Science de THumanité (Anthropologie
4° Science de Dieu ou de l'Etre suprême (Métaphysique, Ontologie, Théologie rationnelle ou Théognosie).
Ces sciences, réunies en un seul tout, constituent la Science entière, ou la Science de l'Etre, un, infini et absolu.
Dieu et l'Esprit ne sont connus que par la raison pure, car ce sont des objets qui échappent à toute expérimentation ou à tout contrôle des sens, ne pouvant être représentés en aucune manière dans les organes corporels, mais seulement dans l'intimité du moi ou dans la conscience humaine.
Partant, la Science de Dieu et la Science de l'Esprit, la Métaphysique et la Psychologie, sont des sciences philosophiques.
Quant à la Nature et à l'Humanité, nous les connaissons par la raison et par l'expérience, par la réflexion de notre esprit et par l'observation des faits qui se produisent respectivement au sein de l'une et de l'autre.
Partant la Science de la Nature et la Science de l'Humanité, la Cosmologie et l'Anthropologie, sont à la fois philosophiques et historiques, et en effet il y a une Philosophie de la Nature, dont les Mathématiques font partie, et une Histoire de la Nature (Histoire naturelle), une Philosophie de l'Humanité et une Histoire de l'Humanité (Histoire humaine).
De plus, la Philosophie peut être appliquée à l'Histoire delà Nature, ainsi qu'à l'Histoire de l'Humanité, et alors nous aurons la Philosophie de l'Histoire naturelle et la Philosophie de V Histoire humaine.
Un philosophe contemporain, Mr. Delbœuf, a fait une autre classification des sciences, fondée, non pas sur l'objet ni sur la source de leurs connaissances, mais sur la manière d'envisager les êtres réels dont elles s'occupent. Les objets, dit-il % sont d'autant plus compliqués qu'on y remarque plus de qualités, c'est-à-dire que les sciences signalent entre eux plus de différences. L'objet de la Science sera donc réduit à sa plus simple expression, lorsqu'on supprimera par la pensée toutes les différences entre les choses, lorsqu'on les considérera toutes comme égales. Elles deviennent dans ce cas des imités.
Or, l'Arithmétique repose sur la notion du nombre, qui nest qu'un groupe d'unités.
U Algèbre sur celle de quantité, qui est un nombre en général, ou un nombre dont l'unité n'est pas déterminée.
La Géométrie sur celle de figure, qu'elle délinit au moyen de quantités, à savoir, de distances et de directions exprimées par des droites et des angles.
En Mécanique, le mobile est conçu comme capable de parcourir un certain espace, dans une certaine direction, dans un temps donné. Les rapports des différentes vitesses dont il est à chaque instant animé, dans diverses directions, déterminent sa trajectoire. Son mouvement et sa vitesse à chaque moment sont ainsi représentés par une ligne d'une certaine longueur, placée d'une certaine façon, par une figure, enfin. Les problèmes de la Mécanique sont, donc, ramenés à des problèmes de Géométrie et d'Algèbre.
En Physique, l'objet est la trajectoire même du point (mouvement vibratoire des molécules), trajectoire définie
Algorithmîe de la Logique, — Revue philosophique, vol. II.
CLASSIFICATION DE L ÉCONOMIE l'J'J
par le sens du mouvement vibratoire et la force d'impulsion, qui écarte le point de sa position d'équilibre où une autre force le ramène. La Physique est donc une espèce de mécanique plus délicate,
La Chimie, à son tour, tend à expliquer la qualité des corps naturels par des combinaisons et des enchevêtrements des mouvements propres des atomes: seulement, elle n'est pas assez avancée pour rendre compte des particularités des phénomènes à l'aide de formules physiques ou mécaniques.
Restent les sciences biologiques; mais elles tendent aussi, dit Mr. Delbœuf, à ramener les phénomènes vitaux à des phénomènes physiques ou chimiques.
Restent encore les sciences psychiques; mais elles sont poussées, selon lui, malgré leur résistance, à réduire les faits sensibles et intellectuels à des faits ph3'siologiques.
L'ensemble des sciences forme, donc, toujours d'après ce philosophe, un édifice dont la base est l'Arithmétique, et dont les différents étages s^élèvent à mesure que l'intelligence humaine saisit des rapports déplus en plus compliqués.
Telle est la classification de Mr. Delbœuf. Comme on le voit, elle recèle une conception positiviste de la science et suppose une seule source de connaissance, l'observation ou les sens.
Mais n'y a-t-il que de connaissances sensibles ou expérimentales? Ou bien, en sus de ces connaissances, y en a-t-il d'autres, comme nous l'avons admis, suprasensibles ou rationnelles? Voilà une question qui divise les savants depuis l'Antiquité. C'est la vieille querelle entre Aristote et Platon, reproduite à travers les siècles entre Bacon et Descartes.
Platon affirmait l'existence de ce qu'il appelait des idées innées, connaissances puisées exclusivement dans la raison, tandis qu'Aristote professait le doctrine contraire formulée par les scolasticiens dans ces mots: nihil est in
intelledu quin prius fuerit in sensu, rien n'est dans l'intelligence qui n'ait été préalablement dans les sens.
Descartes posait comme condition première de toute étude le donte, n'admettant rien pour vrai qui ne soit clairement et distinctement conçu comme tel; mais il prétendait en même temps fonder la science sur cette proposition: Cogito, ergo suin; je pense, donc je suis, ce qui est déjà une affirmation, un principe nécessaire ou une vérité indémontrable. Bacon, au contraire, voulait arriver à toute connaissance au moyen de l'observation, et rejetait les théories a priori, qu'il qualifiait de fantômes ou d'idoles, idolâtra. «Quand les hommes, disait-il, voudront subordonner leurs théories aux faits, ils pourront parvenir à savoir quelque chose; jusque-là, ils tourneront dans un cercle vicieux *.»
Les positivistes se sont rangés du côté d'Aristote et de Bacon. Ainsi, ils repoussent la distinction de deux espèces de sciences: l'une reposant sur des vérités de fait, l'autre sur des principes nécessaires. Pour eux la science examine toujours des faits particuliers, dont la comparaison, à l'aide de la mesure et du calcul, conduit à des propositions générales^ qui expriment les rapports constants, immuables, des phénomènes. Quand la science naissante, disentils, est en possession d'un nombre, plus ou moins considérable, de lois semblables, on énonce des principes. Mais ces principes ne sont que des hypothèses, renfermant sous une forme prudente une assertion sur les caractères de la cause des phénomènes, et il faut pour qu'on les admette, toujours à titre provisoire, qu'ils expliquent tous les phénomènes jusqu'alors constatés: autrement, si les faits sont contraires aux conséquences qu'on en tire, les principes énoncés sont à rejeter. La science, ajoutent-ils, ne s'égare pas dans la recherche des causes intimes, et quand elle énonce un principe, c'est sous cette forme dubitative et modeste: «Les choses se passent comme si les phénomè-
Novum organum.
CLASSIFICATION DE L ÉCONOMIE 179
nés avaient telle au telle cause; par exemple, comme si les corps étaient attirés l'un vers l'autre en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances.» La science, donc, n'a pas la prétention de rien affirmer sur l'essence des choses '.
Comme on le voit, c'est renverser toute philosophie, et en effet les positivistes opposent fréquemment la Science à la Philosophie, et ils vont jusqu'à nier à celle-ci tout caractère scientifique. Ils se demandent même quelle différence y-a-t-il entre elle et la poésie '■*.
Mais, sans entrer ici dans une discussion, qui serait hors de notre propos et qui nous mènerait très-loin, nous ferons une seule remarque. Le positivisme ne voit pas qu il fait de la philosophie, tout en la méconnaissant, semblable au poète Ovide, qui dans son enfance faisait des vers en même temps qu'il jurait de ne pas les faire, ou à ce personnage du roman qui de toute sa vie avait parlé en prose sans le savoir. Il proteste, en effet, contre toute affirmation sur l'essence des choses, et il commence précisément pour affirmer l'identité de cette essence. Il repousse tout principe a priori, et il pose comme base de son système l'unité de l'être, qui est un de ces principes. Il prétend tout démontrer et il ne démontre rien, puisque, pour lui, il n'y a dans la science que des hypothèses qui attendent toujours une démonstration.
Ainsi la contradiction est dans l'essence même du positivisme, et en fin de compte, il n'échappe pas à la nécessité d'admettre des axiomes ou des vérités évidentes per se. C'est qu'on ne peut pas tout connaître par les sens; c'est qu'en sus des connaissances expérimentales, il y en a d'autres purement rationnelles; c'est qu'on trouve un abyme entre lesprit et la matière, et que si du côté de l'esprit il y a un pont-levis pour le franchir, la raison, du côte de la matière cet abyme est vraiment infranchissa-
* Aluorithmie de la r.o-;i(jiie. — Revue philosophique, vol. II.
' V. "Le travail humain," par Méliton Martin, 3.e partie, chap. XI.
ble. Les positivistes se vantent de ramener les phénomènes vitaux à des phénomènes physiques, et de réduire les manifestations de l'intelligence à des faits physiologiques. C'est une chimère: il n'ont pas atteint ce but, malgré leurs efforts; on ne Voit pas même qu'ils soient dans la voie qu'y conduit.
Cela suffit pour que toute la classification de Mr. Delbœuf s'écroule. Elle pourrait tout au plus être appliquée aux sciences physiques, parce que les phénomènes dont ces sciences s'occupent^sont d'un même ordre ou, comme disent les logiciens, d'une même qualité, et Ton conçoit parfaitement qu'on les réduise à des unités égales entre elles. Mais, comment étendre cette égalité aux phénomènes physiologiques et surtout aux psyquiques? Ils n'offrent pas les mêmes caractères que les autres, et par conséquent si l'on veut les regarder aussi comme des unités, ce seront des unités distinctes des physiques et qui ne sauraient être confondues^avec celles-ci.
Nous ne pouvons, donc, admettre la classification dont il s'agit, et nous nous en tenons aux deux premières que nous avons exposées.
Quelle est maintenant la place^que la science économique y doit occuper? En d'autres termes, à quelle classe de sciences appartient l'Économie, tant par l'objet que par la source de ses connaissances?
Coquelin prétend qu'elle est une science naturelle, ou une branche de l'Histoire naturelle de l'homme. «L'Anatomie, dit-il, étudie l'homme dans la']constitution physique de son être; la Physiologie dans le jeu de ses organes; l'Histoire naturelle proprement dite,] telle que l'ont pratiquée Buffon et ses successeurs, dans]ses habitudes, dans ses instincts, dans ses besoins et par la place qu'il occupe dans l'échelle des êtres. L'Économie politique, elle, l'observe et l'étudié dans la combinaison de ses travaux. N'estce pas une partie des études du naturaliste, et l'une des plus intéressantes, pour le dire en passant, d'observer les travaux de l'abeille au sein de la ruche, d'en étudier l'or-
CLASSIFICATION DE l'ÉCONOMIE IOI
dre, la combinaison et la marche? Eh bien! l'économiste, tant qu'il cultive seulement la science et sans s'occuper encore de ses applications, fait exactement de même par rapport à cette abeille intelligente qu'on appelle l'homme; il observe l'ordre, la marche, la combinaison de ses travaux. Les deux études sont absolument de la même nature; avec cette différence seulement, que l'ordre embrassé par l'économiste est incomparablement plus vaste, et les combinaisons qu'il remarque plus déliées, plus étendues et plus complexes. Le théâtre de ses observations c'est la grande scène du Monde. L'ordre qu'il y constate est d'ailleurs d'un caractère bien autrement élevé, et quoique moins apparent et plus difficile à comprendre, bien plus merveilleux aussi que celui qu'on peut observer au sein d'une ruche. C'est une différence égale à celle qui existe entre un misérable insecte et l'homme '.»
Ainsi s'exprime Mr. Coquehn. Mais il faut se hâter de dire que son opinion n'est pas partagée par aucun autre économiste. La plupart de ceux-ci considère l'Economie comme une science sociale, ou comme une branche des sciences morales et politiques.
Or, il est évident que l'Économie a un caractère social, quoique le but de ses recherches soit le bien individuel, puisqu'elle étudie les lois qui régissent notre activité, s'exerçant au milieu de la société, qui est l'état naturel de l'homme.
Il est encore évident que l'Economie a aussi un caractère moral, puisqu'elle puise dans l'Éthique ses principes sur le but de l'homme, sur son activité, sur l'intérêt personnel, comme un des mobiles de cette activité, etc.
Qu'elle offre, enfin, un certain côté politique, on peut l'admettre, quoique non sans réserves, puisque toutes ses théories supposent la liberté du travail, que la Politique doit garantir, et que de plus celle-ci trouve dans lacti-
' Dictionnaire de 1 l'.cononiie politique, art. ICconomic politique.
l82 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
vite économique Tun des plus puissants auxiliaires de ses entreprises.
Ce qui n'est pas également admissible, c'est que l'Economie soit une branche de l'Histoire naturelle de l'homme, comme l'affirme Mr. Coquelin.
En quoi se ressemblent-elles, en effet, l'Histoire naturelle et l'Economie? En ce que, dit cet écrivain, de même que la première observe, par exemple, les travaux de l'abeille au sein de la ruche, en étudiant l'ordre de ces travaux, leurs combinaisons et leur marche, de même la seconde recherche également l'ordre, la combinaison et la marche des travaux de Thomme au sein de la Société. Mais, n'y a-t-il aucune autre différence entre l'homme et l'abeille? Comment comparer l'exercice de notre activité ou le travail humain, noble, élevé, spirituel, toujours guidé par la raison, avec cet autre exercice monotone, inconscient, purement instinctif des animaux, qui, comme nous Tavons dit ailleurs, ne mérite pas même le nom de travail aux yeux de l'économiste? Et n'est-ce pas abuser des mots, que de qualifier l'homme d'abeille intelligente?
Non, l'Économie ne peut pas être considérée comme une science naturelle, à moins que Coquelin n'applique cette dénomination aux sciences qui étudient les phénomènes delà Nature en général, c'est-à-dire de l'Univers, de la création entière. Alors toutes les sciences appartiendraient à cette classe, la Psychologie de même que l'Histoire, la Physique ou la Chimie de même que la Logique ou les Mathématiques. Mais ce n'est pas le cas. On entend par sciences naturelles celles qui ont pour objet l'étude de la nature physique ou matérielle, tant organique qu'inorganique, à différence des sciences psychologiques ou psychiques, qui étudient la nature spirituelle, c'est-à-dire l'esprit humain dans ses propriétés essentielles, la raison, la conscience et l'activité.
Or, l'Economie, qui s'occupe des lois qui régissent la dernière, lorsqu'elle agit dans le sens restreint du bien in-
CLASSIFICATION DE l''ÉCONOMIE i83
dividuel, appartient et ne peut qu'appartenir aux sciences psychiques. Seulement notre science n'examine pas l'activité en elle-même, mais dans ses manifestations ou dans les actes dont elle est la cause, et comme ces actes sont à la fois spirituels et corporels, et comme de plus ils tombent tant sur Tesprit que sur le corps de l'homme et sur tous les êtres de la nature physique, il s'en suît que l'Economie est une science mixte, c'est-à-dire naturelle et psychique à la fois, une science anthropologiqtce.
Ceci par l'objet des connaissances économiques.
Mais comment classer l'Économie par la source des mêmes connaissances? Est-ce une science historique ou une science philosophique? C'est ici que les divergences des économistes éclatent; les uns s'inclinent pour la première manière de voir, les autres pour la seconde.
Or, quoique cette question est en quelque sorte préjugée par tout ce que nous venons de dire sur le caractère anthropologique de l'Économie, nous allons la traiter ici en peu de mots, et ce caractère ressortira encore plus clairement.
On distingue en Économie deux écoles, dont nous parlerons dans la suite de cet ouvrage; l'une qui regarde cette science comme purement philosophique ou rationnelle, l'autre qui la considère comme exclusivement historique ou expérimentale. Suivant Minghetti, les représentants de la première seraient Wately et Rossi, ceux de la seconde Roscher et Knies.
Wately soutient, en effet, que l'Economie est fondée sur un petit nombre de faits, simples, universels et à la portée de l'expérience populaire. De ces faits, dit-il, on tire quelques principes généraux: la science ensuite n'est qu'une série de déductions. Elle appartient, donc, aux sciences logiques ou de raisonnement, plutôt qu'aux sciences physiques ou d'observation *.
Introductory lectures on political licononiy
De son côté, Rossi arrive à la même conclusion, tout en affirmant cependant que l'Economie a pour objet la connaissance réfléchie de la nature des choses, et qu'elle cherche les lois en se fondant sur les faits généraux et constants de la nature humaine *.
Mais on voit bien qu'aucun de ces deux écrivains ne s'avise de nier la valeur de l'observation ou des faits en Économie: seulement ils les subordonnent au raisonnement et aux principes; partant, on ne peut pas dire qu'ils représentent une école économique purement philosophique ou rationnelle, que d'ailleurs nous ne connaissons pas. Quant à Roscher et Knies, Minghetti est dans le vrai: ils regardent tous les deux l'Economie comme une science purement historique. Notamment Roscher qualifie d'absurde et pleine de présomption la pensée de fonder sur un petit nombre de faits universels un art et une science économiques. Pour lui l'Economie doit se borner à l'office de décrire la nature économique et les besoins du peuple, les lois et les institutions qui sont destinées à lui être applicables et les effets qui en dérivent ^.
Il ne donne pas, cependant, les raisons où il appuie cette singulière conception de l'Économie, et certes il lui serait impossible de prouver qu'une simple description de certains faits suffit pour constituer la science économique ou toute autre, quelle qu'elle soit.
Non: l'Économie possède des principes a priori, puisés dans la raison pure, ainsi que des lois ou des vérités de fait, acquises par l'observation ou l'expérience. Du nombre des premiers sont ceux-ci:
Le bien individuel est un des buts de l'homme;
La réalisation de ce bien dépend de l'activité humaine;
Cette activité est libre et responsable;
Elle cherche à réaliser le bien individuel, stimulée par
* Cours d'Économie politique, 2. e leçon.
' Principes d'Economie politique. — Introduction, chap. III, § 26.
CLASSIFICATION DE l'ÉCONOMIE i85
l'amour que Thomme ressent pour ce bien, soit par le mobile de l'intérêt personnel, etc., etc.
Parmi les secondes on peut citer les suivantes: Toute richesse vient primitivement du travail avec la coopération de la Nature;
Les produits s'échangent contre des produits; Les prix courants dépendent du rapport de Toffre avec la demande;
Ce rapport dépend à son tour de celui de la production avec la consommation;
La production et la consommation, la richesse et la population, tendent toujours à s'équilibrer;
Dans toute production économique on doit obtenir un produit net, soit une richesse supérieure à celle qu'on y a dépensée;
Toutes choses égales d'ailleurs, le travail de l'esclave est plus coûteux que celui de Touvrier libre, etc., etc.
Donc l'Économie est une science de connaissances harmoniques ou appliquées, soit philosophique et historique à la fois, comme l'Anthropologie; partant elle tient également de cette science.
En résumé, l'Économie appartient par l'objet de ses connaissances aux sciences anthropologiques, tandis que par la source où elle les puise, c'est una branche de la Philosophie de l'Histoire.
Telle est aussi la manière de voir de plusieurs économistes, parmi lesquels on doit d'abord ranger Wately et Rossi, d'après ce que nous en avons dit plus haut.
Ainsi, selon J.-B. vSay, l'Économie tient le milieu entre les sciences mathématiques (sciences naturelles, puisqu'elles traitent de la quantité dans ses rapports avec le temps et l'espace), et les sciences morales (sciences psychologiques, puisqu'elles étudient l'esprit). «Comme les premières, dit-il ', clic se fonde en partie sur des consi-
• Note inséré dans la traduction fra!ii,aise des Pr'wcipes de Mallhus. — Avant piopos,dansla"Coliection desprincipaux économistes," vol. V.UIp. 2.
l86 PHIL3SOPH[E DE LA SCIEXCE ÉCONOMIQUE
dérations de grandeur, de rapports et sur des calculs; comme les secondes, elle dépend d'une connaissance approfondie des facultés, des goûts et des travers de l'homme. Les vérités qu'elle présente sont le résultat combiné des observations que fournissent ces deux espèces d'études.»
J. Garnier la regarde comme une science à la fois naturelle et morale. «Elle est naturelle, dit-il ', parce qu'elle observe et étudie l'homme dans ses instincts et dans la combinaison des travaux qu'il emploie pour satisfaire ses besoins individuels et sociaux: elle est d'ordre moral et politique, parce qu'elle embrasse le côté moral et intellectuel des aptitudes humaines, comme font à d'autres égards la Morale proprement dite, la Législation, l'Histoire, etc., qu'on appelle les sciences morales et politiques, par opposition aux sciences mathématiques et physiques ou naturelles.»
Suivant Minghetti, «le thème de l'Économie est tout psychologique et anthropologique, et non ph3'sique, c'està-dire que les lois dont elle traite ne concernent pas les œuvres manuelles et instrumentales qui produisent la richesse, mais bien l'action de l'intelligence et de la volonté humaine. Que si l'intelligence et la volonté, pour agir, ont besoin d'organes et d'instruments, d'où il suit que l'adresse corporelle et tous les progrès de la Mécanique servent au dessein de l'Économie et s'énumèrent parmi ses avantages, c'est uniquement en tant qu'ils rendent l'activité extrinsèque de l'homme plus rapide et plus efficace, laquelle chose est commune aux autres sciences morales. Mais il n'en est pas pour cela moins vrai qu'à l'intellect, dans leur origine, appartiennent les phénomènes qui sont matière de la science et de Fart. En effet, comme nous l'avons déjà dit, science et art reçoivent l'impulsion des besoins et des désirs, et trouvent leur but dans le contentement. Et tous les termes techniques, comme valeur, demande, offre, vous
Notes et petits traités. — But et limites de l'Économie politique, §. 4.
CLASSIFICATION DE L'ÉCONOMIE lOj
expriment des conceptions de l'intellect, ou si elles vous représentent des choses matérielles, comme salaire, intérêt, rente, c'est toujours dans leur rapport avec l'esprit humain, dans les faits relatifs à la production et à la distribution de la richesse. Nous avons, donc, comme données constantes les lois de la Physique, de la Mécanique, de l'Hydraulique, de la Botanique, non qu il s'agisse de rechercher pourquoi la semence jetée dans le sol germe et fructifie, ni comment les forces de la Nature s'adaptent à notre service et comment par des procédés artificiels nous pouvons les accoupler ou les isoler. Les éléments que nous étudions sont intellectuels, bien que les effets qui en résultent soient matériels ' . »>
La condition économique des nations, dit aussi Stuart Mill ", est 1 objet des sciences physiques et des arts qui en découlent, lorsqu'elle est cosidérée comme résultat de 1 état des connaissances physiques. Considérée, au contraire, comme résultat des causes morales ou ps3'chologiques, et dépendant des institutions et des rapports sociaux ou des principes de la nature humaine, Tinvestigations de la condition économique des Nations n'appartient plus au domaine des sciences physiques ou exactes; elle devient lobjet de l'étude de l'Economie politique.
Enfin, Dameth sexprime ainsi: «L'Economie politique est une science mixte, en quelque sorte: elle tient au monde physique, et l'on a pu même dire qu'elle fait partie de 1 Histoire naturelle, parce qu'il s'y agit des besoins physiques de l'homme; elle tient au monde moral, parce que toutes les fois qu'on s'occupe de l'homme, même considéré sous le rapport de ses besoins matériels et des moyens de satisfaction qu'il y adapte, la partie morale de son être, ses forces morales, exercent une action capitale. La science économique forme, donc, comme un
* Rapports de l'Economie pulilique avec la Morale et le Droit, livre II. ' The principles of political Kconoiuy. — Observations préliminaires.
Io8 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
point de rencontre et de raccordement entre les deux mondes *.»
Mais aucun économiste n'a saisi, à notre avis, mieux que Mr. Azcârate, les deux caractères anthropologique et philosophique-historique qu'offre TEconomie, selon qu'on la classe par Tobjet ou parla source de ses connaissances.
Voici, en effet, ce qu'il écrit à ce propos:
«Si l'on entend par Economie la science qui a pour objet l'ordre entier des biens économiques, Tordre de la propriété, c'est une science mixte, qui se rattache en même temps à l'homme et à la Nature, puisque le rapport essentiel et permanent entre Tun et l'autre est le fondement de tout le monde économique. Mais si, partant de la constitution actuelle de l'Economie, on la définit comme la science de ï échange dans l'organisme industriel, c'est une science purement anthropologique, puisqu'alors elle ne s'occupe pas des conditions que la Nature prête fatalement à l'homme, mais de celles que les hommes se prêtent librement entre eux \»)
Et ailleurs, il ajoute: «Si Ton suppose que l'objet (de l'Économie) c'est \2i propriété, ou Tordre des biens économiques, il y a lieu de considérer dans ce sujet: premièrement, les principes, c'est-à-dire ce qui est vrai par rapport à la propriété, sans tenir compte des temps ni des peuples; deuxièmement, les faits de la propriété, soit ses diverses manifestations dans le cours des siècles et des civilisations; troisièmement, le jugement de tous les états historiques, et une fois connus Tidéal de ce qui doit être la propriété et ce qu'elle est dans le moment actuel, la manière de mettre d'accord l'un avec l'autre. Et ainsi nous aurions: une philosophie de la propriété, une histoire de la
' Introduction h l'étude de rÉcononiie politique, deuxième séance, § I.
' Estudios econômicos y sociales. — Etude sur le caractère et la nature lie la science économique, § II.
CLASSIFICATION DE l'ÉCONOMIE 189
propriété et une science philosophique-historique de la propriété, ou si Ton veut, une Économie philosophique, une autre historique et une autre philosophique-historique. De même, si nous prenons comme sujet de cette science seulement la loi de l'échange dans l'ordre économique, il y a lieu d'en faire trois parties: philosophie ou principes de réchange, histoire ou faits de l'échange et science philosophique-historique de réchange: distinction qui n'a pas produit encore la séparation correspondante de ces trois ordres ou sections, parce que les sciences commencent pour se distinguer les unes des autres, et ce n'est qu'après avoir atteint un certain développement qu'elles se distinguent intérieurement, dans les parties qui les constituent. Mais ces trois aspects apparaissent dans chaque question particulière que Ton traite. Ainsi, par exemple, lorsqu'on discute la liberté du commerce intérieur ou la liberté du crédit, on recherche premièrement la vérité absolue de ces principes; on examine après comment ils se montrent confirmés ou niés dans l'histoire, et enfin, partant de l'état actuel de chaque peuple, on propose la manière la plus convenable et la plus juste de faire que le principe se réalise *.»
Loco citato, § V.
On entend par méthode scientifique une voie régulière, ou un procédé ordonné, pour arriver à la connaissance de la vérité.
La méthode, dit Cuvier ', a pour les sciences une importance beaucoup plus grande que celle des découvertes isolées, quelque surprenantes que puisent être celles-ci.
De tous les progrès, ajoute Dameth ', le plus grand c'est rinvention de la méthode. Ce que nous savons est toujours peu, comparé à ce que nous ignorons: les sciences, prises dans leur état actuel, constitueraient, donc, un bien petit acquis, si elles n'étaient pas armées de cette clef merveilleuse, de cette méthode qui doit leur livrer indéfiniment des secrets nouveaux. La méthode est l'arme la plus puissante que l'esprit humain se soit procurée.
Ainsi l'ont reconnu les économistes, et la preuve en est
' Cité par Roschcr dans ses "Principes d'Économie politique," Introduction, chap. m, § 22.
' Introduction h l'étude de l'Économie politique, 4.6 séance.
MÉTHODE DE L ÉCONOMIE IQl
l'attention toute particulière qu'ils ont prêté à la question de la méthode à suivre dans la science qu'ils professent. Notamment Rossi, Jhon Stuart Mill, Macleod, Sbarbaro, Roscher, Wolowski et Dameth lui-même ont consacré a cette question de remarquables études.
Le sujet semblait épuisé, lorsque le katheder-sccialisten l'ont repris pour vanter les excellences de la méthode dite historique, expérimentale, physiologique ou réaliste, qu'ils regardent comme la seule efficace en Économie, tout en condamnant la méthode qu'on nomme phylosophiqiie , rationnelle ou idéaliste, et qui, selon eux, ne conduit qu'à l'erreur.
Mais, d'abord, en quoi consiste la méthode historique?
On ne le sait point d'une manière précise.
Mr. Laveleye, l'ardent propagateur en France et en Belgique du socialisme de la chaire, dit que cette méthode est celle qui s'appuie sur les faits *; d'où il faudrait conclure que l'autre, la méthode idéaliste, n'a pas, pour cet écrivain, le même fondement.
Or, nous ferons remarquer qu'une méthode, n'étant, comme on l'a dit, qu'un procédé pour arriver à la connaissance de la vérité, ne peut pas s'appuyer sur deS choses qui, comme les faits, sont encore inconnues, puisqu'elle est chargée de les faire connaître. Et, en effet, toute méthode part de quelque notion, de quelque idée vague et confuse, de l'objet que l'on veut connaître: autrement, on ne saurait concevoir la détermination de notre activité intellectuelle dans le sens que la méthode elle-même lui marque, cette détermination supposant toujours la réception de certaines données préalal)les, en vue desquelles nous nous mettons en mouvement pour l'exécution de l'œuvre. Une notion, une idée incomplète et pour ainsi dire rudimentaire, voilà le point de départ de la méthode; vérifier cette idée au moyen de la raison, préciser sa
' Lfs nouvelles tendances de l'Economie politique et du socialisme — Revue des deux mondes, l5 juillet 1875.
qualité ou sa valeur, voilà la première opération à faire pour former la connaissance méthodique.
D'ailleurs, qu'est ce que veut dire une méthode historique par opposition à une autre philosophique ou rationnelle? Est-ce que toutes les méthodes ne sont pas rationnelles? Est-ce qu'il 3^ en a quelqu'une qui ne le soit pas? Alors ce sera un procédé empirique, ce ne sera pas une méthode, puisqu'empirisme et méthode suggèrent des idées contradictoires.
Et si par méthode historique on entend une construction scientifique fondée sur la connaissance des faits, nous ferons encore remarquer: i.° Que cette construction ne peut pas constituer une méthode, puisque c est le résultat de la méthode elle-même; 2,° qu'en tout cas elle s'appliquerait seulement à l'Histoire, qui s'occupe des faits ou des phénomènes, et non pas à la Philosophie, qui traite des principes nécessaires ou de l'essence éternelle des choses. Or l'Economie, comme nous l'avons montré dans le chapitre précédent, c'est une science philosophique et historique à la fois; par conséquent, la méthode historique, tout en admettant une méthode de ce genre, ne saurait lui être appliquée.
«Cette méthode, dit Ciconne *, est précieuse dans les recherches spéciales; car c'est la seule qui peut nous donner la raison des mutations que subissent les fais économiques dans la succession des temps; mais elle ne peut pas être une méthode fondamentale de la science, car la science demande des principes et des lois: ainsi, donc, la méthode historique ne saurait être bien appliquée là où les lois et les principes qui régissent les phénomènes économiques seraient inconnus.»
Mais, à vrai dire, il n'y a une méthode propre de l'Histoire, pas plus qu'une méthode propre de la Philosophie, et lorsqu'on parle de ces deux méthodes, on entend sans doute parler respectivement de l'observation etdurai-
Principi di Economia politica. Notions préliminaires, chap. II, § 7-
MÉTHODK DE l'ÉCONOMIK I93
sonnement pur, comme sources ou moyens de connaissance. Ce qui nous porte à le croire ainsi, c'est d'abord la manière dont les auteurs s'expriment à propos des prétendues méthodes historique et philosophique *, et ensuite l'espèce d'opposition où ils placent la méthode historique avec ce qu'ils appellent la méthode déductive, comme si la déduction était incompatible avec l'Histoire ou la recherche des faits ^. Mais nous reviendrons sur ce point.
Non, la Logique ne reconnaît que deux méthodes: l'analyse et la synthèse.
Dans la première, on commence par se connaître soimême, on tâche après de connaître les êtres finis qui nous entourent, on se rend compte de cette connaissance au fond de la conscience, et on s'élève en définitive du moi au principe, de Teffet à la cause, du relatif à l'absolu, du fini à l'infini.
Dans la seconde, on descend de l'unité à la variété, de la cause à l'effet, du général au particulier, de l'infini au fini.
On appelle aussi l'analyse méthode inductlve ou intuitive, et la synthèse méthode aprioristique ou déductive, et en effet l'induction est propre de celle-là et la déduction de celle-ci; mais l'induction ne constitue pas toute l'analyse ni la déduction toute la synthèse.
Induire n'est que généraliser ou établir une proposition générale, qui embrasse plusieurs propositions particulières, et l'analyse comprend aussi la perception individuelle des faits, la découverte des rapports qui les unissent (analogie), et la séparation, dans la pensée, de ce qui est propre de chacun et de ce qui leur est commun (abstraction), opérations qui précèdent nécessairement l'induction.
* Voir, par exemple, Rosclier, •Principes d'F.conomie politique," Introduction, chap III; Wolow^ki, rp.-face à la traduction frani^aise de cet ouvrage, et Bluntschli, "Théorie de i'Ktat," Introduction, II.
' Voir T-aveleye. loco citato.
De même, déduire n'est que tirer d'une proposition générale les propositions particulières qu'elle contient, et la synthèse comprend quelque chose de plus, à savoir, l'étude compositive des parties et le rattachement de l'objet connu par l'expérience, ou l'observation, au principe rationnel qui le régit.
L'induction et la déduction n'excluent pas \ hypothèse (méthode hypothétique), qui consiste à admettre comme vrai un principe, qui, sans être sufisamment démontré ni immédiatement connu par la raison, explique tous les faits jusqu'alors constatés. Ce procédé est un auxiliaire précieux de l'expérimentation, et il a quelque utilité pour la formation des connaissances sensibles, en tant qu'il nous permet de nous élever, comme per saltwn, à un principe, qu'autrement on n'aurait pas trouvé qu'après de longues et patientes recherches. Seulement il ne faut pas oublier que ce principe est provisoire, et que son adoption définitive dépend de la conformité des conséquences qu'on en tire avec les faits; d'où il suit la nécessité de n'employer l'hypothèse qu'avec beaucoup de prudence.
Mais, pour revenir à notre sujet, Laveleye affirme que les économistes ont préféré toujours la synthèse à l'analyse.
Adam Smith, dit-il *, et surtout ses successeurs, comme Ricardo, Mac-Culloch, J.-B. Say, et toute l'école dite anglaise, suivaient la méthode déductive. Ils partaient de certaines vues sur l'homme et sur la Nature, en déduisant les conséquences.
Et à l'appui de cette assertion, il cite le passage du Cours d'Économie politique de Rossi, que nous avons cité aussi ailleurs % et où cet économiste dit que l'Économie, considérée dans ce qu'elle a de général, est plutôt une science de raison qu'une science d'observation.
Mais on voit bien que Laveleye confond ici le raisonne-
Loco citato.
Voir page 184.
MÉTHODE DK LÉCONOMIK igb
ment pur avec la synthèse, comme si cette méthode supposait l'absence de toute observation et que l'observation fût un procédé exclusif de l'analyse.
C'est la même confusion Où encoure Dameth, lorsqu'il affirme que la méthode synthétique méprise le travail d'observation, ou au moins le subordonne à un théorème primordial *, ce qui n'est pas la même chose, puisqu'il se peut très-bien que le théorème consiste dans une vérité observée, et d'ailleurs toute observation suppose un criiérium préalable, et partant elle doit s'appuyer sur un principe de raison, l'expérience étant tout à fait impuissante, à elle seule, pour connaître la stabilité et l'universalité des lois qui régissent les faits observés.
Du reste, ce n'est pas exact que tous les économistes aient suivi, comme laffirme Laveleye, la méthode synthétique ou déductive. Au contraire, la plupart d'eux, même ceux de l'école qu'il appelle anglaise, et que les socialistes de la chaire qualifient de smithienne ou manchestetienne, ont montré d'une manière explicite leur préférence pour l'induction ou l'analyse. Si l'on en veut la preuve, il n'y a qu'à lire la discussion eue à la Société d'Économie politique de Paris en décembre 1867 % où presque tous les membres présents s'accordèrent à recommander la méthode analytique, en condamnant tout procédé par principes a priori.
Ce sont les physiocrates qui ont employé en général la méthode synthétique, quoique quelques-unes de leurs doctrines, comme celles qui se rapportent aux vrais caractères de la monnaie et aux funestes effets du mercantilisme, soient tirées de l'expérience, qui en avait été faite largement pendant des siècles et dans tous les peuples du monde civilisé.
En effet, «au lieu de procéder, dit Hlanqui ^ , par la
Introduction h l'étude de l'i'lcononiiepoliti'jue, quatriime séance.)!; 1,
Journal des Economistes, janvier 1868.
Histoire (le ri'"conomie politique en lùirope. chap. XXXIV.
méthode expérimentale et par l'observation des faits, ils avaient proclamé comme des dogmes infaillibles certaines formules, qui devaient leur servir à expliquer tous les phénomènes de la phisiologie sociale. Lorsqu'ils se rencontraient sur leur chemin un argument capable de modifier leur croyance en ces dogmes, ils s'efforçaient de le rattacher à leur système par des hypothèses ingénieuses ou hardies, et ils tombaient, sans s'en apercevoir, dans le goufre des utopies.»
Adam Smith, au contraire, appliquait toujours la méthode expérimentale ou analytique, «au lieu de se perdre en spéculations magnifiques et hasardées'.» «Le professeur de Glasgow s'était habitué de bonne heure à étudier les faits, à les rapprocher, à en tirer les conséquences; aussi fut-il conduit à des résultats bien différents de ceux obtenus par les économistes (physiocrates) ^.»
«En réalité, dit Lampertico ^, les faits abondent tellement dans l'ouvrage d'A. Smith, et ils sont si finement observés, que ceci est pour moi le principal mérite et la raison principale par laquelle cet écrivain est regardé comme le père de la science. Et encore il faut remarquer que Smith ne se sert pas des faits en sorte que ses théories subsisteraient quand même ils ne seraient pas vrais, mais qu'il met toujours comme base de ces théories l'observation des faits.»
Le même procédé a été suivi par les principaux disciples de A. Smith, tels que Malthus, Ricardo, Florez Estrada, Mac-Culloch, J.-B. Say, etc., et il faut une grande hardiesse d'esprit pour ranger, comme le fait Mr. Laveleye, parmi les partisans de la méthode déductive, les auteurs des théories de la population, de la rente et des débouchés, toutes expérimentales et fondées sur des faits.
Cousin, "Cours de philosophie moderne," le(,ons sur A. Smith.
Blanqui. — Loco citato.
Economia politica dei populi et degli Stati, Introduction, chap. IV.
MKTHODE DE L ÉCONOMIE iqj
bien qu incomplètement observés par rapport aux deux premières.
J.-B. Say surtout n'emploie jamais que la méthode inductive ou analytique. De la publication de son Traité d'Economie politique date, comme le fait remarquer Mr. Blanqui *, la création d'une méthode simple, sévère et savante pour étudier la science économique. Quelques controverses qu il y ait eu depuis sur plusieurs points de ses doctrines, tout le monde reconnaît aujourd'hui la supériorité de cette méthode. «Cet auteur a eu, sur tous ses prédécesseurs et sur la plupart de ses contemporains, 1 avantage inappréciable davoir suivi la marche des événements, en observateur judicieux, et d'avoir profité des nombreuses expériences dont ces événements lui offraient l'occasion *.»
C'est d'ailleurs la méthode analytique qu'ont mis en vogue en Allemagne Roscher et Knies, sous le nom de méthode historique ou physiologique. A écouter Roscher, le procédé des économistes doit être expérimental et analogue à celui de lanatomiste et du micrographe: «Nous procédons, dit-il, à la manière des naturalistes: les investigations microscopiques, les dissections, etc., ne nous manquent pas \»
Ciconne adopte la même méthode lorsqu'il dit \- «Dans les sciences sociales (il place l'Economie dans ce nombre), de même que dans les sciences naturelles, c'est la méthode inductive qu'on doit suivre, car, n'ayant pas d'axiomes, il faut mettre à leur place les principes (il entend sans doute parler des principes secondaires ou médiats) et les lois générales, qui doivent être découvertes et formulées. Et comme ces lois ne sont qu'un fait général, soit la manifestation toujours identique du même fait dans les mômes
Histoire du l'I'.conomie politique en Europe, chap. XXXIX.
Ibidem.
Principes d'Kconoiuie politique. Introduction, chap. III, g 26.
Principi di Economia politica. Notions préliminaires, chap. II, § 7.
iq8 philosophie de la science économique
conditions, on ne saurait les découvrir autrement qu'en étudiant soigneusement un grand nombre de faits dans toutes leurs diverses conditions. De cette étude il résulte certains faits, qui se montrent toujours de la même manière lorsqu'ils sont dans les mêmes conditions, et ces faits, pris ensemble, représentent le fait général qui devient loi et principe, exprimé par une formule générale. «
Courcelle Seneuil est du même avis. Il affirme que dans l'étude du phénomène complexe de la richesse, la déduction ne peut être employée que rarement. Pour lui, l'économiste, comme le physicien, procède constamment par la voie inductive; il observe les faits, et il conclut à des lois plus ou moins étendues, et faites avec plus ou moins d'intelligence et de soin '.
Dameth va plus loin et il soutient que l'Economie politique s'est formée et a grandi sous les auspices de l'analyse et de l'induction ^.
Mais c'est tomber dans Terreur contraire à celui de Laveleye et de tous les socialistes de la chaire; car s'il est des économistes partisans de la méthode inductive, il en est d'autres qui penchent pour la méthode déductive. On pourrait citer: Rossi, dont la pensée se résume dans le passage que nous avons transcrit plus haut; Senior, qui s'exprime à peu prés dans le même sens ■'; J. Stuart Mill qui repousse l'induction, en alléguant que les économistes les plus distingués ont regardé l'Economie comme une science a priori; Sbarbaro, pour lequel l'analyse ne reproduit pas l'unité organique de la vie *, etc., etc.
De leur côté il faut ranger encore tous les économistes qui ont admis la méthode dite mathématique, qui consiste dans remploi des chiffres dans l'exposition scientifique.
• Traité théorique et pratique d'Kconomie politique, vol. l, pa- K;e lo.
' Ouvrage cité.
"' Outlines of political Economy. pag. 5.
* Philosophia délia richezza, pag. 22.