‹ Philosophie de la science économique; concept, définition, dénomination, rapports, qualification, classification, méthode, histoire, écoles et critique de l'économie politique d'après les principaux économistesChapitre 6 sur 19 · CONCEPT PHILOSOPHIQUE DE L ECONOMIE I I · texte numérisé non relu

CONCEPT PHILOSOPHIQUE DE L ECONOMIE I I

pour soi-même ou pour les autres? Formuler cette question c'est la résoudre; car il est évident que les œuvres d'abnégation, de charité, de philantropie, en un mot, tous les actes humains qui supposent le sacrifice ou tout au moins le renoncement du bien de soi-même, pour ne tenir compte que du bien d'autrui, ne sont pas regardés comme économiques. Un seul économiste, à notre connaissance, Mr. Piernas y Hurtado, prétend qu'ils le soient, s'écartant en cela, comme en d'autres points importants, de tous les maîtres de la science, et affirmant * que «la donation, l'héritage, le secours mutuel, sont aussi nécessaires dans les rapports économiques que dans tous les autres qui unissent les hommes entre eux.» Mais c'est confondre les divers aspects du bien, et partant les diverses sciences qui s'en occupent. La science est une, et leurs parties diffèrent seulement, selon 1 heureuse expression de Carey ', comme les couleurs du spectre solaire, mais produisant, ainsi que le rayon du soleil lorsqu'on ne Ta pas décomposé, une lumière blanche et éclatante. De même le bien est un, comme l'activité qui le crée, comme la nature de l'homme où celle-ci réside, et partant l'individu humain, sans aucun rapport avec ses semblables ni avec les autres êtres de 1 Univers, n'existe pas dans la vie réelle, n'a pas une existence objective. Mais rien n'empêche d'étudier séparément 1 homme individuel, laissant de côté les rapports qui l'unissent avec l'Humanité et avec la Nature entière, ou bien ces mêmes rapports sans faire attention à 1 individu d où ils proviennent et où ils finissent. C'est ainsi que toutes les sciences procèdent, par des abstractions, et ce procédé, fondé sur la limitation de notre intelligence, qui ne saurait connaître de plusieurs objets à la fois, n'est qu'une méthode pour chercher la vérité, une application de la divi-

Vocalnilario de la Economia, art. Intéivt personne). Principles of Sociale science, Chap. l, § 7.

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sien du travail, que rÉconomie recommande, de même que la Logique.

«L'étude spécial, dit Mr. G. Rodriguez *, de chacun des divers aspects des rapports humains, constitue les sciences sociales particulières, qu'on appelle aujourd'hui morales et politiques, Chacune de ces sciences abstrait du rapport total l'aspect qui lui appartient et en détermine les lois spéciales; mais le rapport, dans la vie de l'homme et de la Société, ne perd pas pour cela son caractère de complexité, ni manque de se réaliser totalement, avec l'intervention de tous les principes et de toutes les lois de divers ordres. La séparation des aspects des rapports existe dans la raison et dans la science, mais non pas dans la vie, où chaque acte est la résultante de l'ensemble de tous ces éléments, que la science sépare seulement pour 1 étude.»

«C'est clair, dit aussi Mr. Azcârate ", que si dans la poursuite de chacun de ces buts (les divers buts humains), domine une faculté spéciale, elle n'existe nullement isolée et comme séparée des autres activités humaines. L'homme, en tant qu' être rationnel, est surtout un, et partant là où son activité se montre, là elle est avec toutes ses essences, sans d'autre différence que celle de la faculté qui prédomine selon les cas. Et c'est pour cela que sont également dans l'erreur ceux qui méconnaissent les rapports immédiats qui unissent tous les buts partiels de l'homme, et ceux qui prétendent, par l'unique raison que ces buts existent, les absorver les uns par les autres.»

L''économiste, donc, n'admet comme économique, ou comme soumis à sa jurisdiction, que le bien individuel de l'homme, sans méconnaître pour cela qu" il y a un bien

' El socialismo de la câtedra, conférence faite a l'Institution libre d'Enseignement, février 1878.

^ Estudios econ6micos y sociales. — Sur l'objet de la science économique, § 2.

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social, avec lequel le premier est en rapport, et un bien absolu, qui comprend ces deux biens partiels; de même que le physicien examine seulement les qualités extérieures de la matière sans nier les éléments dont elle est formée, ou que le phisiologue étudie l'organisme du corps humain sans nier non plus l'existence de l'âme, etc., etc. Certes que l'Economie ne dédaigne pas absolument les actions faites par l'individu au profit exclusif de son prochain, et qu' on trouve souvent dans les livres de la science des questions sur la bienfaisance légale, et en général sur la pratique de la charité; mais c'est seulement pour savoir l'influence que les institutions charitables exercent sur le but économique, sans oublier cependant qu' elles n'ont pas ce but spécial, puisque leurs fondateurs, tout en employant l'activité, n' y cherchent jamais leur bien individuel, qui est le but dont il s'agit. Alors, dira-t-on, pourquoi quelques économistes, comme L. Walras, Ciconne, Skarbeck, etc., semblent regarder l'Économie comrrie une branche de la Sociologie et lui donnent le nom de théorie ou science des richesses sociales? Parce que, comme nous le verrons plus tard, ils confondent le moyen avec le but et prennent indistinctement l'un pour l'autre. Le bien individuel se réalise, en effet, et il ne pourrait se réaliser qu" au moyen de la Société, puisque l'homme est un être naturellement social et qui vit en rapports avec ses semblables. Mais il ne faut pas croire pour cela que la Société constitue le but économique; au contraire, ce but, réduit à ses termes les plus simples, s'accomplirait, comme dit parfaitement Bastiat, dans un seul homme, dans l'individu isolé, Rohiiison. Du reste, on peut très bien étudier, et l'on étudie souvent l'activité exercée, ou par la société humaine en général, ou par les diverses associations partielles qui se forment dans son sein pour réaliser le bien de chacune d'elles, et considérer ces associations comme autant d'individus ou à'entitcs cconoiniques, de même que dans la Science du Droit on les considère comme autant de personnes ou d'cniitcs juridiques.

Cependant, et tout en admettant que le bien individuel constitue le but économique, sera-t-il vraiment économique tout ce bien, ou seulement celle partie du même qui touche le corps, avec abstraction complète de l'esprit? En d'autres termes, faudra-t-il reconnaître comme économique l'activité qui s'exerce pour satisfaire à tous hs besoins de l'homme, tant physiques qu'spirituels, ou seulement celle qui tend à la satisfaction des besoins physiques?

On confond souvent cette question avec celle que nous avons discuté déjà sur la sphère d'action de l'activité économique, que les uns prétendent borner aux œuvres ou produits matériels, tandis que les autres la font extensive à toute espèce de produits, tant matériels qu'immatériels *. Mais au fond elles sont très différentes: car s'il est des produits matériels ne servant que pour le bien physique ou du corps, comme les aliments, les habits et le logement, il y en a d'autres qui servent seulement pour le bien de l'âme, comme les livres, les tableaux, les statues, etc., etc., et si l'on refusait à cette dernière classe de bien, [ou aux besoins spirituels, le caractère économique, il faudrait le refuser aussi aux produits qui y pourvoient, sur quoi l'Economie resterait réduite à des limites encore plus étroites que celles que lui assignent les économistes qui excluent de son domaine les produits immatériels.

Or, même les partisans de cette doctrine n'ont pas un concept si mesquine de la science, puisqu'ils regardent comme économiques tous les biens que Ton vend % et

* Ahrens et Azcârate encourent dans cette confusion, comme on peut s' en convaincre en lisant attentivement les éludes qu' ils consacrent au sujet si débattu des limites de 1' Économie. — Voir la Philosophie du Droit, du premier, vol. Il, pâgs. II4 et 131, et les Estudios econômicos y sociales, du second, pâgs. 85-87-

^ Notre science ne traite que des biens qui sont .susceptibles de commerce ou qui du moins peuvent lui profiter, c'est-à-dire des biens économiques — Roscher, Principes d'Économie politique, Introduction, chap. I, § 2.

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dans ce cas se trouvent tous les produits matériels, soit qu'ils servent au bien du corps ou à la satisfaction des besoins physiques, soit qu'ils s'emploient au bien de l'âme ou à la satisfaction des besoins spirituels.

Et en effet, il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer les uns des autres, le bien du corps étant en réalité inséparable du bien de Tâme, puisque tout ce qui conduit au premier conduit pareillement au second et vice-versa. Mens sana in côrpore sano.

Aussi il n'est presque pas d'économiste qui regarde seulement comme économiques les besoins physiques *, et même ceux qui n'attribuent le caractère économique qu'aux produits matériels s'accordent à le leur reconnaître également lorsqu'ils satisfont, soit aux dits besoins, soit aux besoins spirituels ^.

C'est donc tout le bien de l'individu, et non pas seulement le bien physique, qui constitue le but économique ou de l'activité économique, et nous avons ici une troisième note ou caractère distinctif de l'Économie: science du bien individuel.

Il nous reste, toutefois, à rechercher le mobile des actes économiques. On entend par mobile ou motif ce qui met en mouvement la volonté humaine, ce qui la fait agir ou la transforme en activité. Or, tous les motifs de notre volonté se réduisent au sentiment, soit d'attraction, soit de répulsion, que nous inspirent les divers buts vers lesquels elle peut tendre. Lorsqu'un but nous convient ou est conforme à notre bien, la volonté se sent attirée vers lui et le cherche; lorsqu'il ne nous convient pas, la volonté le repousse et le fuit. Cela s'exprime en disant que l'homme, par sa nature, aime le bien et se refuse au mal, au moins tels qu'il les comprend. Le but économique est

• Sisinoii.ii et quL-lqvK- autre [lartaj-ent seulement cette opinion ' Vuir notamment Piernas, Vocabulaiio de la Economia, art. Economie.

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un bien, puisqu'il consiste dans le bien individuel; donc nous devons l'aimer et nous Taimons effectivement. Cet amour du bien individuel, ou amour de soi-même, se montre dans l'homme, soit d'une manière inconsciente ou irréfléchie, c'est-à-dire comme sentiment exclusivement animal, et partant commun aux autres animaux, soit d'une manière raisonnée ou consciente, c'est-à-dire comme sentiment rationnel et partant essentiellement humain. Dans le premier cas, on le nomme instinct de conservation; dans le second, intérêt personnel. De sorte que l'intérêt personnel est l'amour du bien individuel, non pas exclusivement sensible, non pas aveugle et passioné, non pas instinctif comme celui de la brute, mais raisonné, spirituel et partant très distinct de l'égoisme avec le quel on le confond souvent. Tous les hommes sont intéressés, tous sont plus ou moins accessibles à l'intérêt personnel, parce que tous aiment leur bien individuel, et ce sentiment se trouve si enraciné dans notre nature que personne n'en est dépourvu, personne ne se fait de mal à soi-même sans perdre la raison, qui est un attribut essentiel de l'esprit humain: ainsi le suicide ne s'explique que comme un acte de démence. Si l'homme n'était pas intéressé, s'il n'aimait pas son bien, il ne le réaliserait pas, il n' agirait point pour l'atteindre et resterait devant lui entièrement inerte ou passif.

«L'intérêt personnel, dit Roscher ', fait choisir à chacun la carrière dans la quelle il pense rencontrer le moins de concurrence et le plus d'emploi, par conséquent celle qui répond le mieux au besoin le plus développé et le moins satisfait.» «Cette tendance à améliorer la situation économique est commune à tous les hommes, quelque soit la différence de forme et d'intensité qui sert à la manifester: elle nous guide tous du berceau jusqu'à la tombe; elle peut être comprimée, mais jamais entièrement

* Principes d'Économie politique, Introduction, chap. T, s XI.

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