ÉCONOMIE POLITIQUE
SECTION I
Boonomle politique, naturelle et soientiâque.
Telle que les modernes l'ont conçue, l'Économie politique est la science des intérêts.
L'intérêt est-il distinct du droit? L'utile est-il séparable du juste, et le principe économique l'est il du principe moral?
S'il faut répondre affirmativement, l'homme a deux boussoles pour se diriger; or, s'il en a deux, il se peut qu'il n'en ait aucune, car il est possible que les deux l'orientent dans deux sens contraires.
Donc, il n'y a pas un principe économique propre,
car autrement l'Économie politique pourrait être la négation de la Morale, et la Morale celle de l'Économie politique, c'est-à-dire qu'il n'y aurait ni Morale ni Économie politique, et, par conséquent, nulle science de l'homme; donc finalement, le principe est un, et ce principe c'est la loi de liberté, de solidarité et d'amour, qui est comme la clef de voûté du monde <50).
(le qui fait Terreur des hommes dans cet ordre, et ce qui les porte à opposer l'intérêt au droit, c'est un mot, le plus décevant de tous : les hommes se laissent prendre au mirage de ce qu'ils nomment le succès. Le succès, le succès! Comme si, pour pénétrer cette énigme, la première condition ne serait pas de pouvoir discerner clairement le lendemain en même temps que la veille, et embrasser d'un seul coup d'œil tout le développement des choses; or, aucun de nous a-t-il celte puissance? Aucun de nous peut-il, être borné qu'il cst*par tant de côtés, dire même d'une manière sûre : cela réussit et cela échoue? Et si nul homme ne le peut, qu'est-ce encore une fois que le succès ? Une réalité ou une ombre?
Répudions donc un vain langage, ou tout au moins, commençons par l'expliquer : vu des hauteurs de la philosophie, le Passé de la race humaine témoigne que le succès final n'est qu'au Droit, et que c'est des progrès du Droit qu'est faite la trame de l'histoire.
Que si l'on tient à avoir un critérium du succès plus relatif, plus personnel, on n'a qu'à scruter dans chacun le fond, et l'on trouvera alors que tous les hommes étant, dans une mesure d'ailleurs variable, des êtres doués de raison, de volonté, de sensibilité, les choses
qui peuvent être succès pour eux, sont seulement celles qui correspondent au triple aspect de leur être et qui satisfont ce qu'il y a d'intime dans cet être.
Donc, nous sommes ramenés à affirmer le lien qui rattache l'Économie politique à la Morale et au Droit technique (51).
En résumé, l'Économie politique doit être définie scientifiquement : la constatation des rapports nécessaires propres à permettre à chacun de mener, en travaillant, une existence conforme à ses facultés, une existence d'homme (52).
L'Économie politique suppose des arrangements so- . ciaux, j'entends qu'elle suppose l'existence d'un milieu social organisé et réglé d'une certaine manière ; autrement, l'Économie politique ne ferait pas partie de la science politique. Mais ici, comme dans tout le reste, c'est à la Hbre initiative des individus qu'il appartient de poser la règle et de trouver l'organisation.
Avant, d'ailleurs, de m'expliquer sur ces points, je ferai une double observation que commande le lien qui rattache l'Économie politique à la Morale et au Droit technique.
L'Économie politique, ai-je dit, est une dépendance de la Morale ; donc, la conséquence est manifeste ; il est manifeste que les solutions économiques, non-seulement doivent être en harmonie avec les solutions morales, mais encore que, pour être appliquées, elles supposent l'application préalable des solutions morales; donc, c'est en vain qu'on voudrait réformer les rapports économiques entre les hommes, tant qu'on n'aura pas réformé lés rapports moraux. Apprenez l'homme à ne
pas croire et à devenir un être raisonnable et raison nant; enseignez-lui la notion du Droit et du Devoir véritable ; faites pénétrer à fond dans l'esprit de chacun l'idée de la liberté et celle de la solidarité; alors, mais alors seulement, vous pourrez songer à résoudre dans le domaine des faits les problèmes économiques.
J'ai marqué, d'autre part, que l'Économie politique est, côte à côte avec le Droit technique, une partie de la science politique ; or, qui dit science dit un ensemble logiquement conçu et déduit, un enchaînement, une synthèse; donc, l'Économie politique suppose aussi un "certain Droit, un certain Droit de la Famille, de la Propriété, de la Cité. Que font donc les hommes de ce temps, en cherchant des solutions isolées? Us s'épuisent en efforts stériles, car le mot de toutes les solutions est nécessairement le môme, et il n'est pas plus possible, par exemple, de faire de bonne Économie politique sous un gouvernement autocratique ou monarchique que de faire un bon gouvernement républicain avec une Économie qui nie le Droit de l'Individu (53).
Nous parcourrons successivement les Irois questions que pose l'Économie politique :
1° Celle de la production ;
2° Celle de la consommation ;
3° Celle de la distribution.
ï# PRODUCTION.
Produire, c'est faire naître une utilité. Il y a deux sortes de productions, la corporelle et l'incorporelle.
Nous produisons corporellement, quand nous transformons les choses extérieures pour les adapter à nos besoins, en d'autres termes, pour leur donner de l'utilité et par là même de la valeur.
Quant à la production incorporelle, je n'entreprendrai pas de la définir, et, étant homme de démonstration et de science, non de croyance, je n'hésite point & déclarer que j'ignore la genèse de l'idée.
Qu'emprunte l'idée? Qu'innove-t-ellé? De quoi procède-t-ellc, et comment naît-elle? Toutes questions sur lesquelles le jour n'est pas fait et qu'il n'importe, d'ailleurs, nullement de résoudre pour traiter, au point de vue économique, la question de la production (54).
Ajoutons que les économistes ont laissé, en général, de côté la production incorporelle, et que c'est là, dans leurs théories, une grave lacune. Quoi! la production que l'autre ne fait que suivre, et qui, en définitive, mène le monde, celle-là, les économistes ne s'en occupent pas ! Mais c'est le grand côté de l'activité de l'homme et la principale richesse qu'ils négligent (55)1
Quant à la production corporelle, il y a lieu de noter une observation importante du plus profond d'entre eux. L'homme ne crée rien, remarque M. Mill j il ne fait que mettre les corps en une position telle qu'ils agissent par la force même dont ils sont doués ; de la part de l'individu humain, produire, c'est opérer un déplacement dans la matière, c'est y apporter le mouvement (56).
Et, en effet, dans l'ordre de la proportion corporelle, l'homme ne fait que désagréger les choses et provoquer des agrégations nouvelles.
Cherchons maintenant la loi de la production.
Évidemment, la loi de la production ne peut être puisée que dans la Morale, car, la Morale étant l'antécédent rationnel des deux autres parties de la Politique, c'est elle seule qui est en situation de fournir à ces deux parties leurs tètes de chapitre ; or, nous savons que, moralement, l'homme est un être doué de facultés, que son droit et son devoir est d'exercer ces facultés; d'où, par une pente directe, nous arrivons & cette conclusion, & savoir que la première loi de lu production. est que chacun produise selon ses facultés.
Cette prémisse posée, le problème économique, dans l'ordre spécial de la production, s'en déduit en quelque sorte tout seul, et Ton voit immédiatement que ce problème consiste en ce que chacun soit mis à même d'obéir 4 la loi fondamentale et de produire selon ses facultés.
Que faudrait-il pour qu'il en fût ainsi? Quelles seraient les conditions nécessaires pour que chacun produisit comme il le peut et comme il le doit?
Ici, nous sommes forcé d'entrer dans une certaine analyse; en commençant par la production incorporelle, nous trouvons que, pour cette production, l'homme a besoin de trois choses :
1» L'éducation et l'instruction professionnelle ;
i* L'outil;
3° L'avance nécessaire pour attendre le résultat de la production.
Ajoutez, quant à la production corporelle, un quatrième terme, et la nomenclature sera complète; il faut, en outre, & celui qui veut faire œuvre de production corporelle un objet corporel sur lequel son effort puisse
se porter, c'est- à-dire qu'il lui faut la matière première.
La réunion de ces divers éléments constitue l'instrument du travail, au sens large.
Mais, puisque c'est le droit et le devoir de chacun de produire selon ses facultés, et que c'est, d'ailleurs, à la science économique que revient la tâche d'indiquer les arrangements propres à permettre à chacun d'exercer x ce droit et d'accomplir ce devoir, cela aboutit à dire que c'est à la science économique de trouver les moyens de faire que chacun ait à sa disposition l'instrument de son travail.
Or, ce que la science économique doit faire, elle peut le faire, n'en doutons pas ; car, autrement, la Morale ne serait que déception et tromperie; bien loin d'avoir l'Économie politique pour conséquence et pour auxiliaire, elle l'aurait pour antagoniste, et nous retomberions dans la négation de toute science.
Donc, il est rationnellement certain que chacun arrivera de plus en plus à avoir à sa disposition l'instrument de son travail ; d'abord, parce qu'il est certain qu'il y a de la science, j'entends qu'il y a une recherche et une constatation rationnelle possible, une recherche et une constatation qui tendent à faire de plus en plus l'unité et l'harmonie dans nos idées ; ensuite, parce qu'il est tout aussi certain que chacun, connaissant de mieux en mieux sa destination d'homme, voudra de mieux en mieux en suivre la loi.
Il existe, d'ailleurs, un second terme dans le problèmeéconomique de la production : pour que l'individu produise tout ce qu'il est capable de produire, il ne suffit
pas qu'il ait à sa disposition l'instrument de son travail, il faut encore qu'il applique ses facultés à l'objet qui leur convient le mieux.
Et, en effet, nous ne naissons pas tous avec la môme vocation professionnelle ; la nature, au contraire, el l'éducation développent chez les uns une aptitude souvent fort différente de celle qui se rencontre dans les autres ; or, ce n'est qu'autant que nous obéissons à notre aptitude particulière que nous parvenons à tirer de nos facultés toute l'utilité qu'elles comportent.
Sur ce nouveau chef donc, la conclusion scientifique est que, pour être faite selon la nature, la répartition du travail entre les individu* doit s'harmoniser avec les facultés de chacun.
Pour compléter ce théorème de la production, il ne me resterait plus qu'à montrer les conséquences que renferment mes deux prémisses ; mais ce n'est pas le lieu pour moi d'aborder de tels développements, et c'est aux généralités les plus hautes que je dois me restreindre.
Et d'abord que faut il pour que l'instrument du travail soit mis à la disposition de chacun? Il faut que, francs ou déguisés, le monopole et le privilège soient poursuivis partout où ils existent, il faut qu'ils soient abolis partout, que partout dans les rapports sociaux prévalent la liberté et l'égalité.
Que faut-il ensuite pour qu'il y ait un bon aménagement du travail, pour que la répartition du travail soit faite pour chacun selon ses facultés? Cette fois, la réponse s'élargit encore ; ce qu'il faut, c'est que les relations entre les différents peuples deviennent aussi faciles et aussi intimes que possible, c'est qu'il devienne évi-
dent pour chaque peuple que lui-môme n'a intérêt à produire que les objets qu'il est le plus capable de produire, c'est que les barrières en tout genre qui séparent les différents peuples disparaissent (57).
Et ces solutions se relient, et ces solutions se commandent, et elles se résument toutes dans une seule : un seul atelier et un seul peuple, l'atelier humain pour le genre humain!
C'est de ce côté que, en matière de production, l'Économie politique doit être orientée !