DEFINITION DE L ECONOMIE
Le concept d'une science se résume dans sa définition. Définir, dans le sens scientifique du mot, c'est condenser un concept dans une formule courte et précise.
Cette formule, toutefois, ne se trouve pas aisément. Il y a une grande distance, comme le remarque Coquelin ', entre sentir ou concevoir et définir ou exprimer, surtout quand il s'agit d'un vaste ensemble d'idées et de faits. Il se peut très-bien, et en effet il arrive fréquemment, que l'objet d'une branche quelconque des connaissances humaines soit clairement et également conçu par tous ceux qui la cultivent, et que cependant chacun d'eux l'exprime d'une manière différente.
Il est possible, dit aussi Delbœuf ^, qu'une idée soit définie dans l'esprit sans qu'elle ait pour cela sa définition exacte dans le langage, car on ne peut expliquer le sens
* Dictionnaire de l'Économie politique, art. P^conomie politique.
* Algorithmie de la Logique, Revue philosophique, vol. II.
DÉFINITION DE l'ÉCONOMIE 21
de tous les mots par des mots. Ainsi la définition du nombre est impossible, etc.
La réalité, ajoute ce philosophe, n'est susceptible que de descriptions. De là on ne peut définir l'objet d'aucune science: la définition de cet objet est au contraire le résultat final de la science '.
Et Gonzalez Serrano affirme que la définition ne peut jamais exprimer Tessence totale interne du concept, raison pour laquelle la science est en un renouvellement continuel pour arriver à une définition conforme avec la nature du cognoscible, et elle passe dans les états de notre activité intellectuelle par des degrés intermédiaires, où nous ne nous arrêtons que quelque temps '*.
Ces réflexions sont parfaitement applicables à TEconomie. Tous les économistes dilucident les mêmes questions, tous examinent le même ordre de phénomènes, et tous diffèrent dans les définitions, sans qu'aucun d'eux ait réussi encore à en donner une tout à fait satisfaisante et acceptable. S'en suit-il qu'ils aient de la science économique un concept vague et contradictoire, comme l'affirment quelques néo-économistes? ^ Nullement.
«Une science, dit Coquelin % ne dépend pas de la définition qu'on en donne; elle ne se règle pas sur cette formule arbitraire, qui peut être plus ou moins heureuse, plus ou moins exacte: au contraire, c'est la formule qui doit venir après coup se modeler pour ainsi dire sur la science même, telle qu'elle existe. Tant pis pour les écri- .vains qui cultivent une certaine branche des connaissances humaines, s'ils n'ont pas su encore en saisir la donnée générale et revêtir cette donnée d'une expression heureuse;
' Algorithmie de la Logique, Revue philosophique, vol. II. ' Elementos de Lôgica, troisième partie, 3.0 section, chap. I. ' V. Azcarate, Estudios econômicos y sociales; §§ u y 12. — Picrnas, Vocabulario de la Economia, art. Économie. * Loco citato.
mais cela n'altère en rien le fond des vérités qu'ils ont à mettre au jour.
«Une science, dit J.-B. Say, ne fait des véritables progrès que lorsqu'on est parvenu à bien déterminer le champ où peuvent s^étendre ses recherches et l'objet quelles doivent se proposer. Il y a sans doute un côté vrai dans cette assertion. Oui, il est bon, peut-être même nécessaire, que l'objet d'une science et le cadre qu'elle embrasse soient convenablement déterminés; mais il n'est pas absolument nécessaire que cette détermination résulte des définitions hasardées par les auteurs; il suffit qu'elle résulte de la nature même de leurs travaux. Or, il se peut très-bien que la nature de ces travaux soit au fond la même pour tous, tandis que les définitions diffèrent, chacun de ces auteurs ayant été amené, par une sorte de sentiment instinctif, à se renfermer dans un certain ordre de phénomènes, sans pouvoir ensuite se rendre compte à lui-même de l'objet précis de ses recherches ni mesurer exactement le champ qu'il vient de parcourir.
))I1 n'est pas étonnant que beaucoup d'écrivains échouent dans cette tâche, en ce sens que les définitions qu'ils donnent ne soient après tout que des traductions plus ou moins infidèles de leurs propres conceptions. J.-B. Say avoue qu'il en est ainsi par rapport à lui-même, puisqu'il reconnaît que son tmitê a franchi de toutes parts, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les limites tracées par sa définition. Et cependant, il est peut-être de tous les économistes celui qui soit demeuré le plus fidèle à la formule qu'il avait adopté. Il y aurait bien plus à reprendre à cet égard dans Adam Smith et dans Mr. de Sismondi. A voir, par exemple, la manière dont ce dernier définit la science, on croirait qu'il va se borner, comme l'avait fait J.-J. Rousseau, à tracer les régies que les gouvernements doivent suivre par rapport aux intérêts matériels des peuples, et cependant il s'occupe, comme l'ont fait tous les économistes, depuis Quesnay, Turgot et A. Smith, de l'échange, de la division du travail, de l'accu-
DÉFINITION DE l'ÉCONOMIE 23
mulation et de l'épargne, de la production et de la distribution des richesses, des lois qui règlent la valeur des choses, de celles qui déterminent le taux des salaires, le taux des profits, etc., etc., toutes choses dans lesquelles les gouvernements n'ont rien ou presque rien à voir: tant il est vrai que sa définition n'est qu'une erreur et une erreur sans conséquence, une formule mal choisie mais vaine, et qui n'influe en rien sur le caractère réel de ses travaux.
))I1 serait pourtant fort désirable, nous en convenons, qu'on trouvât pour l'Économie politique une définition plus satisfaisante que celles qui ont été données jusqu'à présent, une formule à la fois plus compréhensive et plus nette, où la science se reflétât, pour ainsi dire, toute entière dans quelques mots. Latrouvera-t-on cette formule?»)
Nous tâcherons de le faire, en adoptant le critérium de Coquelin et en définissant l'Économie par les notes ou caractères distinctifs que nous lui avons attribués. Ces notes, les voici:
Activité humaine;
Activité exercée sur tous les objets de l'Univers;
Bien individuel;
Intérêt personnel.
Donc, l'Économie est, à nos yeux, la «science de l'activité exercée sur tous les objets de l'Univers, et stimulée par l'intérêt personnel pour le bien individuel de Ihomme. »
Traduisons cette définition à la langue économique.
L'activité que l'homme exerce sur tous les objets se nomme travail.
Les diverses applications du travail portent le nom à.' industrie.
Le travail suppose des rapports de l'homme avec la Nature.
Le bien individuel est nécessaire, c'est-à-dire qu'en définitive il se réalise nécessairement, et cette nécessité se révèle dans l'individu par des désirs constants qui s'appel* lent besoins.
Toutes les choses qui servent à notre bien se nomment en général biens, et richesses lorsqu'elles sont les fruits du travail.
La qualité qu'ont les biens de servir à notre bien se dit utilité, et lorsq'elle provient du travail, elle se dénomine valeur.
Le domaine que l'homme acquiert sur les choses par le travail s'appelle propriété.
Les hommes réunis en société se communiquent mutuellement leurs richesses par un procédé nommé échange.
Par conséquent, l'Économie peut aussi être définie:
Science de l'activité, ou du travail, ou de l'Industrie, ou des rapports de l'homme avec la Nature, pour satisfaire, avec le stimulant de l'intérêt personnel, les besoins humains, ou bien pour acquérir la propriété de la richesse, c'est-à-dire de certaines choses qui ont une valeur ou une utilité due au travail et qui s'échangent contre d'autres équivalentes.
Mais est-ce ainsi que tous les maîtres conçoivent la science économique? Nous allons le voir.
Les principales définitions de l'Économie peuvent se réduire a celles-ci:
Science de la richesse (J.-B. Say ', Florez Estrada % Rossi ^ Senior \ Ricardo % Malthus \ Mac-Culloc % James Mill % Jhon Stuart Mill % Skarbeck '\ Cournot *',
Traité d'Économie politique.
Curso de Economia politica.
Cours d'Iiconomie politique.
Lectures on political Economy.
The principles on political Economy and taxation.
The principles of political Economy.
The principles of political Economy.
Eléments of political Economy.
The principles of political Economy.
Théorie des richesses sociales.
Principes de la théorie des richesses.
DÉFINITION DE l'ÉCONOMIE 2 5
Léon Walras \ Sbarbaro % Ciconne \ Minghetti ').
Science de Tactivité, du travail ou de l'Industrie, ou des rapports de l'homme avec la Nature pour la satisfaction des besoins humains (Desttut Tracy % Rau % Lotz ', Ott % Fonteyraud % Roscher *% J. Garnier '\ Baudrillart '% Coquelin '% Carballo '% Madrazo '% Pastor, '% Piernas ", Figuerola *% G. Rodriguez '% Sanromâ '").
Science des intérêts matériels, du bien-être ou de la prospérité des peuples (A. Smith ", Sismondi ", Storch '% Colmeiro '*, Chevalier ").
Science de l'utilité ou de la valeur (Dameth ", Fontenay ^').
* Eléments d'Économie politique pure.
* Filosofia délia richezra.
' Principi di Economia politica.
* Des rapports de l'Économie publique avec la Morale et le Droit. " Traité dEconomie politique.
' Lehrbuch'der politischen Œconomie.
■' Handbuch der Staarwith schaftslahere.
' Traité d'Economie sociale.
* Notice sur Ricardo, dans la Collection des principaux économistes. '" Principes d'Économie politique.
" Traité d'Economie politique.
'^ Manuel d'I'xonomie politique.
" Dictionnaire de l'Économie politique —Art. Économie politique.
'* Curso de Economia politica.
*^ Lecciones de Economia politica.
*' Lecciones de Economia politica.
'" Vocabulario de la Economia.
*' Gaceta economista. — Octobre de 1861.
'' El Economista, nûm. I.
'" Caccta economista. — Octobre de 1861.
'* An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations.
** Nouveaux principes d'Economie politique.
*'' Cours d'I'.cononiie politique.
'* Tratado elcmental de Economia politica ecléctica.
*'' Cours d'Economie politique.
** Introduction à l'étude de l'Economie politique.
" Rapports du juste et de l'utile. — Journal des économistes, juillet de 1862.
Science de l'échange (Macleod *, Wately ", Azcârate ').
Science de la propriété (Giner '").
Science de Tintérêt personnel (Bastiat ^).
Voilà les principales définitions qui ont été données de la science économique. Consultez les ouvrages écrits sur cette science, depuis A. Smith jusqu'à nos jours, et vous n'y trouverez pas d'autres. Interrogez tous les économistes, et ils ne vous donneront pas une formule qui diffère au fond de celles que nous venons d'exposer.
Or, quelle idée, quel terme y a-t-il dans ces définitions qui ne soit pas compris dans notre concept de TEconomie? Aucun, absolument aucun: donc ce concept est le vrai, et nous pouvons le regarder comme définitivement établi et accepté dans les écoles économiques.
Si quelqu'un persiste encore à croire le contraire, c'est qu'il ne connaît pas la science, qu'il n"a pas étudié les livres qui s'en occupent, ou qu'il n'a fait qu'un examen léger et superficiel de leurs doctrines.
L'Economie, on peut l'affirmer hautement, c'est la science du bien individuel ou de la richesse réalisable par l'activité humaine, stimulée par l'intérêt personnel et exercée sur tous les objets de l'Univers.
Mais nous entendons déjà les cris, les imprécations, les anathèmes de tous les détracteurs de l'Économie devant cette définition. Nous les entendons déjà s'écrier:
— Comment! qu'est-ce que vous avez dit?
— Science du bien individuel, c'est-à-dire, individualiste, dissolvente, anarchique, anti-sociale, ennemie de toute autorité et de tout gouvernement!
— Science de la richesse et de l'intérêt personnel.
The éléments of political Economy.
Introductory lectures on political Economy. Estudios econôraicos y sociales.
Lecciones abreviadas de Economia.
Harmonies économiques.
DÉFINITION DE l'ÉCONOMIE 1']
c"est"à-dire, égoïste, sordide, sensuelle, divitiaire, espèce de plutocratie qui dégrade et avilit les peuples, en les poussant dans les voies de Findustrialisme le plus rebutant!
— Science deTactivité exercée sur l'Univers, c'est-à-dire, science qui prétend connaître indistinctement de Tactivité subjective et objective, envahissant les domaines de la Morale, de la Sociologie et jusqu'à ceux de la Pédagogie et des Arts!
— Mais, est-ce qu'après tout on peut regarder l'Economie comme une science? Est-ce qu'on peut admettre l'universalité de ses principes? Est-ce qu'on peut accorder aux lois économiques le titre de lois naturelles?
Trêve, Messieurs, trêve! La pauvre Economie paraît aujourd'hui, comme tant d'autres fois, devant le tribunal de l'opinion publique; on connaît l'accusé par les traits généraux de sa physionomie, que nous avons esquissés déjà; on vient d'entendre les charges produites contre lui: dans les chapitres suivants nous formulerons sa défense, en exposant les rapports de la science économique avec ses analogues, et alors on verra que ces charges ne sont qu'un tissu de faussetés et de calomnies, et que l'Économie, loin d'être un ensemble de doctrines dissolventes et anarchiques, immorales et égoïstes, est un des plus puissants auxiliaires de la Morale et du Droit, de la Société et de l'État. Quant au vice qu'on lui impute aussi, méconnaissant la nature de toute doctrine scientifique, d'envahir le champ d'observation d'autres sciences, nous dirons seulement que la devise des économistes, telle que la formulait il y a quelques années un de leurs plus brillants organes dans la presse espagnole, * c'est, non pas certainement «tout par l'Économie,» mais «rien sans l'Économie!»
' La Gaceta Econoiuista.
DENOMINATION DE LECONOMIE.
Mais, avant de passer outre, qu'on nous permette de traiter une question qui préoccupe encore les économistes, au point que quelqu'un en fait dépendre les progrès de la science ', et qui se rapporte au nom qu'on doit donner à l'ensemble des doctrines aujourd'hui connu sous celui d'Économie politique.
Il semblera peut-être que cette question est dépourvue d'importance, et cependant elle en a quelqu'une, car après tout elle se rattache à la nomenclature scientifique, et cette nomenclature constitue l'un des éléments de la science.
Nous ne pensons, dit Condillac, qu'au moyen des mots; les idiomes sont de vraies méthodes analytiques; l'art de raisonner se réduit à un idiome bien formé.
La parole, dit aussi Lavoisier, doit produire l'idée, et
* Piernas, Appendice â la 2.e édition de notre Traité d'Économie politique.
DÉNOMINATION DE l'kCONOMIE 29
celle-ci montrer le fait; tous les trois sont des copies d'un même coin, et partant, quoique les faits connus soient réels et les idées qu'on en ait soient vraies, on transmettra des impressions fausses si on emploie des mots inexacts pour les exprimer.
Il n'est donc pas indifférent qu'une science porte tel nom ou tel autre. Ce nom doit répondre à lobjet de la science ou au concept que l'on en ait.
L'Économie se trouve-t-elle dans ce cas? Nous allons le voir.
Le mot Économie se dérive des deux grecs: oicos, maison, et nomos, loi, ou nemo, j'administre.
Lépithète politiqtie, avec lequel il est d'usage d'adjectiver la science, provient aussi du grec polis, cité ou État, car dans les anciennes républiques de la Grèce et de Rome, l'État, l'organisme de la Nation, n'embrassait que la cité, dont les habitants ou citoyens étaient les seuls qui jouissaient des droits politiques et qui avaient une intervention directe et immédiate dans les affaires publiques.
De sorte que la phrase Économie politique, dans son sens propre ou éthimologique, veut dire loi ou administration de la maison publique ou de l'État.
Or, ceci est l'objet du Droit administyatif et non pas de la science économique; par conséquent la dénomination qu'on donne à cette science ne lui convient nullement.
Il en est certes de même par rapport à plusieurs autres branches du savoir, dont les noms, créés lorsqu "elles étaient pour ainsi dire dans lenfance, ne donnent qu'une idée imparfaite ou inexacte de leur contenu.
«Ainsi, dit Minghetti ', la Physique et la Physiologie n'embrassent pas la nature entière, "comme leur nom a la prétention de l'exprimer, mais seulement une partie. La Chimie n'est pas relative aux sucs, comme l'indique
' Des rapports de l'Économie publique avec la Morale et le Droit, livre II.
l'éthimologie grecque, ou un petit trésor des secrets, comme l'indique l'éthimologie arabe, mais la théorie de la composition et de la décomposition des corps. La Géologie ne traite pas de la terre en général, mais de sa structure intérieure et des révolutions que cette structure a subies.»
Tout cela est vrai; mais toujours est-il que la dénomination d'Économie politique ne répond pas au concept de cette science.
Oiconomicos put être dénominé, comme il le fut en effet, un livre attribué à Aristote; Èconomicos ou Économique se nomma aussi très-proprement un autre ouvrage dû à Xénofon. Ces philosophes de l'Antiquité entendaient par Économie l'administration morale et matérielle de la maison, telle que nous la comprenons aujourd'hui, plus l'éducation de la famille.
Dans les temps modernes on employa, à ce qu'il paraît, pour la première fois, le nom d'Économie politique, dans un livre publié en français en i6i5 par Montcrestien de "Wateville, sous le titre de «Traité d'Economie politique;» qui d'ailleurs ne répondait guère à son contenu.
"Verri et Stewart l'employèrent aussi , quoique plus proprement, dans leurs ouvrages «Mémoires historiques sur l'Économie politique de l'Etat de Milan» et «Recherches sur les principes d'Économie politique,» parus le premier en 1763 et le second en 1767.
Mais ce ne fut que quelques années après que ce nom se fit d'un usage général avec la publication en 1772 du petit précis du Margrave de Bade, intitré «Abrégé des principes de l'Économie politique.»
Encore il ne fut employé presque jamais ni par Turgot, le plus remarquable des écrivains physiocrates, ni par Adam Smith, l'illustre fondateur de la science, et seule, ment depuis Sismondi et J.-B. Say, qui publièrent des ouvrages sous les titres de «Principes de l'Économie politique» et de «Traité d'Économie politique,» il a fini par prévaloir parmi les économistes.
DÉNOMINATION DE L^ECONOMIE 3l
De sorte que la dénomination que conserve aujourd'hui la science économique n'a d'autre valeur scientifique que celle que lui donne l'autorité de l'usage, quem pênes arhitrium est et jus et norma loqiiendi, dont dépendent les lois et les règles du langage, comme le remarque non sans raison Horace.
Il y a donc lieu de lui donner une autre plus appropriée, et on l'a essayé plusieurs fois, quoique toujours avec peu de succès.
Ainsi les disciples de Quesnay prétendirent lui appliquer le nom de Physiocratie, qui sert encore pour désigner d'une manière spéciale la doctrine professée par euxmêmes.
Mais ce mot, dérivé des deux grecs physios Nature, et cratein loi, ne signifie que loi de la Nature, et partant il ne peut pas faire connaître avec exactitude la science économique, qui s'occupe en effet des lois naturelles, mais ne se distinguant pas en cela des autres sciences, consacrées toutes au même objet.
J.-B, Say, quoique acceptant, comme nous l'avons dit, la dénomination d'Économie politique, déclare plus d'une fois dans son traité, qu'il aurait préféré celle de Physiologie sociale, également inadmissible à notre avis, car le mot physiologie veut dire discours sur la Nature; partant il ne répond pas au concept de la science économique, et en lui ajoutant l'épithète sociale, il pourrait induire à confondre cette science avec la Sociologie, dont l'objet est l'étude de l'organisation naturelle de la Société.
Wately prétendait substituer au nom d'Économie politique celui de Catallatique, dérivé du mot grec katallain, troc ou échange, parce qu'il regardait l'échange comme une condition essentielle des faits économiques; mais cela n'étant pas tout à fait exact, on ne saurait se rendre à sa prétention.
Lorsqu'on créa au Conservatoire des arts et métiers de Paris une chaire d'Économie politique, occupée d'abord par J.-B. Say, on l'appela chaire à.' Economie iniUistricUc.
Si ce fut, comme le suppose Conquelin ', pour déguiser jusqu'à un certain point l'objet de cette institution aux yeux des gouvernements, qui, à ce qu'il paraît, ne se sont jamais montrés en France sympathiques à la science, nous navons rien à y opposer; mais si, remplaçant l'adjectif politique par celui d'industrielle, on voulut adopter un nom nouveau, comme l'indique le fait d'avoir mis ce nom à la tête de l'ouvrage écrit, d'après les leçons de Blanqui, successeur de Say, par deux de ses disciples, alors nous devons le repousser par toutes les raisons ci-dessus données, et parce que l'Économie n étudie pas à la rigueur l'Industrie ou le travail, mais la cause, l'agent, la force morale qui lui donne naissance, en un mot l'activité lorsqu'elle a pour but le bien individuel de l'homme.
Quelques écrivains étrangers à la science économique ont proposé de lui donner le nom de Chrématistique, qu'Aristote appliqua à un chapitre de sa Politique, où il traite de la production des richesses; mais celle-ci nétant pas le seul objet de l'Economie, qui s'occupe aussi de l'usage qu'on doit faire de la richesse produite, le nom dont il s'agit n'est pas plus admissible.
Celui de Pliitonomie ou Plutologie, dérivé du mot Pliitus, dieu de la richesse dans la mythologie romaine, et celui de Science divitiaire, qui dit la même chose, lui conviendraient encore moins, parce qu'aucun d'eux ne donnerait une idée exacte de l'Économie.
Enfin, en Allemagne on la dénomine Métaphysique de l'activité, et certes cette dénomination est préférable à toutes les autres connues, parce qu'elle exprime mieux le concept de la science économique; mais, ne distinguant pas les divers buts de nos actes, elle confond cette science avec la Morale et le Droit, qui s'occupent aussi de l'activité humaine, quoique sous des points de vue très différents.
Dictionnaire de l'Économie politique, art. Économie politique.
DÉNOMINATION DE L'kCONOMIK 33
Le nom le plus approprié serait, à notre avis, celui de Philosophie de Vintérêt personnel, que nous avons mis à la tête d'un de nos ouvrages ', ou simplement celui de Science de l'intérêt, indiqué déjà par Bastiat, puisque l'intérêt personnel est, comme nous Tavons dit, le mobile de l'activité économique, et que cela constitue Tun des caractères distinctifs de l'Économie.
Mais si l'on ne veut pas rompre avec la tradition, il serait au moins convenable, ainsi que Mr. Piernas le propose très-sagement, de faire dans la dénomination reçue une petite modification qui corrigerait ses principaux défauts. 'Voilà ce qu'à ce sujet dit l'écrivain cité *:
iiU2ià]QQi\î politique, que l'on ajoute d'ordinaire au substantif Economie, ne détermine pas un attribut qui convienne à la science en général, et il confirme plutôt Terreur de ceux qui croient qu'elle est purement sociale, ou qu'elle doit s'occuper en premier terme de la vie des peuples. Certes qu'il est une Economie politique qui traite de la Nation ou de l'État, parce que les phénomènes économiques se réalisent aussi dans cette sphère; mais il y a également une Économie familière, municipale, de l'Humanité, des associations partielles, d'autant de classes, en somme, que l'on distingue de cercles dans la vie de l'homme, de même qu'il doit y avoir une considération de l'économique en lui-même, qui serve de point de départ et d'unité pour toutes ces diverses manifestations. En appelant donc la science Economie politique, on donne au tout le nom qui convient à une seule des parties, tandis qu'en la dénominant simplement Economie, on ne détermine que le genre, et on peut après admettre sans difficulté ni danger les qualificatifs que les espèces demandent.»
Nous sommes parfaitement d'accord avec ces idées, et nous les métrons dès à présent en pratique en donnant
' Tratado didàctico de Econoinia politisa, l.e édition, Madrid, 1866 -1(1. 2.0 édition. Madrid. 1874. — U- 3° édition, Madrid, 1881. "* Appendice !i la 2.0 édition de l'ouvrage .susdit, !^ 1.
à la science économique, prise en général, la dénomination d^Economie.
Par des raisons semblables on pourrait aussi la dénominer V Economique, comme le fit déjà l'illustre Hutcheson ' , le maître d'A. Smith, et comme le propose Mr. J. Garnier ^
Maintenant, abordons une autre question bien plus délicate^ celle qui se rattache aux rapports de la même science avec le reste des connaissances humaines.
* Lectures on Moral philosophy.
' Traité d'Économie politique, l.* partie, l." section, chap. 1, >; 2.
Chaque science particulière est en rapports, et elle ne peut que Têtre, avec toutes les autres; car toutes sont autant de parties d'un ensemble organique, d'un système de connaissances qui constitue la science entière, le système général des connaissances humaines , et qui dit systcme dit un tout dont les parties sont liées entre elles et chacune avec le tout.
Mais lorsqu'il s'agit des rapports scientifiques, on les limite à ceux qui unissent chaque science avec ses analogues, cest-à-dire avec les sciences qui ont le même objet, les mêmes notes ou caractères distinctifs, aussi bien que quand il s'agit des rapports personnels on entend en général ceux qui unissent une personne avec ses proches ou avec les autres membres de la même famille.
Quels sont les caractères distinctifs de ll'xonomie? Quatre, selon le concept que nous nous en sommes formé {science du bien individuel, réalisable par l'activité humaine, stimulée par l'intérêt personnel et exercée sur tous les objets de l'Univers), à savoir:
i.'*" Activité;