‹ Philosophie de la science politiqueChapitre 14 sur 81 · DROIT POLITIQUE (DANS I.E SENS STRICT · texte numérisé non relu

DROIT POLITIQUE (DANS I.E SENS STRICT

C'est surtout en matière de gouvernement que se pose d'une manière évidente le dilemme entre le droit divin elle droit humain, ayant pour expression le droit individuel. En effet, ou les gouvernements sont les délégués de Dieu ou ils sont ceux des individus : il faut nécessairement opter entre ces deux termes.

La théologie chrétienne ne manque pas de se prononcer pour la première origine, et c'est encore De Maistre qui est ici l'ange de l'école, De Maistre qui, après avoir posé la prémisse, n'a garde de s'arrêter à mi-côte, aux petites et chétives souverainetés des Rois, mais qui conclut hardiment il Tunique souveraineté du Pape.

Pour De Maistre donc, comme pour tous les théologiens conséquents, le Pape est le chef naturel et, ainsi qu'ils disent, le grand démiurge de la civilisation universelle; car il n'y a que lui qui reflète directement les attributs de Dieu, qui soit directement investi de la puissance de Dieu ; il n'y a que lui qui soit infaillible. Et en vérité, si nous avons un gouvernement diyin, c'est bien le moins que ce gouvernement ait le don d'infaillibilité (44).

Du reste, De Maistre ne s'en tient pas là ; à la monar-

chic universelle qu'il a rêvée, il donne une aristocratie pour assise, et il répète le mol cynique mis par Lucain dans la bouche du destructeur de la République romaine: a L'histoire nous montre que le grand nombre a été fait pour le petit nombre (45) . »

Toutefois, parmi les théologiens, il s'est rencontré des esprits moins rigoureux et moins osés. Ceux-là se sont retranchés derrière le précepte : « Rends à César ce qui appartient à César ; » et alors ils ont commencé par dire qu'il n'était pas nécessaire que Dieu gouvernât directement par so:i vicaire, mais qu'il pouvait tout aussi bien gouverner à l'aide des rois, sous l' autorité de son vicaire ; et, après ce premier compromis, ils n ont plus su comment s'arrêter. S'ils ne nous condamnent pas, comme De Maistre, à courber tous la tête sous le joug d'un seul homme, ce n'est ni notre liberté ni notre dignité qui y gagneront et nos chaînes n'en seront que mieux rivées, car ils professent avec saint Paul que toute puissance vient de Dieu, et que, fût-elle usurpatrice, tyrannique, contraire même à la volonté de Dieu, toute puissance doit être respectée, par cela seul qu'elle existe et qu'elle est reconnue (46).

Qu'on se tire, si l'on peut, de cet abîme do contradictions et de ce chaos !

Cependant, au milieu de ce grand désarroi do la doctrine théologique, un point reste net: tout gouvernement qui veut obtenir l'appui du clergé, ou tout au moins sa neutralité, a, en tout cas, trois choses à faire :

Il doitassurer aux ministres de la religion chrétienne la plus complète liberté d'action, car résister aux ministres de Dieu, c'est résister à Dieu lui-même.

Il doit tenir pour le plus grand des crimes tout outrage adressé aune telle religion.

Il doit enfin traiter les matérialistes et les athées comme les plus dangereux des hommes, et, quelque châtiment qu'il leur applique, il peut être certain de ne jamais dépasser contre eux la mesure (47).

Ainsi concluent, sur le chapitre du droit politique, les plus doux des théologiens.

Page 1