MÉTHODE DE L ÉCONOMIE I QQ
tels que Canard *, Thûnen % Cazaux % Cournot % Fuoco ^ Léon Walras ® et Jevons '.
En effet, la méthode mathématique n"est pas la méthode expérimentale ou analytique, comme plusieurs l'imaginent, c'est la méthode rationnelle ou synthétique.
«Les sciences naturelles proprement dites, observe à ce propos L. Walras, décrivent purement et simplement la Nature; elles ne sortent pas de l'expérience. Les sciences physico-mathématiques, comme les sciences mathématiques proprement dites, sortent de l'expérience dès qu elles lui ont emprunté ses types. Elles abstraient de ces tipes réels des types idéaux, qu'elles définissent, et sur la base de ces définitions, ils bâtissent a priori tout l'échafaudage de leurs théories et de leurs démonstrations. Elles rentrent après cela dans l'expérience, non pour confirmer, mais pour expliquer leurs conclusions. Chacun sait parfaitement, pour si peu qu'il ait fait de géométrie, que les rayons dune circonférence ne sont égaux entre eux, et que la somme des trois angles d'un triangle n'est égale à celle de deux angles droits, que dans une circonférence et dans un triangle abstraits et idéaux. La réalité ne confirme point ces définitions et ces démonstrations: elle en permet seulement une riche application ^w
Du reste, Macleod recommande l'emploi de la métliode mathématique en Économie, dans les termes suivants •:
«La science de rÉconomie politique est aux phénomè-
' Principes d'Économie politique.
* Der Isorlite Staat.
^ Eléments d'Économie privée et publique.
* Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des riclicsses.
" iàaggi economici.
" lilémcnts d'Econoniie politique pure.
' The theory of political F.conomy.
' I^oco citato, 6.6 leçon.
* Dictionnary of political Economy.
nés du commerce exactement dans le même rapport que la science de la Mécanique est à la pratique de celle-ci; car l'Économie politique est la science qui traite des lois qui régissent les rapports de permutabilité des quantités, comme la Mécanique est la science qui traite des lois qui
régulent les mouvements des corps
Or, en admettant ce concept de la science pure de FÉconomie politique, nous affirmons qu'elle se fonde sur certaines idées fondamentales , soit définitions et axiomes, de même que la Mécanique; et qu'en s'y arrêtant, comme il a été fait dans les sciences physiques, elle peut être élevée au degré d'une science exacte.»
Où Ion voit que Macleod parait avoir de la méthode mathématique la même idée que Mr. Delbœuf, qui regarde l'emploi de cette méthode comme un signe du degré d'avancement des sciences, et croit qu'une science n'est arrivée à sa plénitude, ou, comme il dit, à la période de consécration, que lorsqu'elle peut exprimer ses connaissances à l'aide de chiffres ou de formules '. Mais cette opinion provient du concept positiviste que ce savant s'est formé de la science entière, et de la prétention qu'il a de réduire, comme nous l'avons dit dans le chapitre précèdent, toutes les sciences particulières, tant naturelles que psychiques, à l'Arithmétique, ce qui est tout à fait absurde et impraticable.
De son côté Roscher, malgré son enthousiasme pour la méthode historique (analytique), ne nie pas la possibilité d'appliquer la méthode mathématique à l'Économie, puisqu'il dit ' :
«L'Économie politique a dans sa partie générale certaines analogies avec les sciences mathématiques : elle abonde, comme celles-ci, en abstractions \ De même que dans la Nature rien ne se présente à nos yeux avec une
Algorithmie de la Logique. — Revue philosophique. Principes d'Économie politique, Introduction, chap. III. Comme si cela n'était propre de toutes les sciences!
METHODE DE L ECONOMIE 20 l
rigueur mathématique, ni ligne, ni point, ni levier, ni centre de gravité, ni voûte céleste, on ne rencontre nulle part non plus la production ou la rente du sol dans leur entière pureté. Les lois mathématiques du mouvement, qui supposent le vide, subissent dans l'application des modifications inévitables, causées par la résistance de Tair: il en est de même de beaucoup des lois de la science économique, de celle, par exemple, qui détermine la valeur vénale des marchandises par l'offre et la demande. Elle imagine des contractants libres de tout mobile accessoire, et uniquement dirigés par l'intérêt bien entendu. Faut-il s'étonner, après cela, qu'un certain nombre d'auteurs aient eu la pensée de réduire en formules algébriques les lois de l'Économie politique? Et réellement le calcul doit être applicable là où se rencontrent des quantités et des rapports. »
Rossi se plait aussi à comparer l'Economie aux Mathématiques, parce qu'elle pose, comme celles-ci, des théorèmes absolus, et fait d'après eux les démonstrations, sans se préoccuper des obstacles qui peuvent modifier les formules abstraites.
Mais L. Walras va plus loin et, joignant le précepte à l'exemple, il donne les règles à suivre pour l'application de la méthode mathématique à l'Économie.
«Pour observer cette méthode, dit-il *, l'Économie politique doit emprunter à l'expérience des types réels déchange, d'offre, de demande, de marché, de capitaux, de revenus, de services producteurs, de produits, etc. De ces types réels, elle doit abstraire par définition des types idéaux et raisonner sur ces derniers, pour ne revenir à la réalité que la science une fois faite et en vue des applications. Nous aurons ainsi un marché idéal, des prix idéaux, qui seront dans un rapport rigoureux avec une demande et une offre idéales. Et ainsi de suite.»»
* Loco citctto.
Tout cela est sans doute très spirituel. Seulement nous ferons remarquer: i." Que ce qu'on appelle la méthode mathématique n est pas, à proprement parler, une méthode, mais une manière spéciale d exprimer nos connaissances, un langage symbolisé ou une algot-ithmie; 2.° Que, comme le dit très-bien Roscher ', plus les faits se multiplient et perdent leur caractère primitif de simplicité, moins l'application de formules mathématiques offre des avantages réelles; elles se compliquent de manière à rendre tout travail impossible: 3.° Que les faits économiques ne sont pas fatals comme ceux de la nature physique, mais simplement nécessaires et produits de la libre activité humaine, partant incapables d'être réduits à des unités égales, comme il faudrait le faire pour les représenter par des chiffres et les soumettre au calcul.
Une fois pour toutes, il n"y a que deux méthodes: l'analyse et la synthèse. Laquelle doit-on employer en Économie? A notre avis, toutes les deux, car une science quelconque est un système, c'est-à-dire un tout composé de parties liées entre elles et chacune avec le tout, et si l'analyse nous fait connaître ces parties, c'est la synthèse qui les rassemble dans une unité harmonique.
«La première, dit Mr. Alvarez Builla % employée exclusivement, est d'un grand prix pour létude du fait, du contingent; mais elle ne permet pas de s'élever à la connaissance du principe, de 1 éternel, de l'absolu; car la somme des observations appartient essentiellement à la même espèce que les sommandes, et ceux-ci étant des faits, celle-là ne saurait avoir un caractère général, mais particulier et relatif. Ainsi les prétendues lois de la matière, qui s'obtiennent par ce procédé, ne possèdent pas à la rigueur toutes les conditions de telles. Qui oserait, en effet, affirmer qu'elles régiront demain, de même qu'au-
Loco citato.
Discours cité.
MÉTHODK UK l'ÉCONOMIK 203
jourd'hui? Au contraire, quand la méthode intuitive ou rationnelle domine absolument, on vit dans le monde de lïdéal, dans la région de l'absolu; mais on perd de vue le terrain des faits, la vie réelle, et l'on s'expose à prendre pour loi ce qui est une construction fantastique de notre intelligence. L'une conduit à ïempirisme, l'autre nous mène -kl' utopie; et la seule manière d'éviter ces deux dangereux écueils c'est d'induire et de déduire, d'analyser et de synthétiser, en un mot, d'employer la méthode complète, et non pas un seul de ses procédés, ce qui serait scinder la science, sans pouvoir jamais arriver à la posséder en entier. Or, la science est une et la méthode doit l'être aussi. Pour acquérir la connaissance pleine et systématique des choses, il faut connaître d'avance leurs propriétés, et comme celles-ci consistent surtout dans l'essence, l'existence et les rapports, ou ce qui revient au même, dans ce qu'il y a d'un, de changeant et d'harmonique, de là la nécessité de les étudier dans leur manière d'être et dans leur racine, séparément de toute autre chose et de toute realité, dans leurs principes, dans leur raison et dans leur fondement, de même que dans leur manière d'exister, dans la variété des déterminations qui se produisent dans la vie, et enfin dans les différents rapports qui découlent de l'union consubstantielle de l'essence et de l'existence, ainsi que des autres choses qui vivent ensemble dans l'admirable harmonie de lUnivers.»
Et en effet, l'analyse et la synthèse, plutôt que deux méthodes différentes, sont deux directions d'une même méthode, qu'on appelle en Logique la méthode constructive, et qui consiste à rapprocher la vérité immédiate du point de départ analytique de la vérité absolue du principe fondamental synthétique, de manière qu'il y ait correspondance, malgré leur opposition , entre les deux directions qui forment Tccuvre organique de la science.
Cela est si évident que plusieurs économistes des diverses écoles s'accordent sur la nécessité d'appliquer l'analyse et la synthèse à la construction scientifique.
204 PHILOSOPHIE DE LA SCtENCE ÉCONOMIQUK
Ainsi Wagner, qui appartient au socialisme de la chaire, déclare que la méthode inductive n'est qu'un complément de la méthode déductive, et Mangold, Œttingen, Cusumano et autres de la même école partagent son opinion *.
Ainsi Dameth, qui professe FÉconomie orthodoxe, malgré son enthousiasme pour la méthode analytique, avoue qu'avant d'analyser les phénomènes un à un, l'esprit humain a tâché toujours de les embrasser d'un seul coup d'œil, en ensemble, et de les expliquer par un a priori hypothétique -.
Du reste, la méthode constructive, c'est-à-dire, à la fois analytique et synthétique, inductive et déductive, s'applique à toutes les sciences, n'étant pas vrai, comme plusieurs le pensent, que l'induction soit exclusive des sciences naturelles, ou physiques, et la déduction des sciences psychiques. Comment connaît-on, ditThibergien ^, les distances et les volumes des astres, si ce n'est en les déduisant comme un corollaire des lois de la lumière et du mouvement? L'astronome Leverrier ne découvrit pas avec le thélescope l'astre dont la science lui doit la connaissance; il ne dit pas: «Là il y a un astre, parce que je le vois;» mais «là il doit y avoir un astre, parce que je le déduis ainsi des lois qui régissent le monde astronomique.»
«Quoique l'induction et la déduction, dit aussi Gonzalez Serrano *, soient des procédés contraires, tous les deux obéissent au même principe, puisqu'ils reposent sur l'unité de la propriété de connaître et sur l'unité de l'objet que la raison nous montre. Ainsi dans le tout se révèlent les parties, et l'on peut descendre du premier aux secondes (déduction), de même que dans les parties se révèle le tout.
' Voir Cusumano. — Le scuole econoiniche délia Gerraania, pages 162-54.
' Le juste et l'utile.
' Organisation de la connaissance, livre III, chap. III.
* Elemeatos de Lôgica, deuxième partie, 2 ® section, chap. III.
MKTHODE DE L ECONOMIE 20>
et l'on peut s'élever de celles-là à celui-ci (induction).»
Aussi Goethe ' considérait l'analyse et la synthèse comme la systole et la diastole (contraction et dilatation) de la pensée humaine, toutes les deux étant pour lui une seule manière de respirer, jamais isolée, mais soumise à un mouvement continuel de pulsation.
Seulement, l'induction est plus propre des sciences naturelles, et la déduction des sciences psychiques, sans que cela autorise à prescinder, comme le prétend le positivisme, de la connaissance rationnelle ou a priori, qui est le fondement nécessaire de tout procédé, tant inductif que déductif. Au contraire, les inductions que l'on fait dans 1 étude de la Nature ne seraient jamais valables, si elles n'étaient pas guidées, dune manière tacite ou dune manière expresse, par le principe rationnel, par exemple, par l'idée de l'universalité et de la permanence des lois qui régissent les faits.
Ce point est parfaitement expliqué par le même Gonzalez Serrano, dans les termes suivants:
«L'induction devient aisément complète lorsqu'elle s'applique aux connaissances naturelles, car on peut acquérir une certitude indubitable dans les données empiriques que 1 observation nous procure. En effet, l'activité naturelle, en produisant les faits observés, obéit à des lois fatales et continuelles, toujours accomplies, jamais perturbées, et de là la liaison et l'enchaînement qui existent nécessairement entre les effets et leurs causes, entre les faits et leurs lois. En vertu de cette liaison, on peut induire complètement à la connaissance de la cause et de la loi qui produisent l'effet et le fait naturels, pourvu que ceux-ci aient été fidèlement observés dans leur nature essentielle et dans leur propre caractère. Mais dans les sciences morales, il est plus difficile de procéder inductivement, parce que la connaissance empirique, qui sert
Cité par Caiey. — Piiacipi-s ik* la science sociale, v. I. payes 22 et 28.
toujours de point de départ à Tinduction, est imparfaite et fragmentaire, et que de plus les effets et les faits spirituels ne peuvent pas montrer une liaison avec leurs causes et leurs lois, aussi nécessaire que celle qu'on trouve dans la production fatale des effets par leurs causes dans la Nature. En tenant compte du différent caractère du constaté, c'est-à-dire de la nécessité (il serait plus exact de dire fatalité) qui caractérise les faits naturels, et de la liberté qui régit le monde moral, on s'explique aisément l'exactitude des inductions dans les sciences naturelles et Timperfection du même procédé pour former les sciences morales, et surtout IHistoire (humaine). Il n'est pas pOvSsible que les inductions historiques acquièrent une grande exactitude, puisqu'elles procèdent exclusivement de l'observation des faits librement réahsés, et dont on ne peut saisir tous les éléments, soit faute de données suffisantes pour cela, soit parce qu'ils se rattachent à des mobiles et des propos toujours intimes et partant inconnus. Se fondant sur ce caractère imparfait de l'induction historique, dont les résultats sont toujours fragmentaires, on dit souvent que l'Histoire, ainsi formée, est un arsenal qui fournit tout genre d'arguments *».
De toutes sortes, l'analyse doit précéder la synthèse, parce qu'il n'y a pas un autre point de départ pour procéder à la formation de la connaissance que les données relatives au connaissable, qui s'offrent à nous comme présentes dans la conscience. Rejeter ces données et fonder la construction scientifique sur la simple virtualité du sujet, serait oublier le caractère réceptif-actif du rapport de la connaissance, et prétendre démontrer la réalité de la chose connue par l'idée que s'en fait le même sujet. Or, une telle manière de procéder est une transposition violente des termes du problème, qui consiste à acquérir une connaissance réellement vraie. De plus, si la synthèse procède de
• Loco citato.
MÉTHODE DE LÉCONOMIK 207
la contemplation du principe à la déduction de tout ce qu'il contient, elle ne fait pas connaître l'existence réelle et effective des choses qui se donnent sous le même principe, puisque par ce moyen on perçoit seulement l'existence nécessaire et non Teffectivité des objets. Pour que la connaissance ne se borne pas à cette simple perception, il faut qu'elle soit précédée dune autre perception directe, moyennant l'analyse, qui prépare Tesprit à comprendre le fondement des mêtnes objets sur leur principe '.
Telle est aussi Topinion de Carey. Cet auteur regarde l'analyse comme une préparation de la synthèse.
«Les détails de la vie, dit-il ', tels qu'ils se montrent autour de nous, sont ceux que nous devons étudier, en commençant par l'analyse pour arriver à la synthèse, comme fait le chimiste, lorsqu'il décompose en atomes le morceau de granit et il acquiert ainsi le secret de la composition de la masse.»
Il y a cependant des savants qui jugent préférable 1 analyse pour l'investigation ou linvention, et la synthèse pour Texposition ou l'enseignement de la science, et que par cela appellent la première méthode heuristique et la seconde méthode didactique.
C'est une erreur. L'enseignement et la recherche scientifiques doivent suivre la même voie, en exposant la vérité à mesure qu'elle est trouvée et moyennant une attention sérieuse sur l'objet. Autrement cette exposition deviendrait une stérile et mécanique répétition des concepts dogmatiques, qui étoufferait la native spontanéité de l'esprit et arrêterait le libre essor de la raison humaine.
Certes que l'analyse a pour mission spéciale l'invention ou la découverte de la vérité: mais par la même raison elle est très à propos pour l'expliquer et la faire pénétrer
' Gonzalez Serrano. — Ouvrage cité, deuxième partie, troisième section, cliap. I.
* Principle<; of social science, chap. 1, );j 4.
dans toutes les intelligences, à moins que Ion ne prétende témérairement que la voie par où un homme est arrivé à la possession du vrai ne peut pas conduire les autres au même but. Au contraire, la vérité expliquée analytiquement nous séduit et il nous semble ne pas la recevoir de la main d' autrui, mais la découvrir par nous mêmes '.
* César Baldinotti. — Arte de dirigirel tntendimiento en la investigacion de la verdad, ô Lôgica.
Nous allons esquisser ici un tableau historique des doctrines, et non des institutions et des événements économiques. Outre que Thistoire de ceux-ci serait hors de propos dans un livre de Philosophie, comme le présent, elle a été déjà écrite, et de main de maître, par d'autres économistes, parmi lesquels nous citerons Blanqui ', Boeckh ", Bureau de la Malle ^ Cibrario *, Colmeiro \ Pechio % Inama-Sternegg, ' Reynier " et Du Mesnil-Marigni ^.
' Histoire de l'Economie politique en Europe. ' Economie politique des Athéniens.
' Economie politique des Romains.
* Délia Economia politica del Mezzo Evo.
" Historia de la Economia politica en Espafia.
• HLstoria délia Economia politica in Italia. ' Deutsche Wirthsch?ft i<escliichte, etc.
' De l'Economie publique et rurale des Celtes, des Germains, des autres peuples du Nord et du centre de l'Europe. — De l'Economie publique et rurale des Perses et des Phéniciens. — De l'Economie publique et rurale des Arabes et des Juifs. — De l'Économie publique et rurale des Egyptiens et des Carthaginois.
" Histoire de l'Economie politique des anciens peuples de l'Inde, de l'Egypte, de la Judée et de la Grèce.
Or, rÉconomie, comme science, est d'une origine récente; on peut dire qu'elle ne compte pas plus de cent années d'existence. Jusqu'au dernier tiers du XYIII^ siècle, les connaissances économiques étaient très rares et très incomplètes, et encore elles se trouvaient mêlées à d'autres d'un ordre très différent; elles formaient un seul corps de doctrine avec celles du Droit, de la Morale, de l'Histoire, et en général de la Philosophie, qui a absorbé longtemps toutes les branches du savoir humain.
Les idées régnantes dans l'Antiquité, au Moyen âge et même dans les premiers siècles de l'âge moderne, jusqu'à la révolution philosophique qui précéda la révolution politique survenue en France en 1789, n'étaient nullement favorables à la naissance ni au développement de la science économique.
Cette science a pour principe fondamental l'activité libre et intéressée, doô découlent logiquement la liberté du travail, dans toutes ses applications, et le libre usage de ses fruits, c'est-à-dire la propriété entière et absolue des biens produits par le travail lui-même, dont l'ensemble constitue la richesse. Or, ce principe était méconnu aux époques dont il s'agit; tout au plus on y regardait la propriété et la liberté comme l'apanage exclusif de certaines races ou de certaines classes sociales, que l'on supposait privilégiées par la Nature.
Ainsi dans l'Inde et dans l'Egypte, berceau de la civilisation primitive, la Société était divisée en castes, de diverses conditions ou hiérarchies, dont chacune jouissait d'une activité très restreinte, et ne pouvait s'adonner qu'à certains offices ou occupations, ni s'approprier librement les produits de son travail.
L'organisation sociale de la Grèce et de Rome, au même âge, était moins complexe, mais non moins anti-économique, puisque leurs habitants se partageaient en deux grandes classes: celles des citoyens ou hommes libres, investis de tous les droits personnels, au moins dans la mesure que ceux-ci étaient reconnus par l'État, et celle des
esclaves, qui vivaient sous la dépendance absolue des premiers, et qui étaient tenus, selon l'énergique expression de la loi romaine, non pas pour des hommes, mais pour des choses; non tamquam homo sed tamquani res.
D'ailleurs, les anciens États de la Grèce et de Rome, surtout celui-ci, étaient organisés pour la guerre, plutôt que pour le travail; la guerre était leur principale affaire, et c'est dans la guerre, c'est-à-dire dans l'asservissement des autres peuples, dans le pillage et le butin, qui en constituent les procédés et les résultats nécessaires, quils fondaient le bien-être, la puissance et la richesse. «La vertu militaire, disait Cicéron, excelle sur toutes les autres: c'est à elle que le peuple romain, c'est à elle que la république doivent la gloire éternelle qui leur est dévolue.»
Les colonies grecques, surtout celles d'Ephèse, de Milet, de Phocée, de Smyrne, de Rhodes, de Crète et de Sicile, qui adoptèrent des idées plus conformes aux principes économiques, et sadonnèrent au commerce et aux arts, devinrent bientôt riches et florissantes, au point d'éclipser la métropole; mais elles dépensèrent dans le luxe et dans les plaisirs les trésors qu'elles auraient dû employer à consolider leur indépendance, et englouties par la conquête dans le vaste empire romain, elles perdirent à la fin leur autonomie et leur fortune.
Les juifs furent peut-être, parmi tous les peuples de l'Antiquité, les seuls qui, reconnaissant en quelque sorte le libre exercice de l'activité, durent entrevoir les conséquences scientifiques qui découlent de ce fécond principe. Chez eux, en effet, excepté les esclaves qui ne furent jamais nombreux, il n'y avait qu'une caste ou tribu privilégiée, celle des Lévites, consacrés spécialement au sacerdoce; le reste de la Société, au moins telle quelle se constitua lors de son établissement dans la Terre promise, s'adonnait au travail pacifique, au commerce, à lagriculture et à lélcve du bétail. Mais ni la propriété territoriale y était reconnue, puisque tous les cinquante ans on y faisait une nouvelle distribution des terres, conformément à
l'institution du JuhiU, ni l'emploi des produits de l'Industrie y était libre, puisque la loi interdisait l'intérêt dans les prêts aux nationaux*. D'ailleurs le peuple juif était voué à des destins plus hauts que celui d'accumuler la richesse; Dieu Tavait élu pour être le dépositaire des vérités révélées, et sa mission consistait à préparer l'avénement de l'ère sacrée, de l'ère de la rédemption de l'Humanité, qui devait avoir lieu au sein de lui-même. Il était ainsi destiné à servir de transition entre la société ancienne, sensuelle, égoiste et idolâtre, et la société nouvelle, spirituelle, humanitaire et déiste. Toutes ses connaissances scientifiques devaient, donc, se résumer dans l'Histoire symbolique et traditionnelle, le Misticisme et la Théologie. Ses savants étaient des prophètes, ses législateurs des prêtres, ses rois et ses capitaines des envoyés de la Divinité.
Ce n'est pas dire que, depuis les temps les plus reculés, on n'ait donné au but économique toute l'importance qu'il mérite. Le bien-être individuel, la richesse, ont été Tobjet des aspirations de tous les hommes et de tous les peuples. Mais les moyens employés pour s'enrichir étaient empiriques, et même injustes ou barbares; l'expoliation, l'esclavage, la conquête, les monopoles, les privilèges, remplaçaient partout le travail libre et l'appropriation légitime de ses fruits. A de telles pratiques devaient nécessairement répondre des théories absurdes.
Platon disait que la Nature n'a fait ni cordonniers ni forgerons, et que ces occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom qui sont exclus, par leur état même, des droits politiques. Quant aux marchands, accoutumés à mentir et à tromper, on ne doit, selon lui, les tolérer dans la cité que comme un mal nécessaire '.
' Non fœnerabis fratri tuo, ad usuram, pecuniam nec fruges nec quamlibet aliam rem. — Antiguo Testamento. ' Traité des lois, livre XI.
HfSTOIRE DE l'ÉCONOMiE 213
Xénophon déclarait que las arts manuels sont infâmes et indignes d'un citoyen *.
Aristote affirmait que la Nature crée des hommes pour la liberté et d'autres pour l'esclavage, et qu'il est juste et utile que l'esclave obéisse '.
Cicéron lui-même, si supérieur aux idées de son temps, écrivait ': «On regarde commme bas et sordide le métier des mercenaires, ainsi que de tous ceux dont on achète le travail, car le salaire même est pour eux un contrat de servitude. On n'estime pas davantage ceux qui achètent en gros pour revendre en détail: à ce trafic on ne gagne qu'à force de mensonges, et il n'y a rien de plus honteux que la mauvaise foi. Toute industrie est vile et méprisable, car il ne peut y avoir rien de noble dans une boutique ou dans un atelier.»
Toutes les industries étaient tenues pour dégradantes chez les peuples de l'Antiquité, et seulement l'Agriculture parait avoir trouvé grâce à leurs yeux. On sait, en effet, que les plus illustres citoyens ne dédaignaient pas, dans les anciens Etats de la Grèce et de Rome, de laboureV, comme Cincinnatus, de leurs propres mains, leurs terres, et l'Histoire nous a transmis les noms de quelques patriciens romains comme ceux des plus célèbres agronomes de leur temps.
Quant au commerce et aux arts mécaniques, ils étaient regardés avec mépris de même par le vulgaire que par les philosophes, et l'on en abandonnait l'exercice aux étrangers et aux esclaves.
A tout cela il faut ajouter, comme le remarque Minghetti '", le caractère absorbant de l'Etat dans les so-
' Economiques, livre II.
' Politique, livre I, chap 111.
* Traité des devoirs, livre 1, sect. 42.
* Des rapports de l'Economie publique avec la Morale et le Droit, livre I.
ciétés de l'Antiquité et sa tout-puissance sur les particuliers.
«Là, en effet, le devoir du Gouvernement ne se bornait pas à protéger les droits du citoyen, à veiller à son éducation, à lui fournir une direction générale; il allait jusqu'à régler les petits détails de la vie, à exercer une intervention intime dans les affaires de la famille et économiques; comme si l'homme n'était quun pur instrument de la grandeur et de la gloire de la patrie, ou au moins qu'il ne pouvait rien sans l'aide et presque l'empreinte de Tautorité publique. Ainsi, donc, tout ce qui chez les anciens concernait la richesse et les mesures pour la conserver et la répartir convenablement, se réglait par les décisions du Gouvernement.»
Le Gouvernement intervenait, au moyen de la loi, dans la distribution des terres; il déterminait l'intérêt des prêts; il ordonnait à chaque citoyen le logis, les aliments et les habits dont il devait faire usage, selon la classe sociale à laquelle il appartenait. De là les lois dites agraires et somptuaires; de là l'institution de la censure, chargée chez les anciens Romains de surveiller les mœurs et les coutumes, tant privées que publiques.
De plus, dans l'Antiquité, on regardait comme une vérité indiscutible, d'après la remarque judicieuse de Mr. Madrazo *, que la vertu était inséparable de la pauvreté, et l'opulence cause de corruption et d'immoralité, tant pour les individus que pour la Société. Ainsi, tandis que les grands, de même que le bas peuple, les savants, de même que les ignorants, cherchaient les richesses avec une cupidité insensée et criminelle, il était très fréquent d'entendre ceux qui les possédaient, et en jouissaient dans la mollesse et dans le faste, faire l'apologie de la pauvreté.
Tout au plus, quelques philosophes de la Grèce, comme Platon et Aristote, quelques poètes de Rome, comme
Lecciones de Economia politica, leçon XCII, § ]."
Horace, vantaient dans cet âge la médiocrité des fortunes, atirea mediocritas, et anathématisaient également l'opulence et la misère: la première parce qu'elle enfante, disaient-ils, les vices et l'oisiveté, la seconde parce qu'elle donne lieu à la bassesse et à l'envie, Tune et l'autre parce qu'elles conduisent aux révolutions et aux troubles sociaux ' .
Dernièrement tout porte à croire que les anciens partageaient le préjugé, qui s'est perpétué jusq'à nos jours, au sujet des métaux précieux, et qu'ils considéraient l'or et l'argent comme la richesse par excellence.
«L'argent, dit Xénophon % ne ressemble pas aux autres productions de la terre. Que le fer ou le cuivre deviennent communs, au point que les ouvrages faits de ces matières se vendent à trop bon marché: voilà les ouvriers complètement ruinés. Je dis la même chose des cultivateurs dans les années où le blé, le vin ou les fruits sont très abondants. Pour l'argent c'est tout le contraire. Plus on trouve des mines et plus on les exploite, plus on voit des citoyens s'efforcer d'en devenir possesseurs... En cas de guerre, l'argent est nécessaire pour nourrir les troupes et payer les alliés. On m' objectera peut-être que l'or est pour le moins aussi utile que l'argent: je me garderai bien de soutenir le contraire.»
Et cependant, il y a encore des -écrivains qui prétendent donner à l'Économie une origine de longue date. Ces écrivains ressemblent à certains héraldiques de nos jours, assez habiles pour faire remonter aux siècles les plus reculés la généalogie des nobles improvisés, en faisant descendre un obscur plébéien de quelque célèbre barbare du Moyen âge. La science n'a pas besoin d'une telle noblesse. Il lui suffit pour son prestige de ses vérités transcendantales, sans faire appel à des parchemins douteux, et si
V. "La République," livre II, et "La Politique," livre IL chap. XL Des moyens d'augmenter les revenus de l'Attique, chap IX.
2l6 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
1 on veut à tout prix lui trouver des progéniteurs illustres, ce n'est pas certainement parmi les philosophes de la Grèce qu'on doit les chercher.
Nous n'entendons pas dire par cela que les livres de l'Antiquité ne contiennent aucun heureux pressentiment des principes économiques.
Ainsi Platon, devançant en quelque sorte les découvertes de A. Smith, de J.-B. Say et des grands économistes modernes, expliqua avec assez de lucidité les avantages de l'échange, de la division du travail et de la monnaie.
«Ce qui donne naissance à la Société, dit ce philosophe ', c'est l'impuissance où nous sommes de nous suffire à nous mêmes et le besoin que nous avons d'une foule de choses. Ainsi, le besoin ayant engagé Thomme à se joindre à un autre homme, la Société s'est établie dans un but d'assistance mutuelle. — Oui, mais on ne communique à un autre ce qu'on a, pour en recevoir ce qu'on n"a pas, que parce qu'on croit y trouver son avantage. — Assurément. — Bâtissons donc une ville par la pensée. Nos besoins la formeront. Le premier et le plus grand de tous, n'est-ce pas la nourriture? — Oui. — Le second besoin est celui du logement; le troisième est celui du vêtement.— Sans doute. — Comment notre ville pourra-t-elle fournir à ces besoins? Ne faudra-t-il pas, pour cela, que l'un soit laboureur, un autre architecte, un autre tisserand? Ajouterons-nous un cordonnier ou quelque artisan semblable?— Je le veux bien. — Toute ville est, donc, composée de plusieurs personnes; mais ^faut-il que chacun des habitants travaille pour tous les autres; que le laboureur, par exemple, prépare à manger pour quatre et qu'il y mette quatre fois plus de temps et de peines? Ou ne serait-il pas mieux que, sans s'occuper des autres, il employât la quatrième partie du temps à préparer sa nourriture et les trois autres parties à se bâtir une maison, à se faire des
République, livre II.
habits et des souliers? — Il me semble que la première manière serait plus commode pour lui. En effet, nous ne naissons pas tous avec les mêmes talents et chacun manifeste des dispositions particulières. Les choses iraient, donc, mieux, si chaque homme se bornait à un métier, car la tâche est mieux faite et plus aisément quand elle est appropriée aux goûts de l'individu et qu'il est dégagé de tout autre soin.— Voilà, donc, les charpentiers, les forgerons et les autres ouvriers qui vont entrer dans notre petite ville et l'agrandir. Il sera presque impossible, dès lors, de trouver un lieu d'où elle puisse tirer tout ce qui est nécessaire à sa subsistance.— La ville aura besoin de personnes qui aillent chercher dans le voisinage ce qui pourra lui manquer. — Mais ces personnes reviendront sans avoir rien reçu, si elles ne portent pas aux voisins de quoi satisfaire aussi à leurs demandes. — Assurément, et il faudra des gens qui se chargent de l'importation et de l'exportation des marchandises. Ce sont ceux qu'on appelle commerçants. — C'est ce que je pense, et même, si le commerce se fait par mer, voilà encore une foule de gens nécessaires pour la navigation. — Mais dans la ville, comment nos citoyens se feront-ils part les uns aux autres de leur travail? — Il est évident que ce sera par vente et par achat — Il nous faut, donc, encore, un marché et une monnaie, symbole du contrat.»
Le même philosophe, après avoir condamné le commerce et les arts mécaniques, démontre leur utilité et leur nécessité dans ces termes:
«Si par une hypothèse, chacun dans la cité, hommes et femmes, se trouvait obligé de faire le métier, soit d'aubergiste, soit de vendeur de légumes, ou d'exercer un négoce quelconque, et que l'obligation se prolongeât un certain temps, on verrait alors de quel bien ou de quel prix sont pour l'Humanité les professions de cette sorte, et Ton aurait pour ceux qui les exerceraient avec probité le respect que l'on a pour une mère ou pour une nourrice. »
Et plus loin il ajoute;
2l8 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
«La classe des artisans, qui, parleurs métiers, fournissent les choses nécessaires à la vie, est sacrée pour Vulcain et pour Minerve. Pour Mars et aussi pour Minerve est sacrée la classe de ceux qui, par une autre espèce de métiers défensifs, préservent les œuvres des travailleurs, et c'est avec justice que les uns et les autres sont sacrés aux dieux, car tous ne cessent d'avoir en souci la patrie et le peuple; ceux-ci en allant au combat, ceux-là en fabricant, moyennant une rétribution, les outils et les marchandises. »
Xénophon,desoncôté, recommanda la tempérance, Factivité, la bonne distribution des travaux; il traça soigneusement les tâches respectives de Thomme et de la femme dans le mariage, les avantages de Tordre, de l'émulation et des récompenses, et il fît des observations heureuses sur le caractère des biens économiques.
«Il ne faut entendre par bieii, dit-il S que ce qui peut nous être utile. Les terres que nous cultivons ne sont pas des biens lorsque nous perdons à leur culture. L'argent même n'est pas un bien, si l'on n'en fait pas usage.»
Aristote consacra quelques études à la théorie de la formation des richesses, quïl propose d'appeler Chrcmatistiqtte (art de faire de l'argent), et on y lit un passage qui tend à établir la distinction, introduite plus tard dans la science par A. Smith, entre la valeur en usage et la valeur en échange.
«Tout objet de propriété, dit-il % a deux usages, tous deux inhérents à l'objet, avec une destination particulière: l'un c'est Tusage naturel, l'autre Tusage artificiel. Ainsi l'usage naturel d'une chaussure est de servir à marcher; son usage industriel c'est d"être un objet d'échange.»
Ailleurs il exphque parfaitement l'invention et les qualités de la monnaie.
«On convint de donner et de recevoir dans les transac-
Économiques, livre I.
Politique, livre I, chap. VI.
tions une matière utile et d'une circulation aisée. On adopta pour cet usage le fer, l'argent et d'autres métaux. Ce premier signe d'échange ne valut d'abord qu'à raison du volume et du poids: ensuite on le frappa d'un signe qui en marquait la valeur, afin d'être dispensé de toute autre vérification. Après l'adoption nécessaire de la monnaie pour les échanges, il se fit une révolution dans la manière de spéculer; le trafic parut. Peut-être fut-il peu compliqué à l'origine; mais bientôt on inventa des combinaisons plus habiles, afin de tirer des échanges le plus grand bénéfice possible. Il est arrivé de là qu'on s'est accoutumé à restreindre l'art de la spéculation à la seule monnaie; on a pensé que cet art était d'amasser des métaux précieux, parce que le résultat définitif de ses opérations c'est de procurer de l'or et des richesses. Cependant, la monnaie ne serait-elle pas un bien imaginaire? Sa valeur est toute dans la loi. Où est celle qu'elle a de la Nature? Si l'opinion qui l'admet dans la circulation vient à changer, où est son prix réel? Quel besoin de la vie pourrait-elle soulager? A côté d'un monceau d'or, on manquerait des plus indispensables aliments. Quelle folie d'appeler richesse une abondance au sein de laquelle on meurt de faim!»
Mais rien de plus admirable, dans les doctrines économiques d'Aristote, que celle de la productivité des professions et des arts libéraux, que quelques écrivains s'obstinent encore à exclure du domaine de l'Économie.
«Eh quoi! s'écrie-t-il ', la cité ne serait constituée que pour les besoins physiques! Des cordonniers et des laboureurs suffiraient à tout! — Quelle est la partie de l'homme qui le constitue essentiellement? C'est l'âme plutôt que le corps. Pourquoi, donc, les seules professions qui pourvoient aux premiers besoins composeraient-elles une cité, plutôt que la profession d'arbitre impartial des droits ou celle de sénateur délibérant pour le bien de l'État? Ces professions ne sont-elles pas l'âme agissante de la cité?ii
Politique, livre IV, chap. IV.
On doit citer aussi, à ce propos, Caréte de Paros et Apollodore de Lemnos, qui traitèrent spécialement de l'agriculture et des mines, ainsi que Hiéroclès et Callicratidès, qui donnèrent des préceptes sur le sobre usage que Ton doit faire des biens, et qui, sous le titre à' Économie, firent de sages réflexions sur le bon gouvernement de la famille.
Cicéron démontra, à son tour, l'importance des fortunes privées et la nécessité de développer la richesse nationale'.
Enfin, les jurisconsultes de l'Empire romain, et surtout Papinianus, Ulpianus, Paulus, Modestinus et Cajus, éclaircirent quelques matières économiques, quoique les circonstances historiques dont ils étaient entourés leur ont fait méconnaître les lois de la production de la richesse. Ainsi le droit de propriété, dit Mr. Madrazo ^, qui est si important pour la productivité du travail, fut exposé par eux dant sa vraie nature et dans toute son étendue, et les générations scientifiques qui leur ont succédé n'ont fait qu'accepter avec respect leurs décisions et les transcrire dans les Codes avec de légères variations.
Voilà, pourtant, toute la science économique des anciens. Des doctrines partielles, des notions obscures et incomplètes sur les causes de la richesse, tout en méconnaissant absolument la libre activité humaine, qui en est la véritable source.
Il était réservé à la religion chrétienne de réhabiliter ce grand principe, et en effet, avec la prédication de TÉvangile, il survint dans les relations et dans les rangs sociaux un changement profond, qui fit regarder le travail comme la condition naturelle et nécessaire du bien-être individuel, comme le seul moyen d'enrichir les hommes sans les dégrader.
Loco citato.
Lecciones de Economia politica, leçon XCII, ^ 2.
HtSTOIRE DE L ECONOMIK 22 1
Certes que l'Evangile n'avait pas pour but la production de la richesse, et que ses doctrines n'ont aucun rapport direct avec l'ordre économique; mais son esprit ouvrit des nouveaux horizons aux classes laborieuses, et dès son apparition on vit s'élever la personnalité humaine, et avec elle le concept de la liberté et de la propriété. En outre, le sentiment étroit et égoïste de race ou de classe, qui avait prévalu dans les sociétés anciennes, s'affaiblit pour faire place au principe de l'égalité des hommes devant Dieu, et surtout on commença à honorer les arts utiles, en les cultivant au sein des communautés religieuses qui se formèrent dans les premiers siècles du Christianisme.
Malheureusement la décadence de l'Empire romain et les dévastations que subit l'Europe avec l'invasion des tribus barbares du Nord, suspendirent l'action bienfaisante de la religion chrétienne et plongèrent le monde civilisé dans le chaos le plus épouvantable.
On vit alors surgir le Moyen âge, qu'on peut diviser, avec Minghetti, en trois grandes époques; celle de l'établissement des envahisseurs sur les terres conquises, celle de la féodalité et celle de la Renaissance.
La première époque, non-seulement n'offre pas de traces d'études économiques, mais tout ce qui se rapporte à l'Industrie et à la prospérité des nations s'y efface et disparaît. Les barbares pillent et dispersent les richesses, mettent le feu aux villes et aux campagnes, massacrent leurs pacifiques habitants et répandent partout la désolation et la terreur. Une partie de la population périt par le glaive, par la famine ou par la peste; les survivants sont réduits en esclavage par le vainqueur, ou se réfugient dans les lieux écartés, dans les bois, sur les montagnes ou au milieu des lacunes. L'Empire romain tombe en lambeaux, et ses débris sont partagés, comme des fiefs ou territoires dépendants des rois conquérants, parmi les guerriers ou les capitaines qui les ont aidé dans la conquête. Ainsi se forme une aristocratie des seigneurs féodaux qui, au droit de propriété sur les dits territoires, joignaient ceux
de la souveraineté la plus absolue sur leurs habitants, et qui par cela furent nommés en Espagne barons de potence et de couteau, ou de haute et de basse justice.
Ici commence la seconde époque du Moyen âge, que constitue la féodalité. On voit alors un commencement d'organisation substituer l'anarchie antérieure; les paysans retournent aux campagnes, se groupant autour des châteaux seigneuriaux; et à l'ombre d'une paix relative, et sous 1 influence de la religion chrétienne, que les nouveaux seigneurs embrassent, ainsi que de leur propre intérêt, qui les conseille de chercher la conservation et l'adhésion de leurs vassaux, Tancien esclavage se transforme dans le régime plus humanitaire du servage, et naissent le métayage et les baux emphithéotiques, moyennant lesquels le serf devient en quelque sorte propriétaire et presque homme libre. En même temps, les sciences et les lettres trouvent un asyle dans les monastères, où elles sont cultivées avec un grand zèle, et où l'on reconstruit peu à peu sur les anciens parchemins, véritables débris du savoir humain, sauvés comme par miracle du commun naufrage, le système des connaissances acquises jusqu'à cette époque.
L'Europe commençait ainsi à se remettre des malheurs subis, lorsqu'elle se vit de nouveau menacée par la barbarie. Les Arabes, le Koran dans une main et le glaive dans l'autre, avaient subjugué la Syrie, l'Egypte, la Perse, l'Asie mineure, le littoral de l'Afrique, les îles de la Méditerranée et une grande partie de l'Espagne, en portant avec eux, au milieu des horreurs de la guerre, tous les progrès faits dans les Arts et dans l'Industrie par la civilisation orientale; mais ils furent suivis des Turcs, tribus complètement féroces et sauvages, et devant la terreur qu'ils inspiraient, devant le danger de voir s'élever sur les autels du Christ ceux de Mahomet, dont les deux peuples envahisseurs professaient la foi, l'Europe, entraînée en même temps par l'esprit aventurier et de conquête, s'élança aux expéditions guerrières, les plus vastes et les
HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE 2 23
plus sublimes qu'ont contemplées les siècles, les Croisades. On abandonna tout pour suivre le drapeau de la croix; les rois et les grands s'enrôlaient sous lui à lenvie, et partaient vers l'Orient pour combattre les infidèles et arracher à leur domination Jérusalem et la Terre Sainte, dont ceux-ci étaient déjà les maîtres. De grands maux découlèrent sans doute de cette véritable épopée, plusieurs fois renouvellée pendant des siècles entiers; mais elle produisit aussi de grands biens. Les seigneurs croisés vendirent leurs terres ou les engagèrent pour se procurer les ressources nécessaires pour lever des armées; une partie de la propriété inféodée fut ainsi divisée et passa à des mains plus laborieuses; on affranchit nombre de serfs, soit parce qu'ils suivaient leurs maîtres à la guerre, soit par un sentiment de charité; il fut permis de prolonger la durée de la paix intérieure, sous le nom de trêve de Dieu; on fit de rapides progrès dans la navigation et dans la construction des vaissaux; l'emploi de la boussole et les connaissances géographiques devinrent vulgaires; des relations commerciales s'établirent entre les pays les plus éloignés; on apporta en Europe des productions et des appareils mécaniques jusqu'alors inconnus, entre autres ceux de la soie, du verre et des moulins à vent; l'agriculture s'enrichit de plantes nouvelles, comme le mûrier, la canne à sucre et beaucoup de fruits et de légumes: il survint, enfin, une révolution économique, en même temps que sociale et politique, dont la civilisation et la science devaient tirer un grand profit.
Un des effets de cette révolution fat la fondation des municipalités, qui signale la troisième période du Moyen âge, nommée de la Renaissance. Les habitants des bourgs et des villes, qui avaient conservé les traditions du municipe romain, se déclarèrent indépendants de leurs seigneurs féodaux, ils construisirent des forteresses pour s'en défendre, et ils se donnèrent une législation et un gouvernement local, que les rois s'empressèrent de sanctionner, pour étendre leur autorité aux dépens de laristocra-
tie féodale. A Tombre de ce régime, qui introduisait déjà dans les institutions politiques un certain degré de liberté, on vit naître et se multiplier les fortunes mobilières à côté de la grande propriété foncière; on organisa les corporations d'arts et de métiers, qui, s'ils furent plus tard un obstacle au développement de l'Industrie, servirent d'abord pour la sécurité et la protection de l'ouvrier, et il se forma une classe d'artisans et de marchands, qui avec le temps devait prépondérer sur les autres dans la Société. La Lig-w^ a»séii^î(/we, composée de quatre-vingts villes confédérées, parmi lesquelles excellaient Brunswick, Danzig, Lubeck et Cologne; les républiques italiennes de Venise, Gênes, Pise, Florence et autres, donnèrent une nouvelle et extraordinaire activité au commerce et à l'industrie; le crédit mercantile apparut avec la lettre d'échange et avec les Banques de dépôt, fondées à Gênes et à Venise, et la voie des grandes découvertes géographiques s'ouvrit avec les voyages maritimes du génois Vivaldo et des vénitiens Marco Polo, Sanuto et Ca da Mosto, précurseurs de Christophe Colomb et d'Amérique Vespuce. Cependant le servage et le vasselage subsistaient encore dans les campagnes, et au sein même des villes et des cités libres on excluait du commerce et des arts ceux qui n'appartenaient pas aux corporations qui s'étaient réservé le monopole de leur exercice. Les vilains vivaient en lutte perpétuelle avec les seigneurs féodaux, moins pour conquérir la liberté que pour leur ravir leurs privilèges; la plus grande partie de la propriété territoriale demeurait aux mains des barons de potence et de couteau, et celle qui avait été déjà désinféodée était vinculée dans les bénéfices de rÉgiise et dans les majorats, qui constituaient une nouvelle noblesse; enfin, l'esprit de la féodalité, avec l'amortissement de la terre, avec la confusion des pouvoirs publics, avec son cortège de violence, de discordes et de guerres civiles, planait sur la Société, et empêchait sa constitution régulière et solide. Et pour plus de malheur, le Christianisme, qui dans les commencements
avait eu une tendance si favorable aux classes laborieuses, s'en détourna pendant tout le Moyen âge, et au milieu des rayons de lumière dont il illuminait sans cesse les âmes, il prit une direction tout à fait contraire; il voulut faire du misticisme, qui comme exception et comme exemple d'austérité peut être salutaire, la règle même de la vie et la meilleure pratique des vertus religieuses. De là le mépris de la richesse, l'abandon des sciences expérimentales, la répugnance à l'industrie et aux arts utiles, considérés comme incompatibles avec le salut éternel, la multiplication des couvents, qui absorvaient les bras laborieux et les intelligences fécondes, en même temps qu'ils étouffaient par le célibat les germes de la population. A tous ces obstacles généraux à l'exercice de l'activité économique, il faut ajouter ceux que spécialement lui opposait Tautorité des rois et des seigneurs féodaux. Ils entravaient, en effet, le commerce intérieur et extérieur avec des restrictions de toute espèce; ils adultéraient la monnaie; ils limitaient l'intérêt des prêts; ils poursuivaient, par avarice ou par fanatisme, les juifs qui accaparaient alors l'argent; ils renouvelaient enfin les anciennes lois somptuaires de la Grèce et de Rome.
Tel était l'état social du monde civilisé au commencement de l'âge moderne, marqué par la prise de Constantinople par les Turcs. D'autres événements viennent alors imprimer une plus grande impulsion à Tactivité économique. L'ardeur pour les études classiques s'éveille en Italie; Guttemberg invente l'imprimerie en Hollande; un schisme religieux éclate en Allemagne, et après de longues et sanglantes luttes , enlève au Catholicisme un grand nombre de ses fidèles; Vasco de Gama double le Cap de Bonne Espérance, et trouve ainsi un accès facile aux régions orientales; Christophe Colomb découvre l'Amérique; les relations commerciales se multiplient; les arts acquièrent une splendeur extraordinaire; le bien-être et la richesse s'accroissent et se généralisent. En même temps l'aristocratie féodale tombe, vaincue par les rois,
aidés par les municipes; la monarchie absolue s'élève sur ses ruines; le pouvoir se centralise, 1 autorité s'unifie, et on voit s'établir au sein des Etats l'ordre, la sécurité individuelle et la paix, si propices aux travaux productifs. Tout semblait alors présager la découverte des lois économiques; mais elle fut encore retardée par les idées et les sentiments qui prévalurent sous le nouveau régime.
On fit de la monarchie une institution divine, et en invoquant l'ancien axiome romain lex est qiiod principi placutt, on regarda la volonté du chef de TEtat comme la source de tout droit, et on lui attribua un pouvoir illimité sur la vie et sur la fortune de ses sujets. Fondés sur ces principes, les monarques confisquèrent à leur profit, non-seulement les franchises politiques, mais encore les libertés privées; ils abolirent les privilèges des municipes, comme ils avaient aboli d'avance ceux de la noblesse, et ils remplacèrent par le despotisme royal la tyrannie des seigneurs féodaux. Leur autorité n'eut pas de bornes, et ils remployèrent le plus souvent à extorquer les peuples et à anéantir les germes de la richesse. Ainsi, non-seulement ils se firent un devoir de maintenir toutes les institutions anti-économiques du Moyen âge, telles que l'amortissement de la propriété territoriale, les corporations des arts et des métiers, la taxe de l'intérêt, les lois somptuaires et les restrictions commerciales, mais ils les augmentèrent de toute espèce de privilèges, qu'ils accordaient gratuitement comme des donations de leur munificence, ou qu'ils vendaient au prix le plux élevé comme des mercis souveraines. D'ailleurs, les guerres extérieures où ils s'engageaient continuellement pour se disputer la prépondérance politique, les fastueuses prodigalités des cours, les abus et les dilapidations des favoris, épuisaient les caisses royales, et pour les remplir on recourait souvent au funeste expédient d'adultérer la monnaie, on engageait à perpétuité les revenus de la Couronne, alors confondus avec ceux de la Nation, et l'on imposait aux classes laborieuses, les seules qui contribuaient aux dépenses publiques, car l'Église
HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE 22/
et l'aristocratie, qui possédaient d'immenses richesses, étaient exemptes de cette charge, des tributs de plus en plus accablants. Parmi ceux-ci, on doit citer, comme les plus contraires à l'activité économique, les droits excessifs qui, dans un but purement fiscal, ou par haine aux autres nations, furent établis dans tous les pays à la sortie des produits propres ou à l'entrée des étrangers. A la fin les antipathies nationales prévalurent, et ces droits se transformèrent en prohibitions à l'importation ou à l'exportation de certains articles. Ainsi devint générale une politique commerciale, nommée système prohibitif, que Colbert, ministre du roi de France Louis XIV, employa plus tard à protéger et à stimuler l'industrie nationale, en réservant à ses produits le marché intérieur, et qui donna naissance au système protectionniste.
L'un et l'autre systèmes n'étaient qu'un ensemble de pratiques empiriques; mais ils s"éleverent au rang de théorie en vertu de l'ancien préjugé, dont on fit à cette époque un principe, d'après lequel l'argent constituait à lui seul la richesse.
En effet, les manufactures et le commerce s'étaient développés par suite des événements qui signalèrent, comme nous l'avons dit, le commencement de l'âge moderne; de grandes fortunes avaient été créées, et comme cela coïncidait avec l'accroissement extraordinaire de la monnaie circulante, fabriquée avec les métaux précieux qui arrivaient sans cesse ds l'Amérique, on se mit à penser que l'un et l'autre phénomène avaient entre eux le rapport de cause à effet.
De là la théorie mercantiliste ou système mercantile, qui inaugura, pour ainsi dire, les études économiques. Cette théorie faisait consister la richesse dans l'abondance de l'argent, et comme il n'y a que deux moyens de l'acquérir, ou extraire du sein de la terre les métaux précieux dont il est fabriqué, ou vendre des marchandises aux nations qui le possèdent, on en déduisait qu'il fallait d'un côté s'adonner de préférence à l'exploitation des mines de
ces mêmes métaux, et de l'autre surexciter Texportation des marchandises, tout en difficultant l'importation, afin que, les différences entre l'une et l'autre étant compensées en numéraire, celui-ci affluât à l'intérieur de chaque pays, seul cas où l'on croyait favorable le résultat du commerce extérieur, ou, comme on disait alors, le jeu de la Balance mercantile. Pour atteindre ce but, on ne s'arrêtait pas aux moyens, quelque injustes et quelque violents qu'ils fussent, et les émigrations européennes à l'Amérique, en quête des métaux précieux, les guerres commerciales pour imposer aux étrangers des traités où ils s'obligeraient de s'assortir exclusivement dans les marchés du vainqueur, le système colonial qui conférait à la métropole le monopole du trafic des colonies, les compagnies privilégiées de commerce, la prohibition d'exporter le numéraire et d'importer certains produits, les primes accordées et les droits prélevés à l'entrée ou à la sortie d'autres, tous les deux perpétués jusqu'à nos jours sous le nom pompeux de système prûtecteur ou protectionniste, furent autant d'applications de la théorie dont il s'agit.
«En résumé, dit Minghetti ', l'Économie, selon elle, avait pour but d'accaparer l'or et l'argent; par moyens la force ou l'industrie; comme obstacles, elle rencontrait l'habilité et la grandeur des autres nations, et elle faisait de leur ruine la condition de sa prospérité. La direction économique appartenait en tout pays au Gouvernement, et l'art de la richesse se confondait avec l'administration de l'État.»
«Il n'y a, dit Storch *, exagération à affirmer que trèspeu d'erreurs politiques ont enfanté plus de désastres que le système mercantile. Armé du pouvoir, il a imposé des ordonnances et des prohibitions là où il aurait du protéger. La manie de réglementer, qu'il a inspirée, a exercé
• Ouvrage cité, livre I.
' Cours d'Économie politique, vol. I, page 102,
envers l'industrie des vexations de mille espèces pour la détourner de ses voies naturelles. Le système mercantile a persuadé à chaque nation que le bien-être des nations voisines était incompatible avec le sien propre; de là est né le désir réciproque de se nuire et de s'appauvrir réciproquement, et avec lui cet esprit de rivalité commerciale qui a été la cause immédiate ou éloignée de la plupart des guerres modernes. C'est le système mercantile qui a poussé les nations à employer la force ou la ruse pour extorquer à la faiblesse ou à l'ignorance des nations rivales des traités de commerce, qui n'ont été d'aucun avantage réel pour elles-mêmes. C'est ce système qui a présidé à la formation des colonies, dans le but de donner à la métropole la jouissance exclusive de leur commerce et de les contraindre à s^adresser uniquement aux marchés de la métropole. Là où ce système a produit le moins de mal, il a retardé les progrès de la prospérité nationale; partout ailleurs, il a fait couler des torrents de sang, il a dépeuplé et ruiné plusieurs pays, dont on pouvait supposer qu'il porterait au plus haut degré la puissance et la richesse.»
Tels ont été les effets du système mercantile, dont tous les efforts visaient à chercher, selon la phrase de Lafontaine,
son bien premièrement et puis le mal d'autrui; quoique, à vrai dire, en voulant faire exclusivement son bien, il ne faisait que le mal de tous.
Singulier préjugé! Il vint réaliser en quelque sorte la fable, aussi spirituelle que profonde, de ce roi de l'Antiquité, auquel les dieux, exhaussant ses propres vœux, accordèrent le pouvoir de changer en or tout ce qu'il touchât de ses mains, et qui fut sur le point de mourir d'inanition au milieu des monceaux de ce métal que sa cupidité avait entassés. 11 a prévalu longtemps en Europe, et peuples et gouvernements ont rendu culte à ses doctrines, en faisant d'elles des lois, des institutions et des règles de conduite.
Toutefois c'est à peine s'il a pénétré dans le sanctuaire
de la science, tellement que, quoique tous les écrits de l'époque sont imbus de son esprit, il ne nous est pas arrivé un seul livre consacré à l'exposer et à le défendre sous une forme vraiment scientifique.
L'ouvrage de l'écrivain italien Antoine Serra ', que plusieurs regardent comme le code du mercantilisme, est trèsloin de mériter ce titre; car, si l'auteur part du principe que l'argent constitue la richesse, il signale en même temps, parmi les causes de celle-ci, la fécondité du sol, la situation topographique, la race, l'industrie et, ce qui est plus remarquable, la forme du Gouvernement et la bonne administration de la justice.
D'autres écrivains pourraient, à plus forte raison, être placés de préférence parmi les mercantilistes; mais, pour abréger, nous citerons seulement Arnould % Belloni ^ Capmani *, Child % Galiani ^, Lethinois \ Thomas Mun % Bernharde de Ulloa ^ et Jérôme de U^tariz '".
C'est encore comme un corollaire du mercantilisme qu'on doit considérer le système de Law, connu dans l'Histoire sous le nom de système, dont on fit en France une si large application au commencement du XVIII° siècle, sous la Régence du duc d'Orléans, et qui produisit des résultats si funestes.
Law partageait l'opinion, alors dominante, qui fait de l'abondance du numéraire la cause principale de la riches-
* Brève tratatto délie cause che possono fare abondare i regni d'oro et d'argenio, — 1613.
* Système maritime et politique des Européens dans le XVIlIû siècle.
' Dissertazione sopra il commercio. — 1765.
* Discurso econômicc-polilico. — 17/8.
^ A new discourse on trade. — 1742.
* Dialogue sur le commerce des blés. — 1796. ' Apologie du système de Colbert. — 1771-
* England trea-sure by forcing trade. — 1664.
' Restablecimiento de las manufacturas y del comercio en Espafia. —
•" Teoria y prâctica del comercio y de la marina. — 175o.
HISTOIRE DE L^ÉCONOMIE 23l
se, et comme il avait vu en Hollande et en Angleterre, où les Banques mercantiles étaient déjà en fonctions, que les billets de Banque circulaient partout en qualité de monnaie et que leur émission n'avait pas de limites fixes, il se mit à croire qu'il suffisait de multiplier indéfiniment ces titres de crédit pour accroitre dans la même proportion la richesse. Il lui semblait, cependant, que le crédit privé, c'est-à-dire, celui qu'accordent les banquiers et les prêteurs ordinaires, était souvent funeste pour l'Industrie, à cause de l'intérêt élevé que les uns et les autres exigent dans leurs prêts, et il voulut remplacer ce crédit par celui de l'État. Imbu de ces idées, qu'il exposa dans plusieurs écrits *, il demanda et il obtint en 1716 le privilège de créer à Paris, sous le nom de Banque générale, un établissement de crédit qui escomptait les valeurs de commerce, se chargeait des comptes des négociants et émettait des billets payables au porteur en écus de poids et de loi déterminés. Cette Banque, purement privée à l'origine, eut un plein succès; mais elle ne tarda pas à perdre son caractère primitif. Dans le mois d'avril 1717 on lui accorda pour 25 ans le privilège de la Compagnie de la Louisiane, et Law forma une société en commandite pour la colonisation et le commerce de cette région, sous le nom de Compagnie de V Occident, au capital de 200.000 actions de 5oo livres, payables seulement en billets de l'État, qui avaient perdu jusquà 72 p. 100, mais qui remontèrent peu à peu au pair. Un an après, cette compagnie devint adjudicataire de la ferme des tabacs, et elle fut déclarée Banque royale ou de VEtat, en ordonnant que le nombre de ses billets dépendrait des arrêts du Conseil, qu'on pourrait en faire le payement en écus de Banque ou en livres tournoi-
• Les principaux sont ceux-ci:
Consiilèratif)ns sur le comnurce et sur l'argent. — 1705. Mémoire sur les Banques, p'-ésentée à S. A le Régent de France. — 171fi. Deuxième mémoire sur les Banques. — 1716.
Mémoire sur l'usage des monnaies, présentée au Conseil de Finances de France — 1720.
ses, c'est-à-dire en monnaie de valeur variable, et que remploi de ces billets ou de l'or serait obligatoire dans toutes les transactions au dessus de 600 livres.
Depuis lors, Law chercha à faire monter le prix des actions de su compagnie, soit par des achats directs, soit par Facquisition, moyennant rémission de nouvelles actions, du privilège des compagnies du Sénégal, de la Chine et des Indes orientales, après quoi il changea le nom de Compagnie de l'Occident en celui de Compagnie des Indes. Il se fit de plus conférer le bénéfice de la fabrication de la monnaie, et par suite de ces manœuvres le prix des actions monta, en effet, considérablement, et Ton vit se produire un agiotage effréné dans la rue Quincampoix de Paris, qui était le centre des banquiers et des hommes d'affaires. Mais bientôt à cette faveur du public succéda la réaction avec la rapide descente des valeurs de la compagnie, et ce fut en vain que le Gouvernement, à 1 instigation de Law, prit, pour y poser remède, les mesures les plus violentes, telles que la démonétisation des espèces, la prohibition des bijoux, la fixation du prix des actions et des billets de rÉtat; la Banque royale succomba, comme il devait nécessairement arriver, et à la suite survint la banqueroute de rÉtat et la ruine d'un grand nombre de particuliers, qui s'étaient intéressés de bonne foi dans les spéculations de cet établissement, tandis que d'autres, profitant du crédit qu'il obtint dans les commencements, avaient improvisé des fortunes colossales '. Telle fut la triste fin du système de Law, véritable essai àt papier-monnaie, qui, malgré tout, devait se reproduire plus tard en France et ailleurs avec les mêmes résultats.
Mais déjà vers cette époque, des idées plus saines en
* Pour plus de renseignements, on peut consulter les ouvrages suivants:
A. Thiers. — De Law et de son système de finances.
A. Cochut. — Law, son système et stm époque.
E. Daire. — Notice sur Law, dans la "Collection des principaux économistes,' vol. L
HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE 233
matières économiques commençaient à se produire parmi les penseurs.
Ainsi Fénélon, par un éclair du génie, proclamait, au milieu de grandes erreus, dans son admirable ouvrage Aventures de Télémaqus \ les avantages de la liberté du commerce. Bandini émettait dans ?>on Discours économique, publié en 1737, cette maxime: «Qu'il faut dilater le cœur des peuples avec un souffle de liberté,» et demandait la suppression de toutes les entraves du commerce de grains, l'abolition des lois fiscales, la simplification du régime administratif, le développement de lAgriculture, comme la vraie source de la richesse, et la création d'un impôt unique.
Des idées analogues étaient professées en France par Vauban ^, et surtout par Boisguillebert % qui démontra aussi les avantages de la libre circulation des céréales, les excellences de l'Agriculture et les vraies fonctions de la monnaie; en Espagne par François Centani qui, d'après Madrazo *, disait en i665 «que la terre est la cause véritable et physique de la fortune» et qui conseillait de remplacer toutes les contributions indirectes par une autre directe et territoriale; en Angleterre, par Dudley-North % Hume ^ et Stewart ^ et en Italie par Genovesi% Verri ', Beccaria '", Ortés " et Filangieri '"■'.
• Livre 111.
• Projet d'une dîme royale. — 1707.
' Détail de la France. — 1707.
* Lecciones de Kconomia politica, leçon XCllI. ' Discourses upontrade. — 1697.
' Essays moral, political and litterary. — 1767.
' An inquiry into the principles of political Economy. — 1767.
* Le/ioni di Economia politica. — Opuscoli di Economia politica. — •
' Meditazioni sulla Economia politica. — 1771.
" Eleiiienli di Economia politica. — 1804.
" Délia Economia nationale. — 1774.
'* Délie leggi politiche e economiche. — 1783.
Mais la gloire de réunir les idées de tous ces écrivains dans un corps de doctrine, vraiment scientifique, appartient au groupe de philosophes appelés physiocrates, qui méritèrent aussi par excellence le nom à.^ économistes, et qui formèrent la première école parmi celles qui se disputent la direction de la science économique.
Exposons maintenant les principes que chacune d'elles soutient.
Une science n'est pas une religion, dont les principes, comme des révélations réelles ou prétendues de la Divinité, ont le caractère de dogmes, s'imposent à la raison, sont acceptés sans examen, et déterminent ainsi parmi leurs adeptes une seule foi, une même croyance, une adhésion unanime et absolue.
Dans les sciences tout est discutible; la raison individuelle fonctionne en entière liberté; chacun admet seulement les principes qui sont d'accord avec la sienne, et de là la diversité d'opinions et de doctrines parmi ceux qui professent une même science.
Lorsqu'une doctrine parvient à s'attacher un certain nombre de prosélytes, qui la défendent dans les livres et dans la chaire, ou bien qui l'adoptent comme critérium de conduite pour ses actions, pour ses œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques, en somme pour toutes les manifestations de l'activité où elle peut avoir quelque application, on dit que cette doctrine forme école,
11 y a, donc, au sein de chaque science plusieurs écoles.
toutes d'accord sur l'objet de leurs connaissances, ce qui constitue l'unité de la science, mais non pas sur ces mêmes connaissances.
Les différences entre les écoles se rapportent, soit aux connaissances premières, cardinales ou fondamentales, c'est-à-dire aux principes, soit aux vérités de second ordre, quoique toujours importantes, et elles donnent ainsi lieu à deux sortes d'écoles, que nous appellerons respectivement écoles principales &t écoles secondaires.
Les écoles principales en Économie sont: \ école économiste, Vécole socialiste et Vécole économico-socialiste. Voici les doctrines qui les caractérisent.
,^ I.er — ÉCOLE ÉCONOMISTE.
Cette école peut être divisée en trois autres secondaires qui, plutôt que des écoles distinctes, représentent trois époques ou périodes de développement de la science économique: Vécole phynocratique ou agricole (période de formation), Vécole industrielle ou smithienne (période d'organisation) et Vécole moderne, que nous appellerons syncrétique ou harmonique, car elle embrasse et harmonise les deux premières (période de constitution ou consolidation).
Toutes les trois apparaissent en effet successivement, chacune héritant de l'antérieure ses recherches scientifiques; toutes ont des principes communs en Philosophie, et diffèrent seulement, comme on va le voir, dans les conséquences qu'elles en déduisent ou dans les applications qu'elles en font à l'ordre économique.
École physiocratique ou agricole. Les idées les plus absurdes régnaient au XVIII® siècle en matière de Morale et de Droit publiques.
On croyait alors que les hommes, livrés à leurs inclinations, ne pouvaient se guider dans la pratique de la vie sociale que par Tégoïsme le plus raffiné, chacun cherchant son bien propre dans le mal d'autrui.
Pour les contraindre à vivre en société, sans se dévorer
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les uns les autres, il fallait qu'une entité supérieure, un monarque, un prince, un souverain, investi par Dieu même (droit divin) de la faculté de décerner la justice, en réunît sous son autorité le plus grand nombre possible, et les organisât en collectivités distinctes, nommées États ou Nations.
Ces Etats étaient de leur nature sans aucun lien entre eux; ils devaient se regarder, non pas comme des membres de la famille humaine, mais comme des ennemis acharnés; ils ne pouvaient prospérer que les uns aux dépens des autres, et ils n'avaient d'autres limites que ceux de la puissance de leurs chefs respectifs, qui se disputaient les armes à la main la domination du Monde, la conquête étant un des meilleurs titres de souveraineté.
D'ailleurs, tout Etat constituait une propriété du souverain, qui était considéré comme le maître des vies et des fortunes, avec le droit d'en disposer conformément au bien de l'Etat lui-même, ou à ce qu'il jugeait l'être, partant" de taxer les fortunes particulières avec toute espèce d'impôts et même de les confisquer entièrement à son profit, si cela lui semblait nécessaire pour atteindre le but susdit.
Ces idées avaient donné naissance à des institutions et des mœurs publiques, très nuisibles pour le bien-être matériel et moral des peuples.
La ruse et la force présidaient aux relations entre les divers États.
Les guerres internationales étaient fréquentes, et on y consommait des monceaux dor et des torrents de sang.
La plus grande partie de la propriété territoriale, qui était alors la principale richesse, était amortie et ne pouvait être vendue ni transmise librement.
L'Agriculture languissait dans la routine et dans lempirisme.
Le régime des maîtrises et jurandes difiicultait l'exercice des arts mécaniques et des manufactures, et paralysait le développement de l'Industrie.
Le commerce extérieur était soumis à une foule d'entraves et de vexations, soit pour empêcher l'exportation du numéraire, regardé alors comme la richesse par excellence, soit pour mettre le marché national à l'abri de toute concurrence étrangère.
D'autres restrictions entravaient le commerce intérieur, et surtout le trafic de grains et d'articles de subsistance aux époques de disette.
Le crédit privé devenait impossible avec la taxe de l'intérêt dans les prêts, et avec les sévères punitions infligées à l'usure.
Le crédit public était presque inconnu, et le désastreux essai qu'on en avait fait en France, avec le système deLaw, inspirait une grande aversion à ses combinaisons.
L'administration civile était aussi compliquée que dispendieuse.
Les nombreux privilèges du fisc et des particuliers absorbaient les fruits les plus précieux du travail.
Les tributs étaient énormes et accablants.
La Noblesse et le Clergé, en possession de presque toute la richesse, ne contribuaient cependant aux dépenses de l'État.
Toutes les charges publiques pesaient sur les petits propriétaires, sur les artisans, sur les paysans, et en général sur les classes laborieuses, qui vivaient pleines de privations et de souffrances, dans la misère ou dans l'indigence.
Le trésor public était, cependant, presque toujours vide et ses obligations négligées.
Tel était le tableau que le monde sociale et politique offrait à l'époque dont il est question.
Ce tableau avait déjà attiré l'attention de quelques penseurs, qui, employant le libre examen, proclamé d'abord en Religion parle Protestantisme, et admis plus tard dans toutes les spéculations scientifiques, l'avaient critiqué partiellement et avec plus ou moins de succès.
Montesquieu, surtout, avait propagé dans son Esprit
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des lois des principes plus rationnels de droit; Rousseau avait prétendu, dans son Contrat social, substituer au droit divin la volonté des majorités; les philosophes encyclopédistes combattaient les abus de l'Eglise et du pouvoir royal; une partie du régime politique régnant, dans ses rapports avec Tordre économique, avait été l'objet d'études sérieuses et profondes de la part d illustres publicistes, tels que Bandini, Boisguillebert, Centani, Dudley-North, Hume, Stewart, Beccaria et Ortés, dont nous avons cité les ouvrages dans le chapitre précédent; mais seulement les physiocrates parvinrent à démontrer les vices de ce régime, dans son ensemble, et à proposer à sa place un autre plus conforme avec la justice et l'utilité publique.
Dans ce but, ils imaginèrent un système complet de Philosophie, d'Économie et de Politique.
Les idées philosophiques de l'école, telles qu'elles résultent des écrits publiés par ses principaux adeptes, et surtout par Quesnay, qui en est considéré comme le fondateur, peuvent être formulées, avec J. Garnier *, comme il suit.
Le monde est gouverné par des lois physiques et morales qui sont immuables.
Il appartient à l'iiomme, être intelligent et libre, de les découvrir, de les observer ou de les violer, pour son bien ou pour son mal.
Le but assigné à l'exercice de ses forces intellectuelles et physiques c'est l'appropriation de la matière à ses besoins, qui lui permet d'améliorer sa destinée. Mais il doit accomplir cette tâche conformément à l'idée du juste, corrélative avec l'idée de l'utile.
Les principales manifestations de la justice sont la liberté et la propriété, c'est-à-dire le droit pour chacun de faire tout ce qui ne blesse en rien l'intérêt général, et d'user à son gré des biens qu'il possède légitimement.
Dictionnaire de l'Kcononiie polilique, art. l'hysioci-ntes.
La liberté et la propriété dérivent, donc, de la nature de l'homme, et sont des droits si essentiels que les lois ou conventions humaines doivent se borner à les reconnaître, à les formuler et à les sanctionner. Les gouvernements n'ont pas d'autre mission que de sauvegarder ces deux droits, qui, à biert prendre les choses, embrassent tous les besoins matériels et moraux de la Société.
Dire que la liberté et la propriété sont des droits essentiels, c'est dire qu'ils concordent avec l'intérêt général de Tespèce, c'est dire qu'avec elles la terre est plus fertile, l'industrie plus productive et le développement de toutes les aptitudes morales et intellectuelles plus sûr et plus rapide.
«En résumé, dit E. Daire *, Quesnay et l'école physiocratique firent l'étude scientifique de l'utile; considérèrent les hommes vivant en société, surtout comme consom mateurs et producteurs, et firent ressortir cette conclusion, que les idées de droit, de paix et de fraternité entre les hommes ne reposent pas exclusivement sur le dogme mystérieux de la vie future, mais encore sur l'observation des lois naturelles, qu'on peut profitablement observer et qu'on ne viole pas impunément sur cette terre.»
Dans l'ordre économique, les physiocrates partaient du principe que la richesse consiste dans l'accroissement matériel des choses nécessaires pour la vie. A leurs yeux, il n'y avait d'autre industrie productive que l'Agriculture, parce que seulement la terre rapporte une quantité de matière plus grande que celle qu'on emploie dans la culture, les récoltes étant supérieures aux semences, et parce que c'est du sein de la terre qu'on extrait tous les éléments de la fabrication et des manufactures, ainsi que tous les articles de subsistance, en sorte que le travail agricole, en sus du nécessaire pour maintenir le travailleur pendant ses tâches, donne un excédant qu'ils appelaient produit net.
Journal des économistes, vol. XVIII, p. 363.
Les physiocrates regardaient les autres industries comme stériles ou improductives, dans la croyance que leurs produits ne représentent que léquivalent de la richesse dépensée à les obtenir, mais avouant en même temps, par une heureuse inconséquence, et pour ne pas méconnaître tout à fait la vérité, que les arts mécaniques, le commerce et les professions scientifiques sont essentiellement utiles. Aussi, pour eux, la classe prédominante dans la Société devait être celle des propriétaires territoriaux, aux mains desquels ils supposaient que toute la richesse se concentrait, pour être ensuite distribuée aux classes restantes, qui, sous le nom de salaire, percevaient la part qui leur correspondait par leur concours dans les opérations productives. En revanche, ils voulaient que cette classe dépensât tous ses revenus, ne faisant pas des économies inutiles, pour ne pas restreindre de la circulation et de la distribution une partie de la richesse, et que Ion cherchât à procurer le bien-être du bas-peuple, parce qu'autrement il ne pourrait contribuer à la consommation des articles qui n'ont pas des débouchés à l'étranger, et parce que la rente de la Nation s'amoindrirait en conséquence. Ils se déclaraient en outre partisans de la grande propriété et de la grande culture, surtout pour les céréales, en conseillant que les terres employées à cette production se réunissent, en tant que possible, pour former de vastes fermes, exploitées par de riches laboureurs, parce qu'il y a, disaient-ils, moins de dépenses, pour l'entretien et la réparation des bâtiments, et en proportion plus de produit net, dans les grandes entreprises agricoles que dans les petites. «La multiplicité de petits fermiers est préjudiciable à la population. La population, la plus assurée, la plus disponible pour les différents travaux qui partagent les hommes en différentes classes, est celle qui est entretenue par le produit net. Toute épargne faite â son profit, dans les travaux qui peuvent s'exécuter par le moyen des animaux, des machines, des rivières, etc., revient à l'avantage de la population de l'I^tat, parce que plus de produit
net procure plus de gain aux hommes pour d'autres services, ou d'autres travaux. *
Quant aux idées politiques, ou plutôt financières et administratives, de Técole, car toutes étaient de ce dernier ordre, si l'on en excepte sa préférence pour le gouvernement absolu % les physiocrates voulaient:
i." Que l'État vécût toujours de ses propres ressources, sans recourir, même pour les besoins extraordinaires, aux emprunts publics, qui le chargent de dettes accablantes, donnent lieu à un agiotage stérile dans la négociation des titres de rente, privent l'agriculture des capitaux nécessaires pour l'exploitation et l'amélioration des terres, et créent des fortunes clandestines qui, selon Iheureuse expression de Quesnay, ne connaissent ni roi ni patrie.
2." Que l'on établît un seul impôt, qui serait perçu sur le produit net des terres et payé exclusivement par les propriétaires. Tous les autres impôts, de même les personnels que ceux qui affectent à la consommation, alors connus, comme de nos jours, sous la dénomination d'indirects, devaient être abolis, car ils nuisent beaucoup au commerce et leur perception est très dispendieuse.
3.° Que l'impôt fût modique et proportionné à la masse du revenu national, parce qu'autrement il dégénère en spoliation et cause le dépérissement et la ruine de l'État.
4.° Que le Gouvernement, sans commettre des abus ni se livrer à des prodigalités, dépensât tout ce qu'il faudrait pour la prospérité du royaume, car ces dépenses sont reproductives et augmentent en définitive la richesse publique.