne le sera jamais.
Par la même raison, le principe de chaque science particulière ne peut être démontré par elle-même; mais on en trouve la démonstration dans une autre science antérieure et supérieure, d'où il provient.
De toutes sortes, la vérité et la certitude des connaissances sont les deux conditions de la science, par rapport au fond. Par rapport à la forme, elle doit encore avoir unité, variété et harmonie. L'unité consiste dans la possession d'un principe ou vérité première, qui serve de base à la construction scientifique. La variété suppose un contenu multiple, plusieurs parties qui puissent être réunies en un tout systématique. Enfin, l'harmonie exprime l'unité dans la variété, unir sans confondre, et distinguer sans séparer, ce qui implique la possibilité de la démonstration.
Voyons si toutes ces conditions conviennent à l'Economie.
Il est dune observation constante que chaque homme aime son bien propre, ou ce qu'il croit l'être, tellement qu'il en a un désir constant, qui s'appelle intérêt personnel. Ce désir est parfois si impérieux qu'il devient un besoin et demande à être satisfait sur le champ.
La satisfaction de ses besoins personnels ou individuels, voilà, donc, un des buts de l'homme. Comment l'atteindre? Il faut pour cela:
l.° Des moyens, des choses qui peuvent servir à notre bien, et qui en raison de cette qualité s'appellent des
biens, des utilités ou des objets utiles. Ces choses existent dans la Nature. Le monde physique renferme un nombre indéfini d'êtres ou de créatures propres à satisfaire nos beseins.
Mais ces créatures sont inertes on passives, du moins par rapport à nous-mêmes; elles restent tout à fait impassibles devant l'homme, et c'est à lui de s'en emparer, de les apréhendre, de les approprier ou les appliquer à la réalisation de son but ou son bien. Peut-il le faire? Sans doute, puisqu'il a la faculté d'agir, il est une activité rationnelle, sensible, libre et responsable de ses acts. Mais pour cela il faut encore:
2." Qu'il agisse effectivement, qu'il exerce son activité, qu'il fasse des efforts, en un mot, qu'il travaille. En travaillant avec intelligence, il modifie les choses de la Nature, il transforme leur utilité primitive, simple capacité de satisfaire les besoins humains, en valeur ou vertu réelle et efective pour le même but, et de biens naturels qu'elles étaient, il en fait des biens économiques ou des richesses; en un mot, il produit. Après quoi, il ne lui reste que profiter de ses œuvres ou ses produits, les faire servir à ses satisfactions, les employer à réaliser son bien, c'està-dire les consommer.
Cependant, les hommes étant de leur nature destinés à vivre en société, chacun travaille avec le concours de ses semblables {coopération), et cela lui permet de s'adonner à Ja tâche pour laquelle il a le plus de vocation ou le plus de moyens {division du travail). Les produits, ainsi obtenus, se partagent entre tous ceux qui ont contribué à les produire {distribution de la richesse), et comme la production partielle est insuffisante pour pourvoir à tous les besoins de l'individu, chaque producteur ou chaque groupe de producteurs troque ses produits contre ceux d'autres producteus ou d'autres groupes {échange), en offrant les premiers et en demandant les seconds {offre et demande), et c'est ainsi que chacun participe aux produits de tous, et qu'il peut réaliser complètement son bien individuel.
QUALIFICATION DE l'ÉCONOMIE IJ.5
Voilà en résumé toute l'Économie.
N'y a-t-il ici un ensemble de connaissances sur un objet, sur les biens que 1 homme acquiert au moyen de son travail, c'est-à-dire sur la richesse? Et ces connaissances ne sont-elles pas vraies, ne sont-elles pas d'accord avec la réalité ou les faits qui se passent à la vue de tout le monde? Enfin, n'ont-elles assez de certitude pour que chacun reconnaisse cette vérité dans sa conscience?
Cela quant au fond de la doctrine économique.
Quant à la forme, qu'on nous montre une autre matière d'étude qui comprende des vérités plus variées, plus harmoniques, plus systématisées ou subordonnées à un principe, à une grande vérité première qui les contienne toutes, qui les explique et les démontre jusqu'à l'évidence.
Production, distribution, échange, consommation de la richesse, autant de faits particuliers, ou de phénomènes, donnant lieu à une grande variété de connaissances parfaitement vraies, parfaitement certaines, non-seulement pour les économistes, mais pour le reste des hommes. Tout est ici divers, et tout est cependant unifié, car tout s'explique et se démontre par l'amour du bien propre, par l'intérêt personnel, dont Taiguillon nous fait chercher ce bien, ou met en mouvement notre activité pour acquérir la richesse qui nous le procure. Aussi, quelle harmonie entre les connaissances économiques! On ne peut pas produire sans consommer et vice-versa, on ne peut pas consommer et produire sans distribuer et échanger: on ne conçoit aucun de ces phénomènes sans l'existence des autres.
On le voit: connaissances vraies et certaines sur un objet; unité, variété et harmonie de ces connaissances: tous les caractères, toutes les conditions scientifiques, l'Économie les possède. Quoi de plus faut-il pour qu'elle méri te la qualilication de science?
«Trois termes, dit d'ailleurs Dameth ', sont nécessaires
• Introfluction \\ l'étude de rKcoiiomic politique, 2.e séance, i^ I.
lo
à Texistence dune science. Premièrement, un certain genre d êtres ou de phénomènes ne pouvant se confondre avec aucun autre, ce qui ne signifie point que ces êtres soient d'une nature à part, ou ne fournissent matière qu'à un seul genre d'étude. Le même être, l'homme surtout, envisagé sous divers aspects, peut faire et fait réellement le sujet de plusieurs sciences distinctes, physiques et morales. De plus, toutes les sciences se lient les unes aux autres dans l'unité de la Nature et dans celle de l'esprit humain. Mais la distinction de chaque ordre ou de chaque aspect est assez forte pour qu'il doive être étudié en lui-même, et connu en ce qu'il a de propre, sans qu'on soit obh'gé, afin d'atteindre ce but, d'étudier les autres ordres.
«Toutefois cela ne suffirait pas pour qu'il y eût science: c'en est seulement la raison d'être et le domaine. Qui dit science dit construction de l'esprit humain. Il n'y à dans l'Univers que des êtres et des phénomènes. Sans doute tout est établi d'après un plan combiné par le suprême architecte; mais comme il ne nous est pas donné de posséder a priori la connaissance de ce plan, nous ne pouvons faire autre chose que de chercher à découvrir, par l'étude des êtres et des phénomènes, leurs rapports entre eux, et nous donnons à ces rapports une sorte d'existence idéale. 'Voilà en quoi consiste la création de la science.
«Quand les phénomènes sont bien déterminés d'après leur essence propre et leurs rapports entre eux, on arrive à reconnaître ce qu'il y a de constant et de général dans ces rapports; en d'autres termes, on formule les lois de la science, qui ne sont que l'affirmation de ces caractères de constance et de généralité dont les rapports des phénomènes nous apparaissent revêtus.
))I1 est aisé de voir parla combien les lois de la science diffèrent des lois édictées dans nos codes. Quant aux lois scientifiques, loin que ce soit le législateur qui commande, qui impose sa volonté , c est lui au contraire qui se soumet , car on ne peut avoir prise sur la Nature
QUALIFICATION DE L ÉCONOMIE 147
qu'en lui obéissant. Naturœ nisi parendo non imperattiy.
))Enfin, pour couronner rédiiice, il faut arriver à la découverte de ce grand fait générateur et souverain, entrevu d'ailleurs dès l'origine des recherches, lequel donne à la science son cachet d'unité et de cohésion, et fournit à chacune de ses lois partielles un degré supérieur de confirmation et une valeur harmonique: tel est, par exemple, le grand fait de la gravitation pour l'Astronomie, celui de Taffinité moléculaire pour la Chimie, etc.
«Lorsqu'une science se trouve en possession des trois termes que je viens d'indiquer, on dit que cette science est constituée, lixée, mais non pas finie. Quelle que soit la richesse des acquisitions déjà faites par elle, il lui reste encore plus à acquérir. Il y a des lois nouvelles à découvrir; il y a même à compléter et à rectifier les découvertes antérieures, à modifier les classifications admises , etc., etc. Une science est donc toujours imparfaite, et c'est pour cela même qu'elle est toujours progressive.
«Maintenant, apliquons ces principes à lÉconomie politique.
"L'Economie politique possède-t-elle un domaine d'études déterminé, spécial, ne se confondant avec celui d'aucune autre science? Nous l'avons démontré dans notre première séance. Nous savons désormais qu'il existe, pour ainsi dire, une société de producteurs et de consommateurs, distincte de la société politique, de la société religieuse, de la société morale, quoique composée des mêmes êtres, les hommes, et y confinant par mille points. C'est donc la sphère des phénomènes se rapportant à la production et à la consommation qui constitue le domaine de l'Economie politique. Quelle autre science pourrait revendiquer pour elle ce domaine? Quelle autre même s'en occupe explicitement? Ainsi, l'Economie politique possède la première condition, la raison d'être fondamentale de toute science.
«Mais a-telle découvert, par l'observation directe des
phénomènes qui lui sont dévolus, les lois de ces phénomènes? Oui, l'Economie politique a découvert, non pas toutes les lois, mais plusieurs des lois essentielles qui régissent le monde des intérêts. Il y a en Économie politique deux genres de lois: celles qui regardent Tordre moral, et celles qui regardent Tordre matériel, ou plutôt Tordre industriel dans son mécanisme externe. L'Economie politique est, en effet, une science mixte, en quelque sorte; elle tient au monde physique, et Ton a pu même dire qu'elle fait partie de l'Histoire naturelle, parce qu'il s'y . agit des besoins physiques de l'homme; elle tient au monde moral, parce que toutes les fois qu'on s occupe de l'homme, même considéré sous le rapport de ses besoins matériels et des moyens de satisfaction qu'il y adapte, la partie morale de son être, ses forces morales exercent una action capitale. La science économique forme, donc, comme un point de rencontre et de raccordement entre les deux mondes. Partant elle doit renfermer des lois de Tun et de Tautre genre. Comme lois de Tordre moral, l'Economie politique proclame la liberté du travail, la mutualité des services, l'individualité et la solidarité, l'harmonie des intérêts, la concordance de l'utile avec le juste, etc. Quant aux lois de dynamique industrielle, elles reposent avant tout sur le grand fait de la sociabilité, qui revêt, dans Tordre spécial dont nous nous occupons, une ph3'sionomie aussi expresse que caractéristique. La sociabilité présente, en effet, ici une façon de' être propre, un véritable mécanisme ayant le travail humain pour moteur. Aussitôt la division des tâches et Techange des services nous montrent ce mécanisme en action, au sein même des sociétés les plus élémentaires. Tout le déroulement des entreprises collectives ou individuelles par l'agriculture, l'industrie, le commerce; ses rapports, soit comme associations, soit comme transactions des intérêts entre eux; les fonctions afférentes à l'État dans le jeu de l'organisme; la création et l'emploi des instruments, capital, outils, procédés techniques, monnaie, crédit, moyens de communication, etc..
QUALIFICATION DE l'ÉCONOMIE I49
ne sont que les rouages sans cesse grandissant de 1 appareil primordial.
»Tel est en quelques mots le fond naturel et autonome de la sociabilité économique. On peut en déduire aisément les principes qui doivent, non moins naturellement, présider à la marche des choses. C'est la formule du laissez faire, laissez passer, comme rhytme normal du mouvement; c'est la loi de l'offre et de la demande; c'est la théorie des débouchés, que résument deux axiomes — le^ produits s'échangent contre les produits; la division du travail a pour limites l'étendue dîù marché — c'est le régulateur distributif, en vertu duquel, à mesure que le capital s'accroît, sous l'empire de la libre concurrence, la part des capitalistes s'accroît absolument et diminue relativement, tandis que la part du travail s^accroît dans l'un et l'autre sens. En voilà assez pour comprendre que l'Economie politique se trouve déjà en mesure de correspondre aux besoins de coordination et de direction des intérêts, mieux que la jamais fait aucun autre genre d'études, ou aucun mode empirique d'organisation.
«Enfin, l'Economie politique a-t-elle découvert ce grand fait générateur qui joue un rôle si décisif dans la constitution d'une science? Oui, c'est la notion de la valeur. A telles enseignes que bon nombre d'économistes ont proposé de définir l'Economie politique la science de la valeur.
» L'Économie politique possède, donc, tous les éléments intégrants d'une science. Et c'est en vain qu'on objecterait, afin de lui en refuser le titre, qu'il existe entre ses représentants des points nombreux de désaccord. Toutes les sciences, même les plus avancées, présentent pareil spectacle, et nous montrerons plus tard qu'il n'en saurait être autrement; mais ce que nous avons dit des lois découvertes et admises par tous les économistes fait dores et déjà justice de cette objection.»
Oui, non-seulement l'Economie est une science, mais elle est une des plus avancées parmi toutes les sciences particulières, surtout par rapport à celles qui ont avec elle quelque affinité.
I DO PHILOSOPHIE Dû LA SCIENCE ECONOMIQUE
«On peut diviser, dit Mr. Delbœuf *, la marche des sciences en cinq moments ou périodes. Certaines d'entre elles les ont parcouru toutes; d autres en sont restées à la première.
» I.'' Période d'observation. — On collectionne des faits et on les classe (Botanique, Zoologie, et en général les sciences biologiques).
)) 2.'' Période de généralisation. — On découvre des lois, on aborde des hypothèses, aussitôt renversées qu'énoncées (Géologie, Chimie, etc.)
»)3.'' Période de symbolisation. — La science d'observation a son couronnement; on formule une hypothèse suprême, d'où Ion peut tirer des conséquences par voie déductive (Physique, Théorie mécanique de la chaleur, Magnétisme, etc.)
»4.'' Période de vérification. — On contrôle l'hypothèse, en cherchant à réaliser les conséquences qu'on en tire. A mesure que l'expérience en confirme la vérité, elle acquiert un degré de plus en plus marqué d'évidence, et la foi dans son exactitude croît de plus en plus (Mécanique céleste, Acoustique, Optique mathématique, etc., etc.)
«S.*" Période de consécration. — La confiance est désormais inébranlable: on a une telle foi dans Tinfallibilité des principes et des méthodes, que l'on ne prend plus la peine d'en vérifier les conséquences (Mécanique, Géométrie, Algèbre, Arithmétique). Quand la science est arrivée à ce point, quelques penseurs s'imaginent qu'ils tirent certaines vérités de leur cerveau et que l'expérience leur est inutile. Quelques-uns même essayent alors de construire le monde réel par la seule force de leur intelligence, etc., etc.»
Telle est, selon Mr. Delbœuf, la marche historique des sciences. Sans doute que ce savant n'y a en vue que les sciences purement d'observation ou expérimentales, et
* Algoiithmie de la Logique. — Rev'ue philosophique, volume II.
QUALIFICATION DE l'ÉCONOMIE I^'
que rÉconomie nest pas de ce genre, puisqu'elle tire ses connaissances, comme nous le verrons plus tard, tant de la raison que de l'expérience; mais par cela même on peut très-bien lui appliquer la marche dont il sagit, et se demander dans lequel des périodes de développement qu on y distingue se trouve-t-elle aujourd'hui.
Or nous croyons pouvoir affirmer hautement que la science économique est pour le moins dans la période de vérification scientifique. Elle contrôle, en effet, depuis le commencement du siècle, non pas son hypothèse suprême, selon l'expression de Mr. Delbœuf, parce qu elle ne repose pas, comme les sciences naturelles, sur des simples hypothèses, mais son principe fondamental, 1 activité libre et intéressée, et l'expérience en confirme tous les jours la vérité, au point d'avoir acquis un degré de plus en plus marqué d'évidence. Ainsi, de même que la Mécanique celeste a découvert par le calcul l'existence de planètes que l'observation est venue plus tard confirmer, 1 Economie est arrivée par le raisonnement à établir des règles et des maximes de conduite, dont la justesse a été pleinement
démontrée par les faits.
«Tous ceux qui ont suivi les publications des économistes français depuis douze ans, écrivait A. Clément en i853 et tous ceux qui voudront prendre la peine de parcourir ces publications, ont pu ou pourront facilement se convaincre que Tavortement complet de toutes les tentatives faites en 1848 par le socialisme, pour réahser ses plans d'organisation du travail, ses systèmes d association, de crédit, de nivellement des positions, etc., y avait ete très-fréquemment et très-positivement annoncé plusieurs annéesd'avance.Dunautrecôté,rAngleterreadepuispeu
de temps profondement modifié sa législation économique, dans le sens expressément indiqué par les principes de la science. C'était là une épreuve des plus solennelles, et dont les résultats étaient attendus avec anxictc par le grand nombre, mais avec une confiance absolue par les économistes. On sait que cette confiance a été justifiée sur tous
les points de la manière la plus éclatante, et que les résultats annoncés se sont produits dans une mesure plus large encore qu'on ne l'avait présumé '.»
On ne saurait, donc, raisonnablement, comme le remarque l'écrivain cité, contester le haut degré d'avancement d'une science, lorsque, dans l'ordre des phénomènes qu'elle embrasse, elle prouve qu'elle est en mesure d annoncer d'avance les conséquences ultérieures des faits qui se produisent.
Cependant et tout en admettant qu'il y ait dans l'ordre industriel, ou dans les manifestations de l'activité intéressée, un objet de connaissance ou une matière d'étude, l'Économie, qui s'en occupe, ne serait-elle, plutôt qu'une science distincte, une partie de la Morale?
C'est la thèse que Rondelet a soutenue dans ces derniers temps, et que paraissent avoir embrassée quelques-uns des katteder-socialisten, sinon tous ces sectaires.
Suivant le premier % la Morale et l'Économie, considérées sous l'aspect le plus élevé, ne peuvent exister séparément, et les faits ont prouvé que la prétention de l'Économie d'agir en dehors de la Morale finit fatalement par la négation de celle-là.
Mais c'est une erreur manifeste. Les lois économiques, dit Mr. Block % sont nécessairement fondées sur des faits économiques. Or, une de ces lois nous apprend que lorsqu'une marchandise est rare, elle devient chère. Ceci posé, quel est l'office de la Morale? Elle conseille au vendeur de ne pas abuser de ses avantages. Mais peut-elle ordonner à la marchandise d'être à bon marché?
Non, l'Économie et la Morale sont deux sciences parfaitement distinctes: chacune d'elles a son domaine qui lui est propre; l'une recherche la richesse, l'autre la vertu. Qu'elles s'entf aident dans l'application de leurs prin-
• Dictionnaire de l'Économie politique, Introduction.
' De respiritualisma en Économie politique, Introduction.
^ Journal des économistes, janvier 187.3.
QUALIFICATION DE l'ÉCONOMIE i53
cipes respectifs; que la Morale confirme les conclusions de rÉconomie, de même que l'Économie sert de contre-preuve aux notions de la Morale, cela n'autorise pas à les confondre et les regarder comme une seule science. La Physique et la Chimie s'occupent aussi des mêmes objets; elles examinent toutes les deux des propriétés de la matière, et cependant personne ne s'avise de dire qu'elles ne peuvent exister séparément.
«De ce que la Morale et le Droit, dit Mr. Alvarez Bui- 11a S soient des sphères totales de l'activité humaine dans ses multiples manifestations, la première recherchant toujours le bien un et entier, le second la conditionnante rationnelle et libre, il ne s'en suit pas que ces deux sciences influent et interviennent dans l'ordre économique, tellement qu'elles lui dictent ses lois et en déterminent les rapports; non, cet ordre est autorchique, il n'admet pas de critérium étranger, il n'accorde à aucun élément extérieur le pouvoir de régir et gouverner sa vie propre, d'autant plus qu'il a sa raison d'être dans la nature humaine. L'Économie, comme la Morale et comme le Dr^it, a son cercle d'action exclusif, et si ces trois sciences se Hent, elles ne se confondent pas.'<
Une des conséquences de cette confusion, selon Cairnes % c'est que l'écrivain qui traite l'Economie avec un tel système, travaille sous la tentation constante de passer des idées qui sont rigoureusement propres de son objet à des considérations d'équité et de justice, qui appartiennent à un objet beaucoup plus élevé. Au lieu d'étudier le problème qui consiste à savoir en vertu de quelles lois se produisent certains faits économiques, il cherche à expliquer comment Fexistence de ces faits contribue au bien-être et à l'équité naturelle, et d'ordinaire il se forme l'illusion
« Discours lu :« l'Université d'Ovii-rlo. pour ^inau^;uration du ccuts de 1879-80. pnpe 62.
» The cliaracter and lo^ical nutliod of political Economy. pape l5.
l54 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
d'avoir résous un problème, tandis quen réalité il n'a fait que défendre un ordre social.
Certes que les écrivains qui voudraient introduire les principes de TÉthique dans l'Économie n'entendent pas substituer à ceux-ci ceux-là, mais les mettre d'accord et se servir des uns et des autres dans l'examen des questions économiques. Mais, comme dit très-bien Ciconne ', ce procédé ne ferait qu'annuler l'Economie devant la Morale. En effet, ou il y aurait accord entre les principes des deux sciences, et alors les principes économiques seraient super- •flus, puisque sans eux ou avec eux le résultat resterait le même; ou il y aurait désaccord, et alors les principes économiques devraient céder la place aux moraux, puisque ceux-ci représentent, non pas les intérêts, mais la justice et l'équité. Partant, les principes de la Morale seraient toujours ceux qui donneraient solution aux questions économiques, l'Economie resterait réduite à un chapitre des traités de Morale, et si à la Morale philosophique on substituait la Religion, le science économique deviendrait ascétique. E^en procédant de la sorte, on ne voit pas pourquoi la Politique et la Législation ne remplaceraient leurs principes par ceux de la Morale, et toutes les sciences sociales ne se résumeraient dans TÉthique.
Nous concluerons, avec Mr. Giner de los Rios ^, que lorsqu'on prétend, avec les économistes qu'on pourrait qualifier à' hetéronomiques , établir comme limite et correctif de Tordre économique, soit la Religion, soit la moralité, soit le droit, on méconnaît la substantivité, la dignité et rindépendance propres de la vie et de la science économiques, qui se suffisent à elles-mêmes pour s ordonner et se régir, loin d'avoir besoin d'un tel frein. Grâce à l'unité et l'harmonie de la vie, aucun principe économique peut être impie, immoral ou anti-juridique; ceux qui le parais-
' Ouvrage cité, pag 93 et 94.
* Notes h la traduction espagnole de X Enciclopidie juridique d'Alirens, pages 189 et 190.
QUALIFICATION DK l'ÉCONOMIK 133
sent ne seront que de vrais erreurs ou des aberrations, qui, dans sa propre sphère, et non moyennant un critérium étranger, doivent être rectifiés.
Mais ici se présente une autre question : TEconomie est-elle vraiment une science ou un art? Air. Coquelin répond comme il suit ' :
«Lart consiste dans une série de préceptes ou de régies; la science dans la connaissance de certains phénomènes, ou de certains rapports observés et révélés ^ Il ne s'agit pas ici, on le comprend, d'examiner lequel des deux, de l'art ou de la science, est supérieur à l'autre; ils peuvent avoir des mérites égaux, chacun à sa place; il s'agit uniquement de montrer en quoi ils différent, quant à leur objet et à leur manière de procéder. L'art conseille, prescrit, dirige; la science observe, expose, explique. Quand un astronome observe et décrit le cours des astres, il fait de la science; mais quand, ses observations une fois faites, il en déduit des règles applicables à la navigation, il fait de l'art. Il peut avoir également raison dans les deux cas; mais son objet est différent, aussi bien que sa panière de procéder. Ainsi observer et décrire des phénomènes
' Dictionnaire de l'Economie politique, art. économie politique.
* Bentham ne partage pas cette opinion: pour lui l'art est Vexécuiioit d'une opération quelconque, intellectuelle ou corporelle (V. Sbarbaro. l-iloscfia délia rkhezza), et telle est aussi la manière de voir de Mr. Piernas (V. Vocabulario de la Econoniia, art. Art économique), qui la fonde sur la .signification du nom à'arlisie, avec lequel on distingue, dit-il, celui qui pratique des règles, non pas celui qui les connaît. Mais il est évident (jue pour pratiquer les règles il faut les connaître d'avance, et que la pratique de l'art en suppose la connaissance. D'ailleurs, si on donne le nom à'art a l'exécucion d'une ctuvre conformément à certaines règles, comment appellera t-on l'ensemble de ces règles, non encore exécutées, c'est-a-dire h l'état de théorie ou simplement spéculatiP Est-ce qu'on les comprendra sou.s la dénominacion de science, en les confondant avec les lois et les principes scientifiques, dont elles sont si différentes? Non: la définition que Coquelin donne de l'art est celle qui convient le mieux à sa nature, et qui est adoptée dans toutes les écoles depuis Destutl- l'racy, qui fut un des premiers il distinguer l'art de la science.
l56 PHILOSOPHIE DE LA SCIKNCE ÉCONOMIQUE
réels, viola la science; dicter des préceptes, prescrire des règles, voilà l'art
))La distinction ainsi bien posée entre la science et Tart, nous avons à nous demander maintenant auquel de ces deux ordres d'idées TEconomie politique appartient. Est-ce une collection des préceptes, une théorie d'action, ou bien un ensemble de vérités puisées à l'observation des phénomènes réels? Enseigne-t-elle à faire, ou explique-t-elle ce qui se passe? En d'autres termes, est-ce une science, est-ce un art? »I1 ne faut pas hésiter un seul moment à répondre que, •dans son état actuel, TEconomie politique est à la fois l'un et l'autre; c'est-à-dire, que dans la direction des travaux et des études économiques, on donne encore aujourd'hui un nom commun à des choses qui pourraient et devraient être distinctes. Il est sensible, en effet, que dans les travaux des maîtres, dans les traités généraux composés depuis Adam Smith, il se rencontre un trèsgrand nombre d'observations vraiment scientifiques, c'està-dire qui n'ont pas d'autre objet que de faire connaître ce qui se passe ou ce qui est. On peut même dire que là les observations de ce genre dominent. Mais les avis, les préceptes, les règles à suivre sy rencontrent aussi très-fréquemment. L'art s'y mêle donc constamment avec la science. Mais c'est bien autre chose dans la foule de ces traités spéciaux, ou de ces dissertations particulières, qui ont pour objet de résoudre certaines questions relatives à l'industrie, au commerce ou à l'administration économique des États: questions d'impôt, de crédit, de finance, de commerce extérieur, etc., etc. Là c'est toujours l'art qui domine. Les conseils, les préceptes, les règles à suivre, toutes ces choses qui appartiennent essentiellement à l'art, s'y pressent les unes sur les autres, tandis que les observations vraiment scientifiques y apparaissent à peine de loin en loin. Et cependant tout cela porte indifféremment le nom d'Économie politique. Tant il est vrai que ce nom appartient encore aujourd'hui à deux ordres de travaux très différents. »
QUALIFICATION DE l'ÉCONOMIE 1^7
Serait-il possible d'en faire la séparation? Sans doute, et on l'a essayé quelquefois en donnant, par exemple, à certains travaux qui appartiennent spécialement à l'art le nom d'Économie publique, pour les distinguer des autres. Seulement ces tentatives, mal dirigées, n'ont pas abouti, et à l'heure qu'il est lart et la science économiques demeurent encore mêlés et confondus. xMais ils se démêleront assurément, lorsque la science, encore si jeune et préoccupée jusqu'ici d'accumuler des connaissances et d'entasser, pour ainsi dire, des matériaux, ait eu le temps de les classer et d'}' porter l'ordre, en s" abstrayant d'abord dans la contemplation des principes, pour en déduire après les règles artistiques. Pour le moment on ne peut faire autre chose que donner le critérium pour distinguer en Économie Tart de la science, et ce critérium le voici, suivant Coquelin:
«Puisque l'industrie humaine est assujetti à des lois; puisqu'il s'y révèle des relations constantes, une marche régulière, un ordre enfin, c'est cet ordre, ce sont ces relations, ces lois, qu'il s'agit d'étudier. Voilà le champ propre de l'Économie politique, considérée comme science. Expliquer comment l'Industrie s'organise dans son ensemble et ses parties; décrire l'ordre de ses évolutions, sa marche; rapporter les mouvements à leurs principes et en déduire les conséquences, tel est l'objet que la science économique, nettement distinguée de lart, doit constamment se proposer *.»
Cette distinction, cependant, n'a rien de commun avec celle qu'on fait d'ordinaire entre la théorie et la
pratique.
«Il est certainement , dit Mr. Sanromâ ', de grandes différences entre la théorie et la pratique, entre les
' Loco citato.
» Nue vos tratados espaftoles de Economia poliiica.-Gaceta econo-
inista, octobre l86l.
questions de science et celles d'art; mais ni la pratique est l'empirisme ni l'art une simple routine. Lart a aussi sa théorie, et celle-ci est d'autant plus achevée et parfaite qu'elle se lie plus étroitement aux éternes maximes de la science pure.»
«Il y a, dit aussi Coquelin ', des théories d'art comme des théories de science, et c'est même des premières seulement qu'on peut dire quelles sont en opposition avec la pratique. L'art dicte des règles générales, et il n'est pas déraisonnable de supposer que ces règles générales, fussent-elles justes, puissent se trouver en opposition avec la pratique dans certains cas particuliers. Mais il n'en est pas de même de la science, qui n'ordonne rien, qui se borne à observer et à expliquer.»
Ceci demande cependant une explication. Les théories scientifiques consistent en des lois et des principes. Les lois expriment les faits généraux et constants; les principes la cause et la nature de ces mêmes faits. Tous les deux peuvent sans doute être vrais ou faux, selon que les lois s'accordent ou non avec les faits et que les principes servent ou non à démontrer les lois. Mais de toutes sortes, cela n'a rien à voir avec la pratique, parce que la pratique ne se rapporte pas aux principes ni aux lois; mais à l'art, aux règles qui s'en déduisent, et qui sont des modes d'action, des procédés pour agir en conformité à ces mêmes lois et à ces mêmes principes. Seulement, l'homme, étant une activité libre, peut mépriser les règles et partant se mettre en opposition avec les principes et les lois d'où elles découlent, et c'est en ce sens qu'on peut dire que la pratique est souvent en désaccord avec la théorie. Mais, lorsque cela arrive, lorsque l'homme agit contrairement aux règles de l'art , et partant aux lois et aux principes scientifiques, c'est la science qui a raison et non pas lui, et les actes humains n'invalident pas les faits
' Loco citato.
QUALIFICATION DE l'ÉCONOMIE i59
naturels, les lois qui les expriment, ni les principes qui les régissent, lesquels demeurent vrais, quoique méprisés ou inobservés : au contraire , ce sont les principes, les lois et les faits naturels qui invalident les actes humains.
En effet, à toute infraction des règles, à tout oubli des lois et des principes, suivent des conséquences funestes pour Ihomme, et qu'attire sur lui sa responsabilité, en lui montrant l'irrégularité de sa conduite. Ces conséquences sont inmédiates, c'et-à-dire fatales et inévitables, lorsqu'on se trouve vis-à-vis du monde physique, dont les lois se réalisent à chaque moment, indépendamment de nous et en dehors de notre activité. Elles sont, au contraire, médiates et plus ou moins lointaines, lorsqu'on a égard au monde spirituel ou psychique, dont les lois, n'étant que nécessaires et réalisables par nous mêmes, peuvent être écartées ou ajournées indéfiniment en vertu de notre liberté.
C'est à cette dernière classe qu'appartiennent les lois économiques. Elles régissent une activité libre, et partant, quoiqu'elles se réalisent en définitive, puisqu'autrement elles ne seraient pas des lois, leur réalisation est volontaire pour l'homme, tellement qu'il peut les observer ou bien les enfreindre temporellement. L'intérêt personnel, qui le "stimule à agir, a besoin de consulter la raison pour connaître ces lois et s'y conformer, et quand il ne le fait pas, ou quand la raison lui donne une réponse fallacieuse, il s'égare aisément. Certes qu'alors l'homme encoure dans la responsabilité inhérente à sa liberté, et souffre les conséquences de son erreur ou de sa malice, en tombant dans la miscre, qui est la sanction des lois économiques, la peine naturellement réservée à ceux qui s'en écartent; certes aussi que cette peine, tourmentant l'homme tant qu'il ne change pas de conduite, lui fait enfin ouvrir las yeux et se soumettre à la loi, en sorte qu il l'observe en dernier lieu, volontairement et nécessairement, comme nous l'avons dit plus haut. Mais tou-
l6o PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
jours est-il que, pendant un temps plus ou moins long, la loi ne s'est pas accomplie *.
C'est en ce sens que Mr. Cairnes a pu dire qu'une loi économique exprime, non pas l'ordre suivant lequel les phénomènes se réalisent, mais la tendance à laquelle ils obéissent, et partant que cette loi, appliquée aux faits extérieurs, n'est certaine que faute de causes perturbatrices, et elle représente une vérité hypothétique, et non pas positive ".
Mais le célèbre économiste anglais ne nous y apprend rien de nouveau, puisque c est comme des tendances que 'tous les économistes regardent les lois économiques, n'étant pas vrai, comme il l'affirme sans le prouver, que quelques-uns les considèrent comme fatales, et d'ailleurs toutes las lois naturelles, mêmes les physiques, ont le même caractère. En effet, qu'est-ce que la loi de la gravité sinon une tendance? Qu'est-ce qu'elle représente sinon une vérité, en quelque sorte, hypothétique, c"est-à dire, dans l'hypothèse que son action ne soit pas entravée par des obstacles ou des causes perturbatrices? Seulement ces causes se réduisent dans le monde physique à d'autres lois de la même espèce, tandis que dans le monde spirituel ou ps3'chique il faut compter de plus avec les tiraillements des passions ou les abus de la liberté humaine.
Est-ce à dire que les lois économiques ne soient pas naturelles et universelles? C'est la thèse qu'ont soutenue dernièrement les socialistes de la chaire.
Chaque peuple, disent-ils, et chaque époque ont leur organisation économique propre, dérivant du génie, de l'histoire et des besoins nationaux; et cette organisation elle-même n'a rien de constant et d'autonome, car elle subit à toute heure l'ascendant ou l'impulsion des res-
' V. notre "Tratado didàctico de Economia politica," Introduction, chap. IV.
' The character and logical method of political Economy.
QUALIFICATION DE l'ÉCONOMIE i6i
sorts moraux de l'être humain. Les questions générales et spéciales de Tordre économique ont ainsi, dans chaque pays, leur essence particulière et locale, ne se rattachant pas par l'unité des principes aux choses analogues des autres pays. En fait d'ordre naturel et commun, il n existe que celui de l'univers physique, où tout est fatal, et celui du monde animal, où règne la lutte de tous contre tous, et dont 1 homme lui-même ne s'affranchit que par l'éducation qu'il reçoit peu à peu dans le milieu social *. Mais, comme Dameth le fait très-bien remarquer ', s'il n'y a pas des lois naturelles et universelles en économie sociale, il n'y a pas, il ne peut y avoir de science économique.
«Qu'est-ce, en effet, qu'une science, sinon la connaissance des lois naturelles qui régissent un genre déterminé de phénomènes? D'où il résulte que ces lois sont aussi universelles que l'ordre des phénomènes qui en dépendent. C'est ainsi qu'ont été comprises et constituées toutes les sciencies physiques et morales, sans qu'on s'arrêtât aux différences des temps et des lieux autrement que pour retrouver l'unité sous la variété. La Chimie, la Physique, l'Astronomie, la Géologie, la f3otanique, la Paléontologie, la Morale même, comme sciences, sont unes, malgré l'immense dissémination des substances ou des êtres et malgré le particularisme infini des phénomènes. Il n'y a ni une Chimie ni une Morale allemandes, distinctes comme sciences de la Chimie et de la Morale françaises; et il en est nécessairement de même de toutes les sciences. Sans cela, le plan général de l'Univers, cette merveilleuse unité de système qui enchaîne et harmonise tout, par delà le do maine de l'accident, du différent, voir du contraire, serait atteinte dans son essence. Conséquemment, dire qu'il n y
' V. It résumé des doctrines du socialisme de la chaire, tait par Dameth dans son "Introduction à l'étude de riicoiiomie politiiue," Appendice, chap. IV.
* Ouvrage cité, lliidem, chap. V.
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a pas des lois naturelles en économie sociale, c'est dire que réconomie sociale ne forme pas un ordre de phénomènes std géneris, ayant des principes fournis tant par la nature de Thomme, généralement parlant, que par l'objet déterminé auquel correspond cette économie sociale, c'est-à-dire la satisfaction des besoins de l'homme vivant en société.»
Non, l'existence des lois naturelles qui gouvernent le monde économique n'est plus un mystère. Depuis longtemps l'Économie en a signalé et constaté un grand nombre. S'il en est quelques-unes, comme dit Mr. Coquelin ', qui peuvent être avec plus ou moins de raison contestées ou méconnues, il en est d'autres aussi que personne, pas même ceux qui nient en principe la .régularité du monde industriel, n'oserait plus mettre en question.
Montrez-nous, si vous le pouvez, dit aussi Bernard ^, un seul point du Globe, où l'abondance produise la cherté, où le travail répande la misère, où la multiplication des capitaux amène la ruine du pays, où la division du travail augmente le coût des produits, et nous serons alors forcés de convenir que les lois économiques n'ont pas d'existence ni de réalité, et qu'elles sont une idée imaginaire des rêveurs.
«Pour détruire, écrit Mr. Alvarez Builla ^, la croyance dans les lois naturelles économiques, il faudrait démontrer qu'elles n'existent ni dans l'Humanité ni dans la Nature; que chaque nation, chaque famille, plus encore, chaque homme, est un être différent, essentiellement distinct des autres et tout à fait délié d'eux, et que chaque organisme naturel n'a pas avec les autres aucun point de contact, aucun trait d'union. Mais alors, comme c'est une loi la lutte constante entre les contraires, l'Humanité vivrait livrée à un combat perpétuel, le seul fait univer-
Loco citato.
Les lois économiques, traduction espagnole, p. 17.
Discours ci-dessus cité.
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sel serait Vhomo honiini lupus, le hellimi comnimn contra omnes, d'Hobbes, le struggleforlife, de Darwin, et la Nature retournerait au chaos. Et encore ceci ne serait pas la seule et absurde conséquence de la négation des lois naturelles économiques. Pour éviter le fatalisme que les socialistes de la chaire trouvent dans ces lois, on tomberait dans un autre erreur mille fois plus grand, celui de supposer rhomme incompatible avec les lois qui régissent son existence et avec les principes qui gouvernent sa vie, ce qui, tout en admettant qu'il soit possible, le conduirait par la voie de lanarchie et la démoralisation à l'annulation la plus complète.»
Mais à quoi bon nous arrêter à réfuter la singulière doctrine dont il s agit, quand les mêmes écrivains qui la professent nous en fournissent la plus victorieuse réfutation qu'on puisse demander?
Ainsi, Held, un des principaux socialistes de la chaire, s'exprime dans ces termes *:
«S'il est vrai qu'en matière économique l'activité humaine a pour but immédiat la satisfaction des intérêts, cette activité est une émanation de Thomme entier, et ses mobiles, outre les intérêts, sont les devoirs. Le principe de la production économique, cest-à-dire, le désir d'obtenir des résultats avec le moindre effort possible, ou avec la peine la plus minime, doit être limité par Je principe de l'intérêt général, en vertu duquel chacun est obligé d'accorder à son prochain ce qu'il voudrait pour lui même.»
Où l'on énonce d'abord deux lois économiques naturelles: i." Que le mobile de l'activité économique est, comme nous lavons dit ailleurs, l'intérêt personnel: 2." Que dans le cas où il soit en opposition avec l'intérêt général, c'est celui-ci qui doit prévaloir, comme nous l'avons dit aussi.
Laveleye, l'ardent propagateur en France et en Belgi-
Grunclris fi'ir Vorlesugen, p. 2.
que du socialisme de la chaire, et l'adversaire le plus passioné de rÉconomie orthodoxe, quoiqu'il dit dans ua de ses écrits: «Je cherche ces lois naturelles dont on parle toujours et je ne les trouve pas,» émet dans un autre ces deux propositions * :
i.^ L'analyse montre que la propriété est la condition indispensable de l'existence de la liberté et du développement de Ihomme;
2.^ Le sentiment inné du juste, le droit primitif et le droit rationnel s'accordent à imposer à toute société l'obligation de s'organiser, de sorte qu'il en résulte sufisamment garantie la propriété légitime de chacun.
Où l'on reconnaît la propriété et la liberté comme deux lois naturelles du monde économique.
Brentano, un autre coryphée du socialisme de la chaire, écrit de son côté ce qu'il suit ^;
«Dans nos recherches nous avons trouvé cette loi historique: lorsque la liberté règne, à l'abolition d'une ancienne institution économique survient nécessairement une nouvelle organisation parmi ceux qui ont été nuis par la disparition de la première; et cette loi historique est vraiment scientifique, puisqu'elle procède d'une loi de la nature humaine, de l'amour de soi-même, et de là que les forts penchent toujours pour la concurrence et les faibles pour l'association. C'est pour cela que nous avons insisté sur cette proposition: La concurrence est le principe des forts et 1 association celui des faibles. »
Où l'on admet aussi des lois économiques naturelles.
Dernièrement, et pour ne pas fatiguer le lecteur avec
plus de citations, le professeur de l'Université de Bonn,
Nasse, également affilié à la nouvelle école allemande, a
publié sous ce titre: «l'Etat peut-il prévenir les crises in-
* Les nouvelles tendances de l'ÉconoiuIe politî [ue et du socialisme.^ Revue des deux mondes, lô juillet l875.::=De la piopriété et de ses formes primitives.
* Arbeitergilde.
QUALIFICATION DE LlCCONOMIE ^^^
dustrielles?. un article, où Ton parle des lois naturelles économiques tellement que tous les économistes orthodoxes pourraient le souscrire ' . ^ A tous cela objecte cependant Mr. Piernas : .Oueles phénomènes économiques sont régis par des lois naturelles, on ne saurait le douter, car ils ne peuven pas être une exception au milieu de la création entière. Que îa liberté soit nécessaire pour accomplir ces ois, c est de même évident, puisquelles se rapportent à 1 homme. Ce qu'on ne peut pas admettre également c est que la liberté sufBse pour qu'elles s'accomplissent, ou qu elles se realisent spontanément. Les lois naturelles dans 1 ordre physique, de même que dans le monde de l'esprit, inontrent la direction qui convient à notre activité; mais elles servent seulement pour le but de l'homme tant que celui-ci les observe et les fait effectives. L'action de la gravitation reçoit des applications continuelles, et cependant avec la même mturalUé qu'elle nous aide, cette loi nous écrase s. nous l'employons maladroitement. La f°l'^;f°'"l^' la poudre est très utile dans certaines industries mais elle agit aussi mU.nllmcnt lorsqu'elle écarte les obstac es dans une voie de communication que lorsqu elle fait eclater une ville en ruines. Le bien est une loi naturelle de l'activité; la raison nous en fait voir les motifs; mais .a volonté doit le réaliser et elle peut aussi k contrarier Les lois de l'ordre juridique ne sont pas mo..,s naturelles que les lois économiques, elles n'ont pas moins de besoin que celles-ci de la liberté; pourquoi, donc, les mdiv.dua listes au lieu de s'en tenir au laissez fain. demandent a 1 Ltat qu'il organise des tribunaux, qu'il entretienne une force publique et qu'il soit inexorable dans la répressiondes délits' Les lois économiques se trouvent dans le même cas que les autres: elles n'excluent pas l'intervention de 1 hom-
» Voir la Revue "J.^rbuch "
1 Vocabulario de la Kcononila. art. IndivlUialisme.
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rne; au contraire, elles lui marquent une ligne de conduite; elles ne se réalisent pas par le seul fait de la liberté, mais par des actes qui, bien quils doivent être libres, sont déterminés d'avance. Avec la liberté du travail, de la concurrence et de la consommation, il y a des industries antiéconomiques, des échanges injustes et des applications vicieuses de la richesse: elles existent sous nos yeux, et nous sommes tous les jours témoins des infractions des lois naturelles de l'Économie.))
Ainsi s exprime Mr. Piernas, et certes on ne saurait pas dire ce qu'il y a de plus admirable dans son raisonnerrient, si les sophismes qu'il recèle, ou l'esprit dont cet auteur a fait preuve pour les présenter.
Il affirme, en effet, que la liberté est indispensable pour l'accomplissement des lois économiques, et en même temps il doute qu'elles se réalisent spontanément. Est-ce que la li* berté peut exister sans la spontanéité? Est-ce que la volonté humaine, par le seul fait d être libre, n'est pas spontanée?
Mais la liberté, dit-il, ne suffit pas pour la réalisation des lois dont il s'agit; car ces lois servent seulement pour le but de l'homme lorsqu'il les observe. Certainement, il ne suffit pas d'être libre pour les accomplir; il faut qu on les accomplisse effectivement. Mais qu'est-ce qu'on prétend en déduire? Qui a eu jamais l'idée de confondre la liberté d'agir av -. l'action elle-même?
Le bien, ajouu. <Mr. Piernas, est une loi naturelle de l'activité; mais la volonté doit le réaliser et elle peut le contrarier. Rien de plus vrai; c'est en cela que la liberté consiste. L'homme peut observer ou ne pas observer les lois économiques: s en suit-il qu il ne les observera jamais? Alors on méconnaît le caractère de nécessité qu'ont ces lois; on méconnaît la nature humaine, qui aime son bien et est intéressée à le réaliser; on méconnaît surtout la responsabilité inhérente a la liberté, et en vertu de laquelle l'homme tôt au tard finit pour se soumettre spontanément au devoir, pour échapper à la peine qu'il attire autrement sur soi-même.
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C'est à cause de cette responsabilité que la loi naturelle de la gravitation, comme le fait remarquer Mr. Piernas, nous écrase lorsque nous en usons maladroitement, avec la même natnralité qu'elle nous aide dans le cas contraire; tout cela est de la dernière évidence.
Mais que dirons-nous de Taccusation que Mr. Piernas adresse aux individualistes parce que, tout en reconnaissant que les lois juridiques ne sont pas moins naturelles ni moins nécessitées de liberté que les lois économiques, demandent à l'Etat qu'il réprime les délits, au lieu de s'en tenir au laissez fairel Est-ce sérieux? Est-ce digne d'un économiste si distingué? Mr. Piernas ne sait-il parfaitement que dans tout délit il y a un attaque à la liberté, et que c'est en intérêt de celle-ci que les délits doivent être réprimés? Certes qu'avec la liberté du travail et de la consommation, il y a des industries anti-économiques, des échanges injustes et des applications vicieuses de la richesse; certes que nous sommes tous les jours témoins d'infractions des lois de l'Économie. Mr. Piernas ne nous dit en tout cela rien de nouveau. Mais que veut-il qu'on fasse pour l'empêcher? Supprimer la liberté ou la maintenir? Les socialistes de la chaire, comme les socialistes et les absolutistes de toutes les nuances, optent pour le premier terme de ce dilemme: les individualistes, c'est-à-dire, les libéraux, pour le second. De quel côté Mr. Pierlls se range-t-il? Il faut se prononcer: ou la liberté avec tous ses dangers, ou la servitude avec sa dégradante tranquillité. Quant à nous, il y a longtemps que nous avons pris parti, et nous aimons mieux, selon la phrase de l'illustre historien romain, la liberté dangereuse que la servitude tranquille: malo pericidosam libertatem quam quieiam servitudcm.
Oui, les lois économiques s'accomplissent au milieu de la liberté, et elles ne sauraient s'accomplir autrement; mais elles ne sont pas les seules qui régissent l'activité humaine. D'abord, cette activité est aussi soumise aux lois morales et juridiques, et il faut en tenir compte dans toutes nos actions.
l68 PHILOSOPHIE DE L^ SCIENCE ÉCONOMIQUE
Les faits sociaux, dit Baudrillart ' , ne doivent pas être jugés seulement du point de vue de la richesse. La Société a plus dun but à réaliser dans ce monde. Dans la pratique plusieurs principes concourent à la solution des questions sociales. Entre autres cas, nous en citerons un, certainement des plus désastreux, la guerre. Il n'y a pas de guerre qui ne soit funeste sous l'aspect économique: le peuple qui croit s'enrichir en guerroyant, se nourrit d'illusions; car, si Ton tient compte des capitaux perdus, on verra que la guerre, quand même on en sorte victorieux, ne produit jamais que misère. Mais est-ce que l'on juge de l'opportunité de la guerre seulement sous ce rapport? Non: il y a des circonstances où l'honneur de la Nation et sa légitime influence la lui imposent comme une nécessité.
Certes que ces conflicts entre les divers principes qui régissent les actions humaines ne sont, comme le même auteur ajoute, qu'une exception, car le bien moral, le bien politique et le bien économique sont essentiellement d" accord, le bien étant un comme la vérité; mais ils se présentent souvent dans la pratique de la vie, et alors on doit suivre ceux qui répondent au but le plus élevé et le plus noble.
On conçoit, dit aussi Rossi ^, que la Morale et la Politique interviennt.vt dans les questions sociales. Le but de la Société, comme le but de l'individu, n'est pas seulement d'être riche: ce but peut dans certains cas être subordonné à un autre plus élevé. Supposons que le travail des enfants pendant quinze heures la journée fût un moyen de richesse nationale: la Morale dirait qu'on ne doit pas le permettre, et la Politique qu'il serait nuisible à TÉtat, parce qu'il arrêterait l'incrément de la population, et pour avoir des ouvriers d'onze ans, on aurait des mesquins soldats de vingt. La Morale ferait valoir ses droits et la Po-
• Manuel dÉconomie politique, première partie, chap. IV. ' Cours d'Économie politique, 2.6 leçon.
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litique les siens; devrait-on pour cela accuser lÉconomie politique? Non certainement: l'Economie politique est une science qui examine les rapports des choses et en expose les conséquences. Elle étudie les effets du travail; c'est à l'homme de l'appliquer selon l'importance du but. Lorsque cette application est contraire à un but plus élevé que celui de la production de la richesse, elle ne doit pas se faire. S'il était démontré que les maisons où Ton recueille les malheureuses victimes de la corruption et de la misère de leurs progéniteurs contredisent les déductions de 1 Economie politique, celle-ci ne devrait pas locculter. Devrait-on en conclure que les économistes veulent que ces maisons soient immédiatement fermées et qu'ils sont des hommes sans entrailles, des hommes qui méconnaissent tout sentiment d'humanité? Aucunement. L Economie constate un fait et un résultat: c'est à vous d'examiner si dans les circonstances de votre pays il y a d'autres faits et d'autres conséquences qui s'opposent aux enseignements de cette science.
D'ailleurs, l'activité économique subit dans son exercice l'influence des causes extérieures, telles que le sol, le climat, l'état de l'industrie, les moyens particuliers d'agir, les idées régnantes, les mœurs, les institutions politiques, etc., et cela fait que les actes int^ essés de l'homme ne répondent toujours à ce qu'en exige la science.
De là une Économie pure ou rationnelle, qui cherche les lois de la richesse ou du bien-être, se fondant sur les faits généraux et constants de la nature humaine, et une Economie appliqtiée, qui étudie les phénomènes économiques tels qu'ils se produisent dans certains pays et à certaines époques, en les comparant avec les lois et les principes de la science pure, pour voir jusqu'à quel point ils s'y rapprochent ou ils s'en écartent. Cette distinction entre l'Économie pure et l'Économie appliquée fut déjà faite par P. Rossi.
Selon lui, 1 l'conomie politique part essentiellement de CCS données: notre pouvoir sur les choses à l'aide du tra-
lyO PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
vail, notre tendance à 1 épargne lorsque nous sommes stimulés par un intérêt suffisant, notre disposition à mettre en commun notre activité et nos forces, nos instincts de propriété et d'échange. Voilà des faits de tous les temps et de tous les lieux, des faits généraux de l'Économie politique. D'une part l'homme avec l'intelligence et les facultés qui lui sont propres, de n importe quelle race, sous tous les climats, à toute période de la civilisation; d'autre part la matière brute et les forces de la Nature, et entre ces deux éléments les besoins et les désirs, qui, prenant naissance dans l'homme, trouvent leur satisfaction dans les objets extérieurs. Telle est la science pure. Mais les théories ne sont pas toujours d'accord avec la pratique économique, par la raison évidente que la science, en se préoccupant de la généralité, laisse de côté les circonstances de temps, de lieu, de nationalité, qui dans la vie commune jouent un très grand rôle, et c'est seulement lorsqu'on passe à l'application qu'on tient compte de ces éléments. D'où il suit qu'il faut distinguer deux idées: i.° L Economie rationnelle ou pure qui, se fondant sur les faits généraux, cherche les lois de la richesse, et à laquelle d'autres sciences peuvent fournir des moyens et des résultats, mais sans devoir jamais s identifier avec elle; 2.° L'Économie appliquée, qui tient compte de toutes les circonstances qui peuvent dans la pratique modifier les principes scientifiques, et spécialement des trois ci-dessus mentionnées, le temps, l'espace et la nationalité '.
Tout ceci est très-bien: seulement Rossi s'égare ensuite en confondant l'art économique avec l'Économie appliquée. Or, ce sont deux choses très différentes. Il y a un art économique pur ou rationnel, qui donne des règles générales pour réaliser le bien individuel, sans distinction de lieux ni d'époques, et un autre d'application immédiate à certains pays et à certaines périodes de l'Histoire.
* Cours d'Économie politique. — latroduction ;i l'histoire des études économiques. — De la méthode en Économie politique.
QUALIFICATION DE L ECONOMIE ÏJl
Ainsi l'a compris Minghetti, en remarquant que les règles elles-mêmes de l'action humaine, si elles sont en partie absolues, en partie cependant se modifient successivement selon un mode qui correspond aux époques diverses, de même, dit-il, que le droit historique se concilie avec le droit rationnel '.
Mais aucun économiste n"a saisi mieux que Ciconne la distinction entre TEconomie pure et l'Economie appliquée. Voilà comme il s'exprime à ce propos ^.
«C'est un principe de Mécanique que lorsqu'un corps est animé d'un mouvement qu'aucune cause interne ou externe ne tend à modifier, ce corps doit parcourir nécessairement une ligne droite avec un mouvement uniforme, c'est-à-dire: que dans des temps égaux il doit parcourir des espaces égaux. Voilà un principe de Mécanique pure. Mais quand on jette en Fair une paille, son mouvement n'est dans une ligne droite ni uniforme; la paille s'écarte de la droite en raison des obstacles qu'elle rencontre, et sa marche se ralentit peu à peu, tellement qu'elle cesse à la fin dans un certain temps. Or l'étude des obstacles et de leurs effets, la modification que le principe absolu éprouve sous l'influence du monde réel, sont l'objet de la Mécanique appliquée. De même l'Economie pure pose en principe (ou plutôt comme règle) que lorsque le salaire réel est plus élevé dans un lieu que dans un autre, les travailleurs de celui-ci vont s établir dans celui-là. Il peut cependant arriver que le salaire réel soit, en effet, beaucoup plus élevé à Londres qu'à Naples, et que les travailleurs napolitains ne quittent pas Naples pour aller à Londres: dira-t-on pour cela que le principe est faux? Non: seulement il a été modifié par les conditions du monde réel, et ces conditions doivent être étudiées par l'Economie appliquée.»
• Rapports de l'ICconomie publique avec la Morale et le Droit, li- \re II, note.
' Principidi Kconoinia politica. — Notions préliminaires, chap. II, § IV.
Ainsi, une chose sont les faits essentiels, autre chose les faits particuliers ou accidentels de Tordre économique: une chose sont les lois et les principes de l'Economie, autre chose sont les acts humains. Il n'y a pas toujours accord parfait autre les uns et les autres; mais les seconds doivent être subordonnés aux premiers, et c'est ce qui arrive tôt ou tard. Le but économique, philosophiquement considéré, s'offre donc à nous comme un idéal, vers la réalisation duquel iend librement l'activité de l'homme, s'y rapprochant de plus en plus, sans pouvoir jamais l'atteindre. C'est ainsi qu'on doit comprendre et juger l'Économie, dont les lois, nécessaires dans leur principe, ne le sont pas dans leur exécution, et quoiqu'elles ne s'accomplissent pas dans un moment donné de la vie, se réalisent entièrement dans le temps et dans l'espace, en recevarft de l'Histoire le témoignage le plus éclatant de leur vérité et de leur excellence *.
' V. notre "Tratado didâctico de Economia politica, " Introduction, chap. III.
CLASSIFICATION DE L ECONOMIE
La science est une: elle consiste, comme nous 1 avons dit, dans l'ensemble systématique des connaissances humaines.
Mais, comme il serait impossible, dans la limitation de notre intelligence, de connaître à la fois toutes les choses connaissables, on commence pour distinguer dans cet ensemble des parties qui, malgré leurs caractères communs, qui constituent l'unité scientifique, offrent des différences assez marquées pour les concevoir séparément et en faire autant de sciences particulières. Puis on réunit par la pensée les parties qui ont entre elles le plus d'affinité, et on en forme autant de groupes ou de classes. C'est ce qu'on appelle diviser et classer la science.
Or, la science se divise de deux manières: par la source et par l'objet de nos connaissances *. Nous allons les exposer brièvement.
' Les logiciens admettent une troisiùme division, fondée sur la qualité de la connaissance elle-nièiiie, en distinguant une connaissance de ce qu'il y a de total, immuable ou essentiel, et une autre de ce qu'il y a d'individuel et déterminé dans l'objet connu. Mais, ces deux genres de connaissances, correspondant respectivement aux deux sources où nous les puisons toutes, la division dont il s'agit se confond avec celle qui a rapport aux n fmes sources.
I. Les sources de connaissance sont deux: la raison pure et l'observation ou l'expérience. Ainsi nous avons:
i.° Des connaissances supra-sensibles ou rationnelles, qu'on acquiert indépendamment des sens et qui comprendent les idées générales du bon, du juste, du beau, de l'infini, de Tabsolu, de l'un, du nécessaire, qui ne sauraient être figurées ou représentées avec leur caractère d'universalité, ni dans la fantaisie, ni dans les organes corporels, mais qui naissent dans la raison elle-même.
2." Des connaissances sensibles ou expérimentales, qu'on acquiert par les sens, c'est-à-dire par l'observation ou Texpérience, et qui comprendent tout ce qui est fini, individuel et déterminé dans ses rapports, comme les faits, les phénomènes, les accidents qui se réalisent dans le temps et dans la vie, qu'ils soient intérieurs ou extérieures à notre organisme.
3.° Des connaissances havmcniiqîies ou appliquées, où se combinent les deux genres de connaissances antérieurs, et s'harmonisent l'éternel avec le temporel, le rationnel avec le sensible.
Il y a donc, sous ce rapport, trois sciences particulières:
i.° Science des connaissances supra-sensibles ou rationnelles, qu'on appelle idées a priori, principes absolus ou nécessaires, axiomes ou vérités évidentes per se, parce qu'elles ne peuvent pas être démontrées {Philosophie).
2.° Science des faits ou des connaissances sensibles ou expérimentales, vérités démontrables ou a posteriori {Histoire).
3." Science des connaissances harmoniques ou appliquées {Philosophie de V Histoire).
IL Nous pouvons connaître de tous les êtres que comprend la Création ou l'Univers, à savoir:
ISEsprit, ensemble des êtres immatériels;
La Nature, ensemble des êtres matériels ou corporels;
UHunianité, ensemble de tous les hommes, où vivent en union intime et harmonique la Nature et l'Esprit,
CLASSIFICATION DE l"'ÉCONOM1E IjS
l'homme étant un micro-cosmos, un univers en miniature ou un petit-monde.
En outre, sur l'Univers est Dieu, l'Être suprême, cause et raison supérieure de l'Esprit, de la Nature et de l'Humanité.
Partant, sous cet autre rapport, il y a quatre sciences particulières:
i.° Science de l'Esprit {Neiimatologie ou Psychologie),
2.° Science de la Nature (Cosmologie), qui comprend celle des êtres corporels organiques (Biologie et Physiologie), et celle des êtres corporels inorganiques (Physique);