DISTRIBUTION
La production est un fait éminemment collectif; j'entends que, pour accomplir l'œuvre de la production, il existe entre les hommes une association latente universelle, et que, pour susciter môme le produit qui paraît
être le plus pur résultat de l'effort d'un seul, une foule d'autres ont dû unir leurs efforts (60). " Qui mesurera la part de chacun ? Qui dira ce à quoi chacun a droit, ce dont chacun a besoin ? Qui distribuera exactement à chacun ce qui lui revient?
Deux systèmes sont en présence : l'un préconise la répartition par la société; l'autre déclare que, sur ce point comme surtout le reste, il n'y a qu'à s'en remettre au libre jeu des activités individuelles.
Le premier est le communisme autoritaire; c'est aussi le système sur le fond duquel les divers États, sans qu'ils aient l'air de s'en douter, ont vécu depuis qu'ils existent.
Le second est nouveau, et à peine a-t-il fait, au dernier siècle, sa première apparition. Son idée est que l'ensemble des individus forme un faisceau de forces susceptibles de se développer d'autant plus qu'on les contraint moins, et devant nécessairement s'harmoniser entre elles, si on les laisse à elles-mêmes (61).
Supposons cependant que le premier système ait raison et qu'il fonctionne sans restriction ; voyons comment il va se tirer de la tâche qui lui incombera.
Nous avons rapporté de notre examen précédent deux formules morales comme bases de l'Économie politique, nous avons trouvé que chacun a le droit et le devoir de produire selon ses facultés et de consommer selon ses besoins; donc, si la société, ou l'État qui la résume, a charge d'opérer la répartition, l'État, pour la faire, devra se diriger d'après nos deux formules, c'est-à-dire que, d'abord, il aura à voir si chacun a produit selon ses facultés, et qu'ensuite il aura à déterminer quels sont les besoins de chacun
Or, comment l'État s'y prendra-t-il pour faire une telle appréciation? Quelles enquêtes ouvrira-t-il et quel contrôle exercera-t-il ? J'avoue, pour mon compte, ne pas môme le soupçonner, et, comme cette question serait celle du pain quotidien, comme elle serait cela pour des millions d'hommes, je me refuse à penser, tout point de vue de droit à part, que l'État ait la capacité nécessaire pour décider si chacun a produit selon ses facultés et pour régler la part que réclament les besoins de chacun.
Ce n'est pas tout; si, pour opérer la distribution, l'État prend en considération le travail de chacun, il n'est que strictement logique et juste que l'État fournisse à. chacun le travail et l'instrument du travail. Hais alors, dans Cette automatique communauté, dont la gérance sociale formerait le pivot, et dont la caserne et le couvent présentent les types abrégés, que deviendrait l'individu? Un pur rouage dans un engrenage, et ce ne serait plus l'esprit qui, suivant le mot ancien, agiterait la matière, ce serait la matière qui étoufferait l'esprit (62).
Non, j'en atteste toute son histoire et tout son progrès, ce n'est pas pour cette destinée que l'Humanité a vécu! L'homme est né dans le limon et il y est demeuré comme enveloppé durant des siècles ; mais, à mesure qu'il a grandi, il a secoué sa boue et rompu ses chaînes d'origine; il est devenu de plus en plus le mattre de son sort et il a fait de plus en plus la société à son image ; il ne reprendra pas les vieux jougs î
Que reste-t-il donc pour opérer la distribution? Il reste le libre jeu des activités individuelles, se mouvant entre elles dans la plus large sphère possible, mais en même
temps s 'associant, s'harmonisant entre elles et tendant à réaliser cet axiome de la justice :
« A chacun selon ses oeuvres. »
Telle est la loi de la distribution.
Et par ce mode, en combinant les trois lois morales de la production, de la consommation et de la distribution, nous arrivons à la synthèse économique suivante :
Chacun doit produire selon ses facultés, afin de consommer selon ses besoins en recevant selon ses œuvres (63).